ANCIENNE LIBRAIRIE EU RNE
BOIVIN & Cie, ÉDITEURS
5, RUE PALATINE, VIe MDCCCCXXIX
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LA FILLE AUX LOUPS
'O^l était une fois une petite fille qui se nommait Anémone. Elle n'avait guère riche mine, la pauvre enfant : des joues creuses, les lèvres blanches, la figure tirée par le chagrin; un petit corps de souffreteuse : des jambes grêles, deux bras fluets, la poitrine étroite sous des épaules décharnées.
Elle faisait peine à voir, quand elle allait à la rivière, le dos rond, raidie sur ses mollets, portant de toute la force de ses reins sa hottée de linge.
Mais lorsque, déposant son fardeau pour reprendre haleine, elle relevait la tête, alors on n'apercevait plus ni ses joues hâves, ni ses lèvres blêmes, mais seulement
ses deux yeux clairs et si grands qu'ils paraissaient emplir son visage. Elle souriait au Ciel, d'un sourire plus triste que des larmes, et demeurait là toute perdue, songeant que c'était dans ce Là-Haut diaphane que demeuraient les anges. Elle les imaginait enfants comme elle mais roses, dodus, aussi blonds qu'elle était brune, avec des vêtements faits de nuages, tandis qu'elle allait en loques. Ils jouaient à cache-cache dans l'azur; la nuit, ils dormaient, leurs ailes sagement repliées, ayant pour berceaux le duvet des nuées et pour veilleuses les étoiles.
— Eh bien, faut-il que je t'aide à bayer aux corneilles?
Grand Dieu, la voix de sa méchante belle-mère! Anémone, d'un douloureux effort de ses petits bras, rejetait sa hotte sur son dos, et se bâtait vers la rivière.
Les vieilles disaient à la veillée que les petits enfants sages qui mouraient, montaient au Ciel et devenai nt des anges. Et Anémone, cassée en deux sous son paquet de linge, marmottait entre ses dents menues :
« Mon doux Jésus, faites- moi vite mourir, pour que je sois bientôt un ange, et que j'aille retrouver ma maman. »
Car Anémone n'avait plus de maman sur celte terre. La sienne était là-haut, près du bon Dieu qui aime les humbles et les appelle à lui quand il a pitié de leur misère. Elle était donc partie pour le Ciel, un soir d'hiver, tuée par le travail et le froid, laissant derrière elle Anémone, toute seule avec son père qui était un pauvre bûcheron.
Ils avaient eu, tous deux, bien du chagrin; mais l'homme beaucoup moins que l'enfant, puisque peu de mois après, il rentra de la ville, un beau soir, conduisant par la main une inconnue.
C'était une fort belle femme à l'œil luisant comme un velours, aux cheveux noirs, au menton décidé, mais réputée dans tout le voisinage pour sa méchanceté et son caractère acariâtre. Anémone qui ignorait cela, n'allait guère tarder à l'apprendre.
— Voici ta seconde maman, ma mignonne, embrasse-la, dit le bûcheron.
La fdlette, interdite, se laissa baiser au front, puis, éclatant en sanglots, s'enfuit comme une folle.
Quand elle fut loin, bien loin, elle s'abattit sur l'herbe, appelant à longs cris sa vraie maman, celle qui était morte et au Ciel : « Maman, maman! » Celle-ci l'entendait, Anémone en était bien sûre, mais le bon Dieu sans doute ne voulait pas qu'elle descendît, puisqu'elle ne parut point et qu'elle laissa sa fillette rentrer seule.
Le visage sali par les pleurs, creusé par le chagrin, la petite alla se coucher sans souper. Elle joignit les mains, commença sa prière, mais le sommeil passa sur elle aux premiers mots : elle s'endormit.
En rêve elle vit des anges qui voletaient et, l'effleurant de leurs ai!es, lui soufflaient
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à l'oreille : « On n'a pas deux mamans, Anémone, on n'en a qu'une! » Et leurs voix l'enchantaient comme une musique lointaine.
Les anges ne l'avaient pas trompée, elle s'en aperçut dès son réveil, lorsque le poing de sa belle-mère l'ébranla :
— Allons, debout !
Anémone, la tête encore toute sonore de son rêve, se dressa sur son séant, se frotta les paupières, écarquilla les yeux...
— Et que ça ne traîne pas, hein !
Une nouvelle bourrade l'éveilla tout à fait. D'un bond elle quitta son lit de feuilles sèches, jeta un jupon sur ses hanches et se hâta de prendre un chaudron qu'un doigt brutal lui désignait :
— Allons, ouste, à la rivière, chercher de l'eau! Et ne muse pas en route, sinon gare!
