LE PRECEPTEUR
Elle lui laissait un fils, dont il devint idolâtre au point que , décidé à ne jamais se remarier, lorsque cet enfant eut atteint l'âge d'être mis au collège, il ne put se résoudre à s'en séparer, et qu'il prit le parti de le faire élever chez lui par un précepteur.
A la veille cependant de remettre son cher petit Théodore sous le pouvoir d'un inconnu , il sentait toute l'importance du choix qu'il allait faire ; aussi prenait-il les informations les plus minutieuses sur toutes l6s personnes que lui proposaient ses amis, lorsqu'un heureux hasard le servit mieux qu'il n'aurait jamais osé l'espérer.
Dans un voyage qu'il fit à Francfort, il eut occasion de connaître un jeune homme de vingt-six ans à peu près , qui avait fait à l'Université de Tubingue les plus brillantes études, et dont tout le monde parlait avec éloge, sous le rapport du caractère comme sous celui du savoir. Ce jeune honune , qui se nommait Hartmann, allait quitter la maison d'un grand seigneur dont le fils, qui était son élève, venait de mourir. M. Denneville lui fit des propositions si avantageuses qu'il consentit à le suivre en France et à se charger de l'éducation de Théodore.
Grâce aux longues conversations qui eurent lieu dans la route de Francfort à Paris, M. Denneville reconnut, avec une grande satisfaction, que son jeune compagnon de voyage joignait à beaucoup
d'esprit et d'instruction un naturel bon et honnôte. Il se promit donc bien de lui accorder toute sa confiance et de lui donner toute autorité sur son fils, qu'il ne se lassait point de lui représenter comme le plus charmant enfant qu'on pût voir.
A peine descendu dans une ravissantie maison qu'il habitait rue de Provence, i] conduisit le jeune Allemand dans son cabinet, en donnant l'ordre d'y faire venir Théodore , et deux minutes après , M. Hartmann vit entrer un petit garçon de la plus jolie figure, qui faillit le renverser pour se Jeter plus vite au cou de son père.
Après avoir couvert de baisers ce petit visage d'espiègle où brillaient la joie et la santé , M. Denneville fit asseoir près de lui M. Hartmann et prit l'enfant sur ses genoux , non sans l'inviter à tâcher de se tenir un moment tranquille et à l'écouter.
« Je vais t'apprendre une heureuse nouvelle, Théodore , dit-il avec une certaine solennité : je viens d'amener avec moi M. Hartmann que voici , qui va demeurer chez nous et qui veut bien se charger du som de t'élever et de t'instruire , puisque mes nombreuses occupations ne me permettent pas de surveiller tes éludes. J'espère que tu verras en lui un second père ; car il va partager mon autorité sur toi , et tu lui obéiras comme à moi-même. »
• . Il faut avouer ici que M. Denneville , eh parta-
géant son autorité , faisait un très-léger sacrifice , attendu qu'il n'avait jamais eu la force de donner un ordre à son fils.
Tandis qu'il parlait, Théodore attachait ses regards sur le jeune Allemand d'un air de curiosité et de satisfaction : à l'âge qu'il avait , tout changement amuse, outre qu'il aimait infiniment mieux sortir avec un précepteur qu'avec sa bonne, qui l'ennuyait beaucoup; quoique la pauvre fille fût loin de le gêner en rien, et qu'elle eût depuis longtemps contracté l'habitude de lui laisser faire tout ce qu'il voulait.
Dès le jour môme , M. Denneville , qui avait envoyé des ordres avant de quitter Francfort, put établir l'élève et le maître dans un très-joli appartement où M. Hartmann allait trouver toutes ses aises. 11 les y laissa ensemble , après qu'il fut convenu que , les repas se prenant chez M. Denneville , on se retrouverait à l'heure du dîner.
Jusqu'à ce moment, M. Hartmann avait adressé peu de paroles à Théodore : il s'était contenté de lui dire , avec un sourire plein d'intérêt et de bonté , qu'il espérait que bientôt ils seraient bons amis , et le petit garçon avait répondu en lui serrant la main; mais alors, pensant à l'embarras que devait éprouver son élève dans ce premier lête-àtôte, il se disposait à redevenir enfant lui-même pour dissiper la timidité de l'enfant II avait donc déjà
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-r Si VOUS voulez l'ouvrir, je vouarsdderui à serrer toutes vos affaires.
— Je vous remercie bien, répondit le précepteur; je ne voudrais pas vous donner cette peine.
— Ce ne serait pas une peine, au contraire; cela m'amuserait de voir ce qu'il y a dedans.
— Ne faites vous donc rien habituellement en attendant le dîner?
— Habituellement j'allais me promener avec ma bonne ou le valet de chambre ; mais aujourd'hui il est trop tard; papa dîne à six heures et demie, d'ici là je vais m'ennuyer. Donnez-moi votre clef, donnez-moi votre clef; je saurai bien ouvrir, allez. »
M. Hartmann sourit, en pensant qu'il avait craint la timidité du petit garçon qui lui semblait si loin d'être timide, et, voulant l'observer tout à son aise , il consentit à satisfaire sa curiosité.
« Eh bien , dit-il en tirant le tiroir d'une commode, nous allons serrer le linge ensemble; » puis il ouvrit la malle , que Théodore ne tarda pas à mettre pour ainsi dire au pillage.
Il débuta par jeter à la volée les habits sur une causeuse placée au coin de la cheminée et trop loin de lui pour qu'il pût l'atteindre. Arrivé au linge , il s'y prit de telle façon pour le remettre à M. Hartmann, qui le rangeait dans la commode*,
que la plupart dès chemises et des mouchoirs étaient dépliés.
Ne voulant pas se laisser aider ainsi plus longtemps : « Je vous remercie d'avoir voulu me rendre service, mon cher enfant, dit M. Hartmann, mais ne touchez pas à ce qui reste dans le fond ; ce sont mes livres , et je veux les serrer moi-même sans que rien y soit dérangé maintenant ; plusieurs vous serviront quand je vous apprendrai l'allemand et le latin. »
Comme , tandis qu'il parlait ainsi , Théodore prenait les livres l'un après l'autre, les feuilletait, puis les rejetait pêle-mêle dans la boîte , M. Hartmann, après avoir relevé un paletot qui était tombé dans les cendres, revint fermer la malle et en mit la clef dans sa poche.
« Vous parlez donc aussi l'allemand et le latin? demanda Théodore.
— Quant à l'allemand, répondit le jeune précepteur , comme je suis né en Allemagne , je le parle depuis mon enfance, de même que vous parlez le français.
— Ah ! c'est vrai ; que je suis bête ! c'est seulement à écrire qu'il faut apprendre.
— On apprend l'un et l'autre , répliqua M. Hartmann ; car , si vous et moi n'avions jamais entendu parler, nous ne parlerions point.
-^ Et bien! s'écria Théodorie avec surprise, voilà
une idée qui ne m*était pas encore venue : c'est que j'ai appris à parler sans m*en apercevoir, sans étudier. Je voudrais bien qu'on pût tout apprendre de cette manière-là.
