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Toutes les cmeraudcs se brisèrent , et dispa-* Furent en poussière si menue qu'on ne put en retrouver le moindre vestige,
• Prince, ajouta Chérisal, ma sœur allait devenir aussi affreuse que vous étiez horrible vous-même, si je ne m'étais permis cette violence. Daignez me la pardonner ! Ma chère Tolosille, rassure-toi : la fée est satisfaite. Je Tai vue au moment où je parlais pour venir à ta recherche , et ce que je viens de faire, c'est par son ordre que je l'ai fait. »
Tolosille, si heureusement dispensée d'accom* plir sa résolution généreuse, remercia tendrement le bon Chérisal, à qui elle devait deux fois sa beauté , et crut pouvoir conter naïvement toute son histoire à la reine. Elle ne passa aucune circonstance. Elle avoua même l'entrevue sous les saules, et, tirant de son sein le nœud • de diamants, elle dit, en le présentant à l'auguste mère de Léombel :
« Madame , je vous ai rendu votre fils : ce n'est pas pour vous le reprendre. Qu'il fasse
un choix digne de Ini ! La bergère Tolosille retourne à son village et à son troupeau. »
La bonne mère fut attendrie.
« Ma chère fille, dit-elle avec émotion, si la chose ne dépendait que de moi, vous seriez répouse de mon fils ; mais le roi ne le souffrirait jamais. »
A ces moiBi ii ^ fit dans toute la salle un triste et douloureux silence ; le prince , la tête baissée . laissait paraître un morne désespoir. Tout à coup un cri se fait entendre dans Tap partement du roi ; et la reine, alarmée, accourt auprès de son époux.
* Ah! madame, lui dit-il avec émotion, si mon rftve pouvait s'accomplir !... Je viens de songer que notre fils avait recouvré tout & coup sa beauté.
— Sire, lui répondit la reine avec joie, votre rêve est accompli ! Notre fils a recouvré tout à coup sa beauté.
— Est** il possible?... le ciel en soit loué!... Mais cette femme admirable que j'ai vue, et qui Fa guéri, ce n*est qu'en rêve qu'on rencontre des figures pareilles I
— Sire, c'est une merveilleuse beauté qui l'a guéri. Je l'ai vue de mes yeux. Elle est là, et vous la verrez vous-même quand il vous plaira.
— C'est donc notre fille que je vais voir, car dans mon rêve elle épousait notre fils !
— Sire» c'est là une chose qui dépendra de vous seul.
— Madame, dit gravement le roi, qui se mettait à la hâte en état de paraître, cela ne dépend pas de moi : c'est un ordre que le ciel me donne, et, si je retrouve dans cette femme la figure de mon rêve, je n'hésiterai pas à la prendre pour belle-fille, fût-elle une simple bergère. »
Après avoir ainsi parlé , le monarque entrait dans la salle.
« C'est elle-même!» s'écria-t-il avec transport en voyant Tolosille.
Chacun se demandait avec angoisse ce que voulait dire cette exclamation et ce qui al* lait arriver, car la reine seule était dans le secret,
« Mon fils, dit le roi avec autorité, vous <nvez refusé vingt fois de vous marier, et je vous ai pardonné toujours; mais n*attendez de moi aucune grâce, si vous n'acceptez pas à Tinstant même pour compagne cette jeune beauté. Je vous ordonne de Tépouser demain !
— Mon père, s'écria Léombel en se jetant aux pieds du monarque , ce que vous m'ordonnez , je vous l'aurais demande comme une faveur cent fois plus précieuse que la vie. »
Les noces furent célébrées le lendemain, à la grande joie du peuple. Dans la suite, Tolosillefut aussi bonne reine qu'elle était belle et charmante. Jamais elle n'oublia sur le trône qu'elle avait été une humble bergère ; jamais elle ne rougit de ses pauvres parents, qu'elle rendit heureux jusqu'à la fin de leurs jours.
Chérîsal, premier auteur de sa félicité, était justement aimé des deux époux : il fut le plus fidèle et le plus sage conseiller du roi Léomliel.
LA
REINE MADOREE
LA
REINE MADORÉE.
La belle Madorôé, reine des îles Bleues, avait été mariée contre son gré au farouche Nosta-» boua , et, tant qu'il vécut, elle fut la femme la plus malheureuse de son royaume. Nfais Nostaboiia mourut au bout de trois ans, et Madorée, qui, en sa qualité de souveraine, n'avait pas besoin de dissimuler, se déclara, dès le premier jour, la plus heureuse des veuves. Ses femmes et sa nourrice curent beaucoup de peine à lui faire prendre le deuil.
Cependant elle s'était trop vite félicitée d'à-
voir échappé à son tyran : car, depuis la mort de Nostaboua, elle ne manqua pas une seule nuit de rêver qu'elle était encore sa femme ; elle le voyait à ses côtés ; elle l'entendait jurer ou gronder, dire mille impertinences, l'insulter même grossièrement : enfin elle souffrait de lui, en imagination, des traitements plus cruels, s'il était possible, que ceux qu'elle avait éprouvés autrefois de ce méchant homme ; si bien que, chaque matin, ses femmes la trouvaient tout éplorée, et qu'elles avaient la plus grande peine à lui rendre un peu de calme et de sérénité.
Sa vieille nourrice, qui osait parfois lui parler avec franchise, lui dit un jour à son lever :
H Madame^ vos tourments sont peut-être la punition de la joie que vous avez montrée, un peu trop publiquement^ à la mort du roi vptre époux.
— Je veux bien le croire, nourrice, lui répondit Madorée, et sans doute tu veux me faire entendre par là que je devrai me montrer plus réservée une autre fois!... De grâce, Pâque-
rette,Iaisse là ces tardives remontrances. Quand ta m*auras prouvé que j'ai mérité mon mal* heur, en serai-je moins malheureuse? »
On voit que Madorée ne s'éveillait pas de très-bonne humeur. 11 lui fallait la moitié du four pour se remettre de son trouble, et, dès que le soir approchait, les terfeurs de la nuit la saisissaient d'avance, en sorte qu'elle n'était pas moins à plaindre qu'avant la mort de Nostaboua.
Elle l'était peut-être davantage; car enfin, tandis qu'il vivait , elle pouvait l'oublier pendant le sommeil, et maintenant il ne lui laissait de repos ni le jour ni la nuit : aussi vivaitelle comme désespérée.
Les seigneurs les mieux faits et les plus ai* mables du royaume , les jeunes princes du voisinage les plus illustres et les plus puissants , ne manquèrent pas de lui faire une cour assidue!, aspirant au bonheur de la consoler et à la gloire de régner avec elle sur son bel empire.
Chacun d'eux avait assez bonne opinion de
lui-même, pour se persuader qu'une fois qu'il serait l'époux de la reine, elle cesserait d'être importunée par un fantôme odieux, et ferait au contraire les rêves les plus doux. Madorée ne partageait pas leur conûançe* Elle ne voulut rien laisser au hasard , et déclara qu'elle ne donnerait son sceptre et sa main qu'à celui de ses prétendants qui l'aurait d'abord délivrée de son insupportable cauchemar.
