LA BOULE DE JADE S ENTOURA DE CLARTÉS
générations. Ce lac est immense et lugubre. Sur ses bords croissent des plantes merveilleuses — tu les as déjà entendues sans doute — : le « roseau qui gémit », le « jonc qui se lamente », et, si tu demeures auprès de moi, je te rapporterai quelque jour le « nénuphar qui sanglote » dont les pétales noirs en guise de parfum exhalent des sanglots.
— Vous avez dit, seigneur, interrogea Anémone : « si tu demeures auprès de moi. » Dois-je donc rester ici... ?
— Tu le dois, si tu veux, rejoindre jamais celui que tu aimes. Et tu devras rester longtemps, longtemps.
— Combien de mois ?
— Cinq ans.
— Cinq ans! répéta Anémone d'une voix douloureuse. Mais, seigneur, non, c'est impossible; votre cœur, si endurci soit-il, ne peut exiger cela du mien : c'est un faible cœur de femme, un cœur qui aime, seigneur, et déjà tout rongé de chagrin... Cinq ans, mais je serai fanée alors... mais il ne me trouvera plus belle. .. cinq ans, seigneur... cinq ans!...
— Et cinq ans qui fatiguent le corps, rident le visage, creusent les joues, déforment les mains ! Ecoute, voici ce que le Maître de Toutes les Destinées m'a dit par ce Jade : « Celle-ci dont le nom est Anémone, sera pendant cinq ans ta servante. Elle fera tout dans la maison; tu la mèneras à ta fantaisie. Au bout de ces cinq ans, tu la prendras dans ta barque et tu la passeras sur l'autre rive du lac dont tu es l'immortel gardien. Mais à une condition : c'est que durant ces cinq ans de servage elle ne verse pas une larme, pas une seule, quoi qu'elle souffre, endure, rêve ou pense! Sinon, c'est fait de son bonheur. Tu la chasserais de ces rives et jamais au grand jamais, elle ne passerait ce lac derrière lequel s'étend la contrée où vit celui qu'elle aime. »
Tu as entendu, jeune fille, acceptes-tu?
— Généreux est là-bas, par delà cette mer de larmes; il suffit, j'accepte. Dieu et mon amour m'aideront. Je serai votre servante, seigneur, et ne pleurerai pas.
— Et maintenant, ô jeune fille, sache ceci : La terre que tu foules est fée ; qu'il y tombe une larme, une seule, et elle poussera une clameur si haute que je l'entendrai où que je sois, fût-ce même à l'autre extrémité du lac Perds donc l'espoir de me tromper.
— Vous ne l'entendrez pas crier, seigneur, car je ne pleurerai pas.
— Anémone, ton malheur me touche et ton courage me plaît. Puisque te voici ma servante, je m'arrangerai pour que ta tâche ici soit douce. Tu me verras chaque matin partir dans ma barque, et chaque soir rentrer à l'heure qui précède la nuit. Tu
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seras seule tout le jour et maîtresse au logis. Tiens le ménage en ordre, sois ponctuelle, diligente, propre, et nous nous entendrons à ravir. Pour le moment, dis à l'un de tes loups d'allumer ses yeux, et à leur clarté aide-moi à décharger mes poissons. D'ordinaire il me reste assez de jour pour faire cette besogne-, mais ce soir ton aventure est venue troubler l'harmonie de ma vie...
A la lueur que dardaient les prunelles du Blanc ils travaillèrent.
Le vieillard puisait dans le coffre de sa barque et en retirait les poissons qu'il tendait à Anémone. Celle-ci les entassait dans des paniers. Elle frissonnait de dégoût, tournait la tête, n'osant regarder, sentant sur ses mains leurs corps visqueux, le frétillement gluant de leur agonie.
C'était à la vérité d'étranges et troublantes bêtes aux formes jamais vues que ces poissons péchés au Lac des Larmes.
11 y en avait de hideux et de magnifiques ; il les lui nommait au passage :
— Tiens, voici le poisson du Doute, puis celui de la Perfidie, celui du Mensonge,
trois monstres horribles ! . . . Et ces deux beaux-là ? celui de la Charité, celui de la Pitié! ... II ne se pêche en ce lac, Anémone, qu'espèces se nourrissant de larmes... Les deux plus communes sont le poisson d'Amour et le poisson de Mort; ils pullulent dans ces eaux. Tiens, je te passe celui d'Amour, il ravit par sa forme, sa grâce, ses couleurs; mais garde-toi de ses piquants qui, suivant l'heure ou sa fantaisie, distillent miel ou venin... Maintenant, prends cet autre. Flasque, noir, petit corps, gueule énorme, toute en crocs : c'est le poisson de Mort, chasseur formidable, infaillible, qui sans cesse dévore. Il vit à de grandes profondeurs de larmes...
Lorsque le coure fut vide, tous deux se chargèrent des paniers et remontèrent vers la maisonnette.
Le vieillard heurta le marteau contre la porte en prononçant un mot magique ; elle s'ouvrit aussitôt. Les yeux du Blanc balayèrent les ténèbres d'un vaste couloir. Ils entrèrent.
— Anémone, dit le vieillard, je vais te faire visiter ce qui demain sera ton domaine ; suis-moi.
Il battit le briquet, alluma une antique lampe de cuivre en forme de cœur flamboyant qui était suspendue sous le manteau de la cheminée ; le Blanc éteignit ses yeux, et la visite commença.
Anémone trouva tout si propre, si net, si ordonné, qu'elle se senlit rassurée par tant d'intimité et d'harmonie domestiques. Meubles et pnrquet luisaient comme miroirs et les cuivres, clair fourbis, accrochant la lumière, faisaient dans l'ombre de chaudes taches d'or. Le vieil homme lui montra sa chambre : un lit étroit au linge blanc, deux chaises, une petite table.