— Malheureusement, cela n*est pas possible, dit H. Hartmann; le plus mince savoir ne s'obtient que par le travail. Mais dites-moi, mon cher enfant, votre désir me prouve que les leçons vous ennuient beaucoup.
— Oh! beaucoup, beaucoup.
— Vous avez , je crois , dix ans?
— Dix ans et trois mois.
— Savez-vous un peu écrire?
— J'ai un maître.
— Il faudra qu'il commence bientôt à vous enseigner un peu d'arithmétique ; il serait plaisant que le fils d'un banquier ne sût pas compter de bonne heure, ajouta gaiement M. Hartmann.
— Âh ! nous avons le temps; mais papa m'a dit bien des fois qu'il faudrait l'apprendre , parce qu'il désire me mettre à la tête de sa maison de banque quand il voudra se reposer. Si c'est trop difficile cependant, je laisserai là la maison de banque; car je n'aurai pas besoin de gagner de l'argent : papa en gagne assez tous les jours , et il m'en donne tant que j'en veux. Il est si riche , papa ! Il a des bois , des terres , des maisons de tous les côtés.
— Y a-t-il longtemps que vous savez cela ? dit
M. Hartmann , qui attacha un regard triste sur le joli visage de l'enfant.
— Oh! j'étais tout petit, répondit Théodore, quand j'entendais dire au domestique qu'il y avait des princes plus pauvres que papa.
— Il est bien certain, repartit M. Hartmann, que monsieur votre père n'était pas un ignorant, puisqu'il a su faire une pareille fortune , et je pense avec joie que , s'il la perdait tout à coup , ce qui arrive souvent dans la finance, il saurait s'en refaire un autre. >»
La supposition d'une chose aussi impossible que la ruine de M. Denneville parut si étrange à Théodore, qu'il partit d'un éclat de rire moqueur. M. Hartmann n'en fut pas moins satisfait d'avoii' éveillé en lui une idée qui pouvait devenir salutaire, et regardant la pendule, il dit qu'il était temps d'aller dîner.
En descendant l'escalier, le jeune précepteur regardait son élève, auquel il prenait déjà un certain intérêt, tout peu discipliné qu'il lui semblait être. « J'aurai beaucoup de peine , pensait-il , à défaire le mal qui s'est déjà fait. Il est vrai que je viens de lui découvrir un défaut qui va me donner beaucoup de prise sur son esprit ; car il me paraît fort curieux. «
Il y avait à dîner huit ou dix personnes, qui toutes, à rentrée du petit Denneville dans le salon, l'accueillirent comme sachant fort bien qu'il était
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et sans aucune convenance, se mêlant à l'entretien des gens âgés avec l'assurance la plus ridicule à son âge, mais surtout ne manquant jamais, lorsque deux personnes se pariaient bas , d'aller les écouter en cachette.
M. Hartmann avait trop de sagacité pour attacher une sérieuse attention aux défauts qui devaient disparaître avec l'âge; tout naturellement, dans quelques années, Théodore n'aurait plus cette rudesse de manières, ce ton grossier qui tient à ce qu'un enfant n'a pas assez longtemps vu la société pour en avoir pris les habitudes. 11 n'en était pas de même de la curiosité : M. Hartmann voyait son élève la porter à un excès tel , que , si Ton ne parvenait point à l'en faire rougir , elle le rendrait toute sa vie indiscret, importun et ridicule.
A table, ce fut encore bien pis, et le jeune précepteur, placé à côté de son élève , put faire de nouvelles découvertes très-peu satisfaisantes.
Tout en songeant au terrible fardeau qu'il avait attiré sur lui en se chargeant du soin de faire un homme aimable d'un petit garçon gâté par tous ceux qui l'entouraient, il remarqua que Théodore ne cessait point de placer son mot dans la conversation, qui était générale, et qu'il coupait la parole à tout le monde pour parler lui-même à tort et à travers. Enfin le hasard ayant fait porter l'entretien sur le Cirque ^ il se mit à instruire ses
voisins de mille détails sur ce théâtre, à leur raconter le sujet d'une pièce qu'il avait été y voir la semaine précédente ; tout cela avec une si grande volubilité et si longuement, qu'il ne ferma plus la bouche avant l'arrivée du dessert. « Et de deux, se dit M. Hartmann ; il est bavard. » Â la vue d'une multitude de friandises qui couvraient la table, Théodore, qui avait laissé passer presque tous les plats sans rien prendre , cessa de discourir pour se gorger de petits gâteaux et de sucreries; on venait de lui servir deux fois des glaces avec profusion, loi:squ'il dit à un domestique de lui en rapporter.
« Ah! je t'en prie en grâce, mon cher enfant, dit M. Denneville, ne mange plus de glaces ; tu sais combien tu as été malade dernièrement pour en avoir trop mangé.
— Je les aime tant, papa! je les aime tant! dit Théodore d'une voix caressante , au point qu'elle toucha son père, qui sourit sans répondre.
— Ne reprenez-vous point de glaces? M. Hartmann, dit le petit quand il en eut couvert son assiette.
— Non ; je vous remercie. Elles m'ont aussi incommodé une fois, et depuis j'en mange fort peu ; je trouve absurde de risquer ma santé pour une jouissance qui ne dure pas ime minute. »
Théodore ne répondit rien et continua de manger ses glaces. Quand il eut fini :
•« Eh bien? reprit en riant M. Hartmann, vous voilà maintenant tout à fait au même point que moi , avec la différence que je n'ai pas à craindre la colique pour demain. »
Le jeune précepteur ayant parlé d'un ton qui n'avait rien de sévère, Théodore le regarda et se mit à rire aussi.
Cette journée suffit pour apprendre à M. Hartmann qu'il ne devait compter en rien sur l'appui de M. Denneville , dont la faiblesse aveugle pour son fils n'était malheureusement que trop visible. Il lui fallait donc agir seul et employer toute son habileté à prendre assez d*empire sur l'esprit de l'enfant pour détruire de son côté le mal qui se ferait de l'autre. Il y réfléchit toute la nuit et se résolut enfin à vivre avec son élève comme avec un frère, à supprimer toutes réprimandes, certain qu'elles ne seraient ni écoutées par le fils ni appuyées par le père , à essayer encore bien moins des punitions, puisque M. Denneville serait toujours là pour faire grâce, ce qui ferait perdre à l'enfant tout respect pour son précepteur, et à quitter la maison dans quelques mois , si ses efforts n'avaient point obtenu de succès.
M. Hartmann avait à peine arrêté ce plan, qu'un incident, qui eut lieu deux jours après, vint encore l'affermir dans la pensée de le suivre.
Une parente de M. Denneville, qui habitait Ver-
sailles, vînt dtner, et elle amena son fils et le précepteur de ce dernier. Le soir, Théodore dit à M. Hartmann :
« Avez-vous remarqué ce monsieur qui est venu avec ma cousine?
— Oui. J'ai causé quelques moments avec lui ; il m'a semblé assez aimable.
— Oh bien oui , aimable I répliqua Théodore aussitôt ; c'est un bien méchant homme, je vous en réponds.