Tous ces rivaux furent bien embarrassés. Comment s'y prendraient-ils pour triompher d'un ennemi qu'ils ne pouvaient ni voir ni saisir? Oh! qu'ils auraient mieux aimé voir Nqstaboua renaître tout de bon, en chair et en os, et l'avoir pour adversaire, afin de renvoyer d'un bon coup de lance, loyalement donné, sa vilaine âme dans le ténébreux séjour! Inutiles regrets ! Il fallait, pour obtenir la main de la belle veuve, attaquer, vaincre et mettre ei\ fuite l'ombre de son mari !
Un prétendant essaya de donner à la reine les fêtes les plus galantes, afin que l'image de mille gracieux objets, fraîchement gravée dans son esprit, y demeurât jusqu'au matin. Mais, hélas !
à peine Madorée avait-elle, appuyé sur les coussins sa tôte charmante, que Nostaboua lui revc* naît à la pensée, dès son premier sommeil, et semblait se plaire à la punir des efforts qu'elle avait faits pour l'oublier.
Un jeune cavalier obtint la faveur de lire att chevet de la reine, en présence de ses femmes, des vers qu'il avait composés à sa louange, des ballades et d'autres poésies, qui prome* naient la pensée de Fauguste princesse dans un monde enchanté : elle souriait, mais avec mé-> lancolie; car elle prévoyait qu'une fois qu'elle serait livrée au sommeil , ces douces illusions seraient remplacées par les plus horribles du monde, et ses tristes pressentiments ne furent pas trompeurs.
Un prince très-riche, et qui aimait avec pas-> sion la musique , espéra de mieux réussir en recourant à l'harmonie des sons. Il réunit à grands frais les plus habiles artistes du monde, çt il endormit plusieurs fois la reine au bruit des plus suaves concerts, qui furent môme continués pendant son sommeil. Hélas! une fois endormie, elle ne les entendait plus, et la voix
terrible de Nostaboua résonnait seule à ses oreilles.
Un seigneur, d'une grande vigueur corporelle, ardent chasseur, et très-adonné à toute sorte d'exercices, décida un jour la reine à partager ses fatigues. Elle chevaucha par monts et par vaux, chassa tout le jour, et revint le soir dans son palais, excédée de lassitude.
« Votre Majesté va dormir d'un profond sommeil, lui dit le seigneur avec l'accent du triomphe, et je défie tous les fantômes de troubler votre repos. »
La vérité fut queMadorée dormit, sans doute, plus profondément et plus longtemps que de coutume ; mais elle n'en fut que plus enchaînée à ses cruelles visions : elle n'avait jamaiâ tant souffert.
Tous ces échecs décourageaient les prétendanfs. Toutefois il y en eut un , le plus jeune, le plus aimable et le plus beau, qui persévéra dans son entreprise. Il trouvait Madorée si malheureuse et si digne d'un sort plus doux !
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Occupé jour et nuit du projet de faire dormir la reine d'un sommeil tranquille, il ne se fia point à sa propre sagesse : il entreprit un long et périlleux voyage, pour consulter sur le cas un devin qui lui avait montré, dès son enfance, une amitié toute particulière.
Quand le devin eut appris de quoi il s'agissait, il rêva profondément, et, après un long silence, il répondit enfin , en passant sa main ridée sur la barbe blanche qui lui descendait jusqu'à la ceinture :
« Mon cher Loïnor (c'était le nom du jeune prince), voici le cas le plus difficile peut-être sur lequel je fus jamais consulté. Les rêves n'échappent guère moins à notre pouvoir qu'à celui des hommes. Prétendre les combattre avec les armes ordinaires , c'est se flatter de couper l'air avec une épée ou de percer les nuages avec une lance. Cependant.... »
A ce mot le vieillard s'interrompit, et laissa quelque tempsLolnor dans une alTreuse anxiété; enfin il reprit la parole.
« Oui , j'entrevois une solution ! dît-il avec plus de fermeté. Par malheur, il ne m'est pas permis de vous la donner aussi clairement que je voudrais* Il faut deviner les devins ; mais les bons esprits savent nous entendre h demi-mot. Un geste même doit leur suffire. Observez bien, mon jeune ami, ce que je vais faire, car mon action sera toute ma réponse. »
Après avoir ainsi parlé, le devin saisit de sa main, robuste encore, une pierre fort dure, en frappa une autre pierre, et la brisa d'un seul coup. Puis le vieillard fit une légère inclination de tête au consultant, qui vit bien que l'audience était levée et qu'il n'avait plus qu'à se retirer.
« Que signifie cette pierre? se dit-il cent fois avec tristesse en retournant aux îles Bleues. En vérité je ne suis pas moins embarrassé qu'auparavant, el me voilà entre deux énigmes aussi difficiles l'une que l'autre. »
Cependant, au bout de quelques jours, il se fialta d'avoir enfin trouvé Texpliciition désirée.
Il sollicita de la reine Thonneur de la promener un jour en voiture. Loïnor avait des écuries admirablement montées, et il passait pour rhomme le plus habile du monde à con-* dulré un attelage*
La reine, qui avait eu pour lui, dès le con> mencement, une secrète préférence, et qui d'ailleurs aimait passionnément la promenade en voiture, consentit volontiers au désir du jeune prince» sans se douter que ce fût une nouvelle épreuve qu'un do ses adorateurs voulait lui faire subir.
Il y avait autour de la capitale de belles ave-* nues sablées, soigneusement entretenues , où les équipages roulaient & plaisir. Le prince choisit d'abord celle qu'il savait- être la plus agréable à la reine, et l'amusa quelque temps par la manière élégante et gracieuse avec laquelle il conduisait ses chevaux.
Tout à coup il fit un brusque détour, et enfila une route nouvelle qui menait à la mer. La route était inégale et rocailleuse, ce qui n'empêcha point Loïnor de lancer ses chevaux avec une effrayante vitesse. La reine lui cric
d*aiTèter, mais il fait la sourde oreille. Il ayait ea d'ailleurs la précattlion de fermer les porlières, de telle sorte que Madorée ne pût les ouvrir et se jeter hors de la voiture.
Il approcha bientôt du rivage, bordé de roches escarpées, le long desquelles régnait une mauvaise route en corniche, aflreuse à Yoir et plus affreuse encore à parcourir au galop d*un fringant attelage. C'étaient d'un côté des rochers à pic, de l'autre une mer profonde, au bas du précipice, et pas la moindre barrière !
La reine poussait des cris de terreur et faisait des plaintes lamentables. Elle menaçait, elle suppliait son téméraire cocher. Tout fut inutile. On aurait dit qu'il cherchait, de gaieté de cœur, sa perte et celle de sa souveraine, car il ne cessait d'exciter les chevaux ; et les soubresauts de l'équipage ne l'arrêtaient pas plus que les cris de Sa Majesté. Elle dut fournir toute la carrière, après avoir cru vingt fois, pendant une mortelle demi-heure que dura sa torture, voir le carrosse brisé contre les rochers ou précipité dans la mer.
Au terme de la course, Loinor arrêta la voi-
tare dans un chemin tout uni, bordé de vertes pelouses ; il y trouva ses gens, qui l'attendaient par SCS ordres, et. tandis qu'ils essuyaient les chevaux fumants, le beau prince, sautant à bas de son siège, ouvrit la portière de la voiture, mit un genou en terre , et dit à la reine d'une voix attendrie :
« Que Votre Majesté daigne me pardonner! L'épreuve a été violente, mais elle ser^ décisive. Vous êtes guérie, madame : vos rêves accoutumés ne vous troubleront plus plus. »
Ce ne fut pas sans peine que la belle, encore émue, consentit à se laisser ramener chez elle dans la même voiture et par le même cocher. Cependant elle s'y résolut. Quand le péril est passé, toute femme pardonne volontiers au téméraire qui l'y avait engagée avec lui.