Anémone sortit après avoir glissé un regard vers le lit de son père : il était vide, le bûcheron étant parti de grand matin. Elle en éprouva un gros saisissement. « Ainsi donc, tout aujourd'hui, personne qui pût la défendre! Elle était livrée au bon plaisir de cette femme. »
Elle eut peur.
Tout en allant vers le ruisseau, elle se promit d'être bien douce, bien sage, bien docile. « Elle sera peut-être satisfaite », pensait-elle; et, se rappelant le mauvais regard et le geste menaçant de l'étrangère, elle tremblait : « Mon Dieu, pourvu qu'elle ne me batte pas ! »
Elle fut battue cependant, et dès son retour du ruisseau : « elle avait lambiné; le chaudron n'avait pas été rincé ; l'eau était bourbeuse... » Ce furent des reproches d'abord, puis un pinçon au bras, deux taloches. Anémone pleura.
— Attends, je vais t'apprendre à pleurnicher, moi !
Elle la secoua comme un prunier, lui tira les cheveux, les oreilles. L'enfant, terrifiée, tombée sur les genoux, ses petits bras haut, croisés en avant de sa tête pour parer les coups, jurait en sanglotant qu'elle ne pleurerait plus jamais, jamais.
Elle se fit si humble qu'on cessa de frapper; le jour s'acheva sans nouvelle correction.
Mais que de travaux elle dut faire! Ecurer les | oêlons, les marmites, fourbir la crémaillère, nettoyer l'âtre, enlever les cendres, gratter la suie de la cheminée. Vers le soir, elle eut quelque répit : le bûcheron allait rentrer.
— Décrasse-toi, cria la mégère, que ton père ne te voie pas avec cette face de souillon. Et tâche de ne pas avoir les yeux rouges, car s'il remarque tes larmes, tu me le paieras cher demain!
Anémone obéit en tremblant : elle trouva même un sourire pour accueillir son père. Il entra, déposa sa cognée dans un coin, embrassa sa femme, puis sa fille :
— Ah, ah, fit-il, ça me réjouit le cœur de vous revoir. C'est une bonne chose, après une rude journée de travail, que de retrouver au logis des frimousses avenantes. Alors, on fait bon ménage toutes deux, la maman et la fille?
Il tapotait les joues d'Anémone qui, confus^, le cœur gros à éclater, les pleurs au bord des paupières, cachait derrière son dos ses menottes gonflées, endolories. II était brave homme, un peu simple, aimant certes bien sa fille, mais peut-être plus encore sa tranquillité.
11 mangea sa soupe et un bon morceau de lard, puis alla se mettre au lit.
Il n'avait rien remarqué, ni les jeux rougis de son enfant, ni ses mains enflées, ni ta lassitude, pas plus que son air de pauvre animal battu, lorsque sa bellemère qui faisait la douceâtre, fixait à la dérobée son œil venimeux sur elle.
Anémone, sitôt étendue sur son grabat, s'endormit, mais non sans avoir confié sa peine à sa chère maman là-haut, près du bon Dieu.
« Maman chérie, qui es au Ciel, tu vois, j'ai eu bien du chagrin aujourd'hui, e!
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aussi des coups et tant de travail; mes mains me font bien mal, et mes bras, mes jambes, tout mon corps. Pourtant, je suis contente que papa n'ait rien vu, et qu'il s'endorme heureux, en s'imaginant que je m'entends bien avec sa vilaine méchante femme. Ma vraie maman, ma seule maman, c'est toi, je n'en aurai jamais d'autre, va, sois tranquille. Et je te promets de ne jamais me plaindra à mon papa, pour ne pas le chagriner ni lui faire avoir des mots avec celle qui prétend te remplacer ici. Puisque tu es près du bon Dieu, et que tu le vois sans doute chaque jour, demande-lui de prendre pitié de ta petite Anémone, afin qu'elle ne manque pas de courage. N'oublie pas surtout, ma douce maman. »
Son chat Gris-Gris qu'elle dorlotait chaque soir n'eut pas cette fois sa ration de caresses. Il sortit à plat ventre de dessous le vieux bahut où il s'était tenu caché toute la journée, affolé par le remue-ménage qui bouleversait la maison si calme d'ordinaire. Il s'approcha, ronronnant et ronflant, passa, repassa lout au long de la dormeuse, fit le gros dos, lui cogna la joue du bout de son nez froid, mordilla tendrement ses cheveux; enfin, voyant qu'on ne répondait pas à ses avances, il alla se coucher en boule, sagement, sur les pieds de sa jeune maîtresse.