— Voici ta chambre, jeune fille. Je ne te souhaite pas d'y vivre heureuse, car il n'est de bonheur pour toi qu'auprès de celui que tu aimes; mais puisses-tu n'y point connaître le malheur.
— Merci, père.
— Je m'efforcerai, Anémone, de mériter ce nom. Pour le moment, songeons à ta faim, à ta fatigue. Demeure ici, mon enfant. Un de tes loups va m'accompagner et te rapportera ton repas; je veux que tu le prennes seule ce soir, avec tes vaillants compagnons. Bonne nuit!
D'un geste affectueux il désigna se3 yeux et ajouta :
— Et surtout, mignonne, ne pleure pas.
Il s'éloigna avec le Noir qui marchait à son côté et lui léchait la main.
Ce dernier ne fut pas long à revenir, portant dans la gueule un panier recouvert d'une serviette blanche et qui contenait de fort bonnes choses. Vite, la jeune fille les disposa sur la table. Elle mit trois assiettes, approcha les deux chaises. Le Noir
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et le Blanc s'y assirent; elle-même prit place sur le pied de son lit, et on soupa de bon appétit.
Ils étaient tous trois si moulus de fatigue qu'ils ne songèrent pas à veiller. Le dernier coup de mâchoire donné, les deux loups s'installèrent chacun dans un coin et s'endormirent.
Anémone se déshabillait. Comme elle ôtait de son cou le sac à coulisses pour le glisser sous son chevet, elle le trouva d'une lourdeur insolite. Elle l'ouvrit, en vida le contenu sur son lit; tout y était : le sifflet d'opale et sa chaîne de perles, la Boule de Jade, enfin le fragment d'écorce. Mais lorsqu'elle le souleva, elle laissa échapper un cri de surprise : il était lourd, très lourd. Elle courut à la lampe :
— Du bronze, s'écria-t-elle, avec ravissement, c'est du bronze! Et les paroles de Généreux lui chantaient dans le cœur :
« A mesure que notre réunion se fera plus proche, lu verras ce morceau d'écorce devenir de bronze, d'argent, puis d'or. »
— Mon Dieu, balbutia-t-clle voilà que j'allais pleurer de bonheur...
Et renfonçant ses larmes, elle alla, dans sa joie, se jeter au cou de ses loups qu'elle embrassa toute éperdue.
L'espoir la berça très doucement, quand elle fut dans son petit lit.
en
,endant que la Fille aux Loups et ses bêtes promenaient par empires et royaumes leur vie errante, le prince Généreux demeurait prisonnier de l'enchanteur Tysrem qui le surveillait étroitement. Pour le garer d'Anémone, il l'avait enfermé dans un château de son invention qni, mû par je ne sais quelle force diabolique, pouvait changer de place à la fantaisie de son maître. Il suffisait à Tysrem de faire certains signes et de prononcer une phrase magique, pour que le château s'envolât. Un autre geste, une autre phrase, et l'édifice se posait, sans plus de bruit qu'une mouche, où bon semblait au magicien.
Ayant d'excellentes raisons de se méfier d'Anémone, il avait pris ses précautions. Cent guetteurs, postés par lui sur les remparts, surveillaient les environs. Il leur avait montré dans un miroir enchanté l'image de celle qu'il redoutait. Elle était apparue telle qu'elle courait alors les routes, casquée de ses lourds cheveux bruns, en coite courte, pieds nus et accompagnée de ses loups.
— Si jamais vous apercevez celle-ci ou ses bêtes, sonnez du cor, sonnez du plus loin que vous la verrez! Quiconque la laisserait approcher périrait sur mon ordre en d'affreuses tortures.
Malgré ces précautions, il ne se sentait pas au fond très tranquille. Il savait en effet que le plus subtil de ses artifices ne pouvait rien contre Anémone, sans quoi il ne se serait pas embarrassé de tous ces hommes d'armes qui lui coûtaient fort cher. Il aurait pu semer autour du château volant, pour en garantir les approches, quelques boisseaux de graines « d'herbe babillarde » laquelle germe en une nuit et crie dès qu'on la touche.
La pauvre Anémone ne se doutait guère du luxe de surveillance provoqué par sa personne; mais la Boule de Jade qui la guidait le savait bien. Dix fois déjà, elle
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avait failli joindre le châleau volant, mais dix fois les guetteurs avaient sonné du cor et le palais était allé se poser ailleurs, bien loin, ce qui explique les itinéraires capricieux du Jade.
Généreux habitait au centre du château un appartement magnifique; il n'était en apparence aucunement surveillé : peu de domestiques, pas <le soldats, mais, ce qui valait mieux, une porte fée; Généreux ne pouvait l'ouvrir ni la fermer sans qu'elle criât, d'une voix sonore et grave comme un bourdon de cathédrale : a Le Prince sort ! . . . Le Prince entre ! » Les chambres prenaient jour par des fenêtres, fées également; dès que Généreux s'en servait, elles glapissaient d'un ton de fausset : « Le Prince m'ouvre... Le Prince me ferme! » Ainsi l'enchanteur ou son remplaçant étaient sans cesse au courant des pas et démarches du jeune homme. Pour ses promenades il disposait d'un magnifique jardin sans murs, barrières ni clôture, mais perfidement entouré sur sept toises de large d'une a prairie babillarde ».
