‹ Contes moraux de Miss EdgeworthChapitre 1 sur 42 · COUTES MOB. T. I · texte numérisé non relu

COUTES MOB. T. I

pecherchèrent avec empressement une aussi digne institutrice , mais mistriss Harcourt eut le bonheur d'obtenir la préférence.

Mistriss Harcourt était une veuve jeune et belle encore; elle avait des qualités et de l'esprit naturel, mais comme elle vivait dans le cercle habituel d'une vie dissipée , elle n'avait pas le temps de cultiver sa propre intelligence, ni de s'occuper de l'éducation de sa famille, et elle avait cru remplir ses devoirs de mère en procurant à ses filles une gouvernante à la mode et des maîtres dispendieux. La gouvernante, dont madame de Surville venait prendre la plac^^, avait quitté ses élèves pour accompagner une dame de qualité sur le continent , et mistriss Harcourt avait supporté cette perte sans la moindre émotion. Elle se tint, contre son ordinaire, toute une soirée à la maison , pour recevoir madame de Surville et la présenter à ses élèves futurs.

Mistriss Harcourt avait trois filles et un fils : Isabelle, Mathildc, Favoretta et Herbert. Isatelle avait environ quatorze ans. Sa physionomie était pleine d'intelligence, mais elle exprimait peut-être trop de confiance en elle-même, parce que depuis son enfance on lui arait fait croire qu'elle était un petit génie. Sa mémoire n'avait été que trop cultivée; elle avait appris les langues étrangères avec facilité et tirait vanité de ses profondes connaissances en histoire et en chronologie. Son caractère avait été gâté par la flatterie, mais elle était susceptible encore de généreux sentimens.

Maihilde avait un an de moins qu'Isabelle; elle éùait jolie, mais sa physionomie au premier abord donnait d'elle l'idée de la plus incurable indolence. Elle n'avait pas appris par cœur les verbes irréguliers français et italiens aussi prompiement que sa sœur , et son im-

patiente institutrice avait prononcé d'une manière irrévocable que miss Mathiide n'avait pas de moyens. La phrase malencontreuse fut répétée par l?s autres maîtres, et la pauvre Mathiide, découragée par les progrès de sa sœur, perdit toute confiance en elle-même, et avec l'espoir du succès s'envola le désir de faire le moindre effort pour y arriver. Son attention s'était dirigée peu à peu sur la parure et sur ses avantages extérieurs , non qu'elle fût vaine de sa beauté , mais elle avait plus d'espoir de briller par les grâces de sa personne que par le charme do son esprit. La rougeur timide et changeante que madame de Surviîle observa sur la physionomie de Mathiide, lorsqu'e'Ie parlait aux personnes pour lesquelles elle sentait de l'affection , convainquit bientôt la gouvernante qne si Mathiide ne montrait pas de moyens , c'était la faute de son éducation. Ce qu'on appelle iroyens ou dispositions naturelles dépend peut-être delà sensibilité; car ceux qui sont capables de sentir vivement la peine ou le plaisir, peuvent être facilement exciiés à de grands et persévérans efforts si l'on emploie les mobiles convenables pour y parvenir.

Favoreita, la plus jeune, n'avait que six an?. A cet 5ge, les habitudes qui constituent le caractère nt- sont pas encore fixées; il serait donc absurde de parler du caractère d'un enfant de six ans. Favoretta avait été depuis sa naissance le joujou gâté de sa mère et de la femme de chambre de sa mère. Elle était toujours amenée au salon, quand mistriss Harcourt avait du monde, pour être admirée et caressée parla compagnie. Ses longues boucles de cheveux, et son bavardage naïf étaient des m-oyens assurés d'attirer l'aitentiondes visiteurs. Aussi, au salon, Favoretta éiai:-elle heureuse, vive et de bonne humeur; mais hors de

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là , ce n'élait plus la même petite fille: lorsqu'elle éta'u seule , elle était paresseuse et ennuyée ; avec sa bonne, ou ses sœurs , chagrine et capricieuse.

Herbert était le camarade habituel de Favoretta; mais leurs jeux se terminaient régulièrement par des querelles, dans lesquelles les deux parties avaient également tort , mais dont tout le blâme tombait nécessairement sur Herbert, car Herbert n'était ni caressant, ni caressé. La femme de chambre, mistriss Grace, protestait que c'était le tourment de sa vie, et prophétisait qu'il ne fei ait jamais rien de bon, parce que, disait-elle, quand on le peignerait cent fois par jour, ses cheveux seraient toujours en désordre. Elle déclarait en outre qu'il n'y avait pas moyen de l'empêcher de faire du mal ; et sa tête était si dure pour la lecture que misiriss Grace, à laquelle était dévolu le soin de lui montrer son alphabet, sous le règne négligent de la précédente gouvernante, disait hautement qu'il n'apprendrait jamais à lire comme les autres enfans. Il est fort douteux que le zèle de mistriss Grace fût de quelque utilité à Herbert pour les progrès de son intelligence; mais il eut une influence incontestable sur son caractère. Un nuage sombrç et épais se répandait sur le visage d'Herbert à cet appel lancé d'une voix aiguë: — M. Herbert, venez lire votre leçon! Et l'emploi continuel du mode impératif: — Laissez donc cela , M. Herbert ! — Ne faites donc pas tant de tapage, M. Herbert! — M. Herbert, taisezvous, et restez tranquille, quand je vous l'ordonne î eut une influence telle sur l'esprit du pauvre enfant, qu*à l'âge de huit ans, il accomplissait en partie l'horoscope de son tyran femelle : c'était alors un enfant sournois et obstiné, qui pr'^nait plaisir a faire exactement le contraire de ce qu'on lui demandait ^ et qui

