PORTRAIT DE LA PRINCESSE
Qu'avec le secours de V imagination la plus ingénieuse, on se représente tout ce qui forme une personne charmante par la figure, l'esprit et le caractère; qu'ensuite on considère, on entende la Princesse ; on dira : Je n'avois fait qu'une ébauche. Voilà ce que je voulois dépeindre.
Mon frère, dit Thersandre, nous ne sommes encore connus que par la singularité de notre ressemblance. C'est ici l'occasion de nous signaler. Alidor fut du même sentiment. Ils s'armèrent chacun d'un dard, d'un bouclier et
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d'une épée ; et ayant appris que le Géant, qui parcouroit cent lieues de pays d'un soleil à l'autre, n'étoit pas loin de leur château, ils allèrent à sa rencontre. A peine furent-ils sur le bord d'un bois assez proche de leur demeure, qu'ils aperçurent un monstre haut de trente pieds, ayant deux têtes humaines, des ailes de cristal et quatre bras armés de griffes fort longues et dentelées. Il ne voloit pas, mais, secouru de ces mêmes ailes, il marchoit avec une rapidité étonnante, s'appuyant sur une énorme massue.
Malgré la supériorité que paroissoit avoir sur eux un colosse si terrible, comme il avoit quelque chose d'humain, ils crurent que ce seroit une lâcheté de l'attaquer ensemble. Ils pensoient que le courage et l'adresse étoient un genre de force supérieur à tout autre ; et ayant tiré au sort à qui le combattroit le premier, Alidor fut le fortuné. Il marcha aussitôt vers le Monstre, qui s'étant armé de son arc, tira plusieurs flèches , dont la pesanteur auroit ébranlé une tour. Alidor les évita avec une adresse extrême, et lançant son dard, il fit à l'une des têtes du Géant une légère blessure. Le Monstre alors faisant plusieurs mouvements de son énorme massue, causa une si grande agitation dans l'air, qu' Alidor tomba comme si un ouragan l'eût renversé. Thersandre, voyant son frère hors de combat, courut pour le venger. Le Géant tenoit un bras levé pour accabler son
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ennemi vaincu, lorsqu'il aperçut le nouveau combattant qui lui crioit de se défendre; et furieux de ce qu'un adversaire qu'il trouvoit méprisable se flattoit de le mettre en péril, il résolut de lui faire souffrir une mort horrible. On vit alors jaillir de ces mêmes caractères qu'il avoit imprimés sur chaque front, des serpenteaux enflammés et des flèches brûlantes. Thersandre, loin d'en être effrayé, se jeta à travers ces dangers ; il lança son dard avec tant de justesse, qu'il fit au Monstre une profonde blessure. Le Monstre alors leva sa massue, mais les forces lui manquèrent ; il tomba, et Thersandre lui trancha ces deux formidables têtes qui avoient causé tant de frayeur au Roi et à la Princesse, lorsque le Monstre avoit été la demander en mariage.
Pendant ce combat, Alidor ayant repris ses esprits, Thersandre et lui allèrent faire part de ce triomphe à l'Enchanteur et à la Fée, qui furent charmés de ce qu'ils avoient tenté cette grande entreprise de leur propre mouvement. Allez, leur dit l'Enchanteur, apprendre au Roi la mort du Monstre. Contez-lui bien en détail les circonstances de cette admirable nouvelle, et recevez les récompenses que vous avez méritées. La Fée parla différemment à Thersandre. Sans doute, lui dit-elle en secret, vous voulez être l'époux de la Princesse ? Il faut mériter qu'elle vous préfère ; observez plus sévèrement que jamais de ne point parler de vous, lors même
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que vous l'entendriez vous applaudir du service que vous venez de lui rendre. Thersandre remercia la Fée, rejoignit son frère; ils partirent.
Ils arrivèrent le lendemain à la Cour. Le Roi et la Princesse, déjà informés de toutes les circonstances de leur victoire, voulurent, pour les recevoir avec distinction, leur donner à chacun une audience particulière. Alidor, comme l'aîné, parut le premier: sa figure si belle et si noble, une certaine grâce qui paroissoit dans toutes ses actions, et Tune des têtes du Monstre qu'il portoit avec fierté au bout de son épée, tout cela formoit un contraste qu'on voyoit avec une sorte d'admiration. Le Roi et la Princesse en furent frappés. Alidor conta comment son frère et lui, sur le récit du Héraut, avoient résolu de chercher le Géant. Il ne songea point à parler du portrait de la Princesse; mais il dépeignit la figure effrayante du Monstre et tout le péril de le combattre, la blessure qu'il lui avoit faite, et enfin l'effet de ce tourbillon dont il avoit été renversé comme d'un coup de tonnerre.
Pendant ce récit, qu'Alidor orna de traits d'esprit et d'éloquence, flatté de l'espoir d'obtenir la main de la Princesse, il avoit paru beaucoup moins occupé d'elle que de l'éclat de sa propre aventure. Le Roi, après lui avoir donné toutes sortes de témoignages d'estime : « Allez, lui dit-il, vous apprendrez bientôt quelle sera votre récompense. » Alidor se retira, et Thersandre fut introduit.