C'était un brave animal, haut sur pattes, tout gris de poil, avec de grands yeux émeraude et d'énormes moustaches qui lui donnaient un air terrible; mais ce n'est pas la moustache qui fait le matou, et Gris-Gris était bien, je vous l'affirme, la meilleure pâte de chat qui fût sur terre.
Doux, obéissant, fidèle, il était adoré d'Anémone. Elle le tenait de sa mère ; celle-ci le lui avait rapporté, un soir d'hiver, en revenant de la forêt où elle l'avait trouvé, miaulant, maigre et transi.
Tous deux avaient grandi ensemble. Six ans de camaraderie les unissaient, six années sans une morsure, sans une griffade, six ans de parfaite entente, de pattes de velours, de cabrioles, de ronrons et de caresses.
C'est à l'oreille pointue de son ami d'enfance qu'Anémone confiait ce qui agitait son âme. Elle en savait des secrets, cette oreille-là, si fine qu'elle entendait la marche d'un grillon sur l'âtre. Ce qui y pénétrait n'en sortait plus, car Gris-Gris était discret. Il écoutait avec gravité joies et peines, ses yeux émeraude tout grands arrondis, impassibles, comme s'il ne comprenait pas; mais il devait comprendre, car de temps en temps, lorsque le souffle de l'enfant venait à le chatouiller, il secouait l'oreille, impatienté, comme s'il voulait dire : « Inutile de me parler de si près, chère petite maîtresse, je t'entends, va, sois tranquille. »
Lorsqu'elle pleurait — et cela arrivait souvent — il essuyait ses larmes à petits coups de museau, puis se blottissait contre sa poitrine, comme pour lui tenir chaud au cœur.
Lorsqu'elle riait, il témoignait une gaité folle, cabriolait, culbutait, jouait avec tout et avec rien, faisait le beau en jonglant avec une mouche, un brin de paille, puis, disparaissant tout Soudan, il s'amusait ensuite à sauter aux jambes d'Anémone pour lui causer des frayeurs.
Telle était la bonne vie d'autrefois.
Du jour où l'étrangère entra au logis, ce fut fini de rire pour tous deux. S'apercevoir que la fillette et le chat formaient une inséparable paire d'amis et en tirer matière à méchanceté, fut pour ce cœur fielleux l'affaire d'un moment. Elle ne pardonnait à Anémone ni son hostilité du premier jour, ni le culte qu'elle vouait à sa mère défunte. Lorsqu'elle la voyait pensive, le regard perdu, elle lui demandait :
— Eh bien, à quoi penses-tu, au lieu de travailler, pécore?
— Je pense à ma maman qui est morte, répliquait l'enfant avec de beaux yeux tranquilles, ce qui mettait la mégère hors d'elle.
— Insolente! grommelait-elle, en marchant sur la fillitte, la main haute. Une gifle, une égratignure, un coup de pied payaient sa repartie.
Mais Anémone se serait fait hacher p'utôt que de renier la mémoire de la
morte.
La mauvaise femme, pour se venger, résolut de mener la vie dure à Gris-Gris. Elle ne pouvait les voir ensemble, s;ins envoyer d'une tape le chat bouler au diable. Quand elle balayait, elle lui lançait par les côtes un sournois mais solide coup de balai. S'd se glissait par la porte entre-bâillée, vite, elle poussait le battant pour tenter de l'écraser contre le chambranle. Heureusement que Gris-Gris, leste et méfiant, ouvrait l'oeil. Un bond en souplesse le sortait de ce mauvais pas.
Une fois cependant, il ne s'en tira qu'en laissant coincée dans la porte une grosse touffe de poils : une seconde de plus, et sa queue y pa-sait, coupée net!
11 se retourna, griffa sa tourmenteuse aux jambes, puis, avec un miaulement rauque, disparut.
« Diantre, pensa-t-il, tapi sous le toit, entre deux gerbées de chaume et léchant sa plaie, diantre, cette belle femme si méchante en voudrait-elle à ta peau? Ne quitte donc plus ta maîtresse d'une longueur de queue, ami Gris-Gr s, et ouvre l'oeil, car elle est de taille à te poursuivre jusque sur son giron. »
De son côté, elle pensait :
« Que je te pince seul, un jour, sale chat, mon ami, et tu m'en diras des nouvelles! »
Elle n'osait cependant pas se venger ouvertement de lui, car elle savait Gris- Gris dans les bonnes grâces du bûcheron, et il n'entrait pas dans ses vues de
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mécontenter son mari. Pour ce dernier, elle était tout miel et sucre. Lorsqu'il s'inquiétait parfois des traits tirés, de la maigreur d'Anémone :
— Dis donc, la Louise, elle n'a pas trop bonne mine, la petiote ? 11 me semble qu'elle va toujours s'ainaigrissant ?
