IL SOUFFLA SUR LUI
sur le nouveau venu sa gluante personne et coassa de triomphe : la connaissance était faite.
Et les mois, puis les mois passèrent, patinant ce qui émergeait du prince Généreux, duvetant son pied de mousses aquatiques. Parfois une bergeronnette se posait sur lui, aiguisait en quatre coups de tète son bec contre ses arêtes; les pâtres s'aidaient de lui pour ne pas se mouiller lorsqu'ils franchissaient l'eau...
Qui aurait dit quecelte pierre verdie, à demi envasée dans la bourbe d'une mare, était le prince Généreux, l'espoir du royaume, aurait été certainement condamné à la bastonnade pour insulte à la majesté royale.
Et pourtant...
.endakt que Généreux, parti à travers le monde, s'acheminait vers sa destinée, Anémone vivait au bord du Lac des Larmes une morne -succession d'heures, de jours, de mois toujours semblables. Chaque matin, le vieillard s'éloignait dans sa barque pour ne rentrer que le soir. Il emportait deux vastes amphores et un filet : le filet pour pêcher, les amphores pour accomplir une mystérieuse besogne ignorée d'Anémone, mais qu'elle imaginait importante et grave, tant étaient solennels les gestes avec lesquels il les maniait. Jamais elle n'avait osé l'interroger à ce sujet.
Demeurée seule de l'aube au crépuscule, Anémone vaquait aux soins du ménage. Rien ne se pouvait imaginer d'aussi propre, de mieux ordonné, de plus harmonieux que son intérieur. Sa tâche terminée, elle s'installait près de la fenêtre ouverte et filait à son rouet, car elle ne craignait rien tant que rester inactive : le temps passe plus vite aux laborieux. Du rivage montait le chant funèbre des roseaux, si lugubre à entendre, si monotone, si continu qu'elle lâchait souvent ses fuseaux pour se boucher les oreilles. En ce moment-là, de grands désespoirs s'abattaient sur elle. Les loups inquiets venaient d'un bond se placer tout contre leur maîtresse, l'un à droite, l'autre à gauche. En arrêt sur leurs pattes raidies, cou tendu, museau allongé, ils guettaient.
— Maîtresse, maîtresse, suppliaient-ils, ne pleure pas, surtout, ne pleure pas !
Mais parfois, de ce triste cœur trop lourd, des larmes montaient, perlaient au coin des paupières et, malgré tout effort, contre toute énergie, soudain roulaient. L'une d'elles touchant le sol, et c'était fait à jamais du bonheur d'Anémone ; mais, le Blanc à droite, le Noir à gauche veillaient et d'un large coup de langue ils cueillaient les larmes au passage. Pas une ne tombait sur la terre fée.
Lorsqu'Anémone s'était reprise, elle embrassait fougueusement ses bêtes.
— Ah ! mes chéris, soupirait-elle, mes chéris, mes chéris...
Et cela était dit d'une voix tendre, si éperdument reconnaissante, que ces simples mots valaient plus qu'un long discours.
Jamais le vieillard ne s'aperçut de rien.
Lorsqu'il rentrait, elle l'accueillait avec un gentil mais grave sourire.
Il regardait le visage pur d'Anémone, puis le brillant des meubles, le poli des cuivres, le luisant des parquets; et ses yeux attendris allaient de la netteté de cette âme à la netteté de son logis. A la voir si accorte et diligente, si douce, il sentait son vieux cœur se fondre de tendresse comme cire en sa poitrine.
— Jeune 611e, disait-il souvent, voici des milliers et des milliers d'années que je vis, et pourtant c'est de ta venue chez moi que datent les meilleures heures de mon existence. Que ferai-je quand tu seras partie? Allons, distrais-moi, je suis chagrin, couvre de ta voix pure la sinistre chanson des roseaux.
Pour lui plaire, elle chantait — elle, dont l'âme était à fond de tristesse — des airs de sa forêt natale. Il écoutait comme en extase dans la nuit subitement venue. Parfois, prise elle-même à l'évocatrice mélancolie de ses chansons, elle s'interrompait, la gorge bloquée par les sanglots. Il lui semblait que, dans cette ombre, l'entouraient tous ceux qu'elle aimait : sa mère défunte, le bûcheron, son père, Généreux, son amour, et derrière eux le fantôme de Gris-Gris tout ébouriffé dans ses poils qu'éclairaient ses yeux émeraude.
Ainsi passait la vie
A mesure que le terme des cinq ans approchait, le cœur d'Anémone battait plus léger. Elle se surprenait à rire, à chanter. Un jour même, emportée par un coup de gaité, elle entraîna ses loups à travers le jardin dans une farandole amusée qu'elle termina en révérences sur révérences, tandis que ses animaux cabriolaient, culbutaient, faisaient la roue, s'enlevaient en sauts périlleux :
— Que cela sent bon la liberté, maîtresse, disaient-ils. Et que tu as raison de te dérouiller les jambes, car le moment est proche où il faudra de nouveau savoir en jouer... Encore quelques jours, maîtresse, et adieu, hideux Lac des Larmes!
Or, à quelque temps de là, un certain soir, le vieillard rentra plus grave que de coutume. Anémone alluma la lampe de cuivre et servit le repas. Il le prit sans mot dire, puis demeura sur son siège, songeur, sa tète blanche entre ses mains.
— Vous semblez triste, père ? hasarda-t-elle.
— Je le suis en effet, mon enfant.
— Ne puis-je rien pour vous consoler?
— Non, Anémone, rien. Sois gaie au contraire, car c'est demain que tu me quittes.
LA FILLE AUX LOUPS
— Demain!...
Elle tremblait toute, et son cœur battait à rompre :
— Enfin!... enfin! Quel bonheur ! murmura-t-elle.
— Oui, mon enfant; enfin! J'aime ce cri de ton âme, bien qu'il déchire la mienne. Ah, que tu as raison ! Va, Anémone, pars sans un regret, sans détourner la tète. Généreux est là-bas, au bout de ta route... il te sourit, te tend les bras. Va donc, heureuse jeune fille... Derrière toi, pour le vieillard désormais seul, ce sera le deuil de ta grâce, de ton charme, de ton sourire.
— Oh! pardon, père, pardon!
— Tu aimes, enfant, c'est là ton excuse. Va, emporte d'ici tout ton cœur bien entier, pour le donner tel à celui qui t'attend où te conduit ta destinée... Mais parfois, lorsque ta pensée te reportera à ces dures et lentes années d'épreuve, au bord de ce Lac des Larmes où se lamentent les roseaux, alors souviens- toi du vieux Passeur qui t'aima comme son enfant.
— Oh ! père, père ! . . . De ma vie je ne vous oublierai.
— Anémone, lorsque tu seras morte depuis des milliers d'années, tu existeras encore pour moi , aussi fraîche , aussi pure qu'aujourd'hui dans mon souvenir.
Sache que je suis condamné à vivre jusqu'à ce que la dernière larme se soit tarie dans ce lac. Ainsi donc, enfant, ta mémoire sera immortelle car aussi longtemps qu'il y aura un homme, un seul, sur cette terre, hélas ! ce lac ne tarira pas. Va te reposer, Anémone; demain je t'éveillerai dès le jour, et tu partiras vers ton destin. Le Jade nous instruira.
Il s'éloigna, après avoir __
étendu les mains sur elle en un geste de bénédiction.
Anémone regagna sa chambre. Ayant ouvert la porte, elle poussa un long
cri de surprise. Le cher morceau d'écorce qu'elle avait suspendu au mur pour pouvoir le contempler chaque jour luisait doucement, comme paré d'un rayon de lune. Elle courut à lui, l'enleva, le serra contre son cœur... le morceau d'écorce était devenu d'argent. Anémone semblait ivre de ravissement. Soudain, elle sentit sur ses joues la rude caresse de ses loups : c'est qu'elle pleurait de bonheur sans s'en apercevoir. Heureusement que les braves bêtes veillaient; encore eurent-elles fort à faire à dévorer toutes ses larmes, tant elles coulaient pressées...
Le lendemain, aux premiers rayons du soleil brutalement surgi de l'horizon, le vieillard éveilla Anémone. Elle s'habilla rapidement, sortit et lui tendit la Boule de Jade.
Il la prit, se prosterna, puis l'élevant sur ses paumes, il la tourna vers la lumière. Et le Jade, comme il avait fait cinq ans auparavant, phosphora et se mit à chanter. Le vieux Passeur écoutait en extase. Lorsque le talisman eut achevé sa mélodieuse confidence :
— Enfant, fit le vieillard, le Jade par ma bouche t'ordonne de le suivre ainsi qu'autrefois, là où il lui plaira de te mener. Lorsque tu seras parvenue sur l'autre rive, un homme s'y trouvera sur l'épaule duquel il se perchera : c'est cet homme que tu accompagneras, aussi longtemps que le Jade demeurera sur son épaule.
— Bien, père, j'obéirai.