— Vraiment ?
— C'est le précepteur d'Eugène, qu'il tourmente du matin au soir. Il le fait gronder par sa mère, il le met en pénitence, il l'ennuie toute la journée avec des sermons qui ne finissent pas, et puis il ne lui laisse jamais faire ce qu'il veut.
— Mais si votre cousin veut mal faire ?
— Quel mal voulez-vous qu'il fasse? bien au contraire, il est tout à fait gentil, Eugène.
— On peut être gentil, très-gentil, et n'en avoir pas moins beaucoup de défauts ; on est trop heureux alors d'avoir près de soi une personne qui en sait plus que nous, qui nous aime....
— Ah ! il l'aime joliment, allez ! voyez si papa me traite comme il le traite ! Si j'étais à la place d'Eugène, son précepteur ne resterait pas longtemps dans la maison. D'abord, je n'écouterais jamais rien de ce qu'il me dirait....
— Prenez garde de casser voire montre» interrompit. M. Hartmann ; le petit garçon , tenant la chaîne d'wiemain, s'amusait à faire faire la roue àsa montre.
— Ensuite, continua Théodore sans s'arrêter, je lui jouerais tant de mauvais tours, je le rendrais si malheureux , si malheureux dans la maison , qu'il faudrait bien qu'il la quittât.... »
Dans ce moment la montre s'échappa et alla tomber à terre , où elle se brisa, et M. Hartmann , sans faire la moindre observation, aida son élève à en rassembler les morceaux.
Le parti du jeune précepteur étant bien pris alors de s'en tenir désormais à l'avertissement, à partir de ce jour, lorsque Théodore se livrait à sa turbulence habituelle, il se contentait de lui dire une seule fois : « Vous allez briser quelque chose; » et, si l'événement arrivait, il le regardait tranquillement, disant sans aucune humeur : « Je vous l'avais dit ; vous ne m'avez pas écouté ! » Quand le bruit fait dans la chambre arrivait au point de déranger sa lecture , il passait dans la sienne , dont il fermait la porte en riant, non sans avoir dit le I3remier jour qu'il avait agi de cette manière : « Je ne gêne jamais personne, mon cher enfant, mais je ne me laisse pas gêner. » Il en résulta, sans qu'il fît semblant de le remarquer, que bientôt Théodore, qui ne pouvait pas souffrir d'être seul , choisit des jeux plus modérés.
Du reste il était impossible de se montrer plas aimable que H. Hartmann ne Tétait pour son élève , lui laissant toujours le choix du lieu de leurs promenades, contribuant avec complaisance à tout ce qui pouvait Tamuser, et surtout causant de bonne amitié des heures entières avec lui sans jamais paraître ennuyé. Ces longs entretiens, en effet, étaient la seule ressource qu'il eût pour exercer ses fonctions de précepteur; ils lui permettaient d'agir d'une manière déloumée sur cet esprit indocile, de le porter au bien, et de glisser souvent les avis les plus utiles sous la forme d'une plaisanterie que l'entretien amenait tout naturellement.
Une manière d'agir aussi peu gênante, jointe à la jeunesse et à l'aimable et douce figure de M. Hartmann, lui gagnèrent bientôt le cœur de son élève, qui le prit en grande affection, et se plaisait avec lui plus qu'avec toute autre personne. Ce qui charmait surtout Théodore, c'est que celui qui devait l'instruire ne lui parlait jamais de leçon, et que, depuis six semaines qu'ils étaient ensemble, on en restait au maître d'écriture. Seulement, lorsqu'il demandait comment telle ou telle chose se disait en allemand , le jeune précepteur s'empressait de le lui apprendre et de lui faire bien prononcer les mots, remarquant avec grand plaisir que le petit paresseux n'en oubliait jamais un seul.
Un jeur que M. Denneville se trouvait seul avec
M. Hartmann, à la grande satisfaction de ce dernier : • Eh ! bien , dit-il , parlons un peu de notre enfant. Êles-vous tout à fait content de lui?
— Pas précisément, répondit M. Hartmann ; il est bien volontaire.
— Je vous avoue que je l'ai peut-être un peu gâté; mais que voulez- vous? D'abord, il était d'une santé faible, ensuite je vous dirai que, depuis huit ans que j'ai perdu sa mère , mon plus grand bonheur est en lui.
— Je le conçois, c'est un charmant enfant; mais il n'en a pas moins quelques défauts que je désirerais pouvoir corriger.
— Personne ne peut y réussir mieux que vous , car il vous aime beaucoup : il me le dit tous les jours.
— Moi-même, répondit M. Hartmann, je me suis déjà tendrement attaché à lui ; je sens néanmoins que je dois songer à son avenir d'homme, et ne point céder à une faiblesse qui lui serait nuisible plus tard. »
Ces mots firent craindre aussitôt à M. Denneville que le système d'éducation du précepteur ne -fût extrêment sévère, et il se hâta de répondre :
« Il est encore bien jeune.
— Sans doute ; mais , comme je crois qu'il nous serait impossible de le faire obéir maintenant, comment parviendrons-nous aie faire travailler un jour?
— Je vais vous parjer avec franchise, répliqua M. Denne ville. Je n*ai point rambilion que mQn fils devienne jamais un savant. Il aura une grande fortune; qu'il soit honnête honime, qu'il m'aime, je ne lui demande pas grand'chose avec cela.
— Vous seriez pourtant heureux qu'on parlât de lui dans le monde comme d'un homme aimable el instruit?
— Bien certainement ; mais je ne voudrais point acheter celte joie au prix de son bonheur ou de sa santé.
— Soyez bien tranquille, monsieur , répondit le jeune précepteur, dont le visage exprima le plus vif contentement ; je ne compromettrai ni l'un ni l'autre. J'ai voulu, au contraire, que vous ne fussiez pas surpris de voir les études marcher très-lentement , attendu que taon projet est d'arriver pas à pas à mon but pour ce qui concerne l'instruction aussi bien que le caractère. J'ai reconnu dès le premier jour que tout moyen de rigueur échouerait.
— Je m'en remets complètement à vous, dit M. Denneville en serrant les mains du bon jeune homme avec affection. Je ne suis pas étonné qu'il vous aime.
-r- Je vous prie seulement, monsieur, reprit M. Hartmann, de le combler de caresses et d'éloges dès qu'il aura appris quelque chose.
— Il sait déjà quelques mots allemand^ répartit M. Denneville, et... »
Dans ce moment, Théodore poussa violemment la porte , ce qui termina l'entretien.
M. Hartmann comptait beaucoup, pour le servir dans ses desseins, sur les leçons que devait nécessairement recevoir du dehors un petit garçon aussi mal élevé, aussi insupportable que l'était Théodore ; car la société est bien loin d'avoir pour nous l'indulgence de nos parents , et nous fait sentir rudement nos torts, surtout dès que nous l'en faisons souffrir. Un exemple ne tarda point à se présenter.
Depuis plusieurs mois Théodore recevait dans sa chambre deux petits camarades, les fils d'un ami de M. Denneville, qui sortaient les dimanches de leur pension et venaient passer la soirée avec lui, après avoir dîné chez leur père.
