‹ Contes moraux de Miss EdgeworthChapitre 2 sur 42 · CONTES MOB. T. I · texte numérisé non relu

CONTES MOB. T. I

26 CONTES MORADK.

Mais elle, elle n'aime pas que je vous parle; c'est pourquoi je ne dirai plus rien. Adieu , Grace !

Herbert , tout roufje de sa ^,énéreuse colère, se prè, cipiia hors de la chambre, pendant que Grace, pâle de rage, se hâtait de sortir par l'autre porte qui donnait dans la chambre à coucher de mistriss Ilarcourt, car madame de Surville entrait au moment même. — Il me semble que j'ai entendu beaucoup de bruit? ditelle. — C'était monsieur Ileibert, madame, qui ne veut jamais se tenir tranquille pendant que jo le peigne... il dit qu'il veut se peigner lui-même... certes, je ne demande pas mieux.

Madame de Surville s'aperçut, à la contenance embarrassée et à la colère éioulTée de Grace, que ce n'était pas là toute la vérité; eue regretta d'avoir laissé Herbert avec elle pendant quelques minutes. Elle s'abstint cependant de questionner Herbert qui gardait un silence magnanime sur la querelle. Nous imiterions ce silence dans cette occasion s'il n'éîait nécessaire de dessiner complèioment le caractère d'une fille intrigante, pour l'instruction des parens et des eufans à la fois.

Mistriss Grace , furieuse de ce que madame de Surville fût parvenue à faire lire son ancien élève , jalouse de la fa\eur dont cette dame jouissait auprès de sa maîtresse et des jeunes demoiselles, irritée de l'insultante bravade du petit champion qui venait de prendre si chaudement la déiense de son amie, forma dcs-lors la résolution secrète d'en tirer vengeance. Elle en fit confidence, le jour même, à son amie mistriss Rebecca. Mistriss Rebecca était la femme de chambre favorite d'une dame de la connaissance de mistriss Hareourt, nonnnée nnsiriss Fanshaw. Grace invita Rebecca à prendre le Uié avec elle. Dès que les pré-

paratifs du ihé furent terminés, elle se mit à établir ses griefs.

— Autrefois , personne ne le sait mieux que vous , misiriss Rebecca , j'avais l'oreille de ma maîtresse ; j'étais tout dans la maison , soit avec elle et les jeunes demoiselles, soit avec l'ancienne gouvernante; c'était moi qui apprenais à lire à M. HCi bert; et miss Favoreiia éiait constamment avec moi du matin au soir, excepté lorsqu'on la faisait venir au salon; et c'était une douce créature, vous savez?

— Une charmante petite créature, en effet, madame , et je m'étonnais déjà de ne la pas voir avec vous comme à l'ordinaire.

— Ah ! ma chère mistriss Rebecca, il ne faut pas vous étonner de son absence, ni de rien de ce que vous voyez de surprenant dans le gouvernement actuel de la maison ; car nous a-- ons à présent une gouvernante française, voyez-vjusî Croyez-vous, madame, que la voiture est à ses ordres, à toute heure de la journée, pour mener les jeunes demoiselles partout où il lui plaît? Elle est enfin aussi maîtresse que Madame. Mais on ne peut souffrir deux maîtresses à la fois, vous savez, misiriss Rebecca; c'est pourquoi j'ai fermement résolu qu'elle ou moi nous quitterions la maison , et nous verrons laquelle des deux partira. Misiriss Harcourt , au pis aller, sait bien, au fond du cœur, que si elle est la dame la plus élégamment habillée de la ville, elle ne le doit pas lout-à-fait à son propre mérite.

— Rien n'est plus vrai, mistriss Grace, répliqua la complaisante amie; quelles sommes sa modiste ne lui cùt-elle pas coulées, si c le n'eût eu près d'elle des mains aussi habiles que les vôtres ! Beaucoup de gens vous blâment, permettez-moi de vous le dire, d'eo

faire autant que vous en faiies. Mistriss Private, la modiste, n'est point de vos amis , je le sais de bonne part, cl pourtant je suis d'avis qu'il n'y a pas de mal à se faire des amis au dehors pour le cas où l'on aurait quelques difficultés à la maison... En vérité, ma chère , votre attachement pour mistriss Harcourt vous aveugle entièrement... Mais vous connaissez vos affaires mieux que moi.