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Thersandre ne portoit point une des têtes du Monstre, comme avoit fait Alidor; il l' avoit déposée dans la salle des Gardes, au pied du faisceau d'armes. Il parut avec l'extérieur simple d'un homme qui n'auroiteu aucune part à l'événement du jour. Ce fut toute la différence que la Princesse aperçut entre son frère et lui, étant d'ailleurs très surprise de leur ressemblance. Thersandre s'avança avec beaucoup de grâce et de modestie, il resta dans le silence, attendant que le Roi lui parlât. — C'est donc vous, brave Thersandre, qui avez triomphé du Géant? lui dit le Roi. —Mon frère l'avoit blessé, répondit Thersandre, et depuis sa blessure il avoit peine à se défendre. — Vous rabaissez beaucoup la gloire de votre combat, continua le Monarque ; mais je suis instruit des périls que vous avez bravés. — Le Monstre étoit facile à vaincre, reprit Thersandre, sa vie troubloit le bonheur du Roi et les beaux jours de la Princesse. — C'est vous qui me les rendez, ces beaux jours, dit la Princesse, et vous ne parlez point de la récompense! — Vous venez de l'accorder, Princesse, répondit Thersandre, vous annoncez que vous allez vivre heureuse. — Cependant, ajouta le Roi, j'ai promis la moitié de mon Royaume. Il appartient tout entier à la Princesse, interrompit Thersandre ; un don qui diminuerait de son bonheur ou de sa gloire pourroit-il être regardé comme un bienfait par aucun de vos sujets? — C'est assez, dit le Roi,
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vous apprendrez comment je sais reconnoître
un service de cette importance.
Quand Thersandre se fut retiré, le Roi, qui n'aimoit pas moins que l'Enchanteur à entendre raconter de belles histoires, dit à sa fille : Me voilà bien embarrassé. Celui-ci ne veut pas de la moitié de mon Royaume ; il mérite cependant aussi une grande récompense. Mais si tu te détermines à épouser l'un des deux, vraisemblablement tu ne prendras pas Thersandre. Il me paroît qu'il a bien moins d'esprit que son frère : il n'a pas su nous conter son combat, comme avoit fait si agréablement Alidor. — Mon père, répondit la Princesse, pardonnez si mon sentiment n'est pas conforme au vôtre. Thersandre ne me paroît avoir d'avantage sur Alidor, que l'élévation d'âme qu'il montre, en n'étant point occupé de sa victoire. Eh! quelle différence cela met entre eux? Quiconque peut n'avoir point de vanité sur l'événement le plus brillant de sa vie a sans doute une force d'esprit, une raison supérieure, qui ne se démentiront jamais. J'avoue que Thersandre m'a prévenu en sa faveur, et que je l'épouserois sans répugnance. Il me semble que je ne trouverois dans Alidor qu'un Libérateur qui se plairoit à me faire souvenir que je suis sa conquête; qui, dès que la moindre inquiétude viendroit le saisir, me présenteroit la tête du Géant pour me faire souvenir de ce que je lui dois, et qui réduiroit ainsi ma ten-
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dresse à la reconnoissance. Dans Thersandre je découvre à la fois un extrême désir de m'intéresser en sa faveur, avec la crainte généreuse de me rappeler qu'il m'a servie : il n'envisage dans ce qu'il a fait pour moi, il ne sent que le plaisir d'avoir contribué au bonheur de ma vie, et n'ose s'en faire un titre pour me plaire. L'un s'applaudiroit sans cesse d'avoir mérité ma main ; l'autre, en la méritant d'avantage, regardera comme une grâce de l'avoir obtenue. Combien la modestie ajoute aux autres qualités qui rendent aimable ! — Me voilà détrompé, dit le Roi, je vois qu'effectivement Thersandre te plaît plus que son frère ; demain nous leur apprendrons leur destinée : envoyons inviter l'Enchanteur et la Fée qui les aiment, à venir être témoins des effets de notre reconnoissance. Le lendemain l'Enchanteur et la Fée étant arrivés, le Roi déclara qu'Alidor auroit le Gouvernement de la moitié du Royaume. Il ordonna qu'on préparât les fêtes qui doivent précéder l'hyménée ; ensuite il posa sa couronne sur la tête de sa fille, lui remit son sceptre, et présentant Thersandre : «Vous êtes Reine, dit-il, et voilà votre Libérateur. » La Princesse regarda Thersandre, lui donna le sceptre, et Thersandre tomba à ses pieds. Devenu éperdument amoureux d'elle, pour avancer d'un moment le bonheur de recevoir sa foi, il auroit combattu un nouveau Monstre. Enfin ce moment désiré arriva ; la Princesse ne s'étoit pas
trompée; Thersandre, Époux et Roi, garda la douceur, la simplicité de son caractère. On parle encore de la félicité toujours égale dont la vie de ces deux Époux a été remplie.
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