ELLE APERÇUT UNE VIEILLE PETITE FEMME
moi seulement de venir à vous quand j'aurai trop de chagrin; je suis si seule, madame la Fée.
Anémone se reprit à pleurer.
— Ne pleure pas, chère petite. Tu es seule, dis-tu. F'ourquoi ne me demandes-tu pas de te donner un compagnon ?
— Hélas, madame la Fée, qui voudrait de moi? je suis si peu de chose...
— Tu es un cœur de bonté et d'amour, Anémone, et te donner un compagnon qui t'égale en mérite n'est pas chose facile. Pourtant je sais quelqu'un non loin d'ici que je crois digne toi. Sa vie est plus pénible encore que la tienne. Le veux-tu pour ami ?
— De tout mon cœur, madame. S'il est malheureux, je l'aime déjà.
— Soit donc, Anémone, il sera bientôt fait selon ton désir. Écoute maintenant, et retiens bien ce que je vais te dire. Tu es loin d'en avoir uni avec la souffrance, mais si tu vas ta route droit et sans faiblir, tu trouveras le bonheur au bout. Comme tu auras bien des épreuves, je veux te faire un présent qui t'aidera. Fouille dans ta poche ; tu y avais serré le caillou blanc, trouvé en creusant la tombe de ton chat... Tu l'as?..
— Oui, madame.
— Donne-le moi.
Elle le prit, l'éleva sur ses deux mains ouvertes et, se tournant vers le soleil, elle prononça à voix lente :
« Caillou plat, deviens sphère; Caillou blanc, sois jade vert. »
Elle rendit à l'enfant une boule de jade polie comme un cristal, douce au toucher comme un pétale de lis.
— Prends cette boule, Anémone, elle est fée. Suis-la partout où il lui plaira de te conduire, elle te guidera vers ton bonheur. Mais, apprends comment te servir de ce talisman : dépose cette boule devant toi sur le sol, puis tourne trois fois en répétant:
« Jade vert, jade luisant, Tourne, vire, tourne, Jade vert, jade luisant, Guide-moi, roule devant. »
tu la verras virer sur elle-même, vite, comme pour prendre son élan, et, lorsqu'elle aura achevé son troisième tour, elle se mettra à rouler dans une direction qui sera
LA FILLE AUX LOUPS
celle de ton bonheur. Suis-la hardiment. Où elle s'arrêtera, arrèle-toi... Adieu, gentille Anémone
Elle étendit la main vers la fillette qui, tout éclaboussée de lumière, ferma les yeux, éblouie Quand elle les rouvrit, la bonne fée avait disparu. Elle regarda tout autour d'elle, appela, cria aux quatre coins de la forêt : « De tout mon cœur, merci, madame la Fée! »
Personne ne répondit.
e n'ai pas rêvé pourtant, se dit Anémone, puisque j'ai là dans le creux de la main la Boule de Jade qui est fée... »
Elle la contempla, admira sa couleur, son poli ; elle la fit miroiter au soleil, sauter dans sa main et finit par la caresser doucement, trouvant plaisir à passer ses doigts sur la perfection de cette pierre. Elle lui parlait comme les petites filles parlent à leur poupée :
— Que vous êtes jolie, chère Boule de Jade! Que j'aime vous regarder! Votre couleur s'entend si bien avec le soleil, votre transparence laiteuse dans laquelle se jouent, serpentent, et se mêlent le vert, le jaune et le bleu. Et qui penserait que dans votre mignonne personne se cache tant de science, vous qui êtes à peine aussi grosse qu'un œuf? Alors, vraiment, vous êtes si savante, chère Boule mystérieuse? Vite, essayons votre vertu.
Elle déposa la Boule sur la mousse, retira ses sabots pour être plus leste, et se mit à décrire un cercle, puis deux, puis trois. Elle chantait en courant :
« Jade vert, jade luisant, Tourne, vire, tourne, Jade vert, jade luisant, Guide-moi, roule devant. »
Au premier tour, Anémone qui ne quittait pas le Jade des yeux, l'avait vu virer sur lui-même; lorsque le troisième tour fut achevé, il bondit, alla tomber en dehors du cercle que les pieds de l'enfant avaient tracé, puis se mit à rouler tout seul.
La fillette était émerveillée.
La Boule roulait à fort raisonnable allure, délibérément, sans hésitation ni àcoups. A trois pas derrière, la fillette suivait, angoissée :
LA FILLE AUX LOUPS
« Mon beau Jade! oh, mon Dieu, pourvu que je ne te perde pas .. que deviendrais-je? pensait-elle.