— C'est qu'elle grandit trop vite, mon ami, expliquait-elle.
Il hochait la tête et ne questionnait pas davantage. Parti dès l'aube chaque jour, ne rentrant qu'au crépuscule, il ignorait que sa doucereuse moitié rouait de coups son enfant et la tuait de travail.
Celle-ci, bien que succombant à la peine, préférait souffrir sans sonner mot. A quoi bon se plaindre en effet ? Pour amener de- disputes, tour menter son père
Le bonhomme, entiche de sa femme, croyait ses dires comme parole d'Evangile; celle-ci, jetant les hauts cris se serait prétendue calomniée... et Anémone aurait eu tous les torts.
En vérité, elle faisait mieux de se taire.
L'enfant s'aperçut bien vite qu'il y avait brouille à mort entre sa marâtre et son chat; ils se bourraient de mauvais yeux : « Sale bête, grondait-elle. Propre à rien ! » Lui, hérissait son poil, rabattait ses oreilles, bombait le dos, sortait ses griffes et jurait : « Fûûîiû... t! fûùûû... t !... fûûûû... t... ! » si fort que ses m ustaches en tremblaient.
« ^ela fin;ra mal, un jour ou l'auire », pensait Anémone. Et elle se montrait fort inquièle.
Pour dérober Gris-Gris aux noirs desseins de son ennemie, elle l'emmenait partout avec elle. Docile comme un chien, il la suivait à la fontaine, au bûcher, dans la forêt et jusqu'au ruisseau où, deux fois la semaine, elle se rendait pour laver le linge de la maison.
Pendant que le linge se lavait, Gris-Gris remontait le courant, choisissait sur la berge une place où il s'étendait à plat-ventre, avançant la tête au-dessus de l'eau.
Il demeurait des heures, à l'affût. Gare à la jeune truite, à la perche imprudente, à la sotte ablette qui s'aventuraient près du bord. D'une brusque plongée de sa patte, le chat vous les harponnait. Un revers de griffe les jetait, frétillantes, sur l'herbe où il les croquait avec un bruit gourmand de mâchoires.
Le soir venu, Anémone regagnait la chaumière, courbant l'échiné sous sa hotte dont l'eau dégouttait; Gris-Gris suivait sur ses talons, secouant son poil d'un air fâché chaque fois qu'une goutte lui tombait sur le dos.
Or, il arriva qu'un matin le chat, ayant l'estomac lourd d'avoir mangé trop de souris, s'endormit sous le bahut. Anémone eut beau l'appeler : « Gris-Gris... minet chéri... viens, mon Gris-Gris!... viens vite...! » il ne l'entendit pas, et c'est ce qui fit son malheur. Très anxieuse, elle quitta la maison. « Peut-être, m'aura-t-il devancée, se dit-elle, je vais le trouver en route. » Cette pensée la rassura. Sous le meuble, Gris-Gris poursuivait son somme.
Mais, voici que le soleil qui jusque-là se cachait, darda tout à coup entre deux nuages une gerbe de rayons. L'un d'eux pénétra dans la chaumière, éclaboussa de rose les géraniums de la fenêtre, saupoudra d'or le sol battu et vint s'épanouir en une houppette argentée sur un bout de queue grise qui dépassait d'un petit rien le bas du bahut. La mégère filait, assise près de la croisée entr'omerte; ce rais de lumière piquant droit dans la salle lui fit lever la tête; elle regarda machinalement... et soudain, ce qu'elle aperçut lui dilata le cœur. « Là-dessous!... il est làdessous! » balbutiait-elle, frémissante de joie.
Tout de suite elle trouva sa vengeance.
Se levant sans plus de bruit qu'un spectre, elle s'approcha à pas de loup du manteau de la cheminée, se courba vers la crémaillère et décrocha le chaudron où de l'eau bouillait pour la soupe.
Elle le souleva et, à la volée, lança son contenu dans la direction du dormeur.
Le pauvre animal ébouillanté, jaillit hors de sa cachette, le poil fumant, fou de souffrance. 11 tourbillonna un instant, les yeux sanglants, dans la vapeur, puis, d'un bond fantastique, traversa la chambre et disparut par la fenêtre en déchirant l'air d'un horrible cri.
Derrière lui, la mégère ricanait, se frottait les mains, la face réjouie.
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Quelques heures plus tard, comme Anémone rentrait du bois, elle vit venir a elle une bête lamentable : un pauvre chat pelé qui traînait à grand'peine sur ses pattes de devant son arrière-train ankylosé. Elle fut saisie de pilié : « Dire qu'un jour mon Gris-Gris deviendra vieux et infirme comme celte malheureuse bête. » Elle pensait ainsi, lorsque l'animal poussa un miaulement doux et triste.