Ainsi cloîtré, Généreux charmait ses loisirs en chantant ou rêvant. Sa pensée et ses lèvres étaient hantées parle souvenir et le nom d'Anémone. Il évoquait souvent son passé d'amour. A travers sa tête, toute vibrante de l'harmonie lointaine des serments échangés, passaient une succession d'images riantes ou tristes, dominées par la mince et virginale figure de sa bien-aimée, tantôt en vigueur et lumières, tantôt en mélancolique grisaille. Il chantait cette magie de sons et de couleurs en s'accompagnant sur son théorbe... et ceux qui l'écoutaient, même les petits pages ignorants des choses de l'amour, ne pouvaient retenir leurs larmes. Tous allaient répétant ses vers par les chambres, les cours, les jardins, si bien que le château volant tout entier retentissait des louanges de la belle Anémone. Tysrem enrageait de les entendre. Il défendit à quiconque de chanter ou de parler : on ne s'exprimait plus que par signes. Généreux dut obéir comme les autres, il se dédommagea en jouant du théorbe. La voix de l'instrument remplaça la sienne; cela agaça Tysrem qui le lui enleva. Comme il entrait dans ses vues que le jeune homme s'ennuyât à périr, il ne lui laissa ni livre, ni parchemin, ni plume. Et pendant des semaines, des mois, Généreux ne lut. n'écrivit, ne parla ni ne chanta. A vivre ainsi replié sur lui-même, sans cesse en tète à tête avec la pensée d'Anémone, il finit par tomber dans un sombre découragement; il avait perdu le goût de sortir et demeurait de longues heures immobile, comme prostré, le menton entre les mains, les yeux fixes...
Un certain après-midi, comme le jeune homme, assis dans un vaste fauteuil de soie, regardait par la fenêtre ouverte voler les oiseaux dans le jardin et pensait : « Que ces gracieuses bêtes sont heureuses de pouvoir chanter à plein cœur et
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à franc gosier », il entendit derrière son dos un léger bruit de pas. Il se retourna et aperçut la plus ravissante jeune tille qu'il ait vue de sa vie. L'émotion fut si forte qu'il ferma les yeux et devint blanc comme un lingp. Songez que c était, depuis sa séparation d'avec Anémone, le premier visage féminin qu'il voyait! Et quel visage ! une séduction vivante. Il rouvrit les yeux pour se convaincre qu'il ne rêvait pas, et qu'il avait bien devant lui en chair et en os la plus adorable des princesses.
Toute grâce et souplesse dans ses voiles blancs, elle s'avançait souriante. Des colliers de perles rehaussaient de leur orient l'éclat incomparable de son front et de sa gorge. Quatre négrillons à turban bleu pâle portaient sa traîne ; un autre, tout d'azur vêtu, agitait au-dessus de sa tète un gigantesque éventail de plumes.
Généreux, le sang aux joues maintenant, avait repris conscience ; il se leva d'un bond pour recevoir sa troublante visiteuse.
Elle lui tendait la main, il s'agenouilla. Et, comme il élevait le bras pour saisir et baiser les doigts qu'on lui abandonnait, sa large manche glissa jusqu'à son coude, découvrant son poignet auquel était noué une tresse de cheveux bruns.
« Anémone... Anémone!... » chantèrent douloureusement les souvenirs soudain vibrants par son âme.
D'un bond il fut debout et, reculant à distance respectueuse, il s'inclina :
— M'apportez-vous, madame, des nouvelles de la seule personne que j'aime et aimerai jamais, de ma bûcheronnette jolie, de ma chère Anémone?
Il prononça ces paroles d'une voix ferme, mais si nuancée de passion que l'inconnue eut un mouvement de recul. Le prince se tenait raide, guindé, rougissant non d'embarras, non de trouble, mais d'indignation contre lui-même. « Lâche, se disait-il, es-tu donc si faible qu'il suffit de la présence d'une femme, si belle soitelle, pour que tu oublies tes serments! »
L'inconnue, la bouche dédaigneuse, railla :
— Eh quoi, seigneur, est-ce là compliment à adresser à une femme que de lui demander dès l'abord, sans même daigner la saluer, des nouvelles d'une autre? En vérité cet accueil est des plus galants. Et il faut que vous vous mépreniez étrangement sur ma personne, si vous pensez qu'une princesse de mon rang s'abaisse à servir de courrier d'amour à une fille de bûcheron !
Elle fit demi-tour, pourpre de colère, et repoussa sa traîne d'un si brusque coup de pied qu'elle envoya bouler ses quatre négrillons à l'extrémité de la chambre.
Cela fut d'un tel effet comique que Généreux ne put s'empêcher d'éclater de rire, ce qui mit le comble à la confusion de la pauvre petite princesse.
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Elle courut tout d'une haleine se plaindre à Tysrem en termes véhéments :
— Excusez-le, princesse, lui dit-il, en manière de consolation, il faut que le chagrin lui ait mis la tète à l'envers, car il est d'ordinaire le prince le plus galant du monde. Ne pleurez plus et fiez-vous à moi, je vous
trouverai aisément un époux plus digne que lui.
Et il se hâta de la ramener dans ses états et de la rendre à son père qui était un puissant roi de ses amis. Au fond, il se souciait de cette petite comme d'une muscade et peu lui importait qu'elle trouvât mari à son goût ; ce qu'il voulait c'était amener Généreux à trahir la foi jurée.
« Nous verrons bien qui l'emportera de lui ou de moi, et si je ne parviendrai pas à lui faire prendre de l'amour pour une autre que sa maudite Anémo ie. »
11 n'y parvint cependant pas.
Généreux, à toutes celles qu'on lui présentait parlait uniquement, toujours et encore, d'Anémone. Il rebuta par sa constance les plus résolues. C'est en vain que Tysrem leur promettait monts et merveilles si elles réussissaient à gagner le cœur de ce rebelle. Toutes perdaient patience un jour ou l'autre et renonçaient; car il n'y a femme au monde qui ne finisse par se lasser d'entendre les louanges perpétuelles d'une autre.
