‹ Contes merveilleuxChapitre 10 sur 18 · PRÉSENT DE NOCES · texte numérisé non relu

PRÉSENT DE NOCES

Dans le village de Mont-Chéri, où* toutes les femmes sont jolies, aucune n'était comparable à Rosalbine, et, quoiqu'elle Tût la plus pauvre, tous les garçons la recherchaient en mariage. Aussi ses jeunes compagnes étaient elles Tort impatientes de la voir faire un choix : car, tant que Rosalbine ne serait pas mariée , on les négfigerait elles-mêmes, et il ne se ferait aucune noce dans le village.

Le père de Rosalbine, se voyant pressé de choisir un gendre parmi tant de jeunes voi*

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sins quMl *ne voulait pas désobliger, répondit qu'il donnerait sa fille à celui qui trouverait pour elle et lui apporterait^ comme présent de noces, ce qu'il y a sur la terre de plus ancien et de moins durable, de plus admiré et de plus maltraité, qui parle sans voix, et qui n'est utile qu'après sa mort.

Aussitôt que le père eut ainsi parlé, tous les prétendants se mirent à rêver sur cette affaire, et se r jpandireat de tous côtés pour chercher ce qu'on leur demandait.

Les uns se retirèrent dans une profonde solitude, afin de méditer librement sur ce grand mystère ; les autres allaient dé lieu en lieu, et demandaient à tous les passants s'ils ne sauraient point leur dire ce qu'il y a sur la terre de plus ancien et de moins durable, de plus, admiré et de plus maltraité , qui parle sans voix et qui n'est utile qu'après sa mort.

Les passants se moquaient d'eux et poursuivaient leur chemin. Ceux qui s'étaient confinés dans la retraite n'avançaient pas davantage. Ils se grattaient le front, s'arrachaient les cheveux.

se battaient la tête : mais cela n'en faisait pas ' sortir la vérité désirée.

Quelques-uns consultèrent les devins, qui se trouvèrent aussi embarrassés que les consultants.

Qui était en grand souci pendant que tous les jeunes gens faisaient cette laborieuse recherche ? C'était la belle Rosalbine. Elle tremblait que le secret ne fût découvert par un autre que Masaël. Elle aimait MasaCl comme plie en était aimée. Si elle avait su ce que demandait son père, elle n'aurait pas manqué de le redire à son amant ; mais elle ignorait , comme les autfes, le secret d'où son sort dépendait.

On juge bien que Masaël désirait passionnément de le découvrir; cependant il ne s'enferma point dans une retraite solitaire ; il ne s'amusa point à questionner les passants sur ce qu'il voulait savoir; il n'alla point non plus consulter les sorciers et les devins. C'était un sage et honnête garçon, fils d'une pauvre veuve, et il' ne cessa pas un jour de travailler pour nourrir sa mère, en môme temps qu'il rêvait

fin silence pour tâcher de découvrir le bienheureux secret.

Le père de Rosalbine reçut bien souvent to visite de ses jeunes voisins, qui venaient, d'un air triomphant, offrir, comme présent de noces, tout ce qu'ils avaient imaginé. La belle Irefnblait ; les yeux fixés sur son père, elle attendait l'arrêt fatal, et ne respirait à l'aise qu'après avoir entendu l'invariable réponse :

« Ce n'est pas cela. »

L'amant se retirait d'un air triste, avec son cadeau, après avoir fait une très-humble révérence à l'ingrate Rosalbine.

Un jour que Masaël travaillait aux champs, un admirable papillon vint se poser près de lui et fixa son attention. Ce papillon ne ressemblait à aucun de ceux qu'il avait vus jusqu'alors : il était d'une grandeur extraordinaire ; il avait les ailes bleues et découpées en cœur, avec une bordure vermeille ; il portait sur la tête une sorte d'aigretle, qu'on eût prise pour un bouquet de diamants.

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Après qu'il eut laissé au jteune homme le loisir de l'admirer, il prit son vol et tourna quatre fois autour de lui , comme pour le saluer. Le villageois, qui n'avait dans l'esprit qu'une pensée, adressa la parole à la merveilleuse créature, et lui dit :

c Beau papillon, n'es-tu point quelque fée secourable qui prend souci de ma peine, et qui vient m'apprendre ce que je désire tant savoir? Si j'ai devmé juste, viens, je t'en prie, te poser sur ma main, et sois assuré que je n'abuserai pas de ta confiance. >»

A peine eut-il cessé de parler, et avancé la main droite, que le charmant papillon vint s'y poser. Il balançait doucement ses ailes brillantes, et regardait fixement le jeune villageois, qui lui dit encore :

« Tu m'as donc compris, beau papillon? pourrais-tu faire cesser ma peine ? »

Le papillon fit, de sa jolie tête et de sa trompe recourbée, un signe afflrmatif.

< Eh bien, sois mon guide ! reprit vivement Masaël, déjà plein d*espérance. Je (e suivrai partout à la trace, jusqu'à ce que j*aie trouvé le trésor que demande le père de Rosalbine. »

Comme il achevait de parler, le papillon s'envola lentement, afm que le jeune homme pût Je suivre, et il se dirigea vers la prairie, où il se posa sur la première fleur.

« Patience ! dit le fils de la veuve en lui-même; un papillon ne peut renoncer à ses habitudes : j'attendrai qu'il ait délogé pour le suivre.»

Mais le papillon ne délogeait pas. Masaël recommença ses prières. Alors son guide voltigea autour de la fleur ; puis, ^élevant tout à coup vers le ciel, en tournoyant à la manière de l'alouette, il fondit, comme un trait, du haut des aii's sur la fleur qu'il avait quittée.

a Eh quoi I s'écria Masaiil avec chagrin, nous ne partirons pas d'ici ? Aimable génie, je fen conjure, mettons-nous vite en chemin, et mon-

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Ire-moi ce qu'il y a sur la terre de plus ancien, de moins durable.... »

En prononçant ces mots, le jeune garçon eut une inspiration soudaine ; il se frappa vivement le front et s'écria :

«Je l'ai trouvé! C'est cela même! » Et, courant à la fleur, que le papillon avait quittée, comme pour la lui céder , il la cueillit et la pressa sur son cœur.

Le papillon s'élant posé sur mie fleur voisine, il la cueillit comme l'autre. En quelques moments, ils eurent parcouru toute la prairie, et le jeune homme put remarquer que son guide, ne s'étant jamais posé deux fois sur la même espèce, lui avait composé, avec un goût parfait, un bouquet de fleurs champêtres, le plus

joli qu'on pût voir.

Arrivé au bout de la prairie, le papillon tourna de nouveau quatre fois autour de son protégé, puis, s'élevant en spirale au-dessus de sa tête, il disparut dans le ciel.

Plein d*unc joyeuse espérance, Masaêl courut chez le père de Rosalbine, et, présentant le bouquet à la jeune fille, il dit au père, qui déjà souriait :

« Les fleurs ont précédé les fruits sur la terre : rien n'est plus ancien que les fleurs; rien n'est aussi moins durable ; on admire les fleurs par-dessus tout et on les maltraite cruellement: la main les arrache de leur tige ; la faux les moissonne sans pitié ; elles parlent sans voix, car ' elle ont pour les amants un muet langage ; enfin, pour qu'elles soient utiles, il faut que la ^ main de l'herboriste, la dent du bétiil ou l'acier du faucheur ait tranché leur vie. »

Le père de Rosalbine dit à Masa(3l :

« Soyez mon gendre, car vous apportez à ma lille le présent de noces que j'ai demandé pour elle. »

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