— Je suis comme ça et ne puis me changer, répliqua Grace: mistriss Harcourt est souvent dehors, et sa maison, tout considéré, est fort agréable. Mais voici sur quoi j'ai fondé mes espérances , ma chère mistriss Rebecca : les dames qui ont été belles autrefois, et qui sont obligées d'avoir recours aux grands moyens, comme de mettre du rouge, de porter de faux cheveux bruns, et vingt autres choses qu'on n'a pas besoin de savoir, n'aiment pas à se brouiller avec celles qui sont dans le secret de leur toilette, vous savez... Et ces mêmes dames qui ne se sont jamais occupées de gouvernantes ni d'éducation, et qui s'en occupent aujourd'hui, uniquement par ton, peutêtre , aimeront mieux, pour une misère, n'est-ce pas, se séparer d'une gouvernante française, comme il y en a tant, plutôt que d'une femme de chambre favorite qui connaît leurs petits manèges , et qui possède une finesse de goût assez rare?

— Oh ! certainement , dit mistriss Rebecca ; et après avoir goûté la crème de noyau de mistriss Grace, il fut décidé que la guerre était déclarée contre la gouvernante.

Pendant celte importante conférence, madame de Surville, qui ne se doutait nullement des machinations de ses ennemies, et qui ne soupçonnait même pas d'eu avoir, était occupée à hre leSijlvain de Marmon-

tel avec Isabelle et Mathilde : cette petite pièce les intéressait vivement. Mistriss Harcourt entra dans la chambre pendant cette lecture, et s'asseyant sur le sofa auprès d'Isabelle, le bras passé autour de la taille de sa fille : — Continuez, mon amour, dit-elle; je veux prendre part à vos plaisirs... Toutes les fois que je vous vois , vous m'offrez l'image du bonheur... Continuez, madame de Surville, je vous prie.

— C'était moi qui lisais , maman , dit Isabelle en désignant du doigt la ligne où elle en était restée.

Une femme douce et sage A toujours tant d'avantage!

Elle a pour elle en partage L'agrément et la raison.

— Isabelle , dit mistriss Harcourt en laissant échapper un imperceptible soupir, Isabelle lit le français presque aussi bien que l'anglais.

— C'est depuis que j'entends lire madame de Surville que j'ai fait tant de progrès.

— Je n'en doute pas : vous avez tous fait beaucoup de progrès, j'en suis sûre, et j'en remercie sincèrement madame de Surville.

Mathilde fut charmée du compliment de sa mère: — Que je voudrais , maman , que vous Taimassiez autant que nous l'aimons ! s'écria-t-elle vivement... Oh ! j'oubliais que madame de Surville est là... Ce n'est pas par flatterie, au moins...

— Vous voyez que vous avez gagné leur affection... à mes dépens, fut près d'ajouter mistriss Harcourt; mais elle s'arrêta , et continuant avec un sourire contraint : — Je ne suis point jalouse pourtant... Mathilde, relis-moi les vers que ta sœur vient de lire : je veux les entendre encore.

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Mistriss Harco^irt fit v^nir son ouvrage et passa la soirée chez elle. Madame de Surville dissipa sans affectation le petit nuage de jalousie qui s'était élevé dans l'esprit de la mère, en dirigeant vers elle Tatlenlion de ses enfans , sans dédaigner pourtant les éloges qu'elle méritait. Elle avait soin toutefois de ne point exagérer l'affection réelle de ses élèves pour leur mère, en les excitant à d'hypocrites démonstra-' tions. Elle ne s'aperçut point ce soir-tà si mistriss Harcourt comprit sa manière d'agir: car la politesse ne parle pas toujours le langage inappréciable du cœur ; mais elle s'en rapporta à l'effet du temps, qui finit toujours par mettre en relief les intentions pures et honnêtes. Mistriss Harcourt découvrit peu à peu qu'à mesure qu'elle s'intéressait davanfage aux amusemens el aux occupations de ses enfans , ils devenaient de plus en plus reconnaissans de ces preuves de sympathie. Insensiblement elle trouva de plus en plus de charme dans la vie domssiique et dans la société de la personne qui lui avait procuré ce nouveau plaisir.

Pour ne pas être accusé d'attribuer quelque merveilleux pouvoir à notre gouvernante française, nous allons expliquer les moyens loui naturels qu'elle employa pour l'instruction de ses élèves.

Nous avons déjà dit comment elle guérit Isabelle du vain désir de se charger la mémoire de faits historiques et chronologiques , uniquement pour en faire parade. Elle lui apprit peu à peu à aimer les livres de raisonnement, en commençant par ceux où l'intérêt est mêlé à i'insiruciion. Elle s'occupa ensuite à développer son imagination en lui faisant lire quelques passages choisis dans les meilleurs poêles anglais, français et italiens. Mais il était plus facile de diriger l'activité d'esprit d'Isabelle , que d'éveiller les facultés

LA BONNE GOUVERNANTE PBANÇAlSt. ^t

endormies de Mathilde. Madame de SurvUle arten,yft avec patience jusqu'à ce qu'elle eût découvert quelque chose qui semblât lui plaire particulièrement. Le premier livre qu'elle parut distinguerait les Conversati (CÉmilie, Elle en lut tout haut un passage avec grand plaisir, et madame de Surville, qui s'aperçut à Tinflexion de sa voix qu'elle comprenait bien Telegance du français, lui demanda si elle voulait essayer de le traduire en anglais : il n'y avait qu'une demi-page. Mathilde ne fut point effrayée des difficultés de l'enireprise.... Elle réussit, et les éloges que reçut sa traduction excitèrent dans son esprit quelque désir ambitieux.