L'enchanteur multiplia les embûches, fit naître les occasions, usa de surprise,
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provoqua les rencontres les plus inattendues; peine inutile : Généreux demeurait de roc. Avouons à son grand mérite que, s'il avait failli succomber à la première tentation, il montrait désormais une magnifique constance. Aussi lui arrivait-il de contempler parfois son bracelet en pensant : « Que ne peux-tu me voir, Anémone, ma bien-aimée, tu serais contente de moi! » et il déposait sur la tresse brune un tendre et fidèle baiser.
De tentation en tentation le temps marchait, les jours défilaient et le terme se rapprochait où le prince aurait atteint sa vingtième année.
Un matin, l'enchanteur se présenta, l'œil flamboyant, la barbe hirsute.
Il parla d'une voix saccadée et haineuse :
— C'est aujourd'hui que tu as vingt ans révolus. Ton sort s'est accompli. Tu as gardé ton amour pur : je ne puis désormais plus rien contre toi — du moins directement. Le Maître de toutes les Destinées m'ordonne de te rapporter là où je t'ai pris il y a dix ans. Prépare-toi donc à me suivre. Mais sache que je ne te laisse aller que contraint et forcé! Prends garde, Généreux, prends garde 1 Là où je pourrai te nuire, je te nuirai!...
Il étala son manteau sur le sol.
— Assieds-toi près de moi, sur ce manteau, poursuivit-il.
Le Prince obéit. Tysrem fit un grand geste circulaire, arracha deux poils de sa barbe et les souffla dans la direction du vent. Tout aussitôt le manteau devint deux ailes qui s'attachèrent aux épaules du magicien. Il prit son vol, emportant Généreux dans ses bras.
11 était nuit close, et fort tard lorsqu'ils parvinrent au-dessus d'une ville qui sembla au jeune homme très grande et très éclairée. Tysrem voleta de ci, de là, en zig-zag, en cercle, comme s'il cherchait à se poser, puis soudain, il s'abattit au centre d'une pelouse, dans un jardin entouré de hauts murs.
Il déposa son passager sur l'herbe, souffla sur lui, puis, tapant du pied contre le sol, il s'élança à nouveau dans les airs et disparut.
Généreux, sous le souffle du magicien, était tombé dans un profond sommeil.
Le prince dormit toute la nuit et une partie de la matinée. Il s'éveilla au milieu d'un éblouissement de soleil : il se trouvait étendu sur l'herbe, dans un coin de jardin qu'il examina curieusement. Tout n'y était qu'harmonie : l'ordonnance des massifs, le tracé des allées, le velours sombre des pelouses, les nuances des fleurs, le choix même de leurs parfums et jusqu'au gazouillis discret tombant des arbres où frémissait un peuple d'oiseaux rares. S'étant levé, il se dirigea vers un point où le rideau de verdure, s'interrompant brusquement, donnait libre vue sur le paysage.
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Une émotion violente le poigna; là, à cinq cents pas de lui, inondée de lumière qu'elle buvait à pleines fenêtres, se dressait, imposante et bien connue, la façade du château paternel.
Il joignit les mains pour adresser à Dieu une fervente action de grâce lorsque, tout à coup, des bras solides se nouèrent autour de son corps et le soulevèrent de terre. En un clin d'œil il fut ligoté, puis poussé devant un officier à longue barbe grise qu'il reconnut pour l'avoir vu souvent dans la suite royale. C'était Abichmed, capitaine aux archers du roi, chargé de la garde du Jardin Privé.
— Malheureux, dit celui-ci d'une voix altérée, par quel stratagème as-tu trompé notre surveillance, et dans quel sombre dessein as-tu pénétré dans le Jardin Privé de Sa Majesté ? Tu vas payer de ta vie ce forfait.
Les soldats, sabre au poing, encadraient le prisonnier et lui jetaient, par dessous leurs sourcils en broussaille, des regards furieux.
— Capitaine, répliqua-t-il, veuillez envoyer dire à votre Très-puissant Maître que celui qu'il attend vient de tomber du ciel.
Abichmed haussa les épaules; il le toisa de la tête aux pieds : oc C'est un fou », pensa-t-il. Cependant l'assurance, le calme et les riches vêtements du prince lui imposaient, « Ma foi, ajouta-t-il mentalement, cet homme me paraît êtrede qualité; et puisqu'aussi bien il doit avoir, pour punition de son crime, la tête tranchée, peu importe qu'elle le soit tout de suite ou dans un quart d'heure. 11 n'est point d'affaire qui ne se puisse différer, et (u es assez vieux courtisan, Abichmed, mon ami, pour savoir qu'on a toujours le temps de faire une bêtise... donc, pas d'excès de zèle : défère au désir de ce garçon, dépêche-moi un de tes hommes auprès de Sa Majesté et attends sans impatience les événements. »
La suite prouva qu'en l'occurrence la philosophie du vieil officier était la bonne.
11 eut tout lieu de s'en réjouir en effet, lorsqu'il vit le Roi lui-même, oui, le Roi en personne, sans escorte, sans suite, seul, accourir... Et à quelle allure! Galopant comme le plus leste de ses pages, cheveux et barbe voltigeant ainsi que neige sous la bourrasque.
Hors d'haleine, il s'arrêta devant Généreux qui, ficelé des pieds à la tête, se tenait, fier et droit, au milieu des archers.
— Généreux!... mon fils... mon fils chéri! balbutia-t-il.
Il l'avait reconnu, malgré les ans, malgré une horrible cicatrice qui le défigurait.
— Mon fils... mon enfant chéri!