Anémone tourna trois fois autour de la Boule merveilleuse, chanta trois fois le verset magique, et celle-ci se mit à rouler droit vers la barque; elle y sauta, s'installa sur la proue et s'immobilisa. Le vieillard suivait, portant les deux amphores qu'il déposa à ses pieds, sous le banc du milieu. Ensuite, redressant sa haute taille :
— Embarque ! commanda-t-il.
Anémone entra à son tour et prit place à l'arrière entre ses loups. Le Passeur s'assit, leva ses rames ; d'un même coup il les abaissa : elles entrèrent, silencieuses, dans l'onde lourde et la barque s'éloigna sans secousse, laissant derrière elle un épais sillage comme si elle voguait sur de l'huile. On n'entendait que le ahènement du passeur et la plongée clapotante des pales. La traversée fut lente, morne, silencieuse. Enfin l'étrave mordit sur l'autre rive. Celle-ci était déserte ; personne n'attendait, ce qui ne laissa pas d'inquiéter la jeune fille. Le Jade sauta à terre, suivi d'Anémone et de ses loups. Le Passeur, ayant ramené ses rames dans sa barque, prit les deux amphores, les plongea dans le lac et les retira emplies de larmes ; il débarqua avec elles. A cet instant le Jade bondit sur son épaule et s'y fixa.
— 0 père, s'écria la jeune fille, je bénis le sort qui fait de vous mon guide.
— Enfant, mon vieux cœur s'en réjouit. Que soit loué le Maître de toutes
LA FILLE AUX LOUPS
les Destinées, qui me charge de conduire tes pas, car là où je vais, jeune fille, se voient des choses étranges. Tiens, prends ceci.
Il tira de son sein une large écaille d'or qu'il lui tendit.
— Cette écaille est fée. Il suffit de la prendre entre ses dents et de se souhaiter en un lieu quelconque pour y être instantanément transporté, soi et tout ce que l'on tient. Mais garde-toi de desserrer les mâchoires en chemin, et ne t'effraie pas si arrivée au terme du voyage, il ne te reste dans la bouche qu'une pincée de cendres. II est écrit en effet que ce talisman doit mourir, lorsqu'il sera parvenu là où je vais te conduire. Quant à moi, j'y viens chaque jour, et il me suffit de frapper le sol du pied pour y être rendu soudain et sans fatigue avec mes deux amphores.
Anémone s'assit, serra bien fort les coulisses de son sac suspendu à son cou, assura son manteau et prit ensuite le Blanc sous son bras droit, le Noir sous son bras gauche.
— Vous serez bien gentils, mes loups, et vous n'aurez pas peur...
— Es-tu prête ? demanda le Passeur.
— Oui, père.
— Serre bien l'écaillé entre tes dents et pense : « Je me souhaite là où cet homme va ! » Tiens-toi bien...
Le conseil était bon, car à peine Anémone eut-elle pensé : « Je me souhaite là où cet homme va! » qu'elle se sentit brusquement soulevée de terre, et comme projetée à travers les airs par quelque engin effroyable. Elle n'eut point le temps d'avoir peur : elle fut saisie d'un tel vertige qu'elle perdit connaissance. Un choc la ranima : elle se retrouva assise avec ses loups sous chaque bras, comme au départ ; mais le décor avait changé. C'était une route blonde encadrée de talus herbeux qui montait, fin sablée et net ratissée. entre deux pelouses, vers un château magnifique.
Debout devant elle, une amphore dans chaque main, le vieux Passeur la regardait. Elle se frotta les yeux, puis se mit sur ses jambes, encore tout étourdie.
— Allons, mon enfant, suis-moi.
Quelques instants après, ils heurtaient à une porte massive en bois de rose incrusté d'or; celle-ci tourna d'elle-même sur de lourds gonds d'argent. Ils entrèrent dans une cour de marbre blanc entourée d'un portique en malachite aux cintres de lapis. Sous chaque arceau, des orangers nains, identiquement taillés, pareillement chargés de fleurs et de fruits, s'arrondissaient en sphères odorantes de neige, de verdure et d'or. Un jour délicat tombant du ciel infiniment haut et transparent affinait les tons, tempérait les reflets, adoucissait les ombres.
Anémone s'arrêta, l'âme et les yeux ravis par cette harmonie calme de couleurs.
Un jet d'eau sautant d'une vasque crépitait, perlant le silence de ses gouttelettes cristallines. Rien d'autre que ce ruissellement frais ne troublait l'imposante demeure, pas un écho de voix lointaine, pas un de ces bruits domestiques qui hantent les maisons des hommes.
— Où sommes-nous donc? demanda la jeune fille.
Sans répondre, le Passeur tendit la main vers le portique : une jeune femme grande, svelte, vêtue de longs voiles blancs, s'avançait, le visage pur, la démarche aérienne.
— Bonjour, Passeur, dit-elle gravement, et salut à toi, Anémone. Je connais ton histoire ; je t'attendais.
Anémone la contemplait, saisie de sa beauté, mais tellement intimidée par la mélancolie de son sourire et l'air de tristesse répandue sur ses traits qu'elle ne put même balbutier un bonjour. La jeune femme poursuivit :
— Je suis la gardienne éternelle du Rosier de Fortune. Si tu veux t'engager à
LA FILLE AUX LOUPS
me servir trois ans en tout ce qu'il me plaira de t'ordonner, et si tu jures pendant ce temps d'observer un silence absolu, de ne parler à âme qui vive, de ne proférer aucun son, alors je t'aiderai à retrouver celui que tu aimes. Mais si durant ces trois années il t'arrive de parler, ne fût-ce qu'un mot, un seul, c'est fait de tes espoirs: je te précipite sur la terre d'où tu viens, et tu achèveras ta lamentable vie au bord du Lac des Larmes.
Anémone accepta sans balancer.
— Bien, madame, je serai trois ans votre servante ; trois ans durant je me tairai, je le jure.
Elle prononça ces mots d'un ton résolu, mais au fond de son cœur elle pensait douloureusement : « Trois ans encore... trois ans!... Et quelles épreuves nouvelles m'attendent ensuite? Hélas, pauvre de moi, ne reverrai-je Généreux qu'à l'âge d'être grand'mère?... Mais je veux le revoir et je le reverrai, jeune ou vieille, je le veux. »
Ses loups battaient tristement de la queue et la regardaient avec de bons yeux apitoyés.
— Suis-moi, Anémone et garde-toi de prononcer un mot, quoi que tu aperçoives, car dès maintenant, je te considère comme à mon service.
La jeune femme la conduisit jusqu'à un somptueux jardin qui occupait le centre du palais, et où poussaient des fleurs admirables de nuances et étranges de formes. Au milieu d'une pelouse un rosier puissant s'élevait, haut comme un chêne : sa tige était d'or rouge, ses branches et ses feuilles d'or jaune; il portait trois boutons et trois fleurs d'or vert.
Anémone vit le vieux Passeur s'avancer et vider au pied de l'arbre magnifique le contenu de ses amphores.
— Tu as devant toi le Rosier de Fortune, dit la jeune femme. Regarde-le bien, Anémone; c'est un arbre singulier, aussi vieux que le monde, et tout entier de métal précieux. Chaque matin un coup de vent éparpille ses feuilles; elles s'envolent et retombent sur la terre où les hommes se les disputent dans une horrible mêlée. Avec elles s'abat sur le monde un tourbillon de malheurs et de crimes : c'est pourquoi cet arbre maudit ne s'arrose que de larmes; il s'en nourrit, sans elles il ne saurait vivre, et c'est la besogne de ce vieillard.de l'en abreuver quotidiennement. La tienne sera de m'aider à soigner ce beau jardin fleuri. Les innombrables fleurs qui y croissent ne sont point des fleurs, mais les soupirs poussés par les hommes depuis qu'il en existe en ce monde. Tu auras tout le temps de t'émerveiller de la richesse de leurs formes, de leurs nuances. Je t'apprendrai à te familiariser avec elles, à distinguer les soupirs de bonheur, d'espérance, des
soupirs de deuil, de remords, de désespoir : il y en a autant de variétés que l'âme humaine connaît d'émotions. Mais leurs pétales sont si frêles, si délicats qu'au moindre son échappé de tes lèvres ils se détacheraient de leur tige. C'est pourquoi, mon enfant, il faudra te taire aussi longtemps que tu seras auprès de moi : un seul pétale tombé et je te chasse sans pitié, car je suis l'éternelle gardienne de ces soupirs et j'en dois compte au Maître du Monde.
Elle la conduisit ensuite dans une salle basse. Autour de la muraille courait un balcon de porphyre auquel elles s'appuyèrent. La jeune femme fit un signe mystérieux et soudain le parquet s'ouvrit. A ses pieds, Anémone aperçut la terre comme vue d'une tour élevée.
— Regarde, enfant, regarde bien, c'est l'heure où le vent souffle, et voici les feuilles qui tombent!