Il restait à savoir quel serait l'effet d'un traitement si hasardeux. Il répondit parfaitement à ce que le sage devin avait promis. La première nuit fut, il est vrai, très-agitée; la reine eut des tressaillements ; mais elle ne rêva que
de mer orageuse et de rochers escarpés. Une pierre plus dure avait brisé l'autre ; une peur plus grande avait chassé la première. Nostaboua ne revint plus. Au bout de quelques nuits» Madorée dormit d'un sommeil tranquilte et se crut veuve tout de bon.
Loïnor obtint la récompense promise, et cet habile cocher sut conduire le char de FEtat avec autant de bonheur et d'adresse qu'il avait conduit sa voiture*
BERINE LA FIANCEE
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BÉRINE LA FIANCÉE.
Bérine là fiancée avait reçu de son époux futur une parure de topazes. Bérine , fille de simples bourgeois , était peu accoutumée à de pareils bijoux. La parure lui allait à ravir ; aussi l'avait-elle essayée déjà quatre-vingt*dix-neut fois avant la cérémonie. A la centième, comme elle se regardait daqs une glace , après avoir paré sa jolie tête de la brillante couronne, elle ne la vit plus sur çon front.
Elle regarde à ses pieds, autour d'elle; elle cherche dans son corsage , dans les plis de sa robe : point de parure ! Quelle main l'avait donc subtilement dérobée ? Nulle créature hu*
inaiiicij*é(ait entrée dans la chambre. 11 fallail que ce fût un toui* de quelque méchante fée , jalouse du bonheur de Bérine !
Après cet accident, elle parut triste et préoccupée, et, son fiancé l'ayant conjurée de lui confier la cause de son chagrin, elle n'en voulut rien fiiire^ tant elle était confuse et dépitée d'avoir si sottement perdu la parure qu'elle tenait de lui comme gage de sa foi ; et , lorsqu'il la pressa de mettre le comble à ses vœux en serrant les nœuds du mariage , elle différa , sous divers prétextes, de se rendre à son désir.
Oserait-elle en eCfet paraître à la cérémonie ' sans la couronne de topazes ?
Elle- finit par prendre un tel souci de cette aQ'aire, qu'elle y rêvait seule dans les champs et dans les bois , et qu'un jour, se parlant à elle môme, elle s'écria, dans le milieu de la forêt :
« Où retrouverai-je ma parure ? »
Une voix mystérieuse lui répondit :
« Tu la trouveras dans le pays où l'on a
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chaud quand il fait froid; où Ton a froid quand il fait chaud; où les maisons n*ont point de fenêtres, où les verrous sont en dehors. Bérîne, écoute-moi bien : six maisons sont à gauche ; sept maisons sont à droite. Quand tu seras au bout, tu frapperas du pied : où la terre sonnera creux, tu trouveras ta parure. »
Après avoir entendu ces étranges paroles, Bérine résolut de chercher par tout le monde le pays qu'on lui désignait ; et , le lendemain , sans avertir ni sa mère ni son liancé, qui auraient eu peut-être des objections à lui faire, elle partit, à la pointe du jour, vêtue de ses plus beaux habits et chaussée de ses souliers neufs.
Elle se mit en marche au hasard, ne sachant si elle devait se diriger vers le septentrion ou vers le midi:, pour trouver le pays où Ton a chaud quand il fait froid, et froid quand il fait chaud. Elle marcha des jours et des jours, se retirant le soir dans les cabanes des laboureurs et des bergers, et recevant partout un accueil favorable, car la beauté malheureuse inspire aisément la compassion.
Bérine ne manquait jamais de demander à
ses hôtes s'ils ne sauraient lui dire où se trouvait le pays que la voix de la forêt lui avait indiqué; nul ne savait lui en donner des nouvelles.
Elle ne songeait pas sans de vifs regrets à la douleur et aux alarmes de sa mère et de son fiancé ; mais cela ne Fempêehait pas de poursuivre sa marche, car elle ne pouvait se résoudre à reparaître aux yeux de l'un et de l'autre sans là parure de topazes.
On juge bien que son voyage fut marqué par plus d'un incident. Un jour elle fut brusquement arrêtée à la porte d'une bourgade par un homme au tablier de cuir, qui portait un marteau de fer, une sorte de pince et un paquet de joncs.
« Belle étrangère, lui dit-il d'un ton jovial, vous arrivez bien à propos ! Ma mère veut absolument me. marier, et vous êtes la personne qu'il me faut. Venez auprès de ma mère : nous réglerons tout selon votre plaisir.
— Mon plaisir, répondit-elle à cet audacieux, est que vous me laissiez en paix suivre mon chemin.
-Jâk^.Z.
•^-r^iSSQ 499 ^jzpj^
— Nenni, belle étrangère; je m'en garderai bien ; et, si vous ne voulez pas m'aceompagner de bonne grftce, je vous enfermerai pour le reste de vos jours dans une maison sans fenêtres.
— Une maison sans fenêtres ! s*écria Bérine tout émue« En connaissez-vous comme cela?
— Si j'en connais!... J'en constmis moimême des plus belles, et j'en ai douze à vendre dans ce moment.
— Dans quel pays les trpuye-t-on , je vous prie ? ajouta vivement Bérine, qui suivait toujours son idée.
— Dans quel pays l'on trouve les maisons sans fenêtres?... Ma foi, dans un pays charmant, chaud pendant l'hiver, frais pendant l'été ; à.dix ou quinze pieds sous terre ; un pays de cocagne, un vrai paradis, où l'eau est plus rare que le vin.
— J'y suis! s'écria Bérine ravie. C'est une cave, et ces maisons sont des tonneaux !
T- Vous avez deviné, ma belle, et je vois que vous aurez bien de la joie à devenir la femme d'un tonnelier. »
Bérine garda le silence et cacha fineqaent sa pensée. Comme le soir approchait, elle consentit même à suivre le tonnelier et & loger chez* sa mère, qui était une bonne et respectable femme. Mais, avant la naissance du jour, et quand tout le monde dormait encore, Bérine s'esquiva lestement par une fenêtre basse, en se disant gaiement à elle-même :
« Il ne m'a pas enfermée dans une maison sans fenêtres, et j'en profile. Je vais retourner dans mon village, car j'ai rêvé à mon affaire cl tout s'éclaircit maintenant : <« Sept maisons sont « à droite; six maisons sont à gauche, » a dit la voix de la forêt. Or il y a treize tonneaux dans notre cave, sept d'un côté, six de l'autre , chacun avec sa petite porte et son verrou de bois en dehors. J'ai fait comme beaucoup de gens : j'ai cherché bien loin ce que j'avais tout près de moi. »
Bérine prit le plus court chemin, et ne resta que deux mois en route. Elle ne demandait plus d'informations à personne. N'avait-elle pas ap-
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pris tout ce qui était nécessaire à son bonheur?... Enfin elle arriva,
« C'est elle ! s'écria la mère, près de mourir de' joie à sa vue.
— C'est l'infidèle Bérine ! s'écria donloureusèment le fiancé, qui se trouvait alors auprès de la mère, avec laquelle il venait souvent gémir.
