‹ Contes merveilleuxChapitre 1 sur 18 · BOIS ENCHANTE · texte numérisé non relu

BOIS ENCHANTE

désirs, dans quelques mois d'ici Nérîe viendrait me dire toute en pleurs : « Père , pour- « quoi m'avez-vous mariée? » Et loi-môme tu me dirais : « Pourquoi m'avez-vous donné Né- « rie ? » Parle à l'intendant des troupeaux du roi , qui t'occupe depuis quelque temps ; demande-lui la place, de berger qui est devenue vacante, et nous verrons alors si je peux t'accorder ma fille. »

Telles furent les paroles de Ghamaric, et le bon jeune homme, qui, jusqu'à ce jour, n'avait désiré qu'une chose au monde, savoir la main de Nérie, dut maintenant en désirer deux, puisqu'il ne pouvait pas espérer d'être le gendre de Ghamaric, s'il n'était pas le berger du roi. Il ne faut donc pas être surpris qu'il eût si peu d'appélit, qu'il dormit si peu, si peu, que ce n'était pas la peine d'en parler, et qu'il fût à l'ordinaire moins près de rire que de pleurer.

« Gourage, mon fils, lui dit la mère Bobine. Retourne au travail chez l'intendant des troupeaux du roi. Pais-lui ta demande, et, s'il plaît

aux bons Esprits, tu obtiendras de ce côte ce que tu désires. Alors j'irai parler au voisin ; je lui demanderai pour toi Charme-des-Yeux, et il ne manquera pas de te l'accorder. Hais il faut d*abord déjeuner : car , si tu te laisses mourir de faim, adieu la place de berger, adieu la belle Nérie! et d'abord, adieu ta pauvre mère, qui ne saurait vivre sans toi ! ••

Améril ne put résiter à des exhortations si tendres; il mangea la soupe que Bobine lui avait préparée , après quoi il se rendit chez l'intendant royal.

Il fallait traverser un grand bois, percé d'une belle avenue, et, comme le jeune garçon n'avait point à chercher sa route, il rêvait, chemin faisant, à la manière dont il s'y prendrait pour aborder le terrible intendant, et pour lui demander la place de berger du roi.

Il était arrivé au milieu de la forêt, sans avoir encore trouvé aucune parole qui pût le satisfaire , lorsqu'il se vit arrêté soudain par une branche, qui s'avança comme un bias, du chêne le pliis voisin. Il voulut l'écarter; mais

la branche le prit et le serra avec ses petits rameaux, comme une main aurait pu faire. Il se tourna alors vers le chêne « et lui trouva une apparence tout extraordinaire.

C'était un arbre encore, et c'était aussi connue un géant, qui avait quelque chose des formes humaines , sauf qu'il n'avait qu'un'seul pied. Du reste Améril distinguait deux bras tortueux, une tête, avec une sorte de visage, où la mousse tenait lieu de barbe. Il voyait quelque chose comme deux yeux , un nez , enfin une bouche aux lèvres d'écorce ; et cette bouclie se mit à parler , et l'arbre dit d'une voix lente et solennelle :

Qui saura sa langue brider, Du bercail obtiendra l'empire.

Il faut demander sans rien dire; Sans rien dire il faut demander.

On remarquera que cet oracle avait parlé en vers, qui n'étaient pas , il faut en convenir, les plus beaux du nionde, mais qui étaient assurément au nombre des plus obscurs.

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« Demander sans rien dire!... » se disait à lui-même le pauvre garçon.'

Tandis qu'il rêvait à cet avis étrange, il leva les yeux vers le chêne , et ne vit plus qu'un arbre ordinaire : la tête, la figure et la barbe avaient disparu ; la branche s'était retirée et laissait le passage libre au journalier.

Arrivé chez l'intendant, il vit beaucoup d'ouvriers qui, tout en faisant leur travail, parlaient de la place qu'on donnerait ce jour-là, et qui se proposaient aussi de la demander,

« Et comment vous y prendrez-vous pour la demander? leur dit naïvement le fils de Bobine.