L'enfant s'arrêta net, blanche, le cœur retourné : « Mon Dieu, mais c'est lui, c'est Gris-Gris, mon Gris-Gris! » Elle se précipita, le prit dans ses bras avec mille précautions : il n'était qu'une plaie. Il regardait sa maîtress.: de ses bons grands yeux émeraude aux paupières maintenant hideuses et boursouflées. « Mon pauvre chat, mon pau re chat! »
Elle le ramena au logis; il tremblait la fièvre.
Chemin faisant, elle se creusait la tète pour comprendre ce qui avait bien pu lui arriver. Elle songea tout*d'abord à sa belle-mère, mais son âme nette ne pouvait imaginer tant de bassesse. Elle se fit un reprocbe de ce soupçon : « De quel droit, sur quelles preuves accuses-tu cette vilaine femme ? Deviendrais-tu aussi méchante et injuste qu'elle? » Son esprit chercha ailleurs, sans pouvoir trouver.
La mégère, la voyant entrer tout en larmes, feignit la compassion.
— Comment est-ce Dieu possible? Qu'est-ce que tu me contes là ? Ce pauvre Gris-Gris, que j'ai vu sur le toit il n'y a pas une heure, si gai, si bien vivant! Je ne l'aime pas, tu le sais, c'est une vérité, mais qui n'aurait le cœur fendu à voir souffrir ainsi une pauvre créature du bon Dieu?
L'enfant fut si touchée qu'elle se haussa sur ses pieds pour payer cette pitié d'un baiser. Comme ses lèvres effleuraient la joue de la vilaine femme elle sentit Gris- Gris se raidir dans ses bras. Bien qu'à demi-mort , il dardait ses griffes, miaulait de rage et jetait sur son ennemie un tel regard de haine qu'Anémone recula.
Son cœur se crispa. Elle comprit tout soudain : « Sûrement, c'est elle! Gris-Gris l'accuse; il sait bien, lui. »
Rouge comme un coq, la flamme aux " yeux, elle voulut lui crier son mépris; mais l'émotion l'étranglait : elle s'enfuit, muette, serrai. t sou chat contre elle.
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force de soins et de tendresse, la fillette sauva son chat.
Mais quel pauvre animal ce fut désormais ! Ses pattes de derrière étant restées paralysées, il rampait, se soutenant à grand'peine sur celles de devant, tandis que son arrière-train traînait comme une loque. Son poil autrefois d'argent souple, maintenant rude, terne, tombait : le malheureux chat, croûteux, galeux, rogneux, était une pitié ambulante.
— Mieux vaudrait dix. fois qu'il fût crevé, ce pauvre martyr, dit un soir le bûcheron.
— Tu as bien raison, mon homme, c'est ce que je me tue à répéter à la petite ; c'est cruauté que laisser vivre un pareil miséreux.
Mais Anémone suppliait :
— Laissez-moi mon Gris-Gris; laissez-le vivre par pitié. Voyez, je le soigne bien; il ne se plaint jamais. Regardez ses bons yeux, il veut vivre pour me voir, il m'aime, c'est mon seul ami. Papa, mon cher papa, laissez-le mourir ici de sa pauvre mort, dans notre maison, où ma chère maman l'a elle-même apporté. Papa, tu te souviens, elle était, ce soir-là, si heureuse de me faire plaisir. Je l'aimais tant. Gris-Gris, c'est tout ce qui me reste d'elle...
— Allons, c'est bien, n'en parlons plus; garde-le, dit enfin le père. Mais la haine de la mégère veillait. Dès qu'elle fut seule avec son mari :
— Tu as encore été faible envers ta fille, lui reprocha-t-elle. Cette péronnelle n'a qu'à pleurnicher pour que tu fasses ses quatre volontés. Son chat, son « pauvre Gris-Gris»!... Et s'il me dégoûte, moi, ce sale animal? S'il me soulève le cœur? M'as-tu seulement demandé mon avis? Je voulais justement te prier de me débarrasser de cette affreuse bête; je ne veux plus d'elle ici.
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Le bûcheron embarrassé hochait la tête, ne sachant que répondre. Elle insista et finit par pleurera son tour. A ia fin il s'écria, impatienté :
— Voilà bien des histoires et des pleurnicheries pour une vilaine bête dont la peau ne vaut pas même un rouge liard, tant elle est rogneuse. Morbleu, ne me tarabustez pas plus longtemps, l'une et l'autre. Arrangez-vous ensemble; faites de ce chat des friches ou des miches, mais, pour Dieu, ne me parlez plus de lui ! J'en ai assez !