— Oui, c'est moi, mais je ne suis pas infidèle, répondit la voyageuse, qui tendait la main à son fiancé. Allumez notre lampe, ma mère, je vous prie, et suivez-moi dans le pays où l'on a chaud quand il fait froid, où l'on a froid quand il fait chaud , où les maisons n'ont point de fenêtres et où les verrous sont en dehors des portes.
— Bonté du ciel ! s'écria de nouveau la mère, ma fille a perdu l'esprit. »
Comme la mère tardait à faire ce que Bérine lui avait demandé, la jeune fille prit elle^nème la lampe, et descendit à la cave, où la mère et le fiancé la suivirent, toujours persuadés qu'elle était hors de sens.
Ils ne durent pas changer de pensée, à la voir frapper du pied la terre, à l'entendre s'écrier : « C'est ici ! » en désignant un endroit qui sonnait creux ; enfin, à la voir fouiller vivement la terre, avec un oulil qui se trouva sous sa main.
L'oracle ne l'avait pas trompée : elle retrouva sa parure, aussi brillante que le premier jour.
Alors elle conta son aventure et ses voyages, et ne fit plus difficulté de se rendre au vœu de son fiancé ; mais elle se garda bien d'essayer encore sa parure avant le moment solennel.
FORMOSE ET SPIRIDINE
FORMOSE ET SPIRIDINE.
Il est très-dangereux, dans le pays des fées, de maltraiter, même involontairement, les animaux que le hasard nous présenté, car ce sont peut-être des esprits cachés sous ce déguisement, et les violences qu'on leur a fait subir ne restent jamais impunies. En revanche, les bons traitements dont on use envers ces génies ^métamorphosés sont toujours suivis de quelque récompense.
Une jeune châtelaine, mariée depuis six mois, ayant aperçu dans une allée de son parc un pauvre scarabée, que des fourmis rousses entraînaient chez elles pour le dévorer, daigna
se baisser pour délivrer la malheureuse petite b6te,jce qu'elle ne put faire sans essuyer quelques moi*sures des fourmis indignées.
A peine eut*elle accompli cet acte • charitable, que l'insecte, ayant pris soudain la taille et la figure humaines, devint une belle femme aux cheveux dorés, au teint de lis et *de roses, aux yeux bleus où brillait une douce majesté. ^
Elle prit la main de k jeune mariée, et lui dit d'une voix mélodieuse :
< L'enfant auquel vous donnerez le jour sera la fille la plus belle et la plus spiiituelle du monde. »
Après avoir ainsi parlé, la fée disparut. A quelques pas de là , la jeune femme , rêvant à cette merveilleuse aventure qui la transportait de joie , ne vit pas un serpent qui traversait le chemin, en sorte qu'elle lui marcha sur le bout de la queue«
Le serpent siffla, se dressa d'un air terrible, et dit à la chAtekine ;
« Je ne vous ôte rien de ce que ma sœur vient de vous accorder, inaîs ce que je vous.donnç le réduira de moitié. »
Troublée de ces paroles obscures et menaçantes, la jeune mariée retourna cbez elle fort inquiète. Elle garda néanmoins le silence sur cette double aventure. *
Quelques mois après, la jeune cb&telaine donna le jour à deux jumelles, dont Tune parut d'abord d'une beauté surprenante et l'autre d'une affreuse laideur.
< Ah ! je crains bien , dit la mère en les considérant avec tristesse, que chacune de mes filles n'ait jamais que la moitié de ce qui rend aimable ! »
On la presisa de s*exçliquer, et cette fois elle raconta ce qui lui était arrivé dans l'allée du parc , quelque temps auparavant.
Les deux petites filles vécurent ; elles gran^ dirent ensemble, et le fâcheux pronostic de la mère se vérifia. L'une, qu*on appela Spiridine,
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avait fait paraître dès son plus jeime âge une rare intelligence ; elle ne disait, elle ne faisait rien qui ne fût â propos ; sa conversation était pleine de charme, et les discours les plus agréables s'échappaient de ses lèvres, comme la source limpide jaillit du rocher. On oubliait tout auprès d*elle , même sa laideur, qui était cependant prodigieuse; et n'affectait pas moins sa taille que sa figure.
L'autre jumelle, qu'on avait nommée Formose était toute belle, mais hélas! elle n'avait pas une étincelle d'esprit; louable en ce point seulement, qu'elle connaissait sa simplicité, et l'avouait avec une ingénuité touchante.
Au reste, Formose etSpirîdine étaient douces et bonnes, et surtout tendrement attachées l'une à l'autre. Chacune ressentait pour sa sœur cette affection native qu'on remarque fréquemment chez les enfants jumeaux*
Si quelque chose avait pu consoler les parents de voir une de leurs filles si sotte et Tautre si laide, c'aurait été l'amitié parfaite qui les unissait. Elles se préféraient l'une l'autre, se faisaient valoir à l'envi, comme si chacune
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eût cherché dans sa jumelle de quoi se compléter elle-même.
Si des regards de compassion s'arrêtaient sur le visage disgracié de Spiridine, elle disait :
« Ne me plaignez pas, Formose est belle pour deux. »
Formose elle-même trouvait parfois sur ce sujet des choses agréables, que le cœur lui inspirait. Un jour que Spiridine l'avait aidée à soutenir une conversation, elle s'écria naïvement :
« Oh ! que j'ai d'esprit quand tu parles ! »
D'ordinaire, si l'on adressait à Formose une question qui l'embarrassât, elle invitait d'un coup d'œil Spiridine à répondre pour elle, ce qui était bientôt fait, puis elle ajoutait timidement :
« Ma sœur vous a dit ma pensée. »
Un jeune seigneur du voisinage, nommé Gloridan, qui avait à lui seul en abondance les avantages que le serpent avait répartis entre lés
deux siPurs, vit Formose à la protnenade, et il en devint amoureux.
C*est qu'il ne Tavait pas entretenue, et n'avait pas imaginé qu'il y eût si peu d'esprit sous tant de charmes.
Cependant il s'en aperçut dès la première visite, et peut-être s'en serait-il tenu à celle-là, si Spiridine n'avait pas assisté à l'entrevue. Formose ne savait pas vivre sans elle : d'ailleurs, ayant à cœur cette fois que Gloridan ne s'ennuyât pas en s<i compagnie, elle avait eu soin retenir de Spiridine à ses côtés.
Dans une position si délicate, cette ingénieuse personne sut prendre part à la conversation avec une si heureuse adresse, et faire si bien valoir Formose, que le jeune seigneur finit par se faire illusion sur le mérite de cette belle personne , et la quitta avec l'idée qu'elle était pins aimable qu'il n'avait jugé d'abord.
Le temps lui avait trop peu duré dans cette piemière visite, pour qu'il n'en fît pas bientôt une seconde. Le môme artifice lui en fit désirer une troisième; enfin il ne laissa plus passer un jour sans rendre ses devoirs à ces dames,
trouvant auprès d'elles tout ce qui charme les yeux et l'esprit.
D'ordinaire il se plaçait entre elles, en tournant un peu la tète du côté de Formose, sur qui ses yeux se portaient tout naturellement; puis il prêtait l'oreille avec délices aux discours de Spiridine, et, par quelques mots jetés à propos, il provoquait ses spirituelles saillies, ses contes charmants, ses réflexions vives ou touchantes.
