‹ Contes merveilleuxChapitre 2 sur 18 · VERVEINE · texte numérisé non relu

VERVEINE

Le roi Balbuc et la reine Zoémi avaient eu plusieurs enfants, et, après les avoir vus heureusement grandir, ils les avaient successivement établis, aussi bien que les parents les plus

difficiles auraient pu le désirer. Cependant Zoémi était triste et mécontente dans son palais, devenu peu à peu solitaire. Les rares visites qu'elle recevait de «es filles et de ses fils mariés ne lui suffisaient pas. Elle prévoyait le jour où son isolement serait complet, et elle trouvait la nature injuste et barbare de rompre sitôt des liens si doux.

Il ne restait plus aux deux époux qu'une

petite tille âgée de sept ans. Elle s*appelait Verveine, suivant l'usage du pajs, où Ton donnait d'ordinaire à chaque enfant le nom d'une fleur; en sorte que dans la famille du roi Balbuc se trouvaient un prince Muguet, un prince Pavot, un prince Tournesol, et d'autres q^core, et une princesse Balsamine, une princesse Giroflée, sans compter la petite Verveine, ainsi que plusieurs autres, dont nous avons oublié les noms : si bien que cette famille avait formé comme un parterre complet.

Mais, hélas ! il ne restait plus que Verveine dans le jardin paternel! Aussi l'on peut se figurer comme elle était chérie, cette fleur charmante, reste unique d'un si riche bouquet!

Il est vrai qu'elle était si gracieuse et si belle, qu'il suffisait de la voir pour oublier bien des choses ; et les filles aînées se plaignaient quelquefois de voir la reine leur mère concentrer toutes ses affections sur la petite Verveine.

« Vous êtes injustes, mes filles, leur disait la mère avec mélancolie ; ce n'est pas Verveine seule qui m'occupe, quand je l'observe dans

SCS jeux : Verveine me rappelle toute ma famille ; je vous aime toutes en elle, telles que vous étiez à son âge. En elle je vois renaître mes beaux jours, et il m'arrive souvent de lui donner vos noms, au lieu du sien, comme pour vous ramener à l'enfance et vous rendre au foyer paternel. Hélas ! ellei grandira comme vous ; comme vous elle me sera enlevée, et, votre père et moi, nous resterons seuls dans notre jardin sans fleurs et désenchanté!

— C'est le train de la vie, ma bonne Zoémi , lui disait quelquefois le roi Balbuc , plus sage ou plus froid que la reine son épouse. Il faut que tout change et tout passe, pour faire place à des générations nouvelles d'hommes , d'animaux et de fleurs. Adorons cette grande loi, et cmignons d'ofTenser les génies en nous révoltant contre elle.

— Ah ! répondit un jour la reine , que rien ne pouvait consoler, les génies savent faire des miracles, et Verveine mériterait une faveur extraordinaire de leur toute-puissance. Verveine, si les génies sont justes et sages comme vous le dites, ne devrait pas changer, se flétrir et

sécher comme les aulres créalures; elle devrait rester toujours telle que nous la voyons en ce moment au milieu de ce parterre, où, sous un nom modeste, elle mê parait la victorieux rivale des roses et des lis. »

Balbuc laissa le souffle du vent emporter les paroles de Zoémi , et ne fit aucune protestation contre un vœu si téméraire. C'était sa coutume de laisser le dernier mot à la reine son épouse : d'ailleurs, pouvait-il supposer que ce discours frivole eût d'autres témoins que les abeilles et les papillons qui butinaient dans le parterre?

Malheureusement une fée invisible $e promenait dans ce beau lieu; elle avait entendu le vœu de Zoémi, et, lassée de ses plaintes éternelles, elle dit tout bas :

€ Tu seras exaucée î »

Il se passa un temps assez long avant que l'on s!aperçût du prodige opéré par la fée ven- ' geresse. Cependant, au bout de quelques mois, le roi ne put s'empêcher de dire :

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€ C'esl vraiment extraordinaire ! Verveine ne grandit point , et son corps ne fait aucun progrès! »

La reine, qui se complaisait dans cette charmante enfant , rose et blonde, dans ses grâces ingénues et son langage naïf, s'applaudissait en secret de voir le temps ménager cette plante chérie, et la laisser faire une halte dans cette première période de sa croissance.