LA BONXE GOUVERXANTE FRANÇAISE. 5

mettait de l'orgueil à braver par son insensibilité les punitions qu'on lui infligeait. Sa position n'était guère plus agréable au salon, car sa mère l'annonçait habituellement à la compagnie sous le nom de Têie-dure, et Herbert-Tête-dure était tellement assailli, dès son entrée , par une multitude de petits reproches et de plaisanteries maternelles sur sa tenue inélégante, qu'il en était devenu gauche, timide, et avait conçu une aversion extrême pour la société commeilfaut , avec un penchant décidé pour la compagnie moins ennuyeuse des gens de l'écurie et de la cuisine. Mistriss Harcourt interdisait absolument tout rapport avec les cochers, mais elle n'était pas aussi stricte dans ses injonctions relatives au sommelier et au laquais , parce que, disaitelle, il faut bien que les enfans restent avec les domestiques lorsque l'on est dehors; et encore vaut-il mieux qu'ils soient avec des domestiques de confiance. — Or, Stephen est un homme sur lequel on peut totalement se fier, et il est depuis si long-temps dans la famille , que les enfans ne courent aucun danger avec lui.

Combien de mères ont ainsi un Stephen sur lequel on peut totalement se fier !

Mistriss Harcourt , avec cette politesse qui , dans cette circonstance, suppléait heureusement au bon sens , investit madame de Surville de pleins pouvoirs, comme gouvernante de ses enfans , excepté en ce qui regardait leur éducation religieuse ; elle stipula que les dogmes catholiques ne leur seraient aucunement enseignés. Madame de Surville répondit sur ce point que les enfans suivaient habituellement la religion de leurs pères, et que les prosélytes faisaient rarementhonneur à leurs convertisseurs ; que d'ailleurs, eût-elle la volonté d'éloigner ses élèves du culte de

leur pays, quelque tentative qu'elle fît dans ce bnt, elle ne parviendrait pas à prévaloii sur rinstruction religieuse publique , ni sur les argumens répandus dans les livres qui sont dans les mains de toute personne bien élevée. Avec cette manière de voir, madame de Survilîe s'engagea sans peine à s'abstenir de toute iaterveniion dans l'instruction religieuse de ses élèves. Mistriss Harcourt alors la présenta à ses enfans comme une amie dans laquelle elle avait une pleine confiance, et à laquelle elle espérait et pensait qu'ils se feraient une étude de plaire.

Pendant cette cérémonie préliminaire, Herbert se tenait à l'écart, ot, son fouet suspendu sur le bAton qui lui servait de cheval, il jetait sur madame de Surville un regard de défiance. Cependant lorsque cette dame lui tendit la main , en lui adressant la parole d'un ton amical, il s'approcha lentement, mit son fouet dans sa main droite et lui offrit cordialement la main gauche à serrer.

— Vous allez donc être ma gouvernante? lui dit-il. Vous ne me donnerez pas de trop longues lâches, n'est-ce pas ?

— Ma chère Favorctta, qui t'a donc retenue si longtemps? dit mistriss Harcourt à la petite fille qui entrait dans la chambre, les cheveux proprement arrangés, cî conduite par mistriss Grace. L'enfant courut à madame de Surville, et du ton le plus Cvî7GSsant : — M*aimerez-vous? hii dit-elle. Je n'ai pas mes souliers rouges aujourd'hui!

Pendant que madame de Surville assurait à Favoretla que l'absonce de ses souliers rouges ne diminuait en rien son mérite, Mathilde disait tout bas à Isabelle : — Lp deuil lui va très-bien , quoiqu'elle ne soit pas jolie; et Isabelle répliquait avec un air de

distraction : — Mais elle parle très-bien an[;lais, pour une Française.

Madame de Surville parlait anglais remarquablement bien: elle avait passé plusieurs années en Angleterre dans sa première jeunesse , et son accent un peu étranger donnait même à son langage une nouveauté piquante et agréable. Comme elle n'éiait pas habituée aux formules habituelles de la conversation dans cette langue, elle exprimait ses idées en termes élégans et choisis qui les faisaient paraître aussi originales que justes.

Isabelle, qui aimait les talens et plus encore la nouveauté, fut charmée, Je premier soir, de sa nouvelle amie , surtout lorsqu'elle s'aperçut que ses propres talens n'avaient pas échappé à l'observation de madame de Surville. Elle fit étalage de ses petits trésors littéraires, mais elle s'étonna de ne point éblouir les regards de son ju ;?, bien que toutes les belles choses qu'elle dît fussent d gnes de remarque. Peu à peu son désir déparier s'apaisa, et la curiosité d'entendre lui succéda bientôt. Elle éprouva un plaisir tout nouveau pour elle , en conversant avec une personne qui lui était supérieure en connaissances , et dont elle pouvait reconnaître la supériorité sans aucun mélange d*envie.

— Je suppose, dit-elle un jour, en s'arrêiant après avoir énuméré exactement les dates des règnes de tous les rois anglais, je suppose que vous avez en France quelque livre analogue à la Mémoire technique de Gray. Autrement, comment pourrie-i-vous avoir une si prodigieuse quantité de dates dans la tête? Lorsque vous étiez à mon âge, aviez-vous autant de connaissances en chronologie et en histoire que... que...