D'un élan il se jeta contre lui, bousculant les hommes de garde qui, la face
contre terre, se prosternaient, éperdus. Il le serra dans ses bras. Tous deux versaient d'abondantes larmes. Tout à coup :
— Détachez mon fils! cria-t-il aux archers d'une voix tonnante. Vive le Prince Généreux!
— Vive le Prince Généreux! répétèrent les assistants.
Maintenant, le vieillard menant son fils par la main s'avançait, le bonheur sur le visage. Tous deux gravirent les degrés du perron qui conduisait aux appartements royaux.
La bonne nouvelle s'était répandue. De toutes les fenêtres jaillissaient des acclamations, des tapis se déroulaient, étalant au clair soleil la souple mosaïque de leurs couleurs.
Je vous laisse à penser le ravissement de la reine lorsqu'elle revit son enfant : il ne se peut imaginer de scène plus touchante; les beaux yeux des dames de la cour étaient trempés de pleurs.
Des hérauts partirent dans toutes les directions, s'arrêtant aux carrefours pour publier l'heureuse nouvelle.
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Le peuple, en témoignage de la joie que lui causait ce retour, planta là outils et besogne, puis s'en fut vers le palais acclamer le prince héritier.
Dans les rues on dansait, on riait, on s'embrassait. Le soir il y eut illuminations, retraites aux flambeaux, mascarades et cavalcades aux lampions. Enfin, de mémoire d'homme on n'avait rien vu de pareil. Les mourants eux-mêmes s'inquiétant de tout ce vacarme en demandaient la raison avant de sauter le pas, puis, l'ayant entendue, mouraient plus tranquilles... L'allégresse était générale. Quelques savants — et non des moins sérieux. — affirmèrent le lendemain qu'ils avaient vu la lune elle-même sourire... 11 est vrai que l'on but tant cette nuit-là!
Tandis que le peuple en liesse sautait, s'esclaflait et chantait par les rues ; que dans les maisons festoyaient les bourgeois; que la noblesse du royaume assemblée dans la grande Galerie du Palais célébrait ce beau soir à grand étalage de bijoux, de toilettes, de grâces et de danses, le Roi et son épouse retirés dans leur appartement ne se lassaient point d'admirer le fils chéri enfin rendu à leur amour.
Généreux, assis sur un coussin aux pieds de sa mère, lui contait ses aventures. Elle passait ses doigts dans ses cheveux qu'il avait noirs et doux comme soie ondée. Une question pourtant lui brûlait les lèvres, qu'elle n'osait poser, craignant de lui causer de la peine. Mais elle était femme : la curiosité l'emporta.
— Dites-moi, mon fils, demanda-t-elle en hésitant un peu, d'où vient cette profonde cicatrice à votre joue droite, qui vous donne l'air si martial et rehausse encore, s'il est possible, la noblesse de votre visage ?
La reine parlait ainsi pour ne pas le désoler mais, au fond d'elle-même, trouvait affreuse cette plaie qui le défigurait. Elle creusait en effet d'un sillon large d'un doigt la joue du jeune prince qu'elle traversait en biais de l'oreille au menton.
Généreux comprit ce mensonge délicat; il sourit et répliqua :
— Madame, je ne puis satisfaire votre curiosité, car j'ignore moi-même l'origine de cette blessure. Certes, pour la bonne opinion que vous avez de moi, j'eusse préféré avoir gagné cette cicatrice dans quelque lutte glorieuse contre un géant ou un dragon ; la vérité, hélas ! est plus plate et fort terne : un matin je me suis éveillé, défiguré delà sorte. Vengeance de magicien, sans doute... je ne sais rien de plus.
Il se garda bien de souffler mot d'Anémone, et d'avouer que ce creux dans sa joue n'était rien d'autre que la trace du morceau d'écorce qu'elle lui avait arraché alors qu'il était encore chêne.
La reine, un peu dépitée, n'insista pas. On continua à se dire d'infinies gentillesses, et on ne se coucha qu'au petit jour après mille embrassements. Le lendemain, le prince fit venir secrètement le Maître de la Police; il lui demanda s'il
n'avait point ouï parler d'une fille qui allait de par le monde en compagnie de deux loups. L'autre lui répondit qu'effectivement, il avait souvenance d'une jeune bateleuse appelée la Fille aux Loups, qui avait traversé le pays; mais elle devait être sortie du royaume, car il n'avait plus entendu parler d'elle depuis au moins trois ou quatre ans.
— Je vais la faire rechercher, Seigneur, et sans tarder ; comptez sur tout mon zèle. Si elle est encore dans vos états, je vous la ferai amener, morte ou vive.
— Pour l'amour de Dieu, garde-t'en bien, maladroit! Sache seulement où elle se trouve, rien de plus, et viens m'en avertir en grand secret. Mais s'il tombe un seul cheveu de sa tête par ta faute ou celle des tiens, tu le payeras de ta vie.
Des mois passèrent. Le Grand Maître de la Police avait envoyé des agents un peu partout hors du royaume. Aucun ne rapporta de nouvelles précises. Lorsque le dernier fut rentré tout aussi bredouille, le prince se laissa aller au découragement : « Je ne la reverrai jamais », se répétait-il; et son âme était pénétrée d'un inconcevable chagrin. Il errait, sombre, rêveur, irritable, loin de tous, évitant même ses parents.
Lorsque ceux-ci s'aperçurent de ce changement d'humeur, ils firent tout et le reste pour en apprendre la cause. Généreux s'obstinait à ne pas se plaindre. Ils voulurent le distraire; il regimba et déclara net qu'étant assez grand pour s'amuser tout seul, il trouvait fort mauvais qu'on le voulût égayer malgré lui.
— Si peine j'ai, cette peine m'est chère, répétait-il à sa mère d'un ton impatienté. Pour l'amour du Ciel, laissez-moi en repos.