— Gomment nous nous y prendrons? répondirent les ouvriers en riant de sa simplicité. Nous nous y prendrons comme tout le monde ; nous dirons tout ce que nous pourrons en notre faveur.

— Pauvres gens !. se dit à lui-même le bon Améril ; ils n'ont pas entendu l'oracle du chêne ! »

Du malin jusqu'au soir, les ouvriers se présentèrent chez l'intendant , les uns après les autres , et lui firent longuement la demande qu'ils avaient à lui faire. Aucun d'eux ne croyait manquer de titres excellents pour obtenir la place, et chacun les fit valoir avec toute l'éloquence que peut donner le vif désir d'être écoulé favorablement.

Améril , qui savait quel serait l'effet de leurs discours, ne s'alarmait point de se voir devancé par ses compétiteurs ; il rêvait aux paroles de l'arbre, et, vers le soir, il crut en avoir enfin trouvé l'explication. Il se rendit dans une bergerie voisine, où il emprunta l'habillement, la panetière et la houlette d'un berger; puis, ainsi équipé, il se présenta chez l'intendant.

Ses rivaux, ayant reniarqué la chose, le suivirent pourvoir ce qui allait arriver. Quelquesuns lui disaient :

« Que signifie cela ? Te crois-tu déjà berger du roi, pour t'habiller de la sorte ? »

L'intendant était assis devant sa maison et

respirait le frais. Lorsqu'il vit Améril s'approcher, il lui demanda à son tour s'il prétendait à la place dont il portait déjà les insignes.

Pour toute réponse, le jeune garçon ôta son chapeau et fit un salut respectueux , en avançant le bras qui portait la houlette.

« Ah ! fort bien : tu voudrais être berger du roi, dit l'intendant, que cette requête silencieuse avait fait sourire. Et si je t'accordais la place , comment t'y prendrais-tu pour conduire le troupeau ? »

Améril montra le chien qu'il tenait en laisse, et le chien poussa fort à propos quelques aboiements ; après quoi le fils de Bobine, ayant pris un sifQet qui pendait à sa ceinture , en donna deux ou trois coups.

« Si néanmoins quelques moutons s'écartaient, poursuivit l'intendant, comment les ramènerais-tu au bon chemin ? »

Améril creusa la terre avec le fer de sa hou-

lette , et lança si adroitement la motte enlevée , qu'on vit bien qu'il savait à merveille se servir du bâton pastoraK

€ Maïs un loup peut survenir ! . . . i

Le fils de Bobine prit sa houlette des deux

mains, et la tint en arrêt d'un air si terrible et si résolu ^ qu'on jugea parfaitement qu'il saurait au besoin s'en faire une arme pour la défense du troupeau.

« Enfin , si je te nomme berger, quelle ga-

rantie me donneras-tu de ta fidélité ? »

Améril leva la main droite vers le ciel, la posa ensuite sur son cœur , et , les yeux fixés sur l'intendant avec une modeste confiance, il attendit sa réponse.

« Tu seras berger du roi! dit l'intendant, charmé d'une demande si brève et si nouvelle. .Tu sais te taire : le besoin de jaser avec les

autres bergers ne te fera jamais abandonner ton troupeau. »

L'heureux vainqueur rendit grâce à l'intendant par une profonde révérence, et tendit la main à ses camarades, en leur disant :

« Soyez toujours mes amis, malgré la préférence qui m'est accordée. Vous voyez que j'avais raison de vous dire : < Comment vous y < prendrez- vous pour demander la place? »

Il retournait chez lui bien content, et se flattait que Ghamarlc ne lui refuserait plus la belle Nérle. H cheminait leste et joyeux ; mais, non loin de l'entrée du bois , dans un endroit où quelques rochers dominaient la route, il fut arrêté soudain par un bloc de granit qui , se détachant de ces rochers, rôul^ jusqu'au milieu du chemin, où il prit en un moment la figure humaine , mais si parfaite et si belle , qu'on n'en vît jamais de pareille se former sous le ciseau d'un sculpteur.