Ces soirées, qui se terminaient par une petite collation, amusaient prodigieusement Théodore; mais elles n'étaient pas toujours paisibles , attendu qu'il voulait y agir en maître absolu, et, bien que les deux frères fussent d'un naturel très-doux , il arrivait parfois qu'ils se révoltaient, ce qui amenait une querelle.
Dri soir que Théodore n'avait point cessé de faire jouer les jeux qu'il lui plaisait de jouer, el que Jules et Alfred, tout en se plaignant d'une pareille
tyrannie, avaient toujours fini par céder, Theure du départ arriva. Jules était dans un coin de la cham* bre, s*aniusant avec un bilboquet, lorsque Théo* dore vint le lui arracher des mains pour s*en anoiuser lui-même.
« Ce n^est pas honnête ce que tu fais là, Théodore, dit Alfred, qui avait douze ans et par conséquent se trouvait être Taîné des deux autres.
— Il fallait t'en demander la permission peutêtre? répondit Théodore d'un air moqueur. Est-ce que le bilboquet n'est pas à moi ?
— C'est précisément pour cela , repartit Alfred , tu peux jouer avec tous les jours. »•
M. Hartmann était assis devant la cheminée, lisant un journal.
« Allons, allons, dit-il; au moment de se séparer , va-t-on se disputer encore? Monsieur Alfred !
— Ce n'est pas moi qui ai commencé , monsieur, répondit le petit garçon en s'approchant du précepteur d'un air respectueux ; il arrache le bilboquet à mon frère, sans même le lui demander. D n'est pas du tout poli avec nous, et pourtant nous sommes bien complaisants pour lui.
— Cela est vrai , » dit M. Hartmann.
A ce mot prononcé gracieusement, Théodore devint rouge comme du feu , et fut saisi d'un violent mouvement de colère contre Alfred.
« Encore aujourd'hui, dit Jules, papa nous pro-
posait de nous mener dans une maison où il y a des petites demoiselles qui dansent la polka avec nouSy et nous n'avons point voulu y aller pour ne pas te laisser seul.
— Ah! cela m'aurait fait bien du chagrin! répliqua Théodore en partant d'un éclat de rire.
— Âloi*s nous ne nous gênerons plus un autre jour , dit Alfred piqué au vif.
— .Vous ferez comme vous voudrez ; quand on a autant de joujoux que j'en ai , on n'est pas embarrassé pour trouver des camarades.
— Tu n'en as pourtant pas d'autres que nous, reprit Alfred, et, puisque lu crois que nous ne venons chez toi que pour tes joujoux , je t'avertis que nous n'y reviendrons plus.
— Cela m'est bien égal.
— Eh bien, c'est dit, vois-tu? Viens Jules. »
En parlant ainsi , Alfred prit son chapeau et partit avec son frère.
A peine étaient-ils sortis, que Théodore se mit à chanter de suite deux ou trois airs de danse , et à marcher en long et en large dans sa chambre, sans regarder une seule fois M. Hartmann. Puis il sonna le domestique qui le servait, tout en commençant à se déshabiller dans l'intention de se mettre au lit.
« Bonne nuit, Théodore, dit le jeune précepteur, prenant un flambeau pour passer chez lui.
— Bonne nuit, monsieur, • répondit Théodore.
né
Le lendemain matin , le jour était venu depuis près de trois heures, et M. Hartmann ^ndait encore que le petit garçon vînt lui dire bonjour dans sa chambre comme de coutume. Voulant lui laisser tout le temps qu'il faudrait pour dissiper son humeur, il n'entra chez lui que lorsqu'on eut sonné la cloche du déjeuner.
Théodore, qui avait eu beaucoup de peine à s'endormir la veille , venait seulement de se lever , et il était pâle et défait.
« Ëtes-vous donc malade, mon cher enfant? dit le jeune précepteur d*un air plein d'intérêt.
— Non, répondit le petit, qui le regarda d'un air triste et boudeur; mais cela doit vous être bien égal , puisque vous aimez Alfred plus que moi.
— Vous vous trompez bien, Théodore ; il n'existe pas dans ce monde un enfant que j'aime autant que vous.... »
Et en lui répondant ces mots M. Hartmann serra sa petite main dans la sienne.
« Bien vrai? dit Théodore, dont le joli visage brilla de joie.
— Bien vrai. Vous en serez sûr un jour ; mais votre père nous attend ; ne lui parlons pas <le tout ceci, il pourrait en avoir du chagrin, étant aussi hé qu'il l'est avec M. Manger. »
Le déjeuner se passa gaiement, et Théodore pensait à peine à ce qui s'était passé la veille;
mais, revenu dans sa chambre, ayant voulu serrer ceux de ses joujoux qui étaient restés sur la table , il ne put revoir le fatal bilboquet sans éprouver au fond du cœur je ne sais quoi de pénible qui le rendait triste et soucieux. Quelque chose qu'il fît, tant que dura la journée, pour ne plus penser aux petits Mauger, il y pensait toujours , et l'idée que peut-être il ne les reverrait plus lui serrait le cœur. U aurait bien voulu que M. Hartmann parlât d'eux le premier; mais celui-ci parlant de toute autre chose jusqu'au soir, il n'y tint plus.
« Est-ce que vous croyez qu'ils ne viendront pas dimanche? dit-il tout à coup.
— Je le crains , répondit M. Hartmann , charmé de voir l'abandon de ses camarades lui faire une aussi vive impression.
— Demandez-moi pourquoi , reprit Théodore ; qu'est-ce que je leur ai dit?
— Beaucoup de choses tout à fait grossières; enfin vous les avez humiliés, et cela se pardonne très-difficilement.
— Quand on est rancuneux ; et il faut qu'ils le soient joliment, s'ils se décident pour cela à ne plus revoir un camarade.
— Si vous désirez beaucoup qu'il en soit autrement, dit M. Hartmann, nous pouvons aller à la pension demain ou après.
— Oh ! non , non , s'écria Théodore , que lUdée
de céder révolta à un point qu'on imagine facilement; ils croiraient que je viens leur demander pardon, et cela serait trop honteux.
— Honteux ! répliqua M. Hartmann ; mais je ne connais rien , au contraire , de plus honorable que de réparer ses torts.
— Oui , reprit Théodore , qui dans son dépit se parlait à lui-même , quand je serais sûr de ne pas les voir arriver dimanche, je n'irais pas leur demander pardon.
— Comme il vous plaira , repartit M. Hartmann d'un air d'indilîérence ; n'en parlons plus.
— N'en parlons plus, répéta Théodore.
— Je donnerais beaucoup, se dit tout bas le jeune précepteur, pour qu'ils ne vinssent pas. »
La semaine, en effet, se passa tout entière sans que l'on prononçât le nom des petits Hauger ; mais Théodore était fort loin de montrer sa gaieté habituelle , et disait plusieurs fois tous les jours : « Je voudrais bien être à dimanche ! »
Enfln ce dimanche arriva. Une collation, plus soigiifée que de coutume, fut commandée, et tous les joujoux furent étalés sur la table , à l'exception du bilboquet, que Théodore, dans un redouble* ment de chagrin, avait jeté par la fenêtre.