Ses deux pauvres parents se désolaient toute la sainte journée. Un beau soir, ils tombèrent d'accord qu'il fallait le marier : une épouse, des enfants, voilà ce qui l'arracherait à sa mélancolie. Généreux bondit à cette proposition. Son père eut beau faire valoir les arguments les plus touchants du monde, disant qu'il se faisait vieux ; qu'il voulait lui céder son trône et bénir avant de mourir ses petitsenfants... rien n'y fit. Pourtant, de guerre lasse, un matin, Généreux lui dit :
— Eh bien! soit, mon père, je consens à me laisser marier. Mais, je me suis juré de n'épouser jamais que celle qui pourra faire disparaître la plaie de mon visage et rendre à ma joue mutilée son aspect d'autrefois.
— Enfin donc, mon fils! s'écria le vieillard transporté de joie. Va, sois tranquille, il se trouvera bien dans mes états quelque fille d'habile médecin pour opérer ce facile miracle. Dès demain, je ferai publier un édit qui portera tes conditions jusqu'aux confins de mon royaume.
La nouvelle à peine répandue, la défilade commença. Il fallut organiser un service d'ordre aux portes du palais pour contenir la foule des prétendantes.
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II y en avait de toutes les conditions, de tous les âges, depuis la plus répugnante sorcière jusqu'à la plus pure fille de roi.
Chacune apportait sa méthode, son onguent, son remède. Pas une ne réussit.
Et cela dura des mois et des mois.
Un soir que Généreux errait par le Jardin Privé, seul, à son ordinaire, il crut entendre une voix. — ce devait être celle de sa conscience — lui dire rudement à l'oreille :
« N'as-tu pas honte de demeurer ici dans l'inaction, de te laisser cajoler par tes parents que tu désoles et de te donner en spectacle à des milliers de femmes qu'attire seul l'éclat de ton rang, tandis que la vaillante Anémone erre à ta recherche à travers épreuves et misères! Qu'attends-tu, pour aller au-devant d'elle ? Veux-tu donc qu'elle seule te mérite; qu'elle te vienne quérir ici dans cette mélancolique paresse où tu croupis? Allons, debout! Le monde est vaste! Va-t'en gagner ton bonheur! »
Ce fut comme si une main brutale arrachait un voile de ses yeux. II vit Anémone,
Elle lui tendait les
flanquée de ses deux loups, et trottant, infatigable, vers lui. bras... souriait...
« Je veux partir, se dit-il, et sur l'heure! » Sans différer, il se rendit aux écuries, fit seller son meilleur cheval, passa chez le trésorier qui lui remit une bourse remplie d'or, puis il monta dans ses appartements. Ne se sentant pas le courage de dire de vive voix adieu à ses parents, il leur demanda par écrit pardon de la peine grande qu'il leur causait en s'éloignant. 11 leur promit de revenir le plus tôt qu'il pourrait, les supplia de ne point s'inquiéter de lui et termina en les assurant de son profond amour. Les larmes aux yeux, il cacheta de son sceau le pli qu'il abandonna sur la table, puis se hâta de descendre aux écuries.
Son cheval l'attendait; il l'enfourcha et partit.
Il fit à vive allure une longue étape. Vers le soir, il parvint à un petit village.
Un paysan rentrait des champs, menant par la bride une haridelle décharnée qui tirait une vieille charrue.
— Holà, brave homme, dit le prince, arrête-toi ! -- A vos ordres, seigneur.
— As-tu des enfants?
— Sept, seigneur, quatre gars et trois filles.
— Eh bien, bonhomme, prends ce cheval, garde-le pour tes gars. Quant à la selle, qui est de velours et d'or fin, tu la vendras : elle sera la dot de tes filles.
Il poursuivit sa route à pied.
Au prochain hameau, il jeta dans le tablier d'une vieille infirme sa bourse pleine d'or. 11 alla meilleur pas ensuite, se trouvant allégé.
Comme la nuit était presque close, il croisa un coureur de routes, qui cheminait, dépenaillé, besace en sautoir, bâton à la main.
— Hé! l'homme, fit-il, veux-tu troquer tes loques contre mon vêtement, ton bâton contre ma cravache ?
— Oui-dà, jeune fou, tu te moques?
— Que non pas, compère, allons, fais vite.
L'échange opéré, Généreux poursuivit sa route, le cœur léger.
Il faisait doux, les étoiles peuplaient un ciel de velours tiède. Une meule était là, embaumant le foin; il s'y étendit et ne fut pas long à s'endormir.
Il rêva qu'il était redevenu chêne, et qu'une petite bûcheronne venait le délivrer en lui caressant la joue avec une Boule de Jade.
Et c'est justement ce soir-là que le morceau d'écorce devint de bronze, dans le sac à coulisses de sa chère Anémone.
u château, lorsqu'on apprit la disparition du prince, ce fut grande lamentation. Le Roi, atterré, lisait et relisait la lettre d'adieu de son fds; la Reine pleurait, les courtisans gémissaient, menant grand tapage, affichant la plus parfaite désolation : ce n'étaient que larmes, sanglots et plaintes. Il était de bon ton d'avoir les yeux rouges, les traits battus, les vêtements en désordre. De méchantes langues assurent même que jamais depuis, les maraîchers ne firent tant d'afiaires; beaucoup de grands seigneurs en effet ayant la larme rebelle, recoururent aux oignons. Ils ne manquaient pas d'en éplucher deux ou trois en secret avant de paraître devant leur roi, à seule fin d'avoir les yeux pleurards. Cuisiniers et gens de service couraient les marchés des alentours : « Avez-vous des oignons? » demandaient-ils aux marchands d'herbes. Et ils raflaient tous ceux qu'ils trouvaient, les revendant ensuite à des prix fabuleux : ainsi bien des indignes s'enrichirent. Pendant ce temps, le prince, sous ses haillons, allait de ferme en ferme, se louant aujourd'hui ici, demain là, gagnant son pain à la sueur de son corps. Cent fois des cavaliers royaux lancés à sa recherche l'arrêtèrent, l'interrogèrent : « As-tu vu passer un cavalier comme ci, comme ça ? sur tel cheval? avec une selle de cette forme-ci, de cette grandeur là?... » Il répondait, secouant la tête : « Non, ma foi. » Les autres s'éloignaient; pas un ne le reconnut.