Elle les vit en effet tourbillonner en un frisson de lumière dorée.
Et ce fut en bas comme si une moisson subite de bras venait de jaillir du sol ; des hommes sortis on ne sait d'où, se ruaient, innombrables, les mains hautes, pour attraper au vol cet or qui tombait. Et une clameur qui devait être immense et discordante lui parvint, affaiblie par la distance, à peine perceptible; puis des éclairs d'acier luirent à travers la foule qui grouillait.
La jeune femme étendit le bras.
— Vois, enfant; écoute : ils se battent en bas, ils s'égorgent, ils râlent. Sans égard pour les liens du sang, de l'amitié, sans distinction de race, de sexe, d'âge! C'est la hideuse lutte pour l'or!
Anémone à deux mains se voila le visage. Le parquet se referma.
— Remets-toi jeune fille, dit la gardienne du Rosier, je ne t'imposerai plus désormais ce désespérant spectacle; c'est assez d'une fois. Je vais maintenant te conduire à ta chambre.
Elles repassèrent par le Jardin des Soupirs. Anémone prit congé du vieillard qui l'y avait attendue. Elle lui exprima par gestes, le moins gauchement qu'elle pût, la reconnaissance dont débordait son cœur; elle s'éloigna ensuite, les yeux baignés de larmes. A leur tour les loups s'approchèrent du Passeur et lui léchèrent les pieds, puis ils se retirèrent en faisant quatre révérences.
La chambre d'Anémone était simple, toute blanche, et si claire que l'âme vous riait rien que d'y entrer.
La première chose que la jeune fille aperçut au mur fut un miroir. Et, comme il y avait cinq ans qu'elle ne s'était vue, elle le décrocha d'une main joyeuse. Elle l'approcha de sa figure, curieuse de se reconnaître. Grand Dieu ! La sueur aux tempes, elle se dévisagea longuement, approchant le miroir, l'éloignant,
C EST LA HIDEUSE LUTTE POUR L ORl
l32 CONTES MAUVES DE MA MÈRE-GRAND.
essuyant d'un revers de manche la buée que les larmes lui mettaient aux yeux. Bonté divine!... Ainsi donc, c'était elle, bien elle, ce visage amaigri, ce teint recuit par l'impitoyable soleil du Lac des Larmes, ces paupières fatiguées, cette bouche amère, ce front ridé! Ainsi donc, voilà ce que cinq années de servage avaient fait de la radieuse Fille aux Loups ! . . . Plus .le beauté, de grâce, de jeunesse !
Elle s'effondra sur le pied de son lit et pleura à grands sanglots : « Flétrie, fanée, vieillie! »... Et à travers sa pauvre tète en déroute tournoyait cette pensée : « II ne t'aimera plus... Il est impossible qu'il t'aime encore... » Elle demeura longtemps abîmée dans un indicible chagrin.
Tout à coup elle se releva, droite, pâle d'énergie. Elle prit le miroir, s'y regarda une dernière fois avec lenteur, puis d'un geste décidé elle le jeta contre le sol. Il s'y brisa en mille pièces qu'elle écrasa et dispersa sous les semelles de ses sabots : elle ne voulait plus voir sa minable figure pour ne pas amollir son courage. Elle ouvrit une commode, prit dans un tiroir une longue et large écharpe de soie, puis l'ayant pliée en quatre, elle se l'appliqua résolument sur la bouche. Elle la noua serré sur sa nuque : « De cette façon, pensa-t-elle, je suis sûre de ne pas parler. »
Et c'est ainsi qu'Anémone commença son service auprès de la gardienne du Rosier de Fortune, dans le Jardin des Soupirs.
uiuNT trois années Anémone servit fidèlement et sans proférer une parole la gardienne du Rosier de Fortune.
Il ne lui échappa nulle plainte, bien qu'hélas le temps lui durât. Elle s'ennuyait à périr, songeant à ceux qu'elle aimait. De son père elle ne savait rien. Vivait-il encore?... elle n'osait même plus se poser cette question. De Généreux elle était moins inquiète : « S'il lui était arrivé malheur, pensait-elle, le morceau d'écorce ne serait point devenu d'argent. Mais où peut-il être, mon Dieu? Pense-t-il à moi? M'aime-t-il toujours? Et m'aimera-t-il encore, lorsqu'il me reverra sans plus de beauté, de fraîcheur, de jeunesse?... » Elle versait souvent bien des larmes.
Généreux du moins était plus favorisé qu'elle. Envasé dans sa mare à grenouilles, il dormait, insensible, son lourd sommeil de pierre; jours, mois, années passaient sur lui sans qu'il souffrît de leur abominable lenteur; il devenait un peu plus moussu, voilà tout.
Or, un matin qu'Anémone tirait de dessous son chevet son cher morceau d'écorce, elle s'étonna de le trouver si lourd. Vite, elle ouvrit la main et s'émerveilla : le morceau d'écorce était devenu d'or! Elle bondit de joie, car elle comprit que son temps d'épreuve auprès du Rosier de Fortune était terminé. Elle remerciait le Ciel à genoux, lorsque sa maîtresse pénétra dans sa chambre. — Anémone, lui dit-elle, ma courageuse enfant, je vois que tu sais déjà ce que je venais l'annoncer. Allons, oui, c'est bien vrai, tu es libre. Les trois ans sont écoulés, dénoue ce bandeau de tes lèvres; réjouis-toi!
Elle lui ouvrait les bras. Anémone s'y précipita et, laissant aller sa tête sur l'épaule de la jeune femme, elle se mit à pleurer tendrement. Elle s'était, pendant
ces trois années de mutisme, si résolument accoutumée à se taire que les mots ne lui venaient plus. Elle remerciait à longs regards doux et émus.
— Ma chère petite, poursuivit la jeune femme, tu m'as fidèlement servie, je veux te récompenser. Viens avec moi.
Elle la mena par la main jusqu'au Rosier d'Or, cueillit une des trois roses qu'il portait, et la lui tendit :
— En t'éloignant d'ici, dit-elle, suis docilement le Jade comme autrefois, il te conduira vers le géant, gardien du Cœur d'Emeraude. Ce talisman possède la vertu de faire se rejoindre les amants séparés. Il te le faut si tu veux retrouver Généreux, car le Jade ignore sa retraite. Arrache donc au géant par ruse ou par force le Cœur d'Emeraude. Pour t'aider, je veux te donner deux choses : celte fleur et un conseil. Prends cette rose, et conserve-la précieusement. Elle exaucera trois de tes souhaits, mais trois seulement, pas un de plus. Il te suffira de la tenir
la main, et de formuler ton vœu à haute voix pour qu'il se réalise sur-le-champ. Au premier souhait la rose s'épanouira; au second elle s'effeuillera toute; au troisième ce qui restera d'elle deviendra poussière entre tes doigts. Maintenant voici le conseil : méfie-toi du premier mendiant rencontré.
Anémone remercia sa bienfaitrice, puis alla en hâte prévenir ses deux compagnons et faire son baluchon. Elle revint prendre congé de la jeune femme.
— Je vais, dit celle-ci, prier le vent qui chaque matin éparpille les feuilles du Rosier d'Or, de vous déposer doucement sur la terre. Là, ne t'effraie pas de ce que tu verras, vous serez, toi et ceux qui t'accompagnent, invisibles aussi longtemps qu'il sera nécessaire; aucun mal ne vous sera fait. Allons, adieu, gentille Anémone, adieu mes braves loups. Tire ta Boule de Jade, enfant, tourne trois fois et chante trois fois le verset magique, car je vais invoquer le vent.
Elle s'orienta vers un point connu d'elle et se prosterna en prononçant de mystérieuses paroles; elle étendit le bras... Soudain, comme le Jade commençait a rouler, un souffle furieux s'éleva qui emporta comme fétus la jeune fille, ses loups et la Boule, dans un aveuglant tournoiement de feuilles d'or. Ils passèrent en rafale par-dessus les toits du palais, tourbillonnèrent à travers les airs et s'abattirent après une chute vertigineuse, fort moelleusement sur le sol.
Mais quel hideux spectacle s'offrit alors aux yeux épouvantés d'Anémone!
Une foule hurlante déferlait, passant contre eux sans les voir, se ruant sur l'or tombé du ciel : ce n'étaient que faces convulsées, bouches tordues, poings crispés, armes brandies. La folie dans les yeux, la rage aux dents, l'imprécation sur les lèvres, des hommes, innombrables, s'étreignaient : ils luttaient par grappes, s'égorgeaient par paquets. Ici, des vainqueurs chargés de l'or conquis
tb
LA FILLE AUX LOUPS
couraient, poursuivis par une meute clamante de misérables; là, quelques-uns trônaient sur des tas de cadavres, comptant leur or. Il y avait des morts partout, des agonies partout, du sang partout; les loups y pataugeaient en galopant : rouges étaient leurs pattes , rouges les éclaboussures sur les sabots et la robe d'Anémone, rouge aussi la sphère de Jade...