Hélas! les convives seuls manquèrent à cette petite fête; car neuf heures avaient sonné sans qu'on vit arriver les deux frères. Il serait difficile
de donner une idée de Tagitation et de la souffrance de Théodore pendant toute cette soirée; elles étaient telles, que, dans sa compassion pour le pauvre enfant, M. Hartmann se serait repro» ché de lui avoir souhaité cette leçon, s'il n'en avait point espéré pour lui l'effet le plus salutaire.
n voyait d'ailleurs que Théodore, soutenu par son orgueil que rien ne pouvait dompter, s'efforçait de cacher sa peine sous un air d'indifférence , soil en faisant semblant de s'amuser beaucoup à jouer tout seul , soit en disant de temps à autre : « Leur père aura voulu sans doute les garder avec lui ; :» ou bien : «< Il est possible aussi qu'un des deux soit nialade. » Toutes choses qu'il disait peut-être pour essayer de s'abuser lui-même et pouvoir douter encore d'un abandon qui l'humiliait cruellement. Le fait est qu'il n'en poussait pas moins de gros soupirs, et paraissait si malheureux, que H. Hartmann, touché de pitié, ne contredisait aucune de ses suppositions.
Le lendemain matin, M. Denneville conduisit son fils à une messe de noce, et, quand ils revinrent, M. Hartmann, sorti de son cOté, venait de rentrer à l'instant. Théodore , qui était aussi triste que la veille, parvint cependant à se distraire en racontant d'un bout à l'autre à son précepteur ce qui s'était passé à la cérémonie du mariage, et
— Ils se portent tous deux à merveille, reprit M. Hartmann ; ils sont sortis hier comme ils le font d'habitude. »
Théodore garda quelques instants le. silence, puis dit d'une voix altérée : « Alors tout est fini; les voilà brouillés pour toujours avec moi. Je les aimais pourtant bien; et cessant de vouloir se contraindre , il laissa couler ses larmes.
— Puisque vous les aimiez, mon cher Théodore, comment n'étiez-vous pas aimable et poli avec eux?
— Je ne savais pas ce qu'il fallait faire pour cela, répondit Théodore, dont les pleurs redoublaient.
— Il fallait faire comme eux; car ce sont des enfants très-bien élevés, et je me réjouissais de les voir vos amis.
— Eh bien, c'est fini à présent! puisqu'ils ne sont pas vepus hier, je suis bien sûr qu'ils ne viendront pas dimanche prochain, et je ne les reverrai plus jamais.
— Oh ! cela n'est pas dit, répliqua M. Hartmann, et la première fois que vous les rencontrerez, si.... . — Je ne les rencontrerai nulle part, interrompit Théodore; M. Mauger ne les amène jamais dîner chez papa. »
M. Hartmann se tut. La douleur de cet enfant, qui jusqu'alors n'avait connu que la joie, lui tou-
chait le cœur, et il était surtout heureux de voir que Théodore semblait regretter ramitié de ses camarades beaucoup plus que le plaisir de jouer avec eux.
« n y aurait bien un moyen, dit-il au bout de quelques minutes, de vous faire retrouver ensemble.
— Et lequel?
— Nous sommes dans le carnaval ; il faudrait prier vôtre père de donner un bal d'enfants. Il est bien certain que M. Manger y amènera ses deux fils, et vous pourrez tout naturellement..^.
— Oh! la bonne idée! la bonne idée! s'écria Théodore , dont les yeux se séchèrent aussitôt ; je vais en parler à papa aujourd'hui.
— Mais , reprit le précepteur , songez que c'est à vous maintenant de faire les avances de politesse et d'amitié.
— Eh bien! oui, j'en ferai, pourvu que nous nous embrassions, répondit Théodore, dont l'amourpropre et l'opiniâtreté habituelle cédaient enfin à l'espoir d'un raccommodement.
— Ah! que je serais heureux de voir celai »• dit M. Hartmann en lui serrant la main , comme pour l'encourager dans sa bonne intention.
Le jour du bal venu , M. Mauger arriva un peu tard avec ses enfants. Mais ceux-ci n'eurent pas plutôt aperçu le petit Denneville dans le premier
salon ,. qu'ils passèrent dans un autre, où ils se mirent à danser sans quitter la place.
Celte conduite déconcertait beaucoup les plana ds Théodore; mais une chose vraiment surprenante, c*est qu'elle ne Firrila pas au point de le faire changer de résolution.
Le grand embarras pourtant était de les saisir réunis, afin d'éviter de faire un double effort sur lui-même en leur parlant le premier , bien qu'il ne sût pas encore ce qu'il allait leur dire. Enfin le bonheur voulut qu'il les vît se rendre ensemble au bufiTet pour se rafraîchir et qu'une idée lui vint aussitôt. Il marche sur leurs pas, et, tandis qu'ils boivent chacun un verre de sirop, il prend une assiette d'oranges , la leur porte :
« Veux-tu des oranges glacées , Alfred ? en veuxtu , Jules ? » dit-il d'un air gracieux.
Les deux frères échangèrent un regard de surprise mêlée d'attendrissement.
« Merci , Théodore , répondirent-ils amicalement , et en prenant tous deux un quartier.
— Tu t'es toujours bien porté, n'est-ce pas? reprit Alfred.
— Oui, mais j'ai eu du chagrin,... Est-ce que vous ne voulez plus venir chez nous, le dimanche?
— Si , vraiment , dit le petit Jules aussitôt.
^ Nous irons dimanche, si tu veux, » ajouta Alfred.
De ce moment tout fut oublié. On entra bras dessus bras dessous dans le bal pour danser à la même contredanse , et les soirées du dimanche reprirent leur cours sans jamais se suspendre; car peu à peu Théodore cessa d'être cet enfant avec lequel personne ne pouvait vivre.
Ce petit événement avait donné à M. Hartmann beaucoup d'espérance pour l'avenir , en lui prouvant que son élève était loin d'avoir un mauvais cœur; il lui connaissait d'ailleurs, à travers ses nombreux défauts, une qualité rare : c'était une franchise remarquable ; soit que cette franchise fût dans la nature de Théodore, soit qu'elle tînt à ce qu'il ne craignait personne, il n'avait jamais menti.
H. Hartmann abandonna donc entièrement l'idée de quitter la maison , se flattant d'arriver à son but sans autre secours que le temps et Taffection que l'enfant avait pour lui. Une épreuve qu'il fit peu de jours après vint l'encourager encore davantage.
En racontant à Théodore une petite aventure de sa jeunesse , comme il était entré dans quelques détails sur l'université de Tubinguc, il parla d'un élève de sa classe qu'on .ne pouvait pas soufTrir dans la maison, parce qu'il était curieux au point qu'il écoutait aux portes, et qu'il lisait les lettres adressées à ses camarades, quand il pouvait s'en emparer.