8 CONTES MORArX.

— Que vous, n'est-ce pas? dit madame de Surville. J'ignore si j'en possédais autant à votre âge, mais je puis vous assurer qu'à présent je suis loin d'en avoir autant.

— Ah! répliqua Isabelle avec un sourire d'incrédulité, c'est la modestie qui vous fait parler ainsi.

— C'est plutôt la vanité , je vous assure.

— La vanité î impossible! Sans doute vous ne me comprenez pas.

— Pardonnez-moi ; c'est vous qui ne m'entendez pas.

— On ne peut mettre de vanité, ce que nous appelons , en anglais , vanité , à ne pas se rappeler quelque chose.

— Est-il donc impossible que l'on ne mette pas de vanité à ne pas se rappeler quelque chose d'inuiile? Vous pouvez sans doute me dire le nom de ce sage qui faisait l'éloge de l'art d'oublier?

— En vérité , je ne sais pas son nom ; je n'en ai jamais entendu parler : était-ce un Grec, un Romain ou un Anglais? Vous rappelez-vous son nom? Par quelle lettre commence-t-il?

— Je ne veux pas , pour vous autant que pour moi-même, me rappeler le nom de ce sage. Contentons-nous de sa parole, qu'il soit Grec, Romain ou Anglais. Nous devons même ranger la première lettre de son nom parmi les cioses inutiles , n'est-ce pas?

— Mais , répliqua Isabelle un peu piquée , je ne sais pas ce que vous appelez inutile.

— Les choses qui ne servent à rien, dit madame de Surville avec simplicité.

— Vous ne voulez pas dire, sans doute, tous les noms, les dates, les rois, les empereurs romains, n* tous les événemens remarquables que je sais par cœur?

— Il est utile, je vous l'accorde, de savoir par cœur les noms des rois anglais et des empereurs romains, ainsi que les dates de leurs règnes ; autrement on serait obligé , quand on en a besoin, de les chercher dans les livres où ils sont, et cela fait perdre du temps.

— Cela fait perdre du temps, c'est vrai; mais ce qui est pire, c'est que l'on est couvert de ridicule et de confusion en compagnie, si l'on ne sait pas ce que.. . ce que tout le monde sait.

— Et ce que tout le monde est censé savoir, ajouta madame de Surville.

— On ne peut prendre part à la conversation des personnes bien élevées quand on ignore ces choses, continua Isabelle.

— Certainement non, dit madame de Surville; non plus qu'en disant aux personnes bien élevées ce que tout le monde sait, comme vous le faisiez observer avec justesse tout à l'heure.

— Mais je ne veux pas dire , reprit Isabelle , après une pause obligée , que tout le monde sache les événemens remarquables , quoiqu'on ait appris les règnes des rois par cœur. Car celte connaissance m'a été d'un grand avantage l'autre jour, je vous assure : quelqu'un parlait de la taxe sur la poudre, et j'ai pu dire, devant une compagnie nombreuse, que la poudre à poudrer avait été introduite en Angleterre en 1614, et que les pommes-de-terre, qui se trouvaient, heureusement pour moi, près de la poudre, dans les Tablettes de la mémoire, avaient été introduites dans l'année 1586. Et le même soir, comme maman m.ontrait un joli papier de couleur qu'elle venait d'acheter, j'eus l'occasion de dire que le papier blanc avait été fabriqué pour la première fois en An-

gleicrre en 1587 ; et un monsieur me fit on signe d'asseui.'mpnt , et me dit que ma mémoire valait un trésor. Ainsi vous voyez ^ue les connaissances ne doivent pas être rangées parmi les choses inutiles : ai-je donc tort?

— Non certainem^nt, répliqua madame de Surville. On peut se former une idée de la civilisation d'un pays à une cer aine époque, en sachant , par exemple, qu'un ol)jei frivole ou deluxe y a été introduit alors : des bagatelles deviennent ainsi des choses importantes pour ceux qui savent en faire usage; et le papier, par excjiple, qui touche de si près à l'imprimerie... —

— Ah ! interrompit Isabelle , je puis vous dire que la première presse fut établie dans l'abbaye de Westminster en iW*.

— Et le papier a été fabriqué en Angleterre?

— L'avez-vous donc si tôt oublié? en 1587.

— Il est alors à remarquer que la littérature anglaisa doit avoir fait b'en peu de progrès à celte époque, puisqu'un siècle s'est écoulé entre l'établissement de la première presse et la fabrication du papier blanc. Je conviens que de tels faits sont bons à connaître.

— Cela ne m'avait jamais frappé, dit Isabelle ingénument. Je mo le rappelais seulement pour m'en servir dans la conversation.

Madame de Sut ville observa avec plaisir que son élève était frappée de cette idée nouvelle; elle cessa la conversation, et laissa Isabelle réfléchir sur ce qui venait de se passer. Il faut souvent abandonner les jeunes esprits actifs et ingénieux aux efforts de leur naïve intelligence.

Ma.hilde se plut tout d'abord avec ma^Jamc de Sur- Tille, parce que le deuil lui allait bien; plus tard elle s'intéressa davanUge à elle en apprenant l'histoire de

SOS mallieurs , dont cette dame lui fit un jour le simple et touchant récit. Mathilde se sentit surtout émue par les détails de la mort de sa fille, jeune personne belle et accomplie de tout point, qu'elle avait perdue dans la fleur de son âge. Elle insista sur chaque circonstance, et adressa une foule de questions à la pauvre mère avec une naïve curiosité.