Enfin ils sortirent de cette horreur! Encore durent-ils courir plus de dix lieues, avant d'échapper à la scélérate clameur qui montait de ce champ d'épouvante.
Ils étaient parvenus à l'orée d'une forêt qui semblait immense. Un ruisselet y pénétrait à grand clapotis entre deux rives herbeuses où les renoncules piquaient l'or frais de leurs pétales. Des oiseaux chantaient; par dessus les voyageurs un ciel très pur nacrait son azur de minces traînées de nuages. II régnait une telle paix en ce lieu que la jeune fille et ses loups s'y reposèrent corps et âme, après s'être lavés à grande eau des souillures tout à l'heure subies.
Le Jade, bon prince, attendait, immobile sur un quartier de roc, offrant aux baisers du soleil la merveille de ses transparences, la délicatesse de ses tons.
Anémone s'éveilla juste à temps pour le voir repartir.
— Alerte, debout, amis! cria-t-elle à ses loups.
Elle enfourcha le Noir dont c'était le tour de porter, et la course recommença.
Elle dura toute une semaine. Enfin, après avoir traversé des contrées singulières, peuplées d'habitants étranges, ils arrivèrent dans des pays où la campagne portait des arbres et des fruits tels que nous en voyons chaque jour, et où les hommes s'habillaient et paraissaient vivre comme tout le monde.
Le Jade reprit alors une allure de promenade. Anémone eut ainsi le temps de mieux considérer choses et gens. Or, certaine matinée que, chevauchant le Noir, elle suivait sous de hauts peupliers une route déserte, elle aperçut, assis au revers d'un fossé, une espèce de nain vieux, et difforme, aux. jambes tordues comme vrillons de vignes. Les mains jointes, il chantait à voix pleurarde :
« La charité, ma belle dame, La charité au laid stropiat, Faites aumône à ma misère, Dieu, juste et bon, vous le rendra. »
Il leva vers Anémone des yeux si lamentables que le cœur de celle-ci fut saisi de pitié. Oubliant le conseil de la Gardienne du Rosier de Fortune, elle arrêta le Noir et tandis que, soupçonneux, le Blanc s'approchait du mendiant et le flairait, elle demanda :
— Mais que fais-tu là, brave homme, si loin de tout et de tous? Et qui prend soin de toi?
— Hélas, mon bon ange, je suis d'un village à trois lieues d'ici; on m'appelle Nabot-Ie-Tortu, et d'ordinaire je mendie mon pain. Ce matin, comme je béquillais sur cette route, deux vilains gars m'ont volé mes béquilles, rossé, puis abandonné tout meurtri à la merci de la première abonne âme rencontrée. Pitié, ma jolie dame, pitié, mon bel oiseau blanc du bon Dieu. Si seulement vous pouviez m'aider à me mettre sur mes tristes jambes, avec deux branches de peuplier qui me serviraient de cannes, je viendrais peut-être à bout de regagner mon village.
Anémone descendit de son loup et, tandis que le Jade impatienté, tournait sur lui-même comme une toupie, elle s'approcha du nain et se baissa pour l'aider à se mettre sur ses hideuses jambes. Tout soudain, il se releva, plus leste qu'un faon et jeta au cou de la jeune fille ses dix doigts noueux ; il l'eût étranglée, mais le Blanc veillait. D'un bond il fut sur lui, d'un coup de mâchoire il lui broya le bras. Le misérable poussa un hurlement atroce . « Ah... ah... pitié!... pardon!... je... » Il n'acheva pas : Le Noir lui avait sauté au cou! Un claque-
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ment de ses dents de diamant, et le nain retomba sans même faire ouf, la gorge tranchée, tout sanglant, sur le talus.
Les deux loups s'empressèrent auprès de leur maîtresse évanouie; elle reprit bientôt connaissance et ouvrit de grands yeux étonnés.
— Mais que s'est-il passé? demanda-t-elle. Ils lui expliquèrent la perfidie du nain.
— Pourquoi l'avoir tué? reprocha-t-elle au Noir. Le vilain homme était assez puni par la cruelle morsure du Blanc. Méchant Noir, ne pourras-tu jamais dominer ton naturel brutal?... Mais es-tu sûr au moins qu'il soit mort?... Oui?... Le pauvre malheureux! Me voici son trépas sur la conscience!
— Mais il voulait te tuer, maîtresse...
— Qu'importe! Puisqu'il n'avait pas réussi, il fallait pardonner. Et puis, c'était un peu ma faute : la Gardienne du Rosier de Fortune m'avait bien recommandé de me méfier du premier mendiant rencontré.
Elle s'approcha du cadavre et le considéra avec attention :
— Hou! le laid et faux visage! En vérité, ces traits ne me rappellent rien. Je suis sûre de n'avoir jamais vu cet homme... Alors?... Pourquoi voulait- il ma mort? Etrange aventure!
Anémone demeurait toute pensive. Elle ne pouvait deviner en effet que le Noir venait de faire justice de son pire ennemi, et qu'elle avait sous les yeux le corps de l'enchanteur Tysrem. Celui-ci avait pris la forme de cet abominable nain, espérant se débarrasser d'elle aussi facilement qu'il avait fait de Généreux.
Anémone et ses compagnons se remirent en route et parvinrent bientôt à la clairière habitée par le Géant. Il les entendit venir de loin, car il avait l'oreille si fine qu'il percevait le pas d'une fourmi sur la mousse. Il attendait, assis à califourchon sur un escabeau aussi haut qu'une maison :
— Hé! hé! dit-il d'une voix ronflante qui secoua les feuilles de toute la forêt, quel est cet imprudent qui s'aventure dans mes parages ? Mais, Dieu me pardonne, c'est une femme!
Et, comme il n'était pas sans usages, il se leva pour lui faire honneur. Anémone vit avec effroi que la cime des plus hauts arbres lui arrivait à peine à la ceinture. Cependant, elle répondit sans trembler :
— Oui, c'est une femme; c'est moi, la Fille aux Louns.
— Et que veux-tu?
— Le Cœur d'Emeraude
— Naturellement! Je m'en doutais. C'est toujours la même chanson. Sais-tu, mauviette, qu'il en est passé par cette clairière des mille et des mille qui, tous vou-
lant le Cœur d'Emeraude, ont tous ici laissé leur peau. Tu as donc assez de la vie?
— Que t'importe! Veux-tu, oui ou non, me donner le Cœur d'Emeraude?
— Tu ne l'auras qu'avec ma vie, car je le garde dans ma poitrine, tout près de mon vrai cœur à moi. Pour venir l'y prendre, il faut me vaincre en combat singulier. Parle, choisis ton arme...
Anémone, sans daigner répondre, le désigna d'un geste à ses bêtes :
— A moi, mes loups! Sus, sus, sus! Hardi le Noir, hardi le Blanc! Abattezmoi ce monstre!
Les deux animaux s'élancèrent, s'escrimant des griffes et des crocs contre la puissante masse du géant. Un rire méprisant fusa, répercuté par la forêt comme un grondement de tonnerre : « Ah, ah, ah! Voyez-moi cette petite perfide! Ah, ah, ah! Elle envoie contre moi ses loups... ah, ah, ah! sans même prévenir... ah, ah, ah!., je ne les sens pas plus que morsures de puce; ah, ah, ah!... »
Le Blanc et le Noir revenaient vers Anémone, la gueule et les pattes en sang, geignant, hurlant. Contre la chair du géant leurs crocs s'étaient ébréchés, leurs grilles retournées, arrachées. Et, comme s'il avait conscience de cette défaite, le Cœur d'Emeraude clans la poitrine du monstre suppliait : « Ne faiblis pas, n'abandonne pas! 0, qui que tu sois, courage!... Délivre-moi! et je te conduirai vers l'être que tu aimes. Courage, délivre-moi! »
Alors, Anémone pensa à la Rose d'Or. Et, comme son adversaire étendait vers elle sa formidable main, elle s'enfuit, se faisant toute petite pour se mieux faufiler à travers les buissons. Ayant gagné quelques toises d'avance sur son ennemi, vite, vite, elle ouvrit le sac à coulisses, vite elle en tira la Rose : Il était temps! Autour d'elle les semelles du géant martelaient la terre, broyant tout en un effroyable vacarme de branches cassées :
— Oui, oui, courez! Allez les loups, cachez-vous! grondait-il, et toi aussi, la Fille! Vous ne m'échapperez pas, dussé-je réduire en bouillie la forêt toute entière. Je vous écraserai comme limaces!
La Rose à la main, la jeune fille s'avançait fièrement; elle darda à bout de bras la fleur contre lui, et cria de toute sa jolie voix :
— Je souhaite qu'à l'instant même la poitrine de ce géant crève et qu'il en sorte le Cœur d'Emeraude!