D'ailleurs cette statue avait de grands avan-

tuges sur toutes les autres : elle marchait, elle parlait... Elle apostropha en ces termes Âméril, qui ne fut pas moins surpris que le matin :

Pour obtenir Gharin&-des-Yeux, Bien dire est le secret suprême :

Et mieux parlera qui mieux aime; Qui mieux aime parlera mieux.

Après avoir dit ces mots, la statue redevint hloc de pierre, et remonta d'elle-même prendre sa première place. Améril ne put s*empècher de regi*etter qu'un si bel ouvrage fût anéanti. Cependant il s'agenouilla devant la roche , et lui rendit pour son avis de très-humbles actions de grâces. Ensuite il continua sa route, plus inquiet et plus embarrassé qu'après avoir entendu la voix du chêne.

Il cherchait ce qu'il pourrait dire pour satisfaire l'oracle de pierre, et ne trouvait rien qui le contentât lui-même.

Arrivé chez sa mère, il lui conta tous les événements de la journée, et, quoiqu'il fût devenu berger Hu roi , il ne se sentait pas plus d*appélit qu'auparavant.

< Courage, lui dit la pauvre Bobine; nous sommes deux pour achever l'ouvrage: espérons que nous en viendrons à bout.

— Ma bonne mère, je vous en prie, ne songez pas à m'aider et ne me dites rien. Les fées, les enchanteurs, sont des gens d*un caractère bizarre et fantasque, et, si vous veniez à mon secours, peut-être vous gâteriez tout. C'est moi seul qui suis chargé de les deviner : il ne faut pas que j'y mette de la supercherie. D'ailleurs je crois avoir enfin découvert le sens des paroles de la statue. »

Comme il était fort pressé de connaître son sort, il courut aussitôt avec sa mère chez le voisin Chamaric, et lui dit en présence de la belle Nérie :

« Seigneur Chamaric, vous voyez devant vous un des nombreux prétendants qui.aspirent à la main de votre charmante fille. Je crois qu'il n'en est aucun qui l'aime autant que moi, et qui souhaite aussi sincèrement qu'elle soit heureuse. C'est pourquoi je ne vous dirai pas :

€ Accordez-moi Nérie pour. épouse; » je vous dirai plutôt : « Accordez-la au plus digne ^ à « celui qui pourra le mieux faire son bonheur. »

Le voisin fut touché d'une prière si désintéressée , et il répondit :

c Honnête Améril, vou^ prévenez mon désir. Je voudrais bien marier ma fille avec le plus digne : mais quel est-il , celui qui serait pour Nérie le meilleur des époux î

— Le cœur me dit que c'est moi, seigneur Chamaric; cependant je peux m'abuser. Si vous daignez m'en croire, nous irons tous ensemble au grand bois dès demain. On apprend dans le grand bois des choses merveilleuses. J'en ai fait l'expérience, et vous pourrez bien la faire à votre tour. »

Le lendemain, Nérie fut prête à partir dès l'aurore ; le zèle maternel ne laissa pas non plus Bobine endormie ; Chamaric ne se fit pas attendre; Améril fut encore plus matinal que tous les autres : il n'avait pas fermé l'œil de la nuit.

Us parvinrent jusqu'au milieu du bois sans rien voir et sans rien entendre; mais, lorsqu'ils y furent arrivés, ils virent tout à coup les arbres se changer, comme le chêne avait fait, et se donner la main et danser une ronde immense, en même temps que leurs mille voix entonnaient une chanson de noces, où se trouvaient associés les noms d'Améril et de Nérie; ce qui fut pour Ghamaric la preuve certaine de ce qu'il avait soupçonné au premier abord : c'est que celui qui avait désiré avant tout que sa fille fût heureuse était, plus que tout autre , capable de faire son bonheur.

Sa résolution étant prise, il plaça la main de Nérie dans celle d'Améril , et bientôt la ronde cessa ; les chênes, les ormeaux, les sapins, réprenant leur forme et leur place, ne firent plus entendre qu'un doux murmure.

Les jeunes époux retournèrent souvent dans le bois enchanté où leur bonheur avait pris

naissance.

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