— Oh! j'en ai une parfaite idée à présent, dit-elle, après s'être informée de la couleur de ses cheveux, de SCS yeux, de son teint, de sa taille, de sa voix et de ses manières.

— Oh non! reprit madame de Surville avec un soupir, vous ne pouvez avec tous ces détails vous représenter exactement mon Hélène. Elle était belle et gracieuse , mais son cœur !... dit la pauvre mère d'une voix mouillée de larmes.

— Je v'bus demande pardon... je ne vous adresserai plus de questions , madame.

— Adressez-m'en tant qu'il vous plaira, ma bonne Mathilde... J'aime à penser à elle... Je puis en parler à présent sans vanité... Son caractère vous aurait charmée.

— Oh ! jel'aurais bien aimée, j'en suis sûre. Laquelle des deux aurait-elle préférée, d'Isabelle ou de moi?

— Elle vous aurait aimées toutes les deux pour vos différentes qualités, j'imagine. Elle n'aurait pas voulu que son amitié fût un objet de rivalité, ni une cause de jalousie entre deux sœurs. Elle savait se faire aimer sans recourir à d'aussi misérables moyens. Elle avait deux frères qui l'aimaient tendrement tous les deux. Vous savez que l'affection que l'on porte aux enfans est la seule qui n'ait pas besoin d'être basée sur Tesiime ; eh bien ! mon Hélène était estimée autant qu'aimée.

— Que je voudrais avoir une amie comme elle! Mais elle eût été si supérieure à moi, qu'elle m'eût dédaignée. Isabelle aurait accaparé sa conversation , car elle sait tant de choses, et moi je ne sais rien!

— Si vous savez que vous ne savez rien , dit madame de Surville avec un encourageant sourire, vous en savez autant que le plus sage des hommes. Lorsque l'oracle prononça que Socrate était le plus sage des sages, ce philosophe l'expliqua en faisant observer qu'il se savait ignorant, tandis que ceux qui croient savoir tout ne sont pas capables d'apprendre.

— Vous croyez donc que je suis capable d'apprendre? dit Mathilde avec un regard où brillait l'espoir d'une réponse encourageante.

— Certainement; si vous vous y appliquez avec ardeur, vous pourrez devenir ce qu'il vous plaira.

— Oh! non pas ce qu'il me plaira, caralop|je serais aussi instruite, aussi bonne, aussi aimable et aussi estimable que votre Hélène... mais c'est impossible... Dites-moi ce qu'elle était à mon ûge... et ce qu'elle avait coutume de faire et de dire... et quels livres elle lisait... et à quoi elle s'occupait du matin au soir.

— Ce sera pour demain, dit madame de Surville; il faut à présent que je monl<'e à Herbert le livre de gravures que j'ai promis de lui faire voir.

C'était la première fois qu'Herbert avait demandé à jeter les yeux dans un livre. Madame de Surville l'avait soustrait entièrement aux soins de mistriss Grace , et comme elle s'aperçut que son aversion pour son alphabet ne pouvait être surmontée tout de suite, elle avait pris la sage résolution d'attirer son attention vers d'autres objets, pour n'en revenir aux difficultés de l'épellaiion que lorsque l'enfant aurait oublié ses infortunes littéraires ei acquis assez de cou-

rage et d'énergie pour reprendre cette étude avec l'assurance du succès.

— Il est peu important, dit-elle, que cet enfant sache lire un an plus tôt ou plus tard, mais il est de la plus haute importance qu'il aime à s'instruire.

— Certes, dit mistriss Harcourt, à qui s'adressait cette observation, je suis convaincue que vous le dirigerez convenablement... Je vous l'abandonne tout entier... S'il sait lire seulement à l'âge où il faudra l'envoyer au collège, je serai satisfaite... Éloignez-le seulement de ma vue, je vous prie, ajouta-t-elle en riant, toutes les fois qu'il ânonnera ce malheureux alphabet; car je ne prétends pas être douée de la patience de Job.

— Me permettez-vous, madame, de lui acheter quelques nouveaux joujoux?

— Sans aucun doute... Achetez-lui ce que vous voudrez... agissez comme il vous plaira, je vous donne carte blanche.

Après avoir étudié pendant quelque temps les caractères ou plutôt les habitudes de ses élèves, madame de Surville les prit avec elle un matin, et les mena dans un grand magasin de joujoux , ouvert depuis peu sous la direction d'un homme intelligent, qui avait eu l'idée de faire faire des jouets instructifs pour la jeune génération.

Herbert , à son entrée , jeta tout autour de lui un regard désappointé : — Mais je ne vois ni toupies, ni chevaux, ni phaetons, ni voitures ! s'écria-t-il. — Ni poupées habillées, ajouta Favoretta d'un ton de reproche, ni petites maisons ! — Xi soldats , ni tambours ! continua Herbert. — Je n'ai jamais vu une boutique de joujoux comme celle-là, dit la petite fille. Je m'attendais à y trouver les plus belles choses du monde, parce que

c'est un grand et nouveau magasin de joujoux , et je ne vois que des choses communes... de grandes charrettes, des brouettes, des choses faites pour des filles de marchandes d'oranges , je suppose.