Il parvint aux frontières de son royaume sans avoir été autrement inquiété. Son teint s'était hâlé au grand soleil, à l'air des champs, à la poudre des routes; ses mains à force de manier la fourche ou le fléau avaient aux paumes de gros cals; ses jambes et ses bras avaient gagné en muscles, bref Généreux faisait un aussi beau gars de culture qu'il avait été joli prince.
n6 CONTES MAUVES DE MA MERE-GRAND.
Il allait par les routes, cheveux à la brise, l'œil vif, chanson aux lèvres, ignorant désormais l'ennui : « Je retrouverai Anémone », se répétait-il obstinément comme pour ancrer en soi-même cette conviction.
Cependant, jusqu'ici personne n'avait pu lui fournir de renseignements précis. Toujours les mêmes réponses vagues. Il interrogeait; les gens cherchaient dans leur mémoire : « Ah oui... attendez donc... une fille avec deux loups?... oui, oui, il me semble bien avoir vu ça... par exemple, il y a longtemps. — Par où elle est partie?... mais par là, je crois... oui, par là. — Si elle était jolie?... ma foi, vous savez, je ne me souviens plus... »
Et Généreux repartait.
Un jour, que fort loin de ses états, il traversait une forêt, il entendit une voix lamentable qui semblait venir de dessous terre.
— Au secours , au secours !
Qui m'entendra?... Qui me délivrera ?. .. vais-je donc périr ici ?. . . hélas... hélas!...
Généreux, se détournant de son chemin , fit quelques pas dans la direction de la voix.
— Holà, cria-t-il, qui donc est là, implorant secours?
— Moi, généreux passant, moi qui suis tombé dans urte
LA FILLE AUX LOUPS
fosse à bêtes féroces. Dirige- toi vers moi... sauve-moi par pitié!... mais prends bien garde de ne point choir dans le piège, comme moi...
Le prince s'avança, sondant le sol du bout de son bâton. Il parvint à une brusque enfoncée de terre recouverte de branchages, de mousse, de gazon. Il se coucha tout de son long et hasarda la tête au-dessus de la fosse : il ne vit rien.
La voix, en dessous, tout proche, criait :
— Courage, courage, généreux passant... sauve-moi... ne m'abandonne pas... Lorsqu'il eut tant bien que mal dégagé l'orifice, il aperçut en bas une créature
humaine qui lui sembla toute menue et qui lui hurlait : « merci! » à pleins poumons.
— Cramponne-toi à ma ceinture, dit le prince, je vais te hâler hors de ce trou. Il ramena à la surface une espèce de nain difforme, aux jambes torses et velues.
Celui-ci jeta autour des genoux de son sauveur deux bras démesurément longs, et remercia à chaudes larmes de reconnaissance qui ruisselaient sur sa longue barbe.
— Relève-toi, mon bonhomme, dit le prince que ces effusions impatientaient, et rentre chez toi. J'ai fait ce que n'importe qui eût fait à ma place. liénis plutôt le hasard qui m'a conduit près de cette fosse.
— Non, seigneur, je ne rentrerai pas chez moi avant de vous avoir, autrement que par des paroles, témoigné ma gratitude. Vous m'avez sauvé la vie, cela mérite récompense. Sans tout savoir, je sais beaucoup de choses, prince Généreux, et je n'ignore pas que vous êtes à la recherche de votre bien-aimée ; or je puis vous aider à la retrouver. Ecoutez-moi bien : Dans cette même forêt habite un terrible géant, gardien du Cœur d'tëmerande lequel est un talisman merveilleux qui possède la vertu de faire se rejoindre les amants séparés. Quiconque le porte avec soi va droit vers l'être qu'il aime; nul obstacle ne l'arrête, une force irrésistible le pousse, il n'est pour lui ni fleuves, ni mers, ni déserts, ni montagnes; il faut qu'il arrive : c'est la loi.
— Je veux ce Cœur d'Emeraude; il me le faut.
— Ouais, voilà qui est vite dit, prince Généreux, mais auparavant il faut l'arracher à son gardien. Or celui-ci cache ce joyau dans sa propre poitrine, à côté de son vrai cœur à lui; il faut donc que tu le tues pour le lui arracher.
— Eh bien, je le tuerai.
— Pas si vite!... Sur son corps ne mord nul tranchant, ne pique nulle pointe, ne marque nul coup. Il faut le vaincre à la lutte; et il est terriblement fort! Mais, moi, je connais le secret qui permet de le terrasser... et je vais te le dire, parce que tu as été bon et que je te dois la vie.
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— Parle, nain, mon bon ami, parle vite...
— Refuse de te mesurer avec lui autrement qu'à la lutte... Puis attaque hardiment. Le combat sera dur, il se peut que tu faiblisses : alors, prononce à voix basse le nom de ta bien-aimée, tu sentiras soudain la fatigue fuir de toi, tes forces devenir surprenantes, immenses; et tu vaincras.
Puis il lui indiqua le chemin à suivre pour rencontrer le géant.
— Adieu, prince, lui dit-il, lorsqu'il eut achevé.