« Oh ! mais moi , dit aussitôt Théodore, j'ai bien
souvent écouté aux portes , et lu les lettres de papa dans son secrétaire,
— Comment ! répliqua M. Hartmann , personne ne TOUS avait donc jamais appris que vous commettiez une action honteuse?
— Mais je ne le disais à personne.
— Parce que vous sentiez que vous faisiez mal ; il y a bien longtemps que je suis persuadé qu'un certain instinct nous instruit, même dès notre enfance, de ce qui doit nous faire estimer ou mépriser de nos semblables.
— Oh! mépriser, parce qu'on est curieux! s'écria Théodore ; à la bonne heure si l'on volait.
— Quant à cela, c'est autre chose, reprit M. Hartmann. Celui qui vole est mis en prison ; mais il est des torts que la loi ne punit pas , et dont le mépris public fait seul justice. Par exemple , n'avez-vous pas entendu hier, à dîner, votre père dire, en parlant d'un monsieur, que c'était un homme tout à fait méprisable? Eh bien! certainement ce monsieur ne vole point , puisque M. Denneville avait dîné la veille avec lui.
— Il faudra que je demande aujourd'hui à papa comment il s'appelle, ce monsieur-là, »» dit Théodore.
M. Hartmann sourit.
« Âh! s'écria l'enfant d'un air malin, gageons que vous pensez que je suis curieux.
— Oui , répondit en riant le jeune précepteur, je le pense depuis longtemps ; mais je pense aussi , ajouta-t-il d'un ton sérieux , que vous venez d'apprendre qu'un curieux déplatt à tout le monde , et que vous allez tâcher de l'être moins.
— Je tâcherai , dit Théodore , d'un ton si docile , que M. Hartmann croyait d'abord n'avoir pas bien entendu.
— Vous tâcherez , mon cher enfant? Oh ! voilà qui est bien , voilà qui est très-bien ! Au reste , je remarque avec une grande joie , Théodore , que depuis quelque temps vous devenez beaucoup plus aimable que vous ne l'étiez. »
Gomme c'était le premier éloge que le petit garçon recevait de son précepteur, et Ton sait bien pourquoi , il en fut tellement flatté qu'il rougit de plaisir.
Peu de jours après, le domestique apporta une lettre à M. Hartmann , en lui disant qu'on attendait la réponse.
« Qui est-ce donc qui vous écrit? dit aussitôt Théodore ; ce n'est pas une lettre d'Allemagne , puisqu'on attend,
— Non, » répondit M. Hartmann, qui, tout en lisant, pensa que l'occasion était favorable et qu'il fallait pousser l'épreuve jusqu'au bout.
Feignant d'être fort préoccupé de ce qu'il venait de lire , il replia la lettre d'une certaine manière ,
la posa négligemment près de lui sur la table, puis alla prendre dans sa chambre une petite botte qu'il porta lui-même à la personne qui attendait.
On peut imaginer si Théodore brûlait de savoir ce que contenait la lettre, ce que contenait la boite; aussi son premier mouvement fut-il de courir vers la table; mais tout à coup il se rappela la promesse qu'il avait faite et Tapprobation qu'elle lui avait valu, « Tâchons, tâchons, » se dit-il, tout en se réfugiant dans la chambre de M. Hartmann pour ne point succomber à la tentation. Il y marchait en long et en large d'un pas rapide , et se répétait à lui même : Voilà qui est bien , voilà qui est très^ bien y lorsque son précepteur revint : « Je n'ai pas touché à la lettre , » lui dit-il en relevant fièrement la tête , et dans sa joie M. Hartmann l'embrassa, ce qu'il n'avait jamais fait encore.
De temps à autre un heureux hasard mettait en jeu l'amour-propre du petit garçon, venait en aide au précepteur, et lui facilitait la terrible besogne qu'il avait entreprise. Un soir, par exemple, après un dîner pendant lequel Théodore venait de parler encore plus que d'ordinaire, on rentrait dans le salon, lorsqu'il entendit une dame, qui ne le croyait pas si près d'elle , dire à une autre : « Voilà un petit bonhomme bien bavard et bien ennuyeux. »
Humilié autant qu'on peut l'être , Théodore ne
tarda pas à prier M. Hartmann de quitter la société le plus tôt possible, ce qu'ils firent aussitôt. A peine furent-ils seuls ensemble, que, dans le besoin qu'il avait de soulager son cœur, Théodoré raconta ce qui s'était passé, non sans se répandre en injures contre cette dame , qui venait pour la première fois chez son père et qui bien certainement, disait-il, n'y remettrait jamais les pieds.
M. Hartmann le laissa longtemps se livrer à sa colère sans prononcer une parole ; puis , comme il répétait, pour la vingtième fois peut-être, les mots qui l'avaient tant offensé :
« Il est bien certain, dit le précepteur avec calme, qu'il n'y a rien de plus ennuyeux qu'un bavard.
— Je suis donc bavard? répliqua Théodore stupéfait.
— Prodigieusement.
— Pourquoi donc ne me l'avez -vous jamais dit?
— Parce que vous ne m'auriez pas écouté, répondit M. Hartmann. Rappelez-vous, Théodore, les conseils que vous donniez à votre cousin ; convenez qu'alors vous étiez bien loin de sentir combien on est heureux, à votre âge, de vivre avec un homme beaucoup plus raisonnable que nous et qui nous aime tendrement ; convenez qu'alors , si j'avais essayé franchement de corriger vos défauts, il y a déjà longtemps que nous ne serions plus ensemble , puisque de mon cô(é j'ai pensé bien sou-
vent à retourner à Francfort, tant je désespérais de vous voir jamais devenir un aimable enfant.
— Est-ce que vous y pensez toujours? est-ce que vous voulez me quitter? s'écria Théodore avec une émotion qui toucha le jeune précepteur.
— Non , reprit M. Hartmann ; car, depuis quelque temps, vous êtes devenu bien meilleur que vous n'étiez.
— Je m'en suis bien douté il y a huit jours, quand vous m'avez embrassé parce que je n'avais pas touché à la lettre , dit le petit garçon , qui n'était pas fâché de rappeler son triomphe.
— Sans doute ; je reconnaissais avec un extrême plaisir que vous aviez fait pour cela un grand effort sur vous-même. On prend très-vile les mauvaises habitudes, voyez-vous; mais on les perd assez promptement, quand on est bien résolu à s'en corriger.
— Et puis à présent vous me direz tout ce qu'il faut faire, n'est-ce pas?
— Oh ! de tout mon cœur. Ce soir, par exemple, vous avez souffert, vous avez été humilié.
— C'est vrai !
— Eh bien, plus tard vous le seriez bien davantage; car rien n'est plus insupportable dans le monde qu'un homme bavard. Ainsi, dès demain, nous commencerons à corriger ce défaut-là.
— Et comment?
— Rien ii*e$t plus facile. Nous sommes à table à côté l\in de l'autre ; quand vous parlerez trop , je Yous pousserai le coude tout doucement, sans que persoime puisse le voir; mais vous vous tairez aussitôt.
— Peut-être pas demain, dit Théodore avec sa franchise habituelle.