Formose n'était pas sans dire aussi quelques mots. Si Gloridan lui adressait la parole, elle savait bien répondre à propos oui ou non, ou comme il vott^ plaira^ ou bien encore j^ ne sau^ rais, ...je ne voudrcUs pas vous donner cette peine. Si la réponse était un peu difficile, fidèle à son habitude de chercher sa pensée dans l'âme do Spiridine, elle disait : Demandez à ma sceur.
Elle avait du moins l'aimable qualité de trouver un plaisir ingénu aux mots heureux qu'elle lui entendait prononcer. A peine s'étaient-ils échappés des lèvres de Spiridine, que Formose les adoptait comme siens, et rougissait modestement des éloges qu'ils attiraient à son autre elle-même.
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Avec le temps, les illusions de Gloridan cessèrent, et il vit chaque sœur telle qu'elle était Alors il arriva une chose bien malheureuse : c'est que ce jeune seigneur, qui avait été d'abord uniquement séduit par la beauté de Formose, fut également capté par l'amabilité de Spiridine, au point de se sentir partagé entre elles, ou plutôt de les aimer également toutes deux à la fois. •
Cependant une situation si bizarre ne pouvait durer, et il allait être obligé de se prononcer définitivement. Les deux sœurs observaient son trouble et son embarras ; elles en devinaient la cause : mais, îiuoiqu'elles fussent également charmées de Gloridan, chacune aurait cru se faire tort à elle-même de le ravir à l'autre.
« C'est loi qui es aimée, disait la belle.
— Non, c'est impossible ! répondait l'aimable, et je ne lui pardonnerais pas d'avoir assez mauvais goût pour me préférer à Formoise. »
Et pourlant, un jour que Spiridine avait été
plus agréable encore que de couluuie, Gloridan , ravi, courut au père, lui demander un entretien secret, et, ain*ès lui avoir fait une humble révérence, il lui dit d'un Ion solennel :
« Seigneur, je vous supplie, si vous ne trouvez pas que je sois indigne d'une si haute faveur.... je vous supplie de m'accorder,... »
Il allait poursuivre, lorsqu'il vit soudain paraître Formose, qui traversait à l'improvjste la terrasse où il se trouvait avec le père. Elle lui adressa au passage un regard et un sourire, et celte vue le rejeta tout à coup dans sa première hésitation.
Comme il restait bouche close, sans achever la phrase commencée, le père lui dit avec une politesse cérémonieuse :
« Que souhailcz-vous, seigneur,* que je vous accorde ?
— Accordez-moi, repartit Gloridan, qui- pe savait comment sortir de là, accordez-nu)i, seî-
gneur. ... le beau lévrier avec lequel nous chassâmes avanl-hier! »
Le père, que la solennité de la demande avait préparé à tout autre chose, accorda le lévrier, mais il eut beaucoup de peine à dissimuler sa mauvaise humeur.
Que de fois le trop amoureux Gloridan ne demanda-t-il pas au ciel de lui. ôter son goût pour l'une ou pour l'autre des deux jumelles, de lui faire paraître la solte moins jolie ou la laide moins aimaWe ! Plus il prolongeait ses assiduités auprès des deux sœurs, plus il se sentait attiré de l'un et de l'autre côté.
« Vous verrez, disait le père à sa femme, que, pour avoir deux filles, nous n'en marierons aucune. »
C'est ainsi que l'œuvre d'une méchante fée rendait toute la famille malheureuse et désespérait Gloridan.
On causait dans le voisinage des visites du jeune seigneur; on se demandait ce que si-
gniflait cette longue poursuite. Plusieurs prétendaient que le beau Gloridan ne cherctiait qu'un passe-temps agréable, et que jamais il n'épouserait ni la sotte Formose, ni l'afifreusc Spiridine. Le père, de plus en plus mécontent de SCS lenteurs, allait enfin le prier de metire un terme à ses assiduités, lorsquoÉGloridan prit le parti de s'expliquer, et fit la plus singulière demande qu'un épouseur eût jamais faite.
« Seigneur, dit-il au père, il y a longtemps que je désire de toute mon âme obtenir de vous une faveur, qui fera, si vous me l'accordez, le malheur de ma vie. J'aime passionnément Mlles vos filles ; je vous supplie de m'accorder l'une d'elles pour femme, et d'être persuadé que je serai inconsolable de ne pas obtenir l'autre. »
Le père fut bien surpris d'une demande si étrange, et il ne put s'empêcher d'en témoigner son mécontentement.
« C'est à vous de choisir et de vous déterminer, dit-il un peu rudement au jeune sei-
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gneur : nous verrons ensuite, ma femme et moi, ce que nous aurons à résoudre.
— Mais, seigneur, je suis incapable de faire ce clioîx, tant mon cœur et mon esprit balancent. Si vous ne daignez pas me tirer de mon cruel embarras, invitez, je vous prie, vos charmantes filles à décider elles-mêmes de mon sort. »
Le père, qui désirait fort établir ses filles, et qui jugeait d'ailleurs, à tous égards, Gloridan un excellent parti, se rendit à ses désirs, et fit part à ses filles du vœu que le jeune seigneur avait exprimé.
Ce fut alors entre elles un combat de générosité. Formose était d'ailleurs convaincue que ^piridine ferait mieux le bonheur de Gloridan, et disait, bien sensément pour une sotie :
« Je vieillirai et n'aurai plus rien pour lui plaire. »
Spiridine de son côté n'avait qu'à se regarder dans le limpide canal qui bordait le jardin du
château, pour se persuader que Formose serait amèrement regrettée par Gloridan, aussitôt qu'elle-même serait devenue sa femme.
Un jour qu'elle était assise au bord de ce canal et qu'elle se regardait dans l'eau ( car, tout affreuse qu'elle était, elle ne manquait pas de saisir chaque occasion qui se présentait d'observer son image, disant qu'elle voulait s'accoutumer à sa laideur, et qu'elle serait trop malheureuse si, venant à l'oublier un jour, elle était forcée de renouveler connaissance avec sa figure), Spiridine, au moment où sa sœur venait de la serrer dans ses bra§ avec une étrange vivacité, sentit qu'il se passait en elle quelque chose d'extraordinaire. Elle jeta les yeux sur le canal, et poussa un cri de surprise. Penchée sur l'eau transparente^ elle y avait vu non pas son image, mais celle de Formose. Elle se retourna sur-le-champ, avec l'idée que sa sœur était là ; mais elle n'y était plus : Spiridine se trouvait seule au bord du canal.
Elle se lève en sursaut, s'observe elle-même, et voit ses mains, ses bras et sa taille merveilleusement embellis. Troublée, hors d\îllc-
même, elle court vers le château en appelant sa sœur.
« Formosej ma chère Formose, où es-tu? »
Le père, la mère et Gloridan, qui se trouvait alors au château, vinrent à sa rencontre et lui demandèrent à quoi elle songeait. On la crut en délire.
« Mon enfant, dit la mère éplorée, reviens à toi ! Pourquoi donc t'appeler ainsi toi-même'? ,
— Belle' Formose, ditGloridan, c'est vousmême que nous voyons , et nous allons chercher ensemble Spiridine.