Cette saillie de Favoretta ne fut pas admirée comme elle l'eut été par les flatteurs du salon maternel. Son frère, pendant eu temps, s'empara du chariot qu i avait dédaigné, et le traînant dans le magasin avec une joie bruyanio , il déclara qu'il le préférait à une voiture à six chevaux , dans lequel il ne pouvait rien transporter; il fut même enchanté qu'il n'y eût pas de chevaux, en réfléchissant qu'il ferait le cheval luimêffie, et que d'ailleurs des chevaux de bois ne galopaient jamais et ne sentaient pas les coups de fouet. — Il faut les traîner sans cesse, pour faire croire, dit-il, qu'ils traînent eux-mêmes la voiture; et au moindre coup qu'on leur donne ^Is tombent sur le côté, et puis il faut les remettre sur leurs jambes de bois. J'aime bien mieux faire le cocher et le cheval tout à la fois. A ces mots il se mit à se fouetter luimême et à galoper de tous côtés, enchanté de son rôle de petit centaure.

Favoretta regardait d'un œil dédaigneux les gambades de son frère ; mais comme on ne fit point attention à ce petit accès de mauvaise humeur, elle prit le parti de s'amuser, et remarqua plusieurs objets dignes de son attention. Des bilboquets , des raquettes, des volans , n'étaient point des choses tant à dédaigner pour elle. — Et qu'est-ce que c'est que ces jolis petits paniers, madame de Surville? dit-elle... Et ceux-là qui ne para'^sent que commencés?... Et cette machine pour faire des lacefs comme ceux dont se sert Grace pour me lacer?... El ces commodes avec de petits tiroirs?

Madame de Surville avait déjà pris note de jolies commodes, qui étaient destinées aux jeunes minéralogistes -, elle était tentée de prendre aussi un petit herbier; mais comme ses élèves ne devaient pas aller de long-temps à la campagne, elle fut forcée de se contenter des objets qui pouvaient servir à la ville. La fabrication des paniers et des cordons de sonnettes et de rideaux pouvait h^ occuper agréablement en ne leur offrant que des difficultés faciles à vaincre; les matériaux nécessaires furent donc achetés, et mis dans un panier qui devait servir de modèle, avec un verre grossissant que Favoretta avait demandé. A ce moment , la voix d'Herbert se fit entendre à l'extrémité du magasin : — Je veux en manger, je vous dis ! criait-il d'un ton de colère. Il s'était glissé sous le comptoir sans être vu par le marchand , et avait trouvé dans un coin un petit paquet enveloppé de papier gris; il s'était assis par terre, le dos tourné à la compagnie, et avec une patience digne d'un meilleur sort, il avait dénoué le fil du paquet , et l'avait ouvert. Sous l'enveloppe de papier gris se trouvaient une quantité d'autres petits paquets soigneusement enveloppés eux-mêmes de papi^- bleu. II en ouvrit on , et trouvant qu'il contenait une multitude de petits objets ronds ressemblant à des anis, il porta le papier à sa bouche qui s'entr'ouvrit pour les engloutir. Le marchand lui retint lo bras, en l'assurant que ce n'était pas bon à manger : mais Herbert répliqua d'un ton de colère qui frappa l'oreille de madame de Surville. — Ce sont des graines de radis , mon ami, lui dit-elle. Quand on les a semées, elles produisent des radis ijui sont alors bons à manger. Mais les graines ellesmêmes ne valent rien; faites-en l'essai. Il s'empressa d'obéir^ mais il se hâta plus vite encore de cracher

les graines, qui étaient loin de lui sembler sucrées. — Je \eux en avoir, dit-il alors , pour les semer dans mon petit jardin , et leur faire produire des radis qui seront bons à manger tôt ou tard.

Madame de Surville prit alors des graines de radis et donna l'ordre d'envoyer à l'hôtel une bêche et un arrosoir pour Herbert. La face du petit jardinier brilla de joie. 11 s'étonnait que sa requête lui fût aussi vite accordée, parce que Grace lui reprochait tou jours de l'ennuyer lorsqu'il lui demandait quelque chose : il en avait pris l'habitude de recourir à U force ou à la ruse pour obtenir ce qu'il voulait. 11 se risqua alors à tirer madame de Surville par la robe : — Restez encore un peu , lui dit-il , je veux tout examiner.

Sa curiosité croissait avec Tespoir d'obtenir encore quelque chose. Lorsque madame de Survill?. lui eut accordé cette nouvelle requête , il eut la politesse de lui pousser une chaise en disant : — Vous serez mieux assise ; vous vous fatiguez à rester debout. Mais moi je ne suis pas fatigué. Demandez au marchand de me faire voir cette machine extraordinaire qui est là haut, voulez-vous?

La machine extraordinaire qui avait frappé l'attention d'Herbert était une petite presse à imprimer, accompagnée d'une casse de compositeur. Madame de Surville s'empressa d'acheter la petite machine pour Herbert, dans l'espoir que le plaisir de rassembler les lettres dans le petit composteur lui ferait oublier le souvenir pénible des premières difficultés do l'alphabet en y suppléant. Elle acheta aussi une boîte de modèles de meubles ordinaires , dont les parties diverses , marquées chacune d'un nom particulier, se divisaient pour être réunies de nouveau par le petit fabricant.

Nombre d'autres joujoux uiiles la tentaient également, mais elle ne voulut pas en être trop prodigue : elle était loin de vouloir gagner l'amitié de ses élèves par des présens; son unique objet était de leur créer des occupations utiles , et de leur inspirer le goût de l'industrie, sans la dangereuse excitation d'une variété continuelle.