Elle avait à peine prononcé le dernier mot que la Rose d'Or s'épanouit et que le monstre s'abîma sur le dos, en un effroyable craquement d'arbres. Un torrent de sang jaillit jusqu'au ciel et retomba, trempant la forêt d'une rosée tiède et rouge : c'était sa poitrine qui s'ouvrait. Puis ce fut un éblouissement; et le Cœur merveilleux apparut dans un rayonnement de clarté émeraude :
LA FILLE AUX LOUPS
« Gloire au créateur de toute lumière", gloire à l'éternel soleil, et gloire à toi, jeune fille, qui m'as délivré de l'exécrable nuit! » chantait-il.
Et il vint se poser sur l'épaule d'Anémone. Une lumineuse douceur l'enveloppa tout entière, comme si le vert léger des feuilles au printemps s'était fait clarté pour la vêtir.... Les loups contemplaient, éblouis.
je vais te mener vers celui que tu aimes. En route, Anémone; suis-moi.
Ils partirent. Le Cœur d'Emeraude allait le premier, guidant la Boule de Jade, puis venait Anémone sur un des loups; l'autre fermait la marche. Les pauvres bêtes ne se plaignaient point pour ne pas retarder Anémone, mais la gueule leur faisait bien mal et leurs pattes saignaient douloureusement.
Ils traversèrent un royaume par jour, tant ils se hâtaient.
Le quatrième jour, ils pénétrèrent dans un quatrième royaume.
La jeune fille, s'étant rendue seule dans la première ville rencontrée pour y acheter des provisions, s'étonna fort de voir les drapeaux en berne et les officiers circulant avec un crôpe noué à la poignée de leur sabre. Elle en demanda
la raison à un bourgeois, qui la regarda comme si elle tombait de la lune :
— Comme on voit bien que tu es étrangère et nouvelle venue en ce royaume ! Sache que c'est deuil national ici, depuis que notre vénéré roi ayant retrouvé son ûls, le prince Généreux, l'a perdu une seconde fois. Et nous portons le deuil, et il n'y aura ni réjouissances, ni fêtes publiques tant que le prince Généreux ne sera pas revenu. Ainsi le veut notre Sire, ainsi le veut le cœur de ses sujets, car nous aimons fidèlement notre roi : son deuil est notre deuil, sa joie sera notre joie.
Anémone l'accabla de questions. Comme il était complaisant et bavard, il la renseigna tout au long. Elle connut ainsi qu'elle était entrée dans les états de son prince bien-aimé; et que celui-ci, parti, disait-on, à la recherche d'une épouse, avait disparu depuis quelques années.
Toute songeuse elle rejoignit ses compagnons. On se remit en route.
Vers midi ils arrivèrent au bord d'une mare en plein champ. Le temps était gris, le ciel chargé de nuages. Mises en joie par ces promesses de pluie prochaine les grenouilles s'époumonaient a Coax..! coa!... coa... coax ! » C'était à ne point s'entendre. Au milieu de l'eau croupie, gluante, verdie, une pierre émergeait, devenue lépreuse sous les intempéries, tachée çà et là de mousse.
— Halte! commanda le Cœur d'Emeraude. Nous sommes au but : les deux amants sont réunis. Anémone, réjouis-toi, voici ton prince bien-aimé.
La jeune fille écarquillait de grands yeux.
— Mais je ne vois rien, ni personne.
— Pourtant vous êtes face à face, mais lui non plus ne te voit pas, car il est la pierre que tu aperçois au milieu de cette mare. C'est le géant, mon ravisseur, qui l'a ainsi métamorphosé. Et moi, le Cœur d'Emeraude, je ne puis lui rendre sa forme humaine, car je ne possède que l'unique pouvoir de faire se rejoindre les amants séparés. Ma tâche est accomplie, à toi de faire le reste.
Déjà Anémone avait saisi la Rose d'Or : « Je souhaite, dit-elle, que mon bien-aimé Généreux reprenne à l'instant sa forme humnine. »
Ce fut sur le sol une jonchée de pétales d'or, et dans la mare un apeurement des grenouilles ; la pierre avait secoué ses algues et ses mousses et, redevenue Généreux, elle s'élançait à grandes enjambées vers la rive.
Un cri éperdu, un double nom jaillit de la poitrine des deux jeunes gens. « Anémone!... Généreux! » et leur embrassement dura des minutes.
Eulin ils se séparèrent, et tant était noble, et pur, et grand l'amour dans leurs deux cœurs que ni l'un ni l'autre ne remarqua le changement, pourtant bien visible, que le temps avait apporté à leurs traits. C'est à peine si Anémone s'aperçut de la cicatrice du prince, c'est à peine si Généreux distingua les rides
LA FILLE AUX LOUPS
que souffrances et misère avaient creusées dans le visage de sa bûcheronnette.
Le ravissement était sur eux... Et les heures passaient... Le soir vint...
Gravement assis, les loups se tenaient à distance, témoins discrets de cette félicité. Enfin le prince remarqua leur présence :
— Vous êtes là, vous aussi, mes braves, leur dit-il; j'ai si souvent pensé à vous, chers compagnons de ma douce Anémone.
Et l'on se fit fête avec force caresses, baisers, léchades, embrassements.
Le Cœur d'Emeraude et la Boule de Jade restaient modestement à l'écart. Leur tour vint ensuite; tous deux eurent leur grande part de remerciements et de reconnaissance. Lors, le Cœur d'Emeraude s'avança vers Anémone et dit :
— Puisque je t'ai guidée vers ton bien-aimé et que maintenant le bonheur est avec vous, ne pourrais-tu, jeune fille, me rendre la liberté?
— Volontiers, cher Cœur d'Emeraude.
— Eh bien alors, prends-moi et jette-moi de toutes tes forces contre le ciel d'où je viens.
Elle saisit le Cœur d'Emeraude et, après l'avoir tendrement baisé, elle prit un grand élan et le lança aussi fort qu'elle put contre le ciel déjà grisaillant.
Le joyau monta, laissant derrière lui un prestigieux sillage de lumière. Il monta haut, très haut, puis se fixa, scintilla... le firmament comptait une étoile de plus... Et c'est cette étoile que, depuis, les amants regardent, lorsqu'ils sont séparés.
Anémone dit alors à son cher prince :
— « Écoute, Généreux, il faut nous quitter une fois encore, car il ne sied pas à ton rang que nous rentrions ainsi, tous deux, en furtifs, dans ta capitale. Hâtetoi donc! Regagne au plus tôt le Palais. Rassure tes parents. Abandonne-toi à la joie du retour, et annonce au roi ton père que dans cinq jours celle que tu as choisie pour épouse viendra vers toi. Prie-le en outre de préparer un grand festin auquel il invitera tous les princes ses voisins et les grands de son royaume... Va, Généreux, adieu, mon bien-aimé, dans cinq jours je reviendrai près de toi. Je rentrerai par la Porte du Sud. Et s'il plaît à Dieu Tout-Puissant c'est de ce jour, de cette heure que datera la fin de nos misères.
Elle dit. Ils s'étreignirent une dernière fois, puis s'étant arrachés l'un à l'autre, ils s'éloignèrent sous la poudroyante clarté des étoiles impassibles.
a?;s la capitale, depuis le retour du prince Généreux, on travaille ^V> sans trêve ni repos.
A peine a-t-on eu le temps de festoyer une matinée pour célébrer l'heureux événement qu'il a fallu, de par l'ordre du roi, reprendre les outils et besogner jour et nuit pour préparer à celle que tous attendent une réception digne d'elle et du royaume. Dans tous les corps de métiers, c'est à qui fera le mieux les choses; l'esplanade du château ne désemplit pas : corporations sur corporations apportent leurs présenls en cortège solennel. Les rues, les places sont des chantiers où dansent les marteaux, grincent les scies, chantent les rabots; partout se dressent des mâts, s'élèvent des arcs de triomphe; des bannières flottent, des guirlandes traversent et reiraversent au-dessus des têtes, portant d'un balcon à l'autre la bigarrure de leurs lanternes, le bariolage de leurs oriflammes, le caprice de leurs cordons fleuris. Des velours lamés, des satins luisants habillent les façades, des soies anciennes drapent les portes, les fenêtres, et aux carrefours les bassins couronnés de verdure lancent des jets d'eau parfumée...
Ce matin fait son entrée celle que le Fils du Roi a choisie pour épouse. Dans le palais c'est une bousculade affairée; du haut en bas du somptueux édiBce une foule d'ouvriers, de domestiques met la dernière main aux préparatifs de fête : tout est nettoyé, brossé, fourbi, ordonné.
La salle du Trône est prête à recevoir ses hôtes. Le Grand Maître des Cérémonies pas^e une dernière inspection, accompagné des hauts dignitaires auxquels il désigne d'avance leur place, suivant leur naissance et leur rang : fauteuils, chaises, tabourets sont étiquetés avec soin. Le Premier Trésorier sort de leurs
LA FILLE AUX LOUPS
ecrins les joyaux de la Couronne, et les dames d'atour parent leur souveraine de sa plus riche toilette. Généreux revêt un costume de satin blanc et son père ordonne une rapide retouche à son manteau d'apparat.