— Non, non, croyez-moi; c'est Spiridine qui vous parle, si changée qu'elle vous paraisse. Ou plutôt.... Mais pourquoi vous dire ce que je soupçonne et ce que j'éprouve, puisque vous ne sauriez le croire ? Une personne sensée n'affirme rien qu'elle ne puisse prouver. Ce qui se passe en moi est tout à fait extraordinaire ^ et mon sentiment intime , qui m'en donne la certitude, ne peut persuader que moi. C'est à la
puissance supérieure qui vient de se déployer en ma fayeur, c'est à elle seule de proclamer et de manifester son ouvrage. »
Le père, la mère et Gloridan,' également stupéfaits, reconnaissaient la voix, le langage, l'esprit de Spirîdine ; mais, pour tout le reste, celle qu'ils voyaient était Pormose elle-même. Spirîdine ayant dit qu'elle venait de quitter le canal, ils y coururent avec elle pour voir si l'autre sœur ne s'y trouvait pas encore.
Ils ne virent personne, et personne ne répondit à leurs cris.
< Mais, au nom du ciel , Spfridine ou Formose^ dit le malheureux père, que faisiezvous à cette place , au moment où se passait une si éti'ange aventure ?
— Je venais, répondit Spiridine, de sauver la vie au petit chat noir que vous voyez sur cette muraille, occupé à sécher au soleil sa robe trempée d'eau. Il était tombé dans le canal, où il allait se noyer, si je n'étais pas allée à son secours. Dans ce même instant, ma sœur, qui venait de ine presser dans ses bras
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avec un merveilleux mouvement de tendresse, a disparu tout à coup, et je n*eu prenais aucun souci, la croyant passée derrière les charmilles. Pour moi, il me semblait que j'avais pris un nouvel être, et celte sensation délicieuse me parut l'effet du plaisir que j'avais eu à sauver de la mort une pauvre créature. C'est alors que, m'étant penchée sur le bord du canal, je me vis tout autre qu'à l'ordinaire,
— N'en soyez pas surprise, Spiribelle, dit le chat noir, qui s'essuyait au soleil. Vous m'avez sauvé la vie, et j'ai doublé la vôtre. Vous êtes désormais tout ensemble Formosc et Spiridine. J'ai réuni, après seize ans, ce qu'une méchante , fée avait séparé dans le sein de votre mère. Heureux parenis ! vous n'avez qu'une fille, mais elle n'a pas au monde sa pareille. De plus, elle atteindra aux limites ordinaires de Tdge, tandis que les deux sœurs, qui s'étaient partagé la somme des jours accordés par la nature à une seule vie, seraient mortes l'une et l'autre en leur printemps et vous auraient devancés dans le tombeau, Gloridan, remerciez le ciel, car vous n'aurez plus les angoisses du doute;
la femme vraiment unique dont vous serez Fépoux joindra, pour vous plaire, toute la beauté de Formose à tout l'esprit de Spiridine. »
Après avoir dit ces mots , le chat s*élança légèrement de la muraille, et, en touchant la terre, il devint une belle femme aux cheveux d*or, aux yeux bleus, au teint de lis et de roses.
* Voilà ma bonne fée! s'écria la châtelaine. O ma fidèle protectrice, je vous crois, je n'ai rien perdu ; je possède sous une seule figure mes deux enfants. Mes amis, observons-nous bien, et gardons-nous de marcher sur quelque serpent, qui diviserait peut-être encore ce que la faveur du ciel vient de réunir. » •
Les noces de Gloridan et de Spiribelle furent célébrées quelques jours après. La fée daigna * les honorer de sa présence. »
OBRIEL LE CHASSEUR
OBRIEL LE CHASSEUR.
Obriel était le chasseur le plus renommé du pays; il n*y avait point d'archer plus adroit; nul ne lançait une javeline avec plus de vigueur. Quelquefois cependant il manquait son coup ; il revenait à la maison les mains vides et le cœur mécontent. Sa femme Jasina était alors encore plus mécontente que lui. Ni Tun ni l'autre ne savaient supporter avec patience les contrariétés de la vie; ils voyaient tout de suite dans le moindre accident le dernier malheur.
Un jour Obriel, qui s'était fatigué à poursuivre un chevreuil blessé, venait de l'atteindre au milieu de la forêt, et tirait déjà son couteau
(le chasse pour achever l'innocente bète, quand elle fit un bond en arrière, et, regardant fixement son ennemi, lui dit avec douceur :
« Obriel, épargne-moi, et je te ferai un présent inestimable.
— Eh ! que pourrais-tu me donner, pauvre bête? dit le chasseur, bien surpris d'entendre parler un chevreuil.
— Obriei, montre-toi d'abord généreux, et tiî me trouveras reconnaissant.
— Eh bien , je te laisse la vie, répondit le chasseur en remettant son arme dans le fourreau.
— Approche, dit le chevreuil , et prends de ta main droite ma corne gauche. »
L'homme n'eut pas plutôt fait ce que lui avait dit le chevreuil , que la corne se détacha d'elle-même, et lui resta dans la main.
« Voilà, dif la bête fauve, le don que je f ai promis. Tu en fabriqueras un cornet, et tu n'auras qu'à souffler dedans pour me voir paraître, quand tu auras besoin d'un secours surnaturel.
Mais prends-y garde * il faut que ta demande soit sage, et mon secours nécessaire. Si tu m'appelles mal à propos, le cornet s'enflammera dans ta main, et ta main sera consumée avec lui. »
Après avoir ainsi parlé, le chevreuil bondit et disparut, aussi prompt que l'éclair.
« Qu'est-ce que cela? dit Obriel avec une nouvelle surprise. Le chevreuil que j'avais blessé est plus leste que jamais, et il me laisse avec un singulier cadeau 1 Voilà ce qu'il appelle un présent .inestimable?... Eh! oui, peut-être!... Ces génies font sagement de ne vouloir pas se prêter à toutes nos fantaisies. Ils nous rendraient un bien mauvais service, s'ils daignaient écouter toutes les vaines prières des hommes. Je me bornerai donc à demander les choses vraiment nécessaires. Pauvre comme je sjuis, je n'aurai que trop d'occasions de sonner du cor. »
" Obriel faisait ces réflexionsT en regagnant sa demeure à travers les bois. Tout accoutumé qu'il fût à les parcourir, il finit par s'égarer dans
Tobscurité, et se fatigua longtemps en vaîn à chercher sa route.
. — Eh quoi? se dit-il, accablé de lassitude, le moment serait-il déjà venu de recourir au présent du chevreuil? »
Dans cette pensée , il dégaina son couteau de chasse, et coupa la pointe de la corne, afin de pouvoir s'en servir au besoin. Mais il s'en abstint pour le moment, parce qu'il sentit sous ses pieds une mousse épaisse, sur laquelle il pouvait à la rigueur passer la nuit.
Il ferait couché un peu fraîchement, mais il y avait des feuilles par terre : il pouvait les ramasser et s'en couvrir, pour se garantir du froid. On ne meurt pas pour une nuit passée à la belle étoile. Mieux lui valait enfin de trembler de tout son corps que d'avoir la main brûlée. Il fallait garder le cornet pour une autre occasion.
Gomme il raisonnait ainsi , en ramassant à tâtons les feuilles sèches autour de lui, il entendit dans le voisinage les hurlements des loups. Il interrompit son travail et prêta l'oreille quel-
que temps. Les hurlements étaient nombreux et semblaient se rapprocher.