Isabelle avait tait l'acquisition de cartes géographiques muettes qu'elle était impatiente de remplir, et d'une mappemonde qu'elle se proposait d'étendre sur un ballon do soie gonflé d'air, qu'elle pourrait ensuite aplatir et ployer à volonté.

Après beaucoup d'hésitations, Mathilde se décidajuste au moment où l'on allait quitter le magasin. Elle choisit un petit métier à faire du ruban de soie ou de fil, qui fit l'admiration d'Isabelle parce qu'elle se rappela en avoir lu la description dans les voyages de Townsend. Mais avant que le marchand eût empaqueté le métier, Mathilde demanda une petite machine pour dessiner en perspective , parce que la personne qui lui en avait montré une semblable lui avait assuré qu'on n'avait pas besoin de dispositions naturelles pour dessiner en perspective avec l'aide de cet instrument.

En retournant à l'hôtel , madame de Surville fit arrêter l'équipage devant un cabinet de lecture. — Voulez-vous demander le roman dont nous parlions hier? lui dit Mathilde.

— Un roman ! dit Isabelle avec dédain. Certainement madame de Surville ne lit point de romans.

— Zeluco, monsieur, s'il vous plaît, dit madame de Surville... Vous voyez, Isabelle, que, malgré le danger de perdre la bonne opinion que vous avez de moi, j'ai osé demander un roman.

18 CO!tTES MORAUX.

— J'avais pouriant toujours cru , reprit Isabelle d'un ion pincé , qu'il n'y avait que les gens frivoles ou les sots qui lussent des romans.

— Des romans frivoles ou sots, voulez-AOus dire sans doute; mais je me flatte que vous ne trouverez aucun de ces défauts dans Zeluco.

— J'en excepte Zeluco certainement , car je me rappelle à présent que le grand historien Gibbon parle de Zeluco dans ses lettres : il dit que c'est le plus beau roman philosophique de notre temps. Je m'en souviens très-bien , parce que quelqu'un ayant parlé de Zeluco, le jour même où je lus cette lettre, je demandai à ma gouvernante de me le procurer, mais elle m'objecta que c'était un roman... Et cependant Gibbon l'appelle un roman philosophique.

— Le nom, dit madame de Surville , ne fait rien à la chose; mais je suis de votre avis en ce point que les gens qui ne peuvent juger par eux-mêmes étant sujets à être trompés par les noms , il serait utile d'inventer quelque nouveau titre pour les romans philosophiques et moraux, afin qu'ils ne fussent pas confondus avec les iivres de contrebande, productions -"ivoles et niaises, pour lesquelles vous éprouvez un dédain si mérité.

Au moment où la voiture s'arrêtait devant la porte de l'hôtel, Herbert dit à sa gouvernante : — Voulezvous demander, je vous prie, madame, si ma bêche et mon arrosoir sont arrivés? Je sais que vous n'aimez pas que je m'adresse moi-même aux domestiques ; mais il me tarde d'avoir ma bêche, parce que je veux préparer la planche de mes radis avant la nuit : j'ai apporté mes graines dans ma main sans accident.

Madame de Surville, charmée flo hi soumission de son impatient élève , s'informa tout de suite de ce

qu'il demandait pour le convaincre qu il était possible de voir ses désirs satisfaits par une personne qui n'était habitante de Técurie ni de la cuisine. Isabelle aurait pu consigner sur sa liste d'événemens remarquables qu'Herbert n'avait été vu ce jour-là ni avec le sommelier, ni avec le laquais ou le cocher. Madame de Surville, qui savait la force de l'habitude, et qui redoutait comme le plus grand des malheurs les risques que pouvait courir la pureté de cœur de ses deux petits élèves, se garda bien toutefois de leur faire promettre qu'ils s'abstinssent de la compagnie des domestiques , avec lesquels ils avaient coutume de converser; mais elle eut soin de leur donner des occupations afin qu'ils ne fussent pas tentés par oisiveté de rechercher une compagnie peu convenable. Puis, en s'intéressant elle-même avec sa bonté naturelle à leurs amusemens, elle tâcha de leur inspirer le désir de se concilier la sympathie de leurs supérieurs, au lieu de rechercher les flatteries de leurs inférieurs. Elle disposa leurs occupations de telle sorte, que, sans avoir besoin de les surveiller à chaque instant, elle savait ce qu'ils faisaient et où ils étaient; puis elle mettait tant d'empressement à satisfaire leurs demandes raisonnables qu'ils reconnurent bientôt que le plus court moyen d'obtenir ce qu'ils voulaient éiait de s'adresser directement à elle. Les enfans se plaisent nécessairement avec ceux qui les rendent heureux , et madame de Surville savait contenter ses élèves en les excitant à des occupations où ils étaient assurés de réussir.

— Maman ! bonne maman ! s'écria un jour Favoretta, encourant après mistriss Harcourt qui était habillée, et qui sortait pour aller dîner en ville. Venez donc voir mon panier, mon joli panier, que j'ai fait toute

seule I — Et moi, maman, venez donc voir, dans le jardin, la planche que j'ai bêchée de mes propres mains pour y semer mes radis î... Je suis tout en feu, dit Herbert en étant son chapeau.

— Oh ! ne m'approche pas avec ton arrosoir ! dit misiriss Harcourt en se reculant , et en jetant les yeux sur les mains de son fils qui étaient loin d'avoir la blancheur des siennes.

