THERSANDRE
CONTE
lidor et Thersandre étoient jumeaux, et d'une ligure qui ne laissoit rien à désirer. Cétoit encore un autre prodige que leur parfaite ressemblance. Ils avoient avec beaucoup d'esprit Tun et Tautre, les mêmes traits, la même action, le même son de voix. Il sembloit enfin que la nature avant formé Tun des deux, avoit été si
222 Contes de Moncrif.
contente de l'ouvrage, qu'elle avoit pris plaisir à l'imiter sans la moindre différence. Ayant été adoptés dès le berceau par un Enchanteur et par une Fée, ils passoient dans leur Palais une vie agréable. L'Enchanteur étoit le meilleur homme du monde ; iln'avoit qu'une chose de gênante, c'est que, comme il pensoit fort peu, il vouloit qu'on pensât pour lui ; qu'on fût, tant que le jour duroit, occupé à l'entretenir; et surtout qu'on montrât fort peu d'esprit ; tout ce qui étoit au delà de la portée du sien l'ennuyant à l'excès. Il exigeoit, par exemple, que vous lui contassiez tous les petits détails de votre journée, et cent minuties pareilles, et si justement à charge à tout autre que celui qui a la petitesse d'esprit de les raconter. La Fée au contraire avoit en antipathie quelqu'un qui parloit de soi sans nécessité ; elle auroit mieux aimé qu'on n'eût eu rien à lui dire. Mais ne voulant contraindre personne, comme Alidor parloit volontiers de tout ce qui le regardoit, elle l'avoit abandonné à l'Enchanteur et s'étoit réservé Thersandre, l'ayant accoutumé de bonne heure à ne point entretenir les autres de ses petites aventures, de ses goûts, de ses haines, ni enfin de tout ce qui n'intéressoit que lui.
Thersandre et son frère étoient dans leur vingtième année, lorsqu'ils entendirent un Héraut qui crioit à haute voix :
Qui osera mérite?' V honneur d'épouser la
QÂlidor et Thersandre. 223
fille du Roi, ou d'être Gouverneur de la moitié du Royaume?
Il vient de naître un homme, ou plutôt un horrible monstre à deux têtes, et qui porte écrit sur chaque front en caractères de feu : Qu'on me donne la Princesse en mariage, ou je renverserai le monde. Comme il est fils d'un Enchanteur, il dissipe une armée par le seul bruit de sa voix ; mais il peut succomber, s'il n'est attaqué que par un petit nombre. Quiconque l'aura vaincu et apportera sa dépouille recevra, au choix de la Princesse, l'une des récompenses promises.
Le Héraut ayant achevé, il leur remit un rouleau cTécorce d'arbre, sur lequel ils trouvèrent tracé :