Madame de Surville avait aussi le plus grand soin, en conversant avec Mathilde, de lui faire sentir sa propre force. Toutes les fois 71e sa jeune élève trouvait un bon argument, on s'y arrêtait ; enfin lorsque Mathilde fut bien convaincue qu'une prodigieuse mémoire n'était pas essentielle au succès, elle se sentit le courage de converser avec moins de timidité.

Un petit événement vint faire connaître à madame de Surville une autre ressource pour l'éducation de Mathilde. Herbert appela un jour sa sœur pour lui faire voir une fourmi qui grimpait le long d'un bâton ; l'insecte semblait à peinecapable de supporter la charge qu'il tenait dans ses petites pinces, et il retombait presque toujours, au moment où il atteignait l'extrémité du bâton. Madame de Surville, qui savait combien l'art d'instruire les enfans dépend des occasions favorables pour leur inspirer de nouvelles idées , demanda à Herbert s'il connaissait l'histoire de ce pauvre limaçon , qui tombait sans cesse , comme cette fourmi , en s'efforçant de grimper le long d'un mur de vingt pieds de haut.

— Je n'en ai jamais entendu parler... Contez-moi cette histoire , je vous prie , dit Herberi.

— Ce n'est pas une histoire, c'est une question d'arithmétique. Ce limaçon voulait atteindre le haut d'un mur de vingt pieds; il en faisait cinq pieds par jour et retombait quatre pieds plus bas dans la nuit ; combien lui fallut-il de jours pour arriver au sommet?

— j*aime les questions d'arithmétique lorsqu'elles ne sont pas trop difficiles, s'écria Maihilde, et aussitôt elle dit tout bas à madame de Surville la solution de son facile problème.

Son exclamation ne fut pas perdue. Madame de Suryille se mit tout de suite à cultiver ses dispositions pour le calcul. Sans la fatiguer par de longs exercices sur les quatre régies, elle lui proposa des questions qui l'obligeaient à ré/Zéc/zir^ et qui l'excitaient à raisonner et à trouver; puis elle lui expliqua peu à peu les relations des nombres, et lui donna des idées plus claires de la nature et de l'usage des règles de l'arithmétique qu'elle n'en avait jamais appris de son maître d'écriture et de calcul. La confiance de Maihilde en elle-même s'accrut irsonsiblement. Lorsqu'elle avait résolu une question difficile, elle ne pouvait pas douter du succès ; ce n'était pas une matière qui permît l'incertitude ordinaire aux esprits timides. Madame de Surville n'adressa d'abord de questions à son élève que lorsqu'elles é aient seules; mais bientôt elle se hasarda à l'interroger devant le reste de la famille. Maih'lde rougissait d'abord et semblait ignorer complètement l'affaire; ma'S une réponse distincte se faisait bientôt entendre, et l'opinion d'Isabelle sur les talens de sa sœur s'accrut avec une rapidité surprenante, lorsqu'elle apprit que Mathilde savait les fractions décimales.

— Eh bien! ma chère Malhilde, dit madame de Surville, maintenant que vous savez ce qu'Isabelle elle-même trouve difficile , vous aurez , j'espère, assez de confiance en vous-même, pour essayer d'apprendre ce qu'Isabelle ne trouve pas embarrassant.

— Je ne suis pas Isabelle, moi , dit Mathilda en secouant la tête.

— Non, s'écria sa sœur avec une généreuse sincérité , mais tu es bien supérieure à Isabelle : je suis sûre que je ne résoudrais pas comme toi ces questions difficiles , quoique tu me penses l'intelligence si prompte; etpuis, lorsque tu sais quelque chose, tu ne l'oublies plus... Ses idées ne sont pas superficielles, continua Isabelle en se tournant vers madame de Surville, elles ont de la profondeur comme les petits carrés de couleur dans les ouvrages en mosaïque.

Madame de Surville sourit à ce'tîe allusion, et l'imagination active d'Isabelle, excitée par ce sourire, se lança tout de suite dans une autre comparaison.

— Je ne connaissais