— Ah ! je n'y compte point, répondit M. Hartmann en riant, mais avec le temps.
— Oui, avec le temps, » dit Théodore, qui tint parole.
Ce fut en effet avec le temps, et avec une patience que soutenait chaque jour un léger progrès fait vers le bien, que le précepteur parvenait peu à peu à faire disparaître les défauts de son élève. Il en était un cependant que, malgré tous ses eflorts, il désespérait de vaincre : c'était la paresse. Le changement qui s'opérait dans le caractère de Théodore tenait en grande partie à son amour-propre, que M. Hartmann s'était bien gardé de combattre, puisqu'il le portait à bien faire. Théodore, en devenant aimable, s'apercevait bien qu'il en était récompensé aussitôt par l'affection , ou pour le moins par l'approbation de tous ceux qui le connaissaient; il n'en était pas de môme du travail, dont il avait horreur , et dont il ne devait recueillir le fruit que dans quelques années. L'avenir n'est rien pour les enfants. C'est dans bien longtemps , bien longtemps ,
disent-ils quand on leur remet un plaisir au lendemain. C'était donc en vain que M. Hartmann cherchait à lui faire comprendre que la plus grande fortune n'empêche pas celui qui n'a rien appris d'être un sot, et qu'un sot est toujours l'objet de la risée du monde. C'était tout aussi vainement que, dans l'espoir d'éveiller sa curiosité sur des sujets instructifs, il lui racontait souvent quelques traits, tirés de l'histoire, des voyages, etc. Le petit garçon l'écoutait avec un plaisir extrême et se souvenait parfaitement de tout ce qu'il avait entendu ; mais il ne voulait jamais lire.
Le maître d'écriture, qui enseignait aussi la grammaire, venait tous les deux jours ; mais comme entre ses leçons, qui duraient une heure, les devoirs n'étaient jamais faits, on sent. combien les progrès de l'élève étaient lents. Dans les premiers mois, M. Hartmann ne se lassait point de répéter tous les soirs , d'un air tranquille et froid : « Vous n'avez pas encore fait votre devoir d'aujourd'hui; » mais depuis quelque temps il lui conseillait d'un ton amical de se mettre à l'ouvrage. 11 en résultait seulement que, si le petit garçon n'avait pas une bonne excuse à donner, il • était fort rare qu'il ne répondit pas : « Demain, je vous en prie, demain; puisque je travaille toujours avec le maître, je finirai bien par savoir écrire. »
Théodore cependant allait entrer dans sa on-
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sans cette brave fille notre pays subirait peut-être encore aujourd'hui le joug de l'étranger.
— Moi-même, qui ne suis pas né en France, reprit le jeune Allemand , j'étais bien enfant quand j'ai lu l'histoire de Jeanne d'Arc pour la première fois dans l'Histoire de France, et je me souviens fort bien qu'elle m'a prodigieusement intéressé. Cette simplicité de la pauvre bergère jointe à ce grand courîige....
— Est-ce qu'elle se battait? demanda Théodore.
— Sans doute, répondit M. Denneville ; elle a même été blessée plusieurs fois. C'est elle qui commandait notre armée et qui remportait toujours la victoire ; tu liras tout cela en lisant l'Histoire de France. *»
Dans ce moment on vint annoncer que le déjeuner était servi, et, comme on passa aussitôt dans la salle à manger, M. Hartmann se dispensa de répondre à Théodore, qui lui disait tout bas : « Vous me raconterez l'histoire de Jeanne d'Arc aujourd'hui, n'est-il pas vrai ? »
Il pleuvait à verse ce jour-là, ce qui ne permettait pas de songer à faire la promenade habituelle du matin. A peine l'élève et le précepteur étaientils remontés chez eux, que ce dernier dit qu'il allait profiter de ce mauvais temps pour écrire en Allemagne à ses parents. Il se mit aussitôt à son bureau, et Théodore apporta près de lui ses joujoux.
Une heure à peu près se passa, pendant laquelle le petit garçon prenait lour à tour son petit théâtre^ ses soldats de plomb, son carrosse à ressort , etc. ; puis tout à coup il les repoussa brusquement de côté et d'autre et se jeta sur un canapé.
« Quel malheur qu'on ne puisse pas sortir! dit-il en poussant un long bâillement ; tous ces joujoux-là m'ennuient.
— Vous en avez pourtant une bonne provision , répondit M. Hartmann, qui posa sa plume et se retourna vers lui.
— J'ai tro]) souvent joué avec,
— Mais on vous en achète tous les jours ! Ne pensez- vous pas plutôt que la véritable raison, c'est qu'il est impossible de s'amuser à jouer du matin au soir? Que ne Usez- vous un peu?
— Papa n'a que des livres ennuyeux dans sa bibliothèque , répondit Théodore , et tous les contes de fées, à présent je les sais par cœur.... Puis, prenant un petit air câlin : Ce serait bien le moment de me raconter cette histoire de Jeanne d'Arc, n'est-ce pas ? .
— Mais je n'ai point fini d'écrire mes lettres.
— Ne pourriez -vous pas les finir un peu plus tard ? reprit le petit garçon du ton le plus caressant ; vous me feriez un si grand plaisir !
— Écoutez , Théodore , vous savez que nous nous sommes promis vous et moi de rester toujours bons
amis ; aussi devez-vous remarquer que , pour qu'il en soit ainsi , je vis avec vous, non comme avec un " enfant, mais comme avec un homme.
— C'est pour cela que je vous aime tant, répliqua Théodore en l'embrassant.
— Eh bien, entre hommes, mon cher petit , une complaisance doit répondre à une complaisance, et, si je renonce à la satisfaction d'écrire à mes parents pour vous raconter l'histoire de Jeanne d'Arc , il faut que , de votre côté , vous fassiez quelque chose pour moi.
— Oh ! je ne demande pas mieux , répondit aussitôt Théodore ; je vais , si vous voulez , vous raconter l'histoire de Gracieuse et Percinet : elle est très-jolie, très-jolie*
— Avouez , répliqua M. Hartmann en riant, que le marché ne serait pas égal entre nous , car vous aimez beaucoup à raconter, tandis qu'il m'en coûterait pour vous satisfaire.
— Que voulez-vous donc que je fasse ? répliqua Théodore avec un peu d'impatience.
— Quelque chose qui vous coûte aussi , répondit M. Hartmann ; par exemple , le devoir que vous avez à faire pour demain.
— Tout le devoir ! s'écria Théodore en recidaRt d'effroi.
— Eh bien ! la moitié seulement. Vous allez m'écrire une page de votre plus belle écriture , ou me
réciter tout le verbe aimer , ce terrible verbe que M. Ouchaume ne peut parvenir à vous apprendre depuis six semaines.
— J'aime bien mieux écrire une page, dit aussitôt Théodore ; si je vous récitais le verbe, je suis sûr que je me tromperais encore , et vous vous moqueriez de moi.