« Ne vous impatientez pas, dit-elle au roi son époux ; elle ne grandira que trop tôt. »

Mais, lorsqu'à Tâge de neuf ans Verveine lui parut à elle-même exactement pareille à ce qu'elle était à sept ans , elle ne fut pas moins surprise que Balbuc, bien qu'elle ne s'afflige&t pas comme lui.- A dix ans, point de progrès encore; alors le roi, tout patient qu'il était, éclata en reproches et dit à Zo^mi :

« C'est votre prière indiscrète qui est la cause de tout ceci. Vous souvient-il du souhait

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que vous formâtes , il y a trois ans, dans le jardin? Le prodige est opéré : Verveine ne sera qu'un petit enfant toule sa vie.

— Tant mieux! répondit Wmprudente reine. En bonne fpi, trouvericz-vous malheureuse une vie qui se prolongerait jusqu'au terme ordinaire, sans jamais connaître ni les soucis de l'Age mûr ni les infirmités de la vieillesse?

— Zoémi, Zoémi, que vous montrez peu de prudence ! Vous raisonnez vous-même comme un enfant; espérons encore que Verveine éprouve un simple relard, et qu'elle ratlrapera bientôt le temps perdu. »

L'espérance du sage roi ne se réalisa nullement. Verveine , malgré le cours des astres et le passage des saisons , avait toujours sept ans pour la stature, le son de la voix, la démarche et les grâces innocentes. Tous les vrais enfants de cet âge la prenaient pour leur contemporaine et lui proposaient de jouer avec eux , et Verveine s'y prêtait le plus naturellement du monde.

Cependant , comme on ne la laissait point

oisive et sans culture, elle acquérait chaque jour de Tinstruclion et de l'expérience; elle se tenait au niveau des enfiants qui étaient vraiment de son âge , et, n*était nullement déplacée au milieu d'eux. Pour tout dire en deux roots, son corps avait sept ans; son âme avait tous les âges ; et , cette halte d'un côté et cette progression de l'autre se soutenant toujours, on prévoit ce- qui dut arriver plus tard. Mais , sans anticiper, suivons le cours des événements.

Un prodige si extraordinaire occupa d'abord la famille : les frères et les sœurs de Verveine s'étonnaient de la voir rester slationnaire, et bientôt égalée par ses neveux et ses nièces, avec lesquels elle jouait comme une petite cousine; vive et folâtre comme les plus étourdis ; insouciante et légère, bâtissant comme eux des châteaux de cartes et faisant flotter, avec ses neveux , des barques lilliputiennes dans le grand bassin de marbre qui décorail le château royal.

Dans ces moments-là, ses frères et ses sœurs venaient-ils à passer, et voulaient-ils faire leur

fouet de la petite Yerreine, elle prenait aussitôt sa dignité de quatorze ans, et par de fermes répliqfueé, par des réflexions sensées, elle faisait respecter son âge ; au besoin, elle prenait part à des conversations sérieuses» où l'air de son Visage et le timbre de sa voix semblaient seuls

déplacés , mais où les traits d'esprit et de jugement qui lui échappaient en abondance produisaient une sensation d'autant plus vite , qu'ils faisaient le plus singulier contraste avec son air enfantin. >

Lorsqu'elle était seule avec sa mère, et quelquefois assise sur ses genoux , elle croyait devoir prendre un ton raisonnable et discourir en personne de quinze ans.

c Non pas comme cela, lui disait Zoémi, en mettant dans ses mains une poupée ; avec moi, dans le secret , sois toujours petite tille, une vraie petite iSlle, et fais revivre pour ta mère rheureux temps d'autrefois. »

Alors Verveine, avec une merveilleuse souplesse d'esprit et de caractère , devenait enfant

au gré de Zoémi, jouait de la façon la plus ingénue, et prodiguait à sa mère ces douces caresses dont UQS fils et nos filles perdent trop tôt le secret, et qui d'ailleurs n'ont plus de grâce et de charme , quand la saison en est passée pour eux. A vrai dire , Zoémi devenait peu à peu la grand'mère de son enfant ; mais, en celte qualité, elle était plus sensible ^core à ces amusements, qui charment d'autant plus le soir de la Tie , que le soleil descend davantage vers l'horizon.