Il tapa du pied et s'enleva d'un élan jusqu'à la haute branche d'un chêne sur laquelle il retomba à califourchon.
— Bonne chance, lança-t-il au jeune homme qui, le nez en l'air, n'était pas encore revenu de sa surprise.
— Merci, généreux nain.
11 lui adressa de la main un dernier adieu, puis s'éloigna. A peine avait-il tourné le dos qu'il entendit comme un bruyant et sinistre ricanement. Il frissonna; l'éclat de rire gouailleur sonna longtemps aux échos de la forêt : « Quelque monstrueux chat- huant sans doute », pensa Généreux. Cependant, sans vouloir se l'avouer, il se sentait tout chose et comme traversé de laids pressentiments.
Ayant suivi le chemin indiqué par le nain, il arriva bientôt à une étroite clairière où un géant se reposait, assis tranquillement sur un tronc d'arbre. Dès qu'il aperçut le prince, il se leva : il était énorme : sa tête dépassait de plusieurs hauteurs la cîme des bouleaux les plus élevés.
« Je l'imaginais plus grand que cela », se dit crânement Généreux.
Tout dj suite il l'interpella :
— Holà ! grand homme, sais-tu pourquoi je viens?
— Je m'en doute, avorton.
— Il me faut le Cœur d'Emeraude.
A peine Généreux eut-il prononcé ces mots qu'une voix cristalline tinta dans le corps du géant : «Délivre-moi... délivre-moi... pitié... pitié... je suis dans la poitrine du monstre... » On l'entendait assez distinctement, quoiqu'assourdie parla masse des chairs qu'il lui fallait traverser. Le prince, à cet appel, se sentit encore plus de courage au cœur; d'un regard de défi il toisa son effroyable adversaire.
— Ah... ah... tu veux le Cœur d'Emeraude, gouaillait celui-ci, eh bien, viens le prendre. Quelle arme choisis-tu ? la massue, la dague, l'épée, la pertuisane ? j'ai de tout dans mon arsenal... allons, choisis!
— Non, non, pas d'armes, c'est à la lutte que je veux te vaincre.
— A la lutte! ah, ah, ah...!
LA FILLE AUX LOUPS
Mi.
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Le géant se mit à rire si fort que tous les oiseaux, de la forêt s'enlevèrent d'un coup, ce qui fit un puissant bruit d'ailes.
Généreux, sans plus attendre, se rua sur l'un des mollets de son adversaire qu'il fut loin de pouvoir entourer de ses bras. Il tenta de l'ébranler; vains efforts: allez donc déraciner un chêne!
Le géant, empêtré par les branches, n'avait pas encore eu le temps de dégager là-haut ses bras. Déjà
LX tv
ITT
Généreux se sentait faiblir : la sueur ruisselait de lui comme la pluie d'un toit un jour d'orage; ses veines gonflées à éclater, ses muscles bandés à rompre, il poussait, tirait. Peine perdue : il faiblissait. Alors en toute ferveur, il murmura : « Anémone... »
Et soudain, comme si toute force se retirait de lui, il s'affaissa contre le sol, tête ballante, bras mous, jambes avachies. « Ah, traître de nain ! » ragea-t-il. Il s'efforça de se soulever sur les coudes... horreur: ceux-ci cédèrent sous la pression, s'étalèrent sur la terre, flasques comme gélatine; le corps de l'infortuné prince était aussi mou que celui d'un crustacé sorti de sa croûte. A peine eut-il pris conscience de son effroyable état qu'un pouce et un index énormes descendaient vers lui. Il les vit s'écarter un peu : « Je suis mort », pensa le prince qui se voyait déjà réduit en bouillie entre ces formidables doigts. Il n'en fut rien. Le géant le saisit aussi délicatement qu'il put — bien qu'il lui froissât trois côtes — et l'éleva à la hauteur de son œil.
— Ah... ah, ricana-t-il, en dardant sur le prince le regard d'une prunelle aussi large qu'une roue de carrosse, le voilà, ce vaillant lutteur, décrocheur du Coeur d'Emeraude. Attends, je vais t'apprendre à te frottera un gaillard de ma trempe. Te tuer serait trop peu, insolent pygmée, je te réserve mieux.
II l'abaissa jusque devant ses lèvres et souffla sur lui. Un froid mortel engourdit Généreux. Il sentit sa tête rentrer dans ses épaules, ses jambes dans son ventre, ses bras dans ses côtes, et ce fut tout... Il était devenu une sorte de grosse pierre oblongue que le géant lançait el rattrapait dans sa main, comme les petits enfants font sauter les osselets.
— Et maintenant va-t'en à tous les diables, affreux caillou !
Le géant leva le bras, prit son élan et. . . frrrt 1 comme jailli d'une fronde, le prince partit à travers les airs en un sifflement de bolide.
Il alla retomber à des centaines de lieues, par del'i trois royaumes, au beau milieu des états de son père, sur la lisière d'un champ de blé, dans une mare où sa chute vertigineuse écrasa comme pâte à flan quatre innocentes grenouilles. L'eau claqua, une éclaboussure formidable salit herbe et épis à plus de trente toises aux alentours... Pendant un temps une frayeur pesa sur la campagne : tout se taisait, puis peu à peu, la vie reprit son cours. Dans le grand calme des champs, le grillon poursuivit sa musique frénétique, la faux se remit à tinter.
Dans la mare, les grenouilles effarouchées avaientd'un bond réintégré leur trou. Se sentant maintenant plus de cœur ;iu ventre, elles haussaient avec prudence leurs gros yeux de jais et d'or pour voir ce qui venait a si grand bruit de leur arriver du ciel. De plus hardies s'approchèrent à la nage; une jeune téméraire hissa même