— Je ne suis pas moqueur de ma nature , répondit M. Hartmann ; de plus , comme je sais que vous ne voulez jamais étudier, je sais que vous n'apprendrez jamais rien. Alors je me dis : . Théo- « dore sera toujours un ignorant ; » ce qui me fait trop de peine pour me donner envie de rire. Mais revenons à notre marché, continua-t-il plus gaiement en voyant Théodore baisser les yeux. Lequel de nous va commencer ?. . . Vous, sans doute ? c'est mon avis. Non que je craigne, quand j'aurai raconté l'histoire, que vous ne m'écriviez pas la page, je vous connais trop honnête garçon pour cela; mais je crains qu'après avoir entendu l'histoire il ne vous en coûte beaucoup plus pour écrire la page.
— Ah ! vous avez bien raison , s'écria Théodore ; je vais commencer tout de suite. »
. Et courant chercher dans sa chambre un exemple et du grand papier, il revint s'asseoir près du précepteur et se mit à l'ouvrage , non sans un grand désir d'avoir fini sa tâche.
i .îf- n .w. .9.
Comme c'était pour la première fois que Théodore donnait occasion de lui adresser un compliment sur sa manière d'écrire , celui-ci le flatta au point qu'il acheva la page avec le même succès.
« Fort bien , fort bien , dit M. Hartmann , qui la prit et la serra dans un tiroir. Je yeux la garder pour moi, quand je l'aurai montrée demain à M. Duchaume; il sera bien surpris, je vous en réponds. Maintenant c'est à mon tour. » Puis il commença l'histoire.
On imagine bien que M. Hartmann, dans son récit, prit soin d'appuyer sur tous les points qui étaient les plus propres à intéresser un enfant; aussi lorsque, arrivé à la mort de la jeune et vaillante fille, il se tut , Théodore s'écria qu'il n'avait jamais lu ou entendu raconter une histoire qui lui fît autant de plaisir.
En effet, lui qui d'ordinaire ne pouvait rester en repos pendant cinq minutes , il n'avait point bougé, pas prononcé un mot, tant que M. Hartmann avait parlé. Il est vrai que ce qu'il écoutait lui faisait entrevoir des choses si nouvelles pour lui, qu'il ne se lassait pas d'y prêter la plus grande attention.
^ «Dans quel temps tout cela s'est-il passé? dëmanda-t-il à M. Hartmann.
-^ Au XV* siècle, il y a aujourd'hui plus de trois cents ans.
— Mais pourquoi les soldats anglais et français se
battaient-ils avec des lances ? pourquoi û*avaient-ils pas de fusils?
— On ne s'en servait pas alors dans les armées; il y avait trop peu de temps que la poudre était inventée. A cette époque, cependant, les Anglais avaient déjà quelques canons.
— Et comment se nommait ce jeune roi de France que Jeanne d'Arc est venue secourir ?
— Charles VIL II a été le père de Louis XI, dont l'histoire est aussi fort intéressante.
— Vous êtes bien heureux de savoir tout cela, dit Théodore , qui se leva pour aller ramasser tous les soldats de plomb qu'il avait jetés à terre*
— Vous qui savez par cœur Gracieuse et Percifiet, répondit en riant M. Hartmann, vous pourriez en savoir autant que moi si vous le vouliez. »
Et voyant Théodore fort occupé de poser sur une table des tours, des fortifications et des soldats en bataille, il ne jugea point le moment favorable pour insister. 11 se remit donc à son bureau , où il acheva ses lettres , laissant le petit garçon faire le^ ver le siège d'Orléans par un général autrichien qu'il avait placé en tête de lanciers français, en disant tout haut : u Supposons que celui-ci est Jeanne d'Arc. »
Le lendemain matin, le maître d'écriture fut comme stupéfait lorsque son élève lui présenta une page écrite d'un bout à l'autre sans un mot illisible et sans un pâté.
«C'est à merveille, à merveille, dit-il d'un air qui annonçait non -seulement la surprise, mais un extrême contentement; si vous en écriviez souvent comme cela, vous auriez avant peu une main superbe ; car je vous ai toujours reconnu les plus beUes dispositions du monde ; mais voilà qui me fait plaisir, grand plaisir. >•
A tout âge, c'est une douce chose pour un homme que de recevoir un éloge qu'il a mérité. Jusqu'alors Théodore n'avait point connu cette jouissance, les compliments que lui prodiguaient chaque jour les amis de son père ayant toujours porté sur sa jolie figure ou sur d'autres avantages qu'il ne tenait pas de lui-môme, en sorte que la joie du bon M. Duchaume le ravit, et qu'il prit ce jour-là sa leçon comme il ne l'avait jamais prise.
Nous nous plaisons très -vite à bien faire, et le jour suivant, comme on ne devait sortir qu'à trois heures, à peine était-on revenu de chez M. Deimeville que Théodore, regardant la pendule, dit avec un petit air capable : « J'ai bien plus de temps qu'il ne m'en faut pour faire mon devoir. »
En parlant ainsi, il s'assit à sa table, et il écrivit une page tout aussi correcte que la précédente, non sans regarder de temps en temps, du coin de l'œil, M. Hartmann qui lui souriait d'un air approbateur et satisfait.
La dernière ligne écrite , il prit sa grammaire , et la portant au jeune précepteur :
«Si vous voulez, dit- il, me faire réciter mon verbe, je crois que je le sais bien aujourd'hui. »
11 le savait effectivement, et depuis cinq semaines il aurait pu le savoir, tant sa mémoire était prodigieuse; mais M. Hartmann se garda bien d'en faire la remarque : loin de là, il l'embrassa de tout son cœur, et redoubla pour lui, pendant la promenade, de complaisance et d'amitié.
A partir de ce jour, Théodore fit tous les mâtine son devoir entier. Plus d'un mois s'étant écoulé de la sorte, et l'habitude d'un travail régulier étant prise , M. Hartmann pensa qu'il était temps de faire apparaître enfin le précepteur, et de débuter dans ses fonctions en donnant à son élève des leçons de géographie et d'histoire; puis il M fit commencer Tétude du latin , et , comme ils ne se quittaient jamais que pour peu d'instants, il lui fut très-facile de lui apprendre la langue allemande , qu'ils parlaient toujours ensemble.
U résulta de tout ce qu'on vient de lire que Théodore, à quinze ans, ne ressemblait en rien à ce petit garçon , qui semblait ne devoir être toute sa vie qu'un sot, insupportable à tout ce qui l'entourait. A quinze ans , Théodore était gracieux et poli pour tous; non-seulement il était instruit autant qu'on peut l'être à cet âge, mais il avait pris le
goût de rinstruction, et, grâce à celui que son bonheur avait envoyé à temps pour le sauver, à celui qui lui avait tout appris, jusqu'au moyen de se faire aimer des autres, ses défauts avaient disparu. L'éducation finie, H. Denneville, dont la reconnaissance égalait la joie, doubla la pension qu*il avait promis de faire au précepteur de son fils, ce qui permettait à M. Hartmann de retourner en Allemagne pour y vivre dans l'aisance; mais Théodore obtint de lui qu'il viendrait passer tous les ans trois mois à Paris, dans l'appartement qu'ils avaient habité ensemble.
Pipr.