Le lendemain, après le départ du bûcheron, la belle-mère dit à Anémone :
— Je ne veux plus de ton sale chat ici. Arrange-toi pour le faire disparaître; autrement, c'est moi qui m'en chargerai.
L'enfant eut beau pleurer, tordre ses mains, supplier, elle ne put fléchir sa marâtre : « Je n'en veux plus, répétait-elle obstinément, je n'en veux plus. »
Anémone se releva désespérée.
C'était son jour de lavage; elle jucha comme d'habitule Gris-Gris au sommet de sa hotte, puis s'éloigna vers la rivière.
Elle abattit sa besogne, sans rire ni chanter, bien qu'il lit un jour magnifique tout baigné de soleil et égayé d'oiseaux. Au soir tombant, elle prit entre ses bras ranimai impotent et le porta jusqu'au pied d'un grand hêtre qui se dressait non loin de la place où elle avait coutume de laver.
Deux grosses racines formaient un creux que l'enfant garnit de feuilles sèches, tapissa de mousse. Lorsque le lit fut achevé, elle y coucha Gris Gris, puis s'agenouillant près de lui :
— Mon Gris-Gris, lui dit-elle en pleurant, il ne faut pas que tu reviennes chez nous, lu comprends, mon bon chat. Ce n'est pas parce que je ne t'aime plus ni parce que tu es infirme et laid. Non, ma chère bête, je t'aime bien plus tendrement qu'autrefois, justement parce que tu es misérable, et jamais je ne t'ai trouvé si doux ni si bon. Mais ma fausse mère ne veut plus te voir. Elle te tuerait, si lu remettais les pattes à la maison. Alors, tu vas bien m'obéir, mon Gris-Gris. Tu ne me suivras pas. Au revoir, mon chat-chat chéri ; sois bien sage. Demain je t'apporterai à manger et te promènerai un peu au soleil. Tu verras, on pourra être heureux encore, va... Oui, mon bon chat aux yeux tristes, du courage. A demain, mon seul ami, mon (iris-Gris; allons, sois sage, ne me suis pas!
Elle se pencha, l'embrassa et s'enfuit en se bouchant les oreilles.
Le chat ne bougea pas, comme s'il avait compris; il miaulait d'une voix si faible, si plaintive qu'il aurait attendri un roc. Heureusement qu'Anémone ne pouvait ,1'entendre.
Le jour suivant, comme rougeoyait l'aube, Anémone s'éveilla en sursaut.
Elle prêta l'oreille :
oui, elle ne s'était pas trompée, on grattait à la porte, un miaulement doux appelait. « C'est Gris-Gris », pensa-t-elle tout de suite, le cœur sautant d'émoi. Elle alla ouvrir : c'était bien lui.
Elle l'enleva dans ses bras, transportée de bonheur. Ses petits pieds nus retraversèrent la chambre sans bruit ; elle se recoucha, vite, vite.
De sa main elle lui fermait la gueule :
— Tais-toi, mo n
Gris-Gris; ne miaule pas surtout. Pense donc, si elle t'entendait! Alors, tu es revenu? Pauvre chat, tu t'es traîné de si loin jusqu'à moi! Que tu dois être fatigué! Mon cœur me le disait bien! Tu aimes donc tant ta maîtresse? Mon pauvre Gris- Gris... dors... va... je veux te veiller, mon bon chat.
Il se tenait à quatre pour ne pas ronronner, frottait son museau contre les joues de sa maîtresse, la débarbouillait à coups de langue. Mais l'animal était épuisé de fatigue, l'enfant n'avait pas eu son compte de sommeil, ce qui fait qu'au bout de dix minutes, ils dormaient comme deux bienheureux.
Mais quel réveil, bonté divine!
La mégère avait empoigné Anémone par le bras qu'elle serrait à y imprimer ses dix doigts, et elle la secouait, elle la secouait !
Sa tignasse à demi répandue sur sa figure pourpre de rage, elle hurlait mille injures, trépignait de colère; pourtant elle n'osait pas toucher Gris-Gris qui, toutes giiffes dehors, babines relevées, attendait, prêt à la riposte.
Elle finit par lâcher l'enfant, après lui avoir appliqué un dernier soufflet.
— Hois d'ici, tous deux, et vite! vociféra-t-ellc. Et fais en sorte que ce chat de malheur ne reparaisse jamais ici !
Anémone, celte fois, porta Gris-Gris beaucoup plus avant dans la forêt.
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Elle se sépara de lui avec le même chagrin que la veille, et le soir se mit au lit bien triste.