Des pensées plus jsérieuses occupaient le roi Balbuc , de plus en plus afQigé de voir sa fille demeurer, pour l'extérieur, dans un état d'enfance. Il s'efforçait d'oublier dans sa conversation l'effet, charmant et douloureux à la fois , que produisait sur lui sa figure. Par un hasard singulier, Verveine se trouvait celui de tous ses enfants que la nature avait le mieux doué pour l'intelligence, et le bon père se plaisait à discourir avec sa fille sur tous les sujets. Il n'en était point où elle ne fît paraître des lumières presque aussi merveilleuses que le prodige accompli par la fée sur sa personne.

Elle avait à peine dix-sept ans , que Balbuc la consultait souvent sur les aflaires d*État, et, quand elle répondait avec son admirable sagesse, il avait peine à croire que ce ne fût pas un être supérieur qui lui parlât sous la figure d*un enfant.

« Quel dommage, se disait-il avec amertume, que le développement corporel n'ait pas marché d'accord avec celui de l'esprit et du cœur chez ma petite Verveine ! Nous aurions eu en elle une princesse accomplie , et tous les rois du monde me l'auraient demandée pour leurs fils ! »

Cependant Balbuc et Zoémi, voyant chez leur enfant tant de maturité et de sagesse, admirant la manière toute sensée dont elle discourait des devoirs de famille, se demandèrent s'ils ne devraient pas, quoiqu'elle fût si petite, songer & la marier. Car elle était en âge d'y penser : elle avait dix-huit ans accomplis.

c Cherchons, dit Balbuc, dans toute la terre habitable, un prince assorti à la taille de Ver-

veine. Il y a des hommes qui restent fort petits, et qui ne laissent pas d'avoir une tournure élégante. Et, quand notre gendre dépasserait sa femme de toute la tète et même des épaules, c'est là une chose qui se voit tous les jours, sans que personne en soit choqué; cette circonstance ne devrait nullement nous arrêter, si nous avions le bonheur de trouver parmi les petits hommes un grand esprit et un grand caractère; car il ne faut pas moins à Verveine. »

Elle eut bientôt connaissance du projet que ses parents méditaient; elle avait elle-même, ainsi qu'on l'imagine , réfléchi plus d'une fois à ce sujet important. Sa résolution fut bientôt prise : elle déclara son intention bien arrêtée de ne se marier jamais.

€ Un époux assorti à ma taille, dit-elle à son père et à sa mère , serait véritablement un nain ; or j'ai oui dire que les nains sont généralement sujets à l'envie et gonflés de vanité. D'ailleurs il ne serait pas un enfant comme moi; ce serait un petit barbon, qui deviendrait vieux

OU Pensée), comptez, je vous prie, les perles de nion collier ! »

Il faut savoir que Balbuc et Zoémi, pour sup* pléer au défaut de la trace des années sur la personne de Verveine, avaient décidé d'ajouter tous les ans une perle à son collier. Par là les yeux avaient du moins un signe extérieur aur quel chacun pouvait reconnaître l'âge de Ver-r veine, et peu à peu le collier devenait plus riche et plus grand; mais celle qui le portait ne grandissait pas avec lui !

Ce qui l'étonnait et l'affligeait le plus ellemême, c'était de voir s'accroître chaque jour la distance qui la séparait de ceux avec qui elle avait commencé la yie. Ses parents touchaient à l'extrême vieillesse ; toutes ses sœurs avaient passé le bel âge ; plusieurs étaient déjà grand'mères : elle seule paraissait toujours un enfant! Elle avait toujours l^s mêmes cheveux blonds et flottants, le même teint de lis et de roses, les mains potelées et les pieds mignons!

Désolée de cette perpétuelle enfance, elle cherchait quelquefois, mais en vain, à décou-

vrir en elle quelques traces de changement. Un jour une glace infidèle lui fit croire qu'une ride aTait plissé son front : elle en eut un trans* port de joie et courut dire à sa mère :

« Maman, que je suis heureuse! Je yieillis enfin! »

Mais, après un examen attentif, il fut reconnu que la glace avait menti, et^ que le front de Verveine était aussi pur, aussi uni qu'il avait jamais été.