« Voici un danger plus sérieux , dit le chasseuF en portant la main sur son couteau. Cette arme ne saurait me suffire, si trois ou quatre de ces affamés venaient m'attaquer à la fois , et je pense que je vais avoir besoin du cornet.... Bon ! reprit-il, au bout de quelques moments, pendant un intervalle de silence. Sera-t-il dit que le chasseur Obriel avait besoin d'un miracle pour n'être pas mangé des loups? »
Il venait de remarquer, à la lueur d'un éclair, un grand chêne, dont les branches lui présentaient un sûr asile. Il y grimpa et s'élablit dessus, bien certain qu'il ne risquait pas de s'endormir et de tomber, tant que les loups feraient vacarme à ses oreilles.
Ils avaient flairé le chasseur, et bientôt ils entourèrent le chêne. Un orage venait d'éclater. A la lueur des éclairs, Obriel put compter jusqu'à six loups, qui mêlaient leurs cris lugubres aux roulements du tonnerre.
Il fallait qn*il eût le cœur assez intrépide fiour n'être pas effrayé dans une situation pareille. Il avait approché plus d'une fois le cornet de ses lèvres, mais il s'était toujours arrêté. Il avait cru s'apercevoir que l'instrument de salut
devenait d'une chaleur suspecte. Il se dit:
« Le moment n'est point venu d'appeler le chevreuil. Les loups et le tonnerre font beaucoup de bruit, mais le bruit n'est pas le danger. »
Comme il faisait cette sage réflexion, le tonnerre éclata sur sa tête : il se crut foudroyé. Quand il fut revenu à lui, encore étourdi de cet épouvantable fracas , il allait sonner du cor, et le portait à sa bouche :
< Quelle simplicité ! se dit-il en riant de son trouble. Est-il à propos d'appeler au secoiu-s quand le danger n'existe plus? »
En même temps il put remarquer que les loups, effrayés par les éclats du tonnerre, s'étaient enfm dispersés.
« Il paraît, se dit -il, que j'achèverai la nuit plus tranquillement. L'orage s'éloigne, les loups ne reviennent pas : si je pouvais un peu dormir! . '
A la faveur du clair de lune, il s'arrangeait sur une branche touffue, lorsqu'il entendit, dans les buissons autour du chêne , comme un bruit de branches froissées.
C'était un ours, qui venait de se coucher au pied de l'arbre. Il n'y resta pas longtemps en repos. Obriel avait malheureusement détaché avec son pied un morceau de bois mort, qui alla tomber sur le nez de l'ours. L'animal , ayant levé la tète, aperçut l'homme, et, poussé par la colère ou par la faim, il se mit à grimper au chêne.
C'est alors que le chasseur crut le moment venu d'appeler le génie à son aide. Il saisit le cor merveilleux et allait sonner tout de bon.,..
a Mais quoi? se dit-il encore. C'est ma derr nière ressource! Laisserai-je cependant cette arme inutile à mon côté ? Si l'ennemi est re-
doulable, celte fois il est seul. Nous sommes un contre un, et j'aiTavantage du lieu. Méritons Tassistance du bon génie en commençant par nous aider nous-méme ! »
Dans cette courageuse disposition , il se posta de son mieux, afin d'accueillir bravement l'ennemi. Il tenait le cornet de la main gauche, et le couteau delà main droite; ses yeux ne perdaient pas de vue Tours grimpant, «t, dans le moment où l'animal, gêné par une branche, détournait la tête et présentait sa gorge à découvert , il lui porta un coup si vigoureux et si bien ajusté, que le sang jaillit jusqu'à lui.
L'ours poussa un cri terrible ; Obriel se retira plus haut, prêt à recommencer, s'il en était besoin. L'animal furieux le poursuivit en poussant des grognements sourds. Ses yeux étincelaient, et, comme il était égaré par la fureur, il engagea sa tète entre deux rameaux, qu'il essaya vainement de briser pour se frayer un passage, étant déjà affaibli par la perte de son sang. Le chasseur, aussi prompt qu'intrépide, se penche jusqu'à lui, et, de deux coups également heu-
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reux, il perce ces yeux enilammés, dont Féclat sinistre guidait sa main.
La douleur fui si vive, que l'ours se laissa tomber de l'arbre en poussant un effroyable cri.
L'homme avait perdu toute envie de dormir, et passa le reste de la nuit en observation. Les grognements du monstre avaient diminyé par degrés. Il finit par ne plus faire aucun bruit. A l'aube, le chasseur put le voir gisant au pied du chêne. Évidemment l'ours était mort.
Obriel ne larda guère à descendre. Il couvrit sa proie de branchages el courut chez lui. .Sa femme Jasina fut bien joyeuse de le revoir sain et sauf; mais, sans perdre un moment à lui raconter ses aventures, il retourna bien vite au bois avec quelques voisins , qui l'aidènent à transporter la bête dans sa maison.
Ce fut une fête pour le village. Chacun voulut manger de l'ours. Le vainqueur se réserva la peau.
« Ce souvenir me rappellera toujours, disait-îl à ses amis, ce que l'hoimne peut quand il veut. »
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Et ce n'était pas le plus précieux trésor quMl eût rapporté de la forêt! Quand Jaèina connut rbîstoire du chevreuil , qui lui fut contée en secret par son mari; quand elle sut Tadmirable propriété du cornet, elle eut comme dès transports de joie.
Ils ne manquelraient donc de rien à l'avenir; ils auraient toujours cave et grange pleines; des habits convenables pour toutes les saisons; de bons lits bien mous, pour se délasser du peu d'ouvrage qu'ils auraient encore à faire !
Le mari essaya d'abord de ramener sa femme à des idées plus sages. Lorsqu'il lui fit connaître quelle avait été sa retenue dans le bois, et comme il s'en était bien trouvé, elle l'appela un poltron, un délicat, qui avait trop peur de se brûler les doigta. Il ne saurait jamais faire usage d'un trésor inestimable , qui produirait des merveilles en d'autres mains.
« Ma femme , répondit - il avec douceur , comme le danger me regarde, laisse-moi, je te prie , me servir du cornet à ma guise. Quand j'aurai la main brûlée, tu gémiras, tu ine plain-
dras, tu me panseras ; mais tous tes pleurs et" lous les onguents du monde ne m'empêcheront pas d'être manchot. »
C'est ainsi que le cor merveilleux commença par être un sujet de querelles dans le ménage, et la source de continuelles importunités pour le pauvre mari.
<c Si cela ne cesse pas bientôt, dit-il un jour civec humeur, je vais sonner du cor, pour prier le che^TCuil de reprendre son cadeau. »
Cette menace fit quelque trêve aux obsessions de Jasina. Obriel portait incessamment le cornet suspendu à un léger cordon : car, outre qu'il jugeait prudent de l'avoir à sa portée en cas de nécessité , il craignait que sa femme ne le lui dérobât et n'essayât de s'en servir, ce qui pourrait avoir de fâcheuses conséquences. La nuit, il le serrait dans ime armoire dont il cachait la clef.
Ces précautions offensaient Jasina et doublaient son impatience.
« Qu'atlends-tu , disait-elle , pour appeler le bon génie? Ne vois-tu pas comme je suis pauvrement velue?