Le lendemain, comme elle allait puiser de l'eau à la fontaine, et s'agenouillait pour emplir sa cruche, elle aperçut soudain, dans le buisson deux grands yeux émeraude qui la contemplaient : Gris-Gris s'était traîné jusque-là, ne pouvant vivre sans sa maîtresse.
Elle le gronda tendrement, mais très fort et s'en alla le perdre bien, bien loin, cette troisième fois. Elle traversa deux bourgades et trois hameaux, puis enfin, en plein champ, l'abandonna.
« Pauvre petit pensa-t-elle, il ne pourra plus revenir, c'est bien trop loin. » Le jour suivant, en effet, le chat ne revint pas. Anémone, le soir, se coucha tout angoissée : « De quoi aura-t-il vécu ?» se demandait-elle douloureusement.
Après avoir terminé sa prière, elle recommanda à nouveau son Gris-Gris à sa mère : « Douce maman, fais qu'il trouve quelque âme compatissante qui le prenne en pitié, il n'y a pas que des méchants sur terre... »
Trois jours s'écoulèrent.
Un matin, comme la fillette rentrait à la chaumière, rapportant un fagot :
— Souillon, ma mie, lui dit la mégère qui ne lui adressait jamais la parole sans y joindre une insulte, ton chat est encore revenu! Je l'ai découvert dans le cellier, miaulant la faim. Alors j'ai eu pitié de lui et de toi. Cette fois, il ne te quittera plus, je te le jure. Va le voir, je te le permets, tu seras contente de moi.
Saisie, Anémone laissa choir son fagot. En deux bonds, elle fut au cellier...
Bonnes gens ! Au spectacle qu'elle vit, elle poussa un cri déchirant et comprima son cœur à deux mains : Gris-Gris était étendu raide mort, sa bonne tète grise aux yeux émeraude fendue d'un coup de bêche.
Un ricanement satisfait éclata derrière l'enfant ; elle se retourna : sa marâtre était là, contemplant son œuvre.
Anémone ramassa son chat sans mot dire, les dents serrées. Elle renfonça ses larmes, dévora ses sanglots, ne voulant pas s'abandonner en présence de cette mauvaise femme, curieuse de sa douleur.
Elle passa, droite, devant elle, s'arrêta un instant, la regarda des sabots au bonnet, sans un reproche, sans une plainte, mais son regard était si chargé de mépris que l'autre pâlit et recula.
Anémone alors s'éloigna, lente, muette, portant dans sa jupe relevée le cadavre de son chat.
Elle jeta une bêche sur son épaule et se dirigea vers le ruisseau.
Dès qu'elle se sentit hors de vue, elle donna libre cours à son chagrin.
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Ah, si la mégère avait pu la voir et l'entendre, commeelle eûtété satisfaite !
Parvenue à la rivière, elle la remonta à petits pas.
« Je veux lui choisir une place où il lui soit doux de reposer, près de cette même rivière dont il aimait tanl croquer les poissons, une place que je puisse apercevoir en lavant... »
Elle arriva à l'endroit où elle l'avait couché, le soir qu'elle s'était vue contrainte de l'abandonner pour la première fois.
Son lit était encore fait entre les deux grosses racines; tout émue, elle décida qu'elle l'enterrerait au pied de ce beau grand hêtre. Elle se mît à creuser, puis, ayant achevé la tombe, elle y descendit le petit corps. Comme elle la comblait, un caillou blanc heurta le tranchant de sa bêche. Elle le ramassa. Il était lisse et d'un grain si serré qu'on l'eût
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dit de marbre; elle le glissa dans sa poche : « Je le conserverai en souvenir de lui », pensa-t-elle. Lorsqu'elle eut jeté la dernière pelletée, elle piétina doucement la terre qu'elle garnit ensuite de plaques de mousse.
Ayant terminé, elle s'assit au pied du hêtre et laissa tomber entre tes mains son front trempé de sueur.
Elle était accablée, à bout de courage. Songeant au retour à la chaumière où l'attendaient les sarcasmes de sa perfide belle-mère, à cette vie de coups reçus, de misère qu'il lui faudrait reprendre, sans un ami désormais, sans personne qu'un père à la dévotion de celle qui la haïssait, elle eut un accès de désespoir.
Il lui semblait que le peu de terre qui recouvrait Gris-Gris la séparait à lout jamais du seul être capable de souffrir avec elle; elle se voyait abandonnée, la pensée même de sa mère ne la pouvait plus soutenir :
« Mon Dieu, mon Dieu, comme je voudrais mourir ! .Mon Dieu, ayez pitié de moi, mon Dieu, je voudrais être morte!... »
Elle gémissait ainsi, tête basse, et ses larmes tombaient sur la mousse.