Un tapis de soie aux fds hauts et touffus comme l'herbe dans les prés, déroule sa magnificence sur le chemin qui mène de la demeure royale à la Porte du Sud. Celle-ci disparaît sous la verdure, les draperies, les crépines. Les hautes tours qui la flanquent sont garnies d'archers qui doivent à l'entrée de leur future souveraine pousser trois vigoureux « Vivat! » Des trompettes à cheval, échelonnés par relais, sonneront de proche en proche, dès qu'elle aura franchi l'enceinte de la cité. Une tente de pourpre et d'or la recevra où sont tenus prêts un vêtement d'une extraordinaire splendeur, des joyaux magnifiques, puis une haquenée toute blanche, harnachée de blanc, sellée de velours blanc, bridée et caparaçonnée d'argent mat.
Midi! Les cloches tintent dans tous les clochers, à tous les beffrois; le cœur dans la poitrine de Généreux saute, saute; par les rues les badauds contenus à grand'peine par les gardes à cheval se haussent sur leurs pointes, se bousculent; et là-bas, sous la Porte du Sud passe modestement une jeune fille qui marche entre deux grands loups.
Les trompettes jettent par les airs le fracas de leurs cuivres : « Vivat! vivat! vivat! » Et le Grand Chambellan s'avance. Il met genou en terre devant la Fille aux Loups :
— Très-Haute, Très-Puissante, Très-Noble Dame, au nom du Roi, mon maître, en celui de tout son peuple, je souhaite à Votre Altesse la bienvenue dans notre capitale. Lui plaît-il d'entrer dans cette tente où sont préparés pour elle des habits royaux que le prince Généreux la prie de revêtir?
— Relevez- vous, messire, et soyez remercié.
Puis, souriant de touie son âme ravie au peuple qui s'écrasait pour la mieux voir, elle envoya à la ronde une volée de baisers :
— Salut à vous tous, chers braves gens, et salut à votre belle cité. Vive le Roi, mon seigneur, vive le Prince Généreux!
Ce fut dans le public du délire; une poussée rompit le cordon de sentinelles et chacun se rua vers Anémone, s'efforçant de baiser le bas de sa cotle
de bure.
Elle entra dans la tente pour déférer au désir de son bien-aimé Généreux, mais elle refusa obstinément de revêtir la fastueuse toilette qu'il lui avait fait
préparer.
— Non, non, répétait-elle doucement, ni bijoux, ni beaux vêtements. C'est
on pauvre bûcheronnette, telle qu'il m'a connue et aimée, que je veux apparaître à son peuple, à sa cour.
Elle accepta seulement quelques rafraîchissements et demanda ensuite une aiguière
LA FILLE AUX LOUPS
et un bassin. Elle lava les pattes de ses loups, puis après s'être passé le visage et les mains à l'eau :
— Allons, messire, dit-elle au chambellan.
Elle sortit.
Le grand soleil, les acclamations, le parfum des roses, des œillets qu'on lui jetait de tous côtés lui tournèrent un peu la lête; mais cela ne dura pas. Promenant sur la foule son beau regard tranquille, elle s'avançait maintenant entre deux haies de soldats, seule, pieds nus sur le tapis de soie, cheveux lissés, mine souriante, suivie de ses loups qui gravement marchaient debout sur leurs pattes de derrière. A vingt pas de distance venait l'escorte des grands seigneurs et des hommes d'armes.
Les petites gens qui se bousculaient pour la regarder, à la voir si simple,
la reconnaissaient pour une des leurs, sortie comme eux du menu peuple, et ne l'acclamaient que plus chaleureusement.
Généreux, à la première fanfare de trompettes, avait tressailli jusqu'au fond de l'âme, a Elle passe sous la Porte », pensa-t-il. Une seconde fanfare sonna : « Elle quitte la tente.» Il piétinait d'impatience. Soudain, fléchissant le genou devant son père assis majestueusement sur son trône et dont pas un muscle ne bougeait :
— Souffrez, cher seigneur, dit-il, que je courre au-devant de ma bien- ai niée. Je ne peux demeurer en place, tant l'impatience me ronge.
Et, sans même attendre la réponse, il descendit les degrés, traversa la salle, quitta le palais et marcha bon pas au-devant d'Anémone.
Il la joignit à mi-route environ, à l'endroit où s'élèvent encore aujourd'hui les ruines d'un monument qui plus tard commémora cette rencontre. Sans le moindre souci de l'étiquette, au grand scandale des gens de cour présents, il l'enleva dans ses bras, la couvrant de baisers, la montra au peuple, riant et pleurant à la fois, disant et répétant :
a Braves gens, braves gens, voici celle que j'aime! » Et il la serrait à l'étouffer, a Criez comme moi : Vive notre Princesse! »
C'était un spectacle ravissant. Les bonnets volaient en l'air, les mains applaudissaient, les acclamations roulaient et se répercutaient comme fracas d'orage.
Enûn il lâcha Anémone qui, toute rouge, eut quelque mal à reprendre haleine ; puis tous deux repartirent, elle, modeste sous sa bure, lui magnifique sous ses habits de satiu blanc. Il la conduisait fièrement, son poing fermé soutenant la fine main de sa bien-aimée.
C'est ainsi qu'ils parurent devant toute la cour, devant la reine, devant le roi. Ils se prosternèrent au pied du trône, attendant suivant l'usage que l'ordre leur fût donné de se relever. Ils ne pouvaient prononcer une parole tant l'émotion les étreignait.
Un silence profond pesait sur l'assemblée. Enfin le roi, quittant son trône, en descendit les degrés d'un pas majestueux. Il se pencha, prit la main d'Anémone qui toujours étreignait celle de Généreux et, attirant ainsi les deux jeunes gens vers lui, il les pressa longuement sur sa poitrine. Lui non plus ne pouvait rien dire... 11 se reprit enfin, et d'une voix assourdie par les larmes il dit :
— Soyez bénis, mes enfants. Jeune fille, je connais ton histoire et ne sais sur cette terre d'âme plus pure que la tienne, ni d'épouse plus digne que toi pour notre bien-aimé fils.
— Sire, grand merci, répondit Anémone. Et pour vous prouver que je suis bien celle que vous attendez, regardez ce miracle.
LA FILLE AUX LOUPS
Elle ouvrit son sac à coulisses, en tira le précieux morceau d'écorce qui brillait de toute la pureté de son or, et l'appliqua contre la joue de Généreux.
— Voyez tous! s'écria-t-elle.
La hideuse cicatrice avait disparu, et si complètement que le plus avisé médecin du royaume n'aurait pu distinguer la moindre trace de suture.
La Reine à son tour fit mille gentillesses à sa future belle-tille qu'elle entraîna dans ses appartements pour lui faire revêtir enfin une toilette plus conforme à son rang.
Pendant ce temps, les deux loups étaient fort entourés. Ils se promenaient à travers les courtisans qui leur faisaient fête, donnant gravement leur patte à serrer, voire même à baiser. Ils se sentaient, de par l'élévation de leur maîtresse, devenus d'importants personnages; on leur faisait des courbettes, mais ils n'en tiraient — pour le moment du moins — aucune vanité.
Des groupes animés se formaient et les conversations allaient bon train; on ne s'entretenait que de la Fille aux Loups et de ses aventures merveilleuses. Tous s'accordaient à la trouver magnifique, admirable, qui dix jours auparavant ne l'auraient, malgré toutes ses vertus, pas même honorée d'un regard. Les souverains des états limitrophes ne tarissaient pas d'éloges sur sa beauté, sa distinction et la noblesse de ses manières. Les méchantes langues disaient d'ailleurs en aparté que cette opinion était uniquement dictée par le souci qu'ils avaient de se ménager l'alliance de Généreux et de son père, ceux-ci étant de très redoutables et puissants voisins.
Enfin, vers trois heures on se mit à table : il était grand temps. Beaucoup d'estomacs grondaient, et on commençait à trouver que la jeune princesse mettait, à sa toilette plus de temps qu'il n'était convenable. Mais cette mauvaise humeur d'appétit contrarié ne tint point contre la bonne chère. Quand on apporta le rôt, il n'en était plus même question : tous les invités étaient en parfaite gaîté.
Toutefois, on commentait fort l'absence des deux loups : « Où peuvent-ils bien être passés? » se demandaient les convives, en voyant demeurés vides les sièges qui leur étaient réservés à droite et à gauche de leur maîtresse.
Ce fut vers les six heures — on en était aux entremets — que la curiosité générale obtint satisfaction. On entendit soudain un furieux halètement au dehors, puis la tenture se souleva et les deux animaux entrèrent en coup de vent.