Pour donner le change aux regards étrangers et se faire à elle-même une flatteuse illusion, elle essaya de s'habiller à la manière des grandes dames; elle porta des robes à queue, elle mit de la poudre, du fard et des mouches; elle porta de hautes coiffures et de hauts talons : vaines ressources, qu'elle rejeta bientôt, quand elle vit que personne ne s'y trompait, et qu'elle ne pouvait parvenir .à se tromper elle-même!

Une autre inquiétude vint un jour la saisir, et alla même jusqu'à la terreur. Gomme elle

Yoyail son corps toujours aussi leste , comme elle sentait ses forces toujours les mêmes» elle craignit de ne jamais mourir.

« Je sens bien, disait-elle, dans mon esprit le progrès des années ; chaque période de ma vie y fait sa trace, qui subsiste toujours : mais Tesprit ne s'éteint pas, et, si mon corps demeure toujours dans le même état, il n'y a pas de raison pgur que je meure. Je verrai donc passer les générations les unes après les autres, mourir mes parents, mes frères et mes sœurs, leurs enfants et leurs petits-enfants ; et moi, devenue étrangère à tout le monde, je serai au milieu des générations nouvelles un étemel monument de la colère des génies ! »

bans ces sentiments mélancoliques ^ elle voyait les années s'accumuler vainement sur sa tète. Sa mère était morte, inconsolable de laisser Verveine telle absolument que le jour OLi elle l'avait vue jouer dans le jardin parmi les fleurs. Balbuc avait «uivi de bien près Zoérai dans le tombeau^

Que de choses leur fille avait apprises encore ! que d'eicpériences elle avait faites dans le cours de sa i^rriëre déjà si longue! Elle venait d'ajouter à son collier la soixantième perle; elle avait soixante ans! Plus d'un demisiècle s'était écoulé sans avoir imprimé la plus Ciible trace sur cet aimable visage, derrière lequel vivaient à la fois l'esprit de l'enfance, celui de l'âge mûr et celui de la vieillesse !

Hais, celui-ci se développant toujours davantage et prenant plus de place chez Verveine, elle s'aperçut enfin, et ce fut avec joie, que son humeur avait sensiblement changé. Dans ses belles années, elle s'étail bien trouvée avec tous les âges. On l'avait vue souvent, dans la même fête, jouer d'abord avec les enfants, puis prendre part aux plaisirs de la jeunesse , enfin se mêler aux récréations plus tranquilles de l'âge mûr : maintenant elle se trouvait partout déplacée. Si les enfants lui proposaient de jouer, elle songeait à ses soixante ans, et roi^issait de prendre part à des récréations puériles; si les vieillards se formaient en cercle pour se livrer aux longues causeries, leur con*

versalion Taiirait attirée, mais ces visages ridés, CCS cheveux blanchis, lui causaient une invincible jalousie et une insupportable douleur.

« Qu'ils sont heureux ! disait- elle : leur corps est en harmonie avec leurs pensées; ils s*en vont, et ils voient chaque jour se délier doucement un des nœuds qui les attachaient à la vie; ils ont déjà rompu avec l'enfance, avec la jeunesse, avec rage mûr, et n'ont pas à faire lous ces sacrifices à la fois.... »

Alors elle s'éloignait et cherchait la solitude. Elle aimait surtout à visiter les tombes de ses parents. Les morts n'ont poiiit d'âge, et par là il lui semblait qu'elle se trouvait mieux à sa place avec les morts.

«Pauvre mère, disait-elle un jour, j'ai été cruellement punie de votre désir imprudent! Ne fcrai-je pas moi-même un vœu plus sage et plus digne d'être exaucé, si je demande que ma poussière puisse enfin dormir près de la vôtre?»

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En disant ces mots, elle fléchit les genoux a côté de la tombe maternelle. On aurait pu croire qu'une chute si «tranquille et si douco était un effet de sa volonté : c'était une détaillance, une défaillance secourable, ou plutôt une délivrance bénie; c'était la mort!

Le lendemain , la cendre de l'infortunée reposait avec celles de Balbuc et de Zoémi. On grava sur son tombeau cette épilaphe :

Ci-gtt la petite Verveine, Qui sans pouvoir vieillir a vécu soixante ans.

Son corps, oublié par le Temps,

A trouvé la Mort plus humaine.

Dans ce monde où tout change, où la fleur devient fruit, Où la belle saison des frimas est suivie, Heureux avec les siens qui voit passer sa vie , De TaurQre au plein jouret du soir à la nuit!

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