Ayant enfin levé les yeux, voici qu'elle apr-rçut, debout devant elle, une vieille petite femme qui la regardait en silence. D'où venait-elle ? Depuis quand se tenait- elle là? Elle était toute courbée par l'âge et pauvrement vêtue; ses cheveux couleur de lune illuminaient un beau visage sillonné de rides. Ses regards demeuraient fixés sur Anémone, empreints d'une douceur et d'une pitié infinies.
L'enfant tendit les bras vers elle.
■ — Tu as donc bien du chagrin, ma douce enfant ?
La voix était jeune, fraîche, comme parfumée.
— Oh oui, madame !
Tout de suite elle laissa parler son cœur ; elle dit ses misères simplement, telles qu'elle les soutirait, sans haine, sans cris de vengeance.
Touchée de tant d'infortune la vieille petite femme à la voix pure s'était assise auprès d'Anémone, elle lui prit la main, puis, l'attirant contre elle, la baisa au front; enfin, lorsque l'enfant acheva son récit, elle reposait sur les genoux de l'inconnue. Et elle s'y trouvait si bien, si bien, qu'elle parlait avec une lenteur calculée, ne négligeant aucun détail ni menu fait, afin d'allonger son histoire et de se laisser plus longtemps bercer, caresser les joues, embrasser. Songez que c'était, depuis la mort de sa mère, la première fois qu'un être humain lui montrait visage pitoyable, l'écoutait, la consolait, la choyait.
Elle se faisait toute petite, fermait les yeux, croyait rêver, se pinçait à la dérobée pour s'assurer qu'elle ne dormait pas : « Quelle chose étrange, pensait* elle à part soi, cette brave petite vieille qui devrait être sèche comme sarment,
ratatinée et ridée comme pomme blette, a un giron moelleux comme un nid et les mains d'une douceur de satin. »
Il est juste de dire qu'elle n'avait pas trop osé la regarder jusqu'ici, car elle tenait les yeux baissés, ainsi qu'il sied à une enfant modesle et timide...
Elle les leva tout à coup, hardiment, et poussa un long cri d'admiration : la petite vieille était devenue une grande jeune femme souple comme un lis et dont le visage était un pur ravissement.
— Vous êtes sûrement une fée, madame, dit Anémone presque à voix basse, sans oser bouger, saisie de se trouver ainsi sur les genoux d'une si puissante personne.
— Oui, mon enfant, et je veux faire quelque chose pour toi, car tu es vraiment trop malheureuse. D'abord je veux punir ton odieuse marâtre, je veux qu'elle...
— Oh, Madame, interrompit Anémone avec vivacité, ne faites pas cela, je vous en supplie au nom de votre bonté. Ne me vengez pas. Je ne veux pas être vengée. Abandonnez-moi plutôt à ma misère, mais laissez cette méchante en repos, mon père l'aime tant, si vous saviez ! La punir serait le frapper du même coup, lui qui ne voit et n'entend que par elle. Par pitié, madame, épargnez-le.
Elle s'était jetée aux genoux de la fée.
— Tu es la meilleure des filles, Anémone. Relève-toi. Ta pitié filiale, ta générosité me touchent. Pour l'amour de toi, je consens à ne pas châtier cette affreuse femme; mais c'est bien à contre-cœur, car il n'est pas juste que ces deux méchants vivent dans la paix, quand l'innocence souffre par leur faute. Ton père, ma mignonne, est également, par son aveugle faiblesse envers sa perfide moitié, cause de tes tourments. Il ne suffit pas, vois-tu, d'être brave homme et d'aimer son repos pour faire un bon père : il faut lutter pour les siens ; et fermer les yeux, se taire est souvent encourager le mal. Mais je veux te récompenser, Anémone. Que pourrais-je faire pour toi ? Parle, mon enfant, demande. Que veux-tu?
— Je voudrais, madame, que vous rendiez la vie à mon chat Gris-Gris, et qu'il fût leste et vif comme avant.
— Hélas, mon enfant, cela m'est impossible. La vie, vois-tu, est affaire à Dieu, il la donne, il la reprend à sa fantaisie ; je ne suis qu'une fée et ne puis ressusciter les morts, pas plus les bêtes que les gens. Forme un autre souhait.
— Mon Dieu, Madame, que voulez-vous que souhaite une pauvre fille comme moi? Je n'avais qu'un ami, il est mort, vous ne pouvez me le rendre; il ne me reste plus qu'à rentrer au logis en vous remerciant de votre grande bonté. Permettez-
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