Ils étaient, sur l'ordre d'Anémone, allés chercher ses parents au milieu de leur forêt. Le Blanc portait le bûcheron qui, fort tranquillement à califourchon sur lui, salua en grande courtoisie la société avant de mettre pied à terre. Le Noir amenait en travers de son échine la bûcheronnj évanouie; il la laissa choir sur
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le tapis sans la moindre aménité. Les serviteurs s'empressèrent; on lui jeta de l'eau à la face, on lui frotta les tempes, une dame de la cour prêta son flacon de sels. Enfin elle reprit ses sens.
Le bûcheron était déjà dans les bras de sa fille. Il l'avait reconnue tout de suite et retrouvée sans trop grand saisissement sous une couronne de princesse :
— J'avais toujours pensé, mignonne, disait-il, en se gardant de la presser trop étroitement sur son cœur pour ne pas froisser ses dentelles et ses godrons, que tu serais un jour la gloire de ma maison... Souviens-toi : quand tu étais toute jeunette, je t'appelais souvent « ma petite reine », et voici que tu es reine pour tout de bon. Ah, tu es bien la digne fille de ta chère défunte mère... Que ne suis-je, grand Dieu, resté fidèle à sa mémoire!
Et il ajouta tout bas à l'oreille de sa fille, en lui désignant d'un signe de lête sa femme qui revenait lentement à elle :
— Quant à celle-ci, du jour que tu as fui la maison, je me suis aperçu que c'était un vrai vilain cœur, et je lui ai fait depuis payer sa méchanceté le bon prix, à larges volées de bois vert. Ton chat et toi, vous êtes bien vengés, allez, car il ne se passait guère de jour que mon bras ne lui trempât une bonne et rude soupe d'époux maJ content.
LA FILLE AUX LOUPS
La misérable bûcheronne avait, elle aussi, reconnu son souffre-douleur de jadis.
Elle se mit debout péniblement et s'approcha, si humble, si dolente, que le cœur d'Anémone se fondit de pitié. Elle avait tellement changé, la malheureuse, depuis que pesait sur elle le juste ressentiment de son mari : ridée, flétrie, cassée, bref devenue vieille femme bien avant l'âge.
— Allons, madame, approchez, venez ça et embrassez votre belle-fille qui vous pardonne de grand cœur.
Tant de générosité l'accabla; elle s'effondra en sanglotant aux pieds de la princesse et baisa le bas de sa traîne. Elle balbutiait :
« — Pardon, pardon... Comment oublierez-vous jamais le mal que je vous ai fait?
Celle-ci la releva, la consola aussi doucement qu'elle pût, car elle tremblait comme la feuille. Puis la conduisant auprès de son père :
— Oubliez les mauvais jours, comme je les oublie moi-même, dit-elle. Désormais plus de reproches, de querelles, puisqu'Anémone est retrouvée. Nous ne nous quitterons plus. Père, je demanderai pour toi au prince mon époux une charge de Grand Inspecteur des Bûcherons royaux. Quant à vous, madame, vous serez de mes dames d'honneur et je vais faire donner des ordres pour que l'on vous apprête un trousseau ainsi qu'un choix de robes dignes de votre rang.
Elle se tourna ensuite vers le roi :
— Maintenant, Sire, voulez-vous m'accorder une prière?
— Volontiers, ma fille.
— C'est qu'on laisse entrer et défiler ici le bon peuple qui se presse et nous acclame dehors. Il est juste qu'il soit témoin du bonheur de ses souverains.
— Ainsi j'ordonne, dit le monarque.
— Holà donc, huissiers, ouvrez les portes à deux battants! Et vous tous, échansons, écuyers tranchants, valets de bouche, qu'on s'apprête à servir et régaler ces braves gens! C'est grande liesse pour tous aujourd'hui!
Lorsque la salle fut pleine de leurs sujets mangeant, buvant, se gaudissant, la princesse réclama le silence et, tirant de son sein la Rose d'Or dont il ne restait plus que la tige et le pistil :
— Une bonne fée, proclama-t-elle, m'a un jour donné trois souhaits à mon choix. De deux j'ai déjà fait usage pour rendre à ses sujets et à mon amour le prince Généreux que voici. Il m'en reste un troisième. Parle, ô peuple, que me conseilles-tu de souhaiter?
Et les répliques de se croiser, suivant ce que pensait chacun :
— Bonheur... santé... jeunesse éternelle... fortune... longue vie... riche lignée...!
— Eh non, mes amis, ce ne sont point là vœux de roi ! Le prince Généreux ni moi ne serions dignes de régner un jour, si nous ne faisions passer l'heur de nos sujets avant le nôtre. Ecoutez donc mon souhait dernier : « Puisse notre peuple être heureux au prix même de notre bonheur, de notre vie; qu'il croisse dans la paix laborieuse; que la guerre lui soit épargnée.»
Et, tandis que la salle entière éclatait en acclamations, ce qui restait de la Rose d'Or tomba en cendres sur le parquet.
Le mariaçe de Généreux et d'Anémone fut célébré le lendemain au milieu de l'allégresse générale. Le roi, fatigué d'un long règne, abdiqua le même jour en faveur de son fils, et les fêtes du couronnement surpassèrent en durée et magnificence toutes celles qu'on avait données jusqu'alors.
Le Blanc et le Noir, créés ducs et pairs, siégèrent au Conseil Privé qu'ils étonnèrent par la sagesse de leurs avis. Le jeune Roi fonda en leur mémoire V Ordre des Loups dont ils devinrent les Grands Mailres : celui-ci se portait au cou, suspendu à un ruban de moire couleur jade. Distribué fort parcimonieusement et attribué à l'unique mérite, il fut bientôt le plus ambitionné du royaume.
La Boule de Jade fut montée à griffes de platine au bout du sceptre royal.
Le sifflet d'opale, conservé en cas de besoin, prit place dans un écrin capitonné de satin parmi les joyaux de la couronne; la chaîne de perles qui le soutenait fut démontée, vendue, et l'argent qu'elle rapporta distribué aux pauvres.
Quant à Généreux et à son épouse, ils vécurent longtemps, longtemps.
Et parce qu'ils s'étaient tant et si fidèlement aimés pendant leur vie, le Ciel leur accorda la grâce de mourir tous deux ensemble, le même jour, à la même minute, entourés de leurs enfants, petits-eufants et arrière-petits-enfants.
Cayeux-sur-Mer, 20 août 1920. — Saint-Gormain-en-Laye, 8 avril 1921 ,
LE CHASSEUR ET LE MIROIR QUI VOIT TOUT
A Maurice Lalau, en amitié sincère.
LE CHASSEUR ET LE MIROIR QUI VOIT TOUT
l y avait une fois un chasseur qui allait chaque jour à la chasse et jamais ne rentrait bredouille. Un matin il partit comme de coutume, mais il courut jusqu'au soir sans voir seulement le nez d'un lièvre ou la queue d'une perdrix. « Tant que je n'aurai pas tué quelque chose, je ne rentrerai pas à la maison » se dit-il, et il continua de battre la campagne. La nuit le surprit comme il entrait dans une forêt. «"Je finirai bien par rencontrer quelque gibier » pensa-t-il, et il poursuivit son chemin : il ne rencontra rien. Au petit jour, il sortit de la forêt et parvint au bord de la mer. La première chose qu'il aperçut fut un énorme poisson qui, échoué sur le sable, s'épuisait en vains efforts pour reprendre l'eau. Le chasseur s'approcha : « Pauvre bête ! » dit-il ; il posa sou fusil, mit bas sa veste et, roulant le poisson comme une futaille, il finit non sans grand peine par le remettre à l'eau. Dès que celui-ci se sentit dans son élément, il lui cria s
— Que veux-tu en récompense de ta bonne action ?
— Rien, répondit le jeune homme.
Mais le poisson répliqua :
— Arrache-moi une écaille, cela pourra toujours te servir, on ne sait jamais. Quand tu auras besoin de moi, frotte-la sur ta manche et je viendrai.
Le chasseur lui arracha une écaille du ventre, l'empocha et partit.
Au bout d'une semaine il arriva dans une plaine où s'élevait un arbre très haut au pied duquel il s'étendit pour se reposer.
Il commençait à s'endormir, lorsqu'il fut éveillé par un bruit singulier.
Il sauta sur ses pieds pour se rendre compte de ce que c'était et aperçut un énorme serpent qui grimpait à l'arbre ; il l'abattit d'un coup de fusil.
Là-haut, dans leur nid, de petits aiglons tout tremblants de peur virent avec joie le chasseur tuer leur ennemi.
Quant à celui-ci, après avoir considéré sa proie, il haussa les épaules, fit la moue et se recoucha ; il ne fut pas long à se rendormir.
Il ronflait comme un sonneur lorsqu'arrivèrent le père et la mère des aiglons.
En apercevant le jeune homme ils entrèrent dans une grande fureur.
— Voici le coquin, s'écrièrent-ils, qui chaque jour dérobe un de nos enfants! Et ils se précipitèrent sur lui dans l'intention de lui crever les yeux et de le
déchirer de leurs serres.