— Ma chère amie, beaucoup de femmes ne le sont pas mieux, sans que leurs maris les entendent se plaindre. J'ai semé du chanvre; voici le moment de tondre nos moutons : noue aurons de quoi faire de la toile et du drap. Tu vois donc qu'il n'est pas nécessaire de sonner du cor. Depuis que j'ai peur de me brûler les doigts en demandant ce qui ne m'est pas nécessaire, je me contente de peu et je veux l'obtenir par le travail. C'est là peut-être le véritable don que le chevreuil a voulu nous faire. Laisse moi, ma chère femme, t'inspirer les mômes sentiments, et nous serons heureux dans la pauvreté.
— Ainsi le cornet restera pendu à ton cou jusqu'à la fin de tes jours, sans nous procurer jamais aucun avantage ?
— Femme, n'est-ce donc rien que la sagesse? Apprenons à l'aimer, Jasina, nous ne verrons plus qu'elle d'aimable. »
Ces belles morales ne parvenaient pas à per-
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suader la pauvre femme. Elle se trouvait d'autant plus à plaindre qu'ils avaient, pensaît-ellc, un moyen certain de faire cesser tous leurs maux, et qui restait inutile, grâce à son opiniâtre de mari!
Un jour ils furent invités à la noce de leur voisin.
a C'est à merveille ! dit la femme d'un ton chagrin. Mais avec quels habits et quelle parure est-ce que nous irons?
— Avec nos habits les plus propres, ma chère, et tu te feras brave avec les fleurs du jardin. »
Jasina ne répliqua rien, parce qu'elle méditait un projet qu'elle avait cette fois secrètement résolu d'exécuter. Elle guetta la cachette où son mari serrait la clef de l'armoire, et, lorsqu'il fut bien endormi, elle courut se saisir du cornet, qu'elle convoitait depuis longtemps.
« Nous sdmmes invités à la noce, se disaitelle : il faut bien que nous ayons des habits de noce! »
En faisant ces réflexions, elle descendit au jardin , derrière la maison, afin que le son du cor ne réveillât pas son mari. Lorsqu'elle fut au bout du jardin, elle appuya ses lèvres sur le fatal instrument, et le fit sonner pour la pre* mière fois.
« Que veux-tu? me voici! dit le chevreuil en sautant par-dessus la haie.
— Je veux des habits de noce pour mari et pour moi.
— Ah I c'est donc toi, Jasina ! C'est toi qui oses m'appeler?... Tu ne crains pas de t'attribuer ce qui n'appartient qu'à ton mari? Sois punie comme tu l'as mérité! »
Le chevreuil n'en dit pas davantage, et s'en retourna comme il était venu. La femme, trèsconfuse, se retira tristement à la maison, remit le cor à sa place, et retourna se coucher sans bruit. Pauvre Jasina ! elle ne savait pas quelle désagréable métamorphose s'accomplissait en sa personne pendant son sommeil!
En s'éveillant, elle se passa la main sur le vi-
sage, et poussa un cri de frayeur. Elle avait senti sur ses joues et son menton quelque chose de rude, à quoi elle n'était pas accoutumée. Elle courut à son miroir , et pensa tomber de son haut, qu^d elle vit le bas de sa figure couvert d'une barbe noire et touffue, qui ne le cédait en rien à celle d'Obriel.
Elle avait usurpé un droit réservé à son mari : elle était punie comme elle l'avait mérité.
Obriel, témoin d'une si étrange aventure^ y soupçonna du mystère, et pressa longtemps sa femme de lui dire si elle n'avait point commis quelque faute qui lui eût attiré ce cruel châtiment. Elle refusa d'abord de répondre; ïnais enfin elle confessa tout, en versant des larmes si abondantes, que sa barbe en fut toute baigiiée* Elle ne pouvait assez demander pardon à son cher mari.
« €e n'est pas à moi, c'est au bon génie que tu dois adresser tes excuses et ton repentir; et voici certainement, ou jamais, l'occasion de l'invoquer. Cette fois, son secours nous est véritablemenl nécessaire ; car le chevreuil pourra lui
seul faire disparaître cette barbe , comme il pouvait seul' la faire pousser. »
Après avoir dit ces mots, le bon mari ouvrit l'armoire , prit le cor, le fît retentir , et le chevreuil sauta dans la chambre par la fenêtre.
« Que veux-tu, Obriel?
— Bon génie, je désire que tu pardpnnesà Jasina sa faute, et que tu la délivres de cette barbe, juste signe de ta colère.
— Je le veux bien! » répondit le chevreuil, qui disparut à Tinstant même, ainsi que la barbe de Jasina.
La femme courut à son miroir, et, ravie de se voir aussi jolie qu'auparavant, elle sauta au cou de son mari, en lui disant les choses les plus -^lendres.
a Je te crois si bien corrigée, lui dit-il, que je vais pendre le cor à la muraille, persuadé que tu n'y toucheras jamais.
— J'en fais serment, dit-elle.
— ^^Et moi, reprit-il, je promets encore de n'y toucher qu'à la dernière extrémité, quand j'aurai épuisé toutes mes forces et toutes mes ressources. »
Ils passèrent ainsi de longues années dans la plus parfaite union. Ils étaient pauvres, mais ils étaient contenis. Ils avaient le goût du travail et la prévoyance î avec cela on n'a guèic besoin de miracles pour vivre.
Quand les époux se firent vieux, ils vécurent de quelques épargnes, et ils s'aidaient encore des forces que l'âge leur avait laissées. Enfin Obriel fut atteint d'une grande maladie. Il avait d'ailleurs quatre-vingisans; il comprit que sa lin approchait.
« C'est à présent, pauvre ami, lui dit sa femme, que lu devrais sonner du cor. Le chevreuil viendrait te guérir et prolongerait ta vie. »
Le malade, sans faire de réponse directe, dit d'une voix défaillante :
ce Donne-moi le cor, Jasina. »
Jasina le lui donna bien vite, elle vieux chasseur le porta à ses lèvres presque glacées. Accablé par l'âge et la souffrance, il ne put faire entendre qu'un faible son ; mais le chevreuil avait l'ouïe d'une merveilleuse finesse : il parut sans tarder.
a Obriel, que veux-tu î dit-il au moribond.
— Je ne veux rien pour moi, réponditril ; je n'ai besoin de rien; mais je vais laisser une pauvre veuve. Si elle venait à manquer du nécessaircj je te prie de la secourir, et de faire pour elle conune tu aurais fait pour moi. »
A ces paroles de son vieil époux, la bonne Jasina fondit en larmes» Le chevreuil, fut ému de compassion, et dit au chasseur :
a Quand tu ne seras plus de ce monde , ta femme n'aura plus que faire de mes secours, car Obriel est tout pour elle ; Obriel lui est seul nécessaire* Aussi, pour exaucer la prière que tu
m'as faite en sa faveur , je prolonge ta vie jus-^ qu'au jour marqué pour la fin de la sienne. Vous vous éteindrez tous deux, à l'heure arrêtée dans le ciel pour Jasina. »
Après avoir ainsi parlé, le chevreuil reçut un moment les caresses et les actions de grâces de l'heureuse vieille et de son vieux mari, qui se sentait renaître.
Ensuite le génie disparut, comme les autres fois. • ^
Jasina pressait Obriel dans ses bras tremblants, et versait des larmes de joie; tout à coup, ayant jeté les yeux sur la muraille, elle ne vit plus le cornet.
« Ah! s'écrîa-t-elle , le chevreuil a bienfait de l'emporter : il sait que je n'ai plus de vœux à former, puisqu'il m'a laissé mon mari. »
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