— Votre voiture vient d'arriver à la porte, maman, dit Isabelle en entrant dans la chambre; mais je ne vous demande qu'un instant pour vous montrer quelque chose qui est destiné à votre salon, quand ce sera fini : c'est réellement beau.

— Allons! que ce ne soit pas pour long-'.cmps, cr.r je suis vraiment en retard.

— Oh! non, vous n'êtes pas en relard, maman : voyez seulement mon panier, lui dit Favoreita, en la tirant doucement par la main. Isabelle lui montra son globe de soie qui était suspendu près de la fenêtre, et prenant son pinceau : — Voyez, maman, lui ditelle , comme j'ai tracé avec soin le Rhin, le Pô , i'Elbe et le Danube ; vous voyez que je n'ai pas fini l'Europe : ce sera bien autre chose quand l'Asie , l'Afrique et l'Amérique seront faites , et que les couleurs auront tout-à-fait séché.

— Maintenant, Isabelle, laisse-la voir mon panier, dit l'impatiente Favoreita , en montrant à sa mère un panier commencé à peine; je vais en faire un rang pour vous montrer comment on fait. Et la petite fille se mit à mouvoir activement ses jolis doigts. L'apparence délicate et ingénieuse de l'ouvrage, et l'air heureux de la petite ouvrière, fixèrent l'attention de la mère enchantée, qui oublia un moment que son équipage l'attendait.

— La voiture est à la porte, madame, dit le laquais.

— Il faut que je m'en aille î s'écria mistriss Harcourt en sortant tout-à-coup de sa rêverie. A quoi ra*amusé-je donc?... Je devrais être partie depuis une demi-heure. Mathildel... pourquoi votre sœur n'estelle pas avec vous?

Mathilde était à l'écart dans un coin , si occupée à sa lecture, que sa mère l'appela deux fois avant qu'elle levât la tête.

— Comme vous paraissez tous heureux! dit mistriss Harcourt. Et moi il faut que j'aille à l'un de cev terribles grands dîners!... Ah! je ne mangerai pai une seule bouchée!... Et, puis les cartes à la main toute la nuit! les cartes que je hais autant que toi, Isabelle!... Ayez pitié de moi, madame de Surville... Bonsoir, heureuses créatures! Et, faisant un effort à moitié sincère, à moitié affecté, mistriss Harcourt sortit à ces mots.

11 est aisé de rendre les enfans heureux tout un soir avec des joujoux et des occupations nouvelles , mais la difficulté est de leur faire continuer ces occupations lorsqu'elles ont perdu le piquant de la nouveauté. Madame de Surville s'appliqua , pendant plusieurs semaines , à trouver pour ses élèves des occupations qui pussent leur inspirer le goût de l'industrie; puis lorsqu'ils avaient senti le plaisir et avaient pris l'habitude de faire quelque chose , elle leur laissait éprouver Tennui de n'avoir rien à faire. Cet état d'ennui, lorsqu'il succède à une activité agréable d'esprit ou de corps , devient odieux et insupportable aux enfans.

On a pu faire la remarque qu'Herbert, lorsqu'il s'empara des graines de radis chez le marchand d«

joujoux , n'avait pas encore d'idées justes sur la nature de la propriété. Madame de Surville ne lui criai» pas sans cesse aux oreilles comme mistriss Grace ; — M. Herbert , ne touchez pas à cela ! M. Herbert , ne faites pas ceci. Fi î M. Herbert! que c'est laid! Mais elle commença par mettre à l'abri de ses atteintes tous les objets qu'elle lui interdisait. Elle se dispensa ainsi de la nécessité de perpétuelles et ennuyeuses prohibitions, et diminua les risques de la désobéissance en éloigiiant de lui des tentations irritantes. Elle lui donna plusieurs objets pour son usage personnel , et respecta scruj)uleusement ses droits de propriété : Isabelle et Mathilde suivirent son exemple, et la pratique même expliqua ainsi à Herbert la signification des mots le mie7i et te tien. Il désirait vivement accompagner madame de Surville dans quelque nouveau magasin, mais elle répondait froidement à ses prières qu'elle ne se hasarderait à Temmener quelque part avec 'elle que lorsqu'elle serait sûre qu'il ne toucherait plus à ce qui ne lui appartenait pas. Herbert sentit alors l'inconvénient de ses habitudes irrégulières. Pour jouir des plaisirs de la société , il vit alors qu'il fallait nécessairement se soumettre aux devoirs qu'elle impose, et il commerça dès-lors à respecter les droits des personnes et des choses. Dès qu'elle eut suffisamment exercé le nouveau sens du juste et de Vinjuste à la maison, madame de Surville se hasarda à lui faire subir de plus dilficiles épreuves au dehors ; elle le mena dans une boutique de menuisier, et quoique la vue du marteau , du rabot, du ciseau, de la scie, lui donnât de dangereuses tentations , sa patience sut cependant en triompher.

— Puis-je toucher ceci? puis-je prendre cela? telles étaient les questions que noue prudent héros ne man-

LA BOXXE GOCVERNANTE FRANÇAISE. 23

quait pas de faire avant de loucher aux objets d'autrui, et il ne tarda pas à trouver des avantages dans ce mode de procédé. Il observa que sa gouvernante était, sous ce rapport , aussi scrupuleuse qu'elle voulait qu'il le fût, et il crut en conséquence à la vérité ainsi qu'à l'utilité générale de ses préceptes.