— Ne lui faites pas de mal, surtout, ne lui faites pas de mal! crièrent les petits à cet instant même, car c'est lui qui a tué le serpent.
En entendant ces mots les aigles se radoucirent. Loin de lui faire du mal ils étendirent leurs ailes entre lui et le soleil comme des écrans pour lui faire de l'ombre; et cela aussi longtemps qu'il dormit.
Lorsqu'il s'éveilla, ils lui dirent :
— Que veux-tu en récompense du bien que tu nous as fait?
— Rien, répondit le chasseur.
— Arrache-moi toujours une plume, dit l'un des aigles, et quand tu auras besoin de nous, brûle-la, nous viendrons.
— Bon, dit le jeune homme.
Il lui arracha une plume de la queue et se remit à chasser, mais sans succès; car ce jour-là encore il ne rencontra pas le moindre gibier. Le soir enfin, comme la lune allait se montrer, il aperçut un renard :
— Ah, ah, dit-il, tu tombes bien, mon compère, tu vas y passer. Voilà assez longtemps que je chasse sans rien pouvoir trouver !
— Aie pitié do moi, lui cria le renard. Chasseur, épargne-moi ! Ne me tue pas ! Je te donnerai ce que tu voudras.
— Et que peux-tu me donner, pauvre renardeau ?
LE CHASSEUR ET LE MIROIR QUI VOIT TOUT
— Js~
— Ne t'en inquiète pas. Arrache-moi une touffe de poils, et si un jour tu as besoin de mes services, souffle trois fois dessus et je viendrai.
Le jeune homme, après lui avoir arraché une bonne touffe de poils, entre les deux, épaules, poursuivit son chemin.
Toujours chassant, il arriva dans un royaume sur lequel régnait un roi dont la fille unique était la plus jolie créature qui se puisse voir.
Elle était blonde, grande, svelte, avait des yeux de jade sombre, une bouche de corail, les joues aussi tendres de ton que la conque d'un coquillage rose; et, outre ces perfections elle possédait le « Miroir qui voit Tout. »
Elle avait fait publier à
trompe et placarder dans tout le royaume cet avis :
« La Princesse fille du Roi épousera l'homme qui sera capable de se cacher d'elle si « bien qu'elle ne puisse le découvrir. Mais si elle le découvre, il lui app; rtien Ira « et elle sera libre de disposer de sa vie. »
Beaucoup étaient venus qui avaient accepté le pari, mais aucun n'avait réussi et elle les avait tous fait périr impitoyablement.
Le chasseur décida, dès qu'il apprit l'étrange gageure, de tenter lui aussi
l'aventure. Il se présenta à la princesse qui le trouva très à son goût, car il était fort bien et parfaitement fait de sa personne.
— Tu as trois jours, lui dit-elle, pour te trouver une cachette. Si au bout de ces trois jours je te découvre, tu es un homme mort; sinon je serai ton épouse. Va.
Il quitta la princesse, tout ébloui de sa beauté. Pendant trois jours il fit bombance : on ne rencontrait que lui par les rues de la capitale, menant grand train et joyeuse vie. Quand on lui disait : « Mais tu ne parais pas te douter que tu risques ta lète et que dans un ou deux jours d'ici tu seras peut-être mort ! » il riait au nez de ses interlocuteurs et répondait : « Mais c'est justement pour cela que je m'amuse. »
Le troisième jour il se rendit au bord de la mer et frotta sur sa manche l'écaillé que lui avait donnée le poisson ; celui-ci parut.
— Que veux-tu? demanda-t-il.
— Que tu me caches si bien que personne au monde ne puisse me trouver, pas même la princesse au « Miroir qui voit Tout ».
Alors le poisson ouvrit sa gueule énorme et, après que le chasseur s'y fut installé, il plongea au plus profond delà mer.
La princesse, son Miroir magique à la main, cherchait, cherchait; et bien que celui-ci lui montrât les coins et les recoins les plus secrets de la terre, elle ne trouvait pas le chasseur. Elle se résignait déjà — sans trop de peine d'ailleurs, car il lui plaisait fort — à l'accepter pour époux, lorsqu'elle aperçut, dépassant de la gueule d'un poisson gigantesque, tout au fond de l'océan, un mince bout de soie bleue. Et ce bout de soie bleue n'était autre chose que le gland du bonnet que portait le jeune homme.
— Ah, le voilà, le voilà! Je l'ai trouvé, s'écria-t-elle, toute joyeuse. Lorsqu'il parut devant elle pour savoir si elle l'avait découvert, elle lui répondit :
— Certes, tu étais dans le ventre d'un poisson.
— C'est exact, voici ma tête.
— Je n'en veux pas pour cette fois. Je te fais grâce de la vie, car tu t'y es si habilement pris que j'ai failli ne pas te trouver. Essaie donc encore une fois. Je te donne deux jours. Va.
Il sortit de la capitale et, parvenu en plein champ, tira la plume d'aigle de sa veste et l'enflamma. Les deux oiseaux furent vite là.
— Cachez-moi, leur dit-il, que nul ne me puisse trouver!
L'un des aigles le prit alors sur son dos et vola avec lui jusqu'au plus haut du ciel.
LE CHASSEUR ET LE MIROIR QUI VOIT TOUT
La princesse avait beau écarquiller ses yeux de jade : peine perdue ! le chasseur demeurait introuvable.
Malheureusement il faisait si chaud là-haut, tout près du soleil, que n'y pouvant plus tenir, il dénoua sa ceinture pour se débarrasser de ses vêtements.
— Ah, ah, s'écria tout à coup la princesse, je le tiens! le voilà! Je le reconnais au petit bout de sa ceinture rouge qui passe enlre les ailes d'un aigle.
Et, quand il se présenta devant elle, il comprit tout de suite, rien qu'à voir son sourire triomphant, qu'il avait encore une fois perdu.
— Tu étais sur un aigle, tout près du soleil.
— C'est vrai, dispose de ma vie.
Elle le regarda avec une tendre pitié.
— Je ne veux point de ta vie. Encore une fois je te fais grâce. Mais ôte-toi de devant mes yeux et hâle-toi de sortir de notre royaume. C'est à cette condition seule que je te laisse vivre.
— En ce cas je préfère la mort, car je ne peux plus vivre sans te voir. A deux genoux je te demande ou de me faire trancher la tète ou de me permettre une dernière fois de parier contre toi.
— Imprudent, tu ne veux donc pas admettre qu'il est impossible de me cacher rien ni personne ! Eh bien, soit, entêté! Mais je te donne ma parole que si cette fois tu ne réussis pas, tu seras exécuté sans pitié ni merci. Je t'accorde un jour pour te cacher. Fais vite !
Le chasseur sortit en grande diligence de la ville. Il souffla trois fois sur les poils du renard qui arriva tout courant.
— Qu'y a-t-il?
— Gros danger pour ma tête, compère. Si tu ne parviens pas à me si bien cacher que la princesse au Miroir magique ne puisse me découvrir, c'est fait de moi.
Le renard se gratta la tête, puis après avoir réfléchi, il répondit gaiement :
— Ne t'inquiète de rien, mon fils, mange, bois, dors tranquille et reviens ce soir ici-même.
Dès que le jeune homme se fut éloigné, il glapit de façon singulière et tout à coup des milliers et des milliers de renards accoururent des quatre points cardinaux.
— Creusez-moi une galerie qui mène d'ici jusque sous le trône de la princesse, dans son palais. Et vite !
Les animaux se mirent à l'œuvre. Lorsque le chasseur revint, la galerie était terminée; il s'y glissa et arriva jusque sous le trône de la princesse. Celle-ci se
tournait, se retournait, impatientée, regardant dans le Miroir, à user ses beaux yeux de jade. « Mais c'est que je ne trouve pas ! » répétait-elle.
Et lorsque les vingt-quatre heures furent écoulées, le chasseur par malice lui piqua la jambe d'un coup d'aiguille. « Aïe! » cria-t-elle, en faisant de la main un geste comme pour chasser une mouche.
Lorsqu'il se présenta devant elle, modeste mais rayonnant de joie :
— Tu as gagné le pari, dit-elle. Mais où étais-tu donc?
— Ah, voilà!
— Dis-le moi, je l'en prie.
— Sous ton trône, ici-même.
— Impossible.
— Pourtant, j'y étais. Est-ce qu'une mouche ne t'a pas piquée à la jambe tout à l'heure?
— Si, ma foi. Mais comment sais-tu ?
— Parce que cette mouche c'était moi.
Elle le regarda et, comme il faisait mine encore de la piquer avec son aiguille, elle comprit et se mit à rire franchement :
— Tu es digne d'être mon époux, dit-elle.
Et leur mariage fut célébré dès le lendemain avec grande pompe et magnificence dit-on — car, moi, je n'y assistais pas.
(D'après un conle populaire eubéen.)
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