Au bout d'un instant, elle se rassura : la pierre magique évitait ronces, halliers, contournait les souches, les cailloux, suivait de préférence les rentiers. Elle ne laissait nulle trace sur le sol qu'elle effleurait à peine, se déplaçant avec la légèreté d'une bulle de savon.
Elles traversèrent un espace libre, fleuri de jacinthes, île primevères, d'anémones, — car on était au printemps, — que les pieds de l'enfant bon gré mal gré écrasèrent au passage; la Boule aucune.
Après avoir bonne heure, à une clairière dressait, haut lequel la Bou s'arrêta. Après avoirtournoyé sur elle-même, elle s'élança
contre Jui, le heurta, retomba sur la mousse aux. pieds de la fillette.
Et celle-ci vit une chose admirable : le chêne s'ouvrit avec lenteur, sans un craquement, sans un bruit; et un jeune garçon apparut, vêtu comme un fils de roi. Il lui tendit les mains en souriant :
— Bonjour, Anémone.
La fillette, bouche bée, écarquillait les yeux tout grands. Ravie et apeurée à la fois, elle ne savait trop si elle devait rester ou s'enfuir.
L'émotion d'ailleurs lui coupait bras et jambes, sans quoi, je crois bien qu'elle aurait pris celles-ci à son cou.
— Bonjour, Anémone, je te fais donc peur ?
L'arbre avait disparu ; il n'y avait plus là qu'un jeune prince qui s'avançait, beau comme le jour. La pauvrette clouée sur place tremblait ainsi que feuille au vent. Il lui jeta les bras autour du cou, la baisa sur les deux joues :
— Bonjour, Anémone, tu ne veux donc pas de moi pour ami ? Ce fut brusquement comme si elle sortait d'un rêve.
— Oh, que si, messire, et de grand cœur... mais vous voulez plaisanter, sans doute?
Elle se dégagea, rougissante, et ajouta :
— Vous ne craignez donc pas de gâter vos belles dentelles en embrassant une pauvre fille de ma sorte? Voyez comme je suis faite : en haillons, pieds nus, dépeignée. Et je me sais trop bas placée pour qu'un si haut et si puissant seigneur se soucie de mon amitié. Les gens de votre condition et ceux de la mienne ne sont I oint mis au monde pour aller ensemble.
— Petite Anémone, je ne plaisante point. Le coeur ne s'habille ni de joyaux ni de haillons, il n'est pour lui vêtement que pureté, et ton coeur, je le sais, est pur comme l'eau du ciel Donne-moi la main, veux-tu?... regarde-moi. . là... sois mon amie, je t'en supplie. Je te dois plus que la vie. Parle, tu veux bien de mon amitié ?
Anémone répondit gravement :
— Encore une fois, oui, messire, puisque vous ne vous moquez point. La bonne fée m'avait bien dit qu'elle me donnerait un ami, mais je l'attendais fait comme moi, pauvre, dépenaillé. Je l'aurais aimé sous ses loques ni plus ni moins que vous dans vos beaux atours. Mais voici que ce compagnon est un noble seigneur, un...
— Un fils de roi, Anémone.
— Un fils de roi, mon doux Jésus!...
— Calme-toi, cesse de t'étonner, petite Anémone. Je veux te conter mon histoire; mais auparavant, permets que je bâille et me détire tout à loisir... Depuis tant de mois je suis arbre quejemesens tout raide, vois-tu... Ouf! que cela fait de
LA FILLE AUX LOUPS
bien de se dégourdir bras et jambes et de pouvoir gesticuler tout son saoul!... Lh... encore un pas de course, deux, ou trois bonds, quelques courbettes et mes reins auront repris leur souplesse !...
Quand il eut fini de se démener, il revint vers la fillette.
— Et, maintenant, lui dit-il, donne-moi les mains et dansons un peu, rions, sautons, chantons! Veux-tu? Regarde : il fait grand soleil et les fleurs sont si jolies! Ecoute : les oiseaux chantent! Respire : l'air n'est que parfums! Je suis resté si longtemps privé de tout cela! j'étais aveugle, sourd ; j'étouffais ..
Il entraîna la fillette par la clairière : « Tra, la, la... la... la...! » Il chantonnait un air à danser et faisait des pas savants, cérémonieux comme à un bal de la cour; gracieuse, elle l'imitait, forçant ses pieds à la cad< nce : elle était ravissante de gaucherie.
Ils finirent par une révérence. Ils se regardèrent un instant sans rire, en se faisant des mines, puis, tout soudain, ils perdirent ensemble leur sérieux et partirent en gambadant.
Ils jouèrent à se poursuivre, se lancèrent des fleurs, firent deux parties de cache-cache, trois de chat perché, et enfin, hors d'haleine, se retrouvèrent assis côte à côte sur la mousse.
— Maintenant que nous nous sommes bien amusés, dit le jeune prince, je vais, comme je te l'ai promis, te conter mon histoire. Écoute donc :
« Le Roi mon père règne sur de vastes et fertiles contrées que peuplent des hommes aussi nombreux que les feuilles aux arbres de cette forêt. Vénéré de ses sujets dont sa sagesse assure le bonheur, tendrement aimé de son épouse, il aurait vécu heureux, s'il avait eu un fils auquel il pût laisser derrière lui l'héritage de son grand nom. En vain fatiguait-il le Ciel de ses prières, en vain la reine entreprenait-elle de lointains pèlerinages, en vain les deux époux prodiguaient-ils l'or de leurs coffres aux saintes œuvres, leurs aumônes aux pauvres : leur union demeurait stérile.
« Un matin que le Roi se promenait à travers son jardin privé où il a coutume de méditer dans la solitude sur les affaires de l'Etat, il vit venir à lui un homme à demi-nu, drapé dans un manteau. Il avait le visage bronzé, une barbe de jais, des yeux flamboyants.
« Le roi, en l'apercevant, s'arrêta, frappé de stupeur. Sache, en effet, petite Anémone, que le ce Jardin privé » est clos de hautes murailles, gardé tous les cent pas par les plus farouches archers, et que la loi punit de mort quiconque tente d'y pénétrer. Tu penses bien que dans ces circonstances le monarque pouvait s'attendre à tout, sauf à y rencontrer un homme.
— Qui es-tu? demanda-t-il d'une voix, vibrante de colère.
« L'autre, sans se prosterner devant mon père, demeurant sombre et fier, étendit le bras et prononça, la bouche véhémente :
— Roi, tes vœux seront exaucés : ton épouse donnera le jour à un fils que lu chériras plus que tout au monde; il chevauchera tes genoux, tirera ta barbe grise et fera la joie de tes ans. Mais je le frapperai de maladie lente vers sa dixième année; il périra, et ta douleur sera immense et stérile. Moi seul pourrais l'arracher à la mort; je ne le sauverai que si tu me le livres. Je suis l'enchanteur Tysrem. J'avais une épouse chérie qui mourut prématurément, me laissant un fils unique, mon orgueil, mon ravissement. Un jour qu'il jouait par les rues de ta capitale avec d'autres enfants de son âge, il fut écrasé par un cavalier de ta garde. Roi, je me suis juré alors de te tenir responsable du mal causé par ceux qui veillent sur ta personne et que tu paies de ton or. Fils pour fils! tu as tué le mien, je prendrai le tien... ou il mourra. L'heure venue, tu choisiras. J'ai dit. Adieu.
« Il déploya son manteau, tapa du pied, et s'envola sous la forme d'une chauvesouris gigantesque.
« Le Roi sentit sur son visage le vent glacé de ses ailes.
a II rentra bouleversé au palais, et prit soin de cacher à tous, surtout à la reine, l'étrange apparition et les graves paroles qu'elle avait prononcées.
« Moins d'une année après cette prédiction, je vins au monde. Je te laisse à penser les réjouissances qui furent ordonnées dans le royaume. Il me vint des présents de toutes les provinces; les églises s'enrichirent d'ex-voto, et le prix, de la cire monta en quelques heures du simple au triple, tant on brûla de cierges pour moi. Jamais enfant ne fut plus choyé. Mon père, voulant que je fasse un prince accompli, choisit lui-même mes maîtres parmi les plus illustres. On m'enseigna toutes les choses qu'un mortel de mon rang doit savoir; la liste en est longue, Anémone, il y en a de peu réjouissantes, va. S'il ne s'était agi que de danser, monter à cheval, faire des armes, chasser! Mais on me tenait de mortelles heures assidu sur des livres très gros, très ennuyeux.. Je t'assure que c'est fort pénible d'apprendre le métier de roi. Enfin, je m'appliquais de mon mieux; je me montrais docile, studieux, mais j'avoue que bien souvent je bâillais sous cape. Mes leçons préférées étaient celles que je recevais de mon père, lorsqu'il me prenait sur ses genoux, pour me parler de mes devoirs envers mes peuples : de justice, de bonté, de clémence, de générosité. En l'écoutant, je caressais sa barbe grise qu'il avait très longue et soyeuse... »
Le jeune prince dut s'interrompre, oppressé. L'émotion le tenait à la gorge,
LA FILLE AUX LOUPS. 27
il versait des larmes. Pour se consoler, il contempla le fin visage de sa nouvelle amie; ses beaux grands yeux lui souriaient. Ayant raffermi sa voix, il poursuivit :
« Je ne te parlerai pas de ma mère, petite Anémone, car cela me ravirait tout courage; je ne puis penser à elle sans me désespérer. Je l'aime autant que tu aimais la tienne^ n'est-ce pas tout te dire? Revenons à mon père. Avait-il oublié l'enchanteur et ses paroles? je ne sais. En tout cas, s'd y songeait parfois, il devait croire à quelque vision, née de sa tête fatiguée par les lourds soucis de l'Etat.
« Nous vivions heureux, unis, calmes... et pourtant, le malheur veillait. J'allais sur ma dixième année, lorsque je fus brusquement saisi d'un mal étrange qui dérouta tous les médecins du royaume.
« Malgré leurs drogues et leurs soins, je m'affaiblissais chaque jour. Je ne souffrais pas, je sentais la vie se retirer de moi. Les docteurs les plus fameux, mandés de l'étranger, déclarèrent n'y rien comprendre.
a Pour obtenir du Ciel ma guérison, on fit des processions, des prières publiques : mon état ne s'améliora pas. Mon père, hanté depuis le début de ma maladie par la prédiction de l'enchanteur, était fou de douleur. Il envoya à sa recherche les plus fins limiers de sa police et fit publier partout son signalement à son de trompe et de tambour, jusque dans le hameau le plus infime. Il offrait des sommes énormes à qui le lui amènerait, la moitié de son royaume à lui-même s'il se présentait. Peine perdue : le magicien demeura introuvable.
« Entre temps j'étais devenu si faible que je n'avais plus que le souffle.
« Un certain soir, les médecins se retirèrent en hochant la tête. Selon eux, je ne passerais pas la nuit.
a Or, ce même soir, comme mon père, débouta sa fenêtre ouverte, contemplait, perdu de chagrin, sa capitale endormie sur laquelle son fils ne régnerait jamais, voici qu'un hibou entra dans l'appartement. Il se posa sur le tapis, secoua ses plumes, s'allongea, prit la forme d'un homme et dit :
— Me voici. Te souviens-tu de moi ?
« Le roi reconnut l'enchanteur; il tomba sur les genoux, leva vers lui des mains suppliantes.
— Il est, je crois, grand temp> que j'arrive, poursuivit-il. Ton fils n'a plus qu'une lueur de vie, et si faible qu'en étendant le bras l'air que je déplace pourrait l'éteindre. Décide-toi donc. Tu peux le sauver ou le perdre. N'espère point me fléchir eu m 'offrant de l'or, tes biens, ta couronne même; mon art peut me donner mieux et plus que cela. Ce que je veux, c'est ton fils. Hâte-toi, le temps presse.
« L'enchanteur croisa les bras et attendit. Comme le roi prostré ne lui répondait pas, il ajouta d'une voix implacable :
— Roi, dans quelques minutes il sera trop tard.
« A ces mots, rappelé à la tragique réalité, mon père se releva d'un bond. 11 se précipita vers l'appartement où j'agonisais, bousculant gardes, domestiques, gens de cour, m'arracha des bras de ma mère et m'emporta serré contre lui, trempant mon visage de ses larmes. Il courait comme la tempête, sa longue barbe grise voltigeant au-dessus de ses épaules.
« 11 entra dans la chambre, me remit à mon ra\isseur; il était temps : l'heure sonnait qui marquait l'accomplissement de ma dixième année.
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^'""tAU-^O.
* Tombé sur les genoux, sans pouvoir prononcer une parole, mon père implorait le magicien des yeux, des mains, de toute sa pose de pitoyable suppliant.
— Roi, dit celui-ci, cet enfant vivra. Ne crains point pour ses jours. Il ne sera touché à nul cheveu de sa tète. Je vais l'emmener loin d'ici pour le dérober aux yeux des hommes, et, le temps venu, je le considérerai comme mon propre fils et l'instruirai dans mon art, afin d'en faire un grand et puissant enchanteur.
Mais ce temps ne commencera que du jour où le prince aura achevé ta vingtième année. Jusqu'à cette date, il ne m'appartient pas entièrement. Jusqu'à cette dat°, il pourra être délivré. Mais il ne pourra l'être que par l'amour d'une jeune fille.
« Et il faudra : que cette jeun^ fille s-oit pauvre et obscure;
que son cœur ait la pureté de l'eau qui tombe du Ciel;
qu'elle po>sède le talisman qui la guidera vers ton fils;
que par amour, elle s'offre pour le racheter aux pires souffrances;
qu'elle voue librement ses yeux aux larmes, son esprit au chagrin, son corps à la douleur;
qu'enfin elle ne se rebute ni devant les ans qui passent ni les obstacles qui demeurent.
« Et, si de par le monde, ô Roi, il existe une mortelle qui, remplissant ces conditions, subisse sans faiblir ces épreuves, alors, par elle et par elle seule, ton fils sera délivré. Tel est son de- tin!
« Sache en outre, afin que tu ne t'abandonnes pas à de fols espo rs, que je ferai si mystérieuse sa retraite qu'elle échappera à la malice des hommes; et que les épreuves à subir pour le ravir à son enchantement sont telles que je les estime au-dessus des forces humaines. Adieu! »
i Ayant dit, il s'envola avec moi par la fenêtre.
« Tu imagines mon effroi, petite Anémone, car j'avais, pour mon infortune, recouvré au contact du magicien force et santé. Je fus l'impuissant témoin du désespoir de mon père. C'est en vain que je lui tendais les bras; que je l'appelais à longs cris déchirants... Nous passâmes au-dessus des jardins royaux, et je vis disparaître notre capitale qui, de loin, avec ses mille lumières, semblait une jonchée de poudre d'or sur le velours sombre de la terre. Puis, je ne distinguai plus rien, nous étions entrés dans les nuages, et la nuit du ciel infini nous enveloppait. Le magicien volait à larges coups d'ailes dont la cadence me berçait; je m'endormis.
oc Quand je m'éveillai, il faisait grand jour. J'étais dans cette forêt que voici. L'enchanteur, debout devant moi, paraissait veiller sur mon sommeil. Lorsque je l'aperçus, je ne pus retenir un geste d'épouvante :
— Ne crains rien, enfant, me dit-il, il ne te sera point fait de mal. Je veux au contraire te considérer comme mon fils chéri. Et, puisqu'il est d'usage chez nous autres, fées et magiciens, de faire à ceux que nous adoptons un présent de bienvenue, tiens, prends ceci :
« Et il me tendit le sifflet d'opale que tu vois suspendu à mon cou.
— Ce sifflet, poursuivit-il, donne à qui le possède deux compagnons fidèles.
LA FILLE AUX LOUPS
Il sutlit de siffler, aussitôt ils accourent. Mais, comme j'ai lieu de me méfier de toi, tant que tu n'auras pas vingt ans sonnés, je frappe ce talisman de mutisme... « Il fit avec les mains des gestes mystérieux et prononça d'une voix lente :
« Pierre tu fus, pierre redeviens,
Muette est la pierre, muet tu seras,
Son, fixe-toi, plus ne bouge,
Sifflet, ne siffle pas. »
— Maintenant, tu peux essayer. Porte-le à tes lèvres. Souffle! Tu n'en tires aucun son, n'est-ce pas? Son charme est rompu; il n'est plus qu'un joyau magnifique. Muet il est, et muet il restera pour toutes bouches mortelles hormis celle de la jeune fille au cœur pur comme l'eau du Ciel qui doit te rendre ta forme humaine, car sur celle-là je ne puis rien et le plus fort de mes arts se brise comme cristal contre sa pureté. Pour ce qui est de toi, je vais te changer en arbre, afin que tu ne bouges d'ici et que, dans ce coin de forêt, parmi tant de tes semblables tu ne puisses être reconnu ni retrouvé. Si cependant celle qui peut venir à toi, vient et te rend ta forme humaine, sache que je te condamne à n'être homme que deux heures par jour. Ce temps passé tu redeviendras arbre.
« II leva la main et je me sentis fixé au sol. Il me toucha avec une branche arrachée à un chêne voisin, en disant :
« Homme-roi, sois arbre-roi, Prince, deviens chêne! »
« Et je me sentis m'allonger; ma tête piqua vers le ciel, mes pieds plongèrent dans le sol où ils s'échevelèrent en racines, tandis que mes bras se ramifiairnt à l'entour de mon corps devenu tronc; je n'avais plus d'yeux ni d'oreilles, une sorte de mort tomba sur moi, et je fus le chêne que tu as vu, Anémone. Je le serais encore, si tu ne m'avais délivré, car c'est toi la jeune fille au cœur pur comme l'eau, c'est toi... Mais, Dieu tout-puissant, que m'arri\e-t-il ?... Je prends racine... je deviens bois... je... »
Il arrivait simplem nt que le délai de deux heures fixé par le magicien était achevé, et qu'il fallait que le jeune prince redevint chêne.
Cette transformation eut lieu en moins de U mps qu'il ne vous en faut pour fermer un œil. Anémone ne s'en inquiéta pas autrement. La journée avait été en effet pour elle si fertile en merveilleux qu'elle n'en était plus à s'épouvanter
de voir un homme se métamorphoser en arbre ; d'ailleurs, le jeune prince ne l'avait-il pas prévenue?
Elle s'approcha du chêne et, baisant sa rude écorce :
— Adieu, gentil compagnon, dit-elle; adieu, charmant prince; adieu, cher arbre-roi, à demain.
OJL.
némone reprit le chemin de la maison. Elle marchait, les yeux avivés, l'âme en liesse, pensant, ma foi, plus à son beau prince qu'à la jolie Boule de Jade. Ce fut pimpante, chanson et rire aux lèvres, qu'elle franchit le seuil de la chaumière.
La mégère n'en croyait ni ses yeux ni ses oreilles. Elle se jeta au-devant de la jeune fille, et, les poings sur les hanches, la bouche mauvaise,
invectiva
— D'où viens-tu, traînarde? Comment, petite malheureuse, tu as l'audace de rmtrer en chantant, alors que je me ronge le sang ici, à t'attendre depuis plus de trois mortelles heures...
Elle allongeait déjà la main pour la gifler, lorsqu'un pas retentit sur le seuil : c'était le bûcheron qui rentrait. Force fut à la méchante femme de dévorer sa colère.
Le lendemain, sa grosse besogne achevée, Anémone se lava les mains et le visage, lissa ses cheveux noirs, mit du linge blanc. Pendant que sa belle-mère tournait le dos, elle jeta un regard furtif sur l'éclat de miroir que deux clous fixaient au mur : elle eut le temps d'apercevoir deux grands yeux profonds, des joues fraîches, une bouche rose framboise tt une mèche rebelle qu'elle se dépêcha de repousser sous son bonnet. Ensuite elh alla s'asseoir à son rouet pour filer sa quenouillée habituelle. Et ce jour-là, je vous affirme qu'elle ne leva pas le nez pour regarder voler les mouches. Ses doigts tordaient la laine vite, vite, son pied se hâtait, la roue ronflait, à croire que dix Gris- Gris revenus sur terre ronronnaient de concert par la chambre.
Et, comme sa belle-mère venait de la laisser seule une minute, vlan! elle
planta là laine et fuseau; ouste! en deux bonds elle fut dans la clairière; et hop! au grand galop s'élança dans la forêt. Elle ne fut pas longue à parvenir à son beau chêne. Elle tira la Boule de Jade, la heurta contre l'écorce; soudain l'arbre tressaillit et prit forme humaine : le prince Généreux s'avança — ai-je dit qu'il s'appelait Généreux, nom qu'il était de tradition dans sa royale famille de donner aux aînés? — Ils s'embrassèrent, se firent mille gentillesses et compliments :
— Bonjour, mon cher prince.
— Bonjour, ma chère fleurette.
— Vous n'êtes pas trop engourdi ?
— Non point. Mais que vous voici fraîche, et pimpante, et jolie! Laissrz-moi vous regarder à loisir. Dieu me pardonne, vous avez votre bonnet des dimanches, jupe de drap fin et sabots de fête. Pourquoi et pour qui ces beaux atours?
— Pour qui? Pour vous, mon gentil compagnon. Pourquoi? Parce que je venais vous voir, oui-dà.
Ils se contemplaient, heureux de se trouver l'un près de l'autre et de se le dire.
— Comme nous sommes peu raisonnables, tout de même, fit soudain Anémone, voici plus d'un bon quart d'heure que nous perdons à nous sourire! Vous allez tantôt redevenir arbre, mon cher Généreux, et nous n'aurons rien dit ni fait de sérieux... Voyons, si j'essayais le sifflet d'opale? je le vois là, tout chatoyant, pendu à votre cou, au bout de sa chaîne de perles, et j'ai grande envi.' de le porter à mes lèvres. Ne m'avez-vous pas dit que, seule, la jeune fille qui vous rendrait votre forme humaine pourrait tirer de lui un son? Voulez-vous que j'essaie?
— Certes oui, et je suis un maître sot de ne pas vous l'avoir proposé dès le premier baiser échangé. Mais j'étais perdu dans la nuit de vos yeux, ma chère Anémone, et je rêvais à de si jolies choses...
— Alors, je siffle?
— Allez!
Elle siffla timidement. Un appel retentit, aigu, formidable, puissant, si étrange que la vie de la forêt sembla un instant suspendue pour écouter; les feuilles en tremblaient. Et voici qu'un bruit de course éperdue parvint à leurs oreilles. Lointain d'abord, confus, il se rapprochait en un sifflement de tempête. A peine avaient-ils eu le temps de s'en épouvanter que deux animaux débouchèrent ventre à terre dans la clairière. C'était deux loups, un noir, un blanc, deux loups jumeaux sans doute, car, au poil près, l'un était l'image exacte de l'autre.
Terrifiée, la jeune fille se serra contre le prince; celui-ci tira sonépée...
Mais les loups, avec de bons yeux ot w***.
battant de la queu3, s'approchaient et léchaient les pieds d'Anémone. Comme elle les regardait, un peu rassurée, ils se mirent à hurler doucement. Et voici qu'à sa stupéfaction profonde, elle comprit ce qu'ils hurlaient :
— Ils parlent, ils parlent comme des créatures humaines, s'écria-t-elle. Vous entendez ce qu'ils me disent ?
— Je n'entends que des hurlements semblables à ceux que poussent leurs pareils.
— Il faut donc que je possède de par ce sifflet la faculté de comprendre la langue des loups, car écoutez, cher prince, voici ce que l'un d'eux me hurle :
« Jeune fille nous sommes tes esclaves, car tu tiens entre tes doigts le sifflet j'opale, notre maître, lequel nous commande d'aimer et de servir qui le possède et sait tirer de lui un son. Nous nous réjouissons d'appartenir à une aussi jolie
maîtresse. Je m'appelle Le Noir; je possède une mùchoire de diamant, elle brise l'acier comme paille. Et celui-ci est mon frère; il se nomme Le Blanc et ses yeux sont de rubis, ils trouent les ténèbres. Nous avons tous deux les pattes fines et défions le vent à la course; notre échine peut porter un homme plus aisément que le cheval son cavalier. A ton coup de sifflet nous apparaîtrons. Nous disparaîtrons quand tu diras : « Au loin! » en posant sur ton front le talisman notre maître. Dispose de tes loups, maîtresse, commande, ce sont deux chiens dociles; maîtresse, nous t'aimons; maîtresse, nous t'obéissons. »
— Il faut que ce don vous soit personnel, chère fleurette, car, à tous leurs discours je ne comprends mot : je n'entends qu'aboiements rauques et fort déplaisants. Je vous avoue que, si je n'étais pas dans le secret, je ne me sentirais guère tranquille. En l'occasion présente, je bénis le Ciel qui vous donne ces deux hardis compagnons. J'imagine qu'ils pourront quelque jour vous être fort utiles.
Ils se réjouirent de cette bonne fortune, firent ample connaissance avec les animaux qu'ils ne se lassaient point de caresser; ceux-ci, jaloux de montrer leurs talents, faisaient mille tours de souplesse. Et le temps passa si vite que Généreux se retrouva métamorphosé en chêne, avant même d'y avoir pensé.
Demeurée seule, Anémone posa le sifflet sur son front et dit : « Au loin! » Les deux loups détalèrent. Elle rentra bien vite et alla s'asseoira son rouet pour achever de filer sa laine. Sa belle-mère, soit calcul, soit retenue, ne lui fit aucune observation. Le jour s'acheva dans le calme.
Au bout d'une quinzaine, la marâtre, qui voyait chaque après-midi sortir Anémone, ne se tint plus de curiosité; elle lâcha la question qui lui brûlait la langue :
— Ah ça, où vas-tu ainsi chaque jour, toi ?
— Madame, c'est bien simple, je vais me promener dans la forêt. Sachant que ma société vous est insupportable, j'achève au plus tôt ma besogne et vous débarrasse de ma présence. Autrefois, quand j'avais un chat, je jouais avec lui, pendant mes loisirs, hors de votre vue, dans le cellier, le bûcher, le jardin. Maintenant que vous me l'avez tué, il faut bien que je me distraie seule.
— Ta-ra-ta-ta, chansons que cela, langue dorée! Me prends-tu pour si simple ? Crois-tu que )'ai deux yeux pour être aveugle ? Il y a quatre jours, il fit une pluie épouvantable; pourtant tu es rentrée du bois sans un fil mouillé. Serait-il indiscret de te demander ce que tu as fait ?
La question était inattendue; elle troubla Anémone qui, s'efforçant de payer d'aplomb, répondit :
— 11 faut croire, madame, que je m'étais abritée sous un arbre ou sous quelque roche, à moins que ce ne soit dans quelque creux? Où vouliez-vous donc que je
LA fille AUX LOUPS.
fusse ? En vérité, vous semblez, sauf votre respect, madame, oublier que la maison la plus proche est à trois lieues de nous, et qu'il faut deux bonnes heures pour s'y rendre. Je me suis montrée assez adroite pour passer entre les gouttes et, d'éclaircie en éclaircie, je suis rentrée sans me faire tremper, voilà tout. Rien de plus naturel, madame.
Anémone baissait la tète; elle se sentait trahie par le rouge de son front, sa voix hésitante, la pâleur de ses joues; c'était son premier mensonge. Elle n'eût jamais imaginé que mentir fût si difficile, ni si pénible le sentiment d'avoir démérité devant sa conscience. Mais que vouliez-vous qu'elle fît autre chose? Elle ne pouvait cependant pas lâcher la vérité ? La méchante la regarda un instant en silence. Enfin elle leva les épaules et lui dit d'une voix où sifflait le mépris :
— Ne crois pas m'en donner à garder avec tes maladroites excuses, apprentie coquine, tu sues le mensonge par toute ta face décomposée.
La jeune fille reçut l'insulte en plein visage ; et le sentiment qu'elle la méritait lui fut insupportable. En une brusque révolte contre elle-même, elle cria :
— Eh bien, oui, c'est vrai, j'ai essayé de mentir et je remercie Dieu de m'y montrer si malhabile. Pouah! j'en ai la bouche amère, le cœur empoisonné. Donc, je l'avoue, j'étais à l'abri, c'est exact. Où? Vous ne l'apprendrez jamais; de moi tout au moins. Oh, vous avez beau planter vos yeux dans mes yeux, je ne baisserai pas les miens. Sachez que là où je mène mon âme il ne se trouve point de boue pour la salir. Je n'ai d'autre parure qu'elle, et j'ai soin de la tenir blanche.
— Que vas-tu me parler d'âme propre ou sale, à propos d'une chose que, voici dix minutes, tu déclarais toute naturelle? Assez de grands mots, friponne, garde ton secret, le hasard se chargera bien de me l'apprendre; et je l'y aiderai au besoin. Tout finit toujours par se savoir. En attendant, écure-moi ce chaudron, et vite! Toute ta conduite est louche depuis quelque temps. Ces sorties, cette insolence, ta gaieté, ta coquetterie! J'ai l'œil sur toi. Tâche de filer droit!... Allons, veux-tu frotter mieux que ça! Aurais-tu peur de fuser les bras, mijaurée?
A dater de ce jour, Anémone, se sentant surveillée, usa de ruse, et fort habilement. Elle varia ses heures de sortie, eut le courage de renoncer — et Dieu sait s'il lui en coûtait — à quelques rendez-vous. Pour dépister la mégère, elle ne prenait jamais deux jours de suite le même chemin. Elle s'arrêtait sur le seuil de la chaumière, l'air indifférent, regardait le ciel, tournait la tête à droite, puis à gauche, braquait son nez dans le vent, comme si elle se demandait : « Voyons, où vais-je aller aujourd'hui? » Puis elle partait dans une direction quelconque, marchant sec et ferme. Au bout d'un temps elle faisait brusquement demi-tour et avait la satisfaction de découvrir sa belle-mère qui, s'étant glissée derrière
elle, surprise par cette volte-face inopinée, demeurait plantée comme une nigaude au beau milieu du sentier.
Anémone raillait :
— Bonjour, madame. Eh quoi, vous me suiviez? Vous allez où je vais, sans doute? Je serais ravie, s'il vous plaisait que nous fassions route ensemble.
L'autre tournait les talons sans répondre. Elle rentrait, la rage au cœur.
Vingt fois elle espionna, vingt fois ses malices furent déjouées.
Dès qu'elle était certaine de n'être plus surveillée, Anémone sifflait ses loups. En deux bonds ils la portaient à son cher prince. Ils s'embrassaient tendrement.
ILS PARTAIENT A FOLLE ALLl'RE.