Les visites aux boutiques diverses du carrossier, du tonnelier, du tourneur, de l'ébéniste, du noir forgeron , et même du bruyant ferblantier , vinrent occuper agréablement plusieurs matinées. Un léger cadeau suffisa't souvent pour payer beaucoup d'instruction , et madame de Surville examinait toujours la physionomie de l'ouvrier avant de permettre à son élève de lui adresser la parole. La vive curiosité des enfans est généralement plutôt agréable qu'importune aux ouvriers , lorsqu'ils ne sont pas trop occupés pour être bienveillans ; et le soin que prenait Herbert de ne pas être importun charmait tous ceux auxquels il s'adressait. Il fut enchanté u'observerchez un ébéniste que ses petits modèles lui avaient appris comment chaque partie des meubles étaient réunies ensemble, et il apprit facilement à appliquer les termes techniques à ses idées. îl comprit aussi très-vite l'usage de tout ce qu'il aperçut dans une imprimerie, parce qu'il avait eu déjà en sa possession de semblables outils en miniature.

Les presses, comme les modèles de meubles, devaient servir à agrandir le cercle de ses idées sur les objets visibles. Madame de Surville acheta le Dictionnaire des arts et métiers, les OEuvres de Buffon, et quelques autres livres qui contenaient de bonnes planches d'animaux , de machines et d'architecture. Ces ouvrages devaient servir à l'amusenient des petits élèves durant les jours de pluie... Elle eut quelque

peine d'abord à fixer l'attention du fougueux Herbert et de la capricieuse Favoretta. Avant d'avoir à peine entrevu une planche, ils voulaient tourner la page pour en examiner une autre ; mais elle s'efforça de guérir celte mobile et impatiente curiosité en ne leur montrant qu'une ou deux planches chaque jour.Herbert qui savait épeler à peine les mots d'une seule syllabe ne pouvait lire ce qui était écrit au bas des gravures et rougissait quelquefois de réclamer l'assistance de Fa- Yoretta. Il parvint cependant à lire les mots qui étaient imprimés sur ses petits modèles de meubles pour en assembler les parties. Mais la presse était souvent obligée de s'arrêter lorsque Favoretta , ou son amie , madame de Surville, n'était pas là près delui pour lui dire, lettre par lettre , les mots qu'il avait besoin de composer. Un soir il se présenta devant madame de Surville : — Je veux apprendre à lire , lui dit-il d'un ton résolu.

— Si quelqu'un veut bien vous l'apprendre, vous voulez dire sans doute , dit-elle en souriant.

— Voulez-vous avoir cette bonté? Peut-être y réussirez-vous, quoique Grace assure que c'est bien difficile. Je ferai de mon mieux.

— Alors je ferai demon mieux aussi, dit madame de Surville.

Les conséquences de cette résolution furent surprenantes pour mistriss Grace. — M. Herbert est tout-àfait changé, disait-elle, et je ne sais pourquoi il ne voulait pas apprendre lorsque je prenais tant de peine à lai faire dire sa tâche une heure chaque jour. Madame de je ne sais quoi, n'a pas de quoi se vanter

de la peine qu'elle se donne. Car j'ai été souvent près de vous, et j'ai bien vu comment elle s'y prenait pour TOUS faire dire votre tâche , M, Herbert, pendant que j'habillais miss Favoretta.

LA BONNE GOUVERNANTE FRANÇAISE. 2o

— Elle n'appelle point cela ma tache. Je ne peux souffrir ce mot.

— Ma foi , je ne sais pas comment elle l'appelle; car je ne prétends point être une fjouvernante française, moi. Mais je lis l'anglais, monsieur Herbert, tout aussi bien qu'une autre; et il serait étrange que je ne pusse pas enseigner ma langue maternelle aussi bien qu'une émigrée... Ce qu'il y a de sur , c'est qu'elle ne se donne pas beaucoup de mal , car j'ai regardé l'heure à deux fois différentes à la pendule de Madame , elle a rais une fois cinq minutes et l'autre fois pas plus de sept à votre leçon... Les gouvernantes gagnent aisément leur argent au jour d'aiijourdlmi... Point de tâche!... non, c'est trop commun!... ne rien faire tout le long du jour que jouer !... jouer, rire, courir, se promener, aller voir les boutiques , se faire voiturer pour apporter à l'hôtel de la graine de radis et je ne sais quoi encore... et tout va ici à sa fantaisie... Ah ! Madame est trop bonne pour elle, bien sûr, uniquement parce que c'est une dame sans doute... Voyons, M. Herbert, tenez-vous donc tranquille pendant que je vous peigne , à moins que cela ne contrarie les ordres de votre nouvelle gouvernante.

— Je veux me peigner moi-même , Grace , dit Herbert avec fermeté... Je n'aime pas tout ce que vous venez de me dire... quoique vous n'ayez, ni vous ni d'autres, rien à dire contre mon amie. Elle est mon amie, voyez-vous: elle m'apprend à lire sans me tirailler, sans me bourrer, sans m'assourdir les oreilfes de : M. Herbert par-ci! M. Herbert par-là! entendezvous? Et quel mal cela a-t-il donc fait à îa voiture d'apporter ici des graines de radis?... Mes radis viennent bien , et nous en mangerons quelques-uns !... et j'aime les boutiques et lesjoujoux qu'elle me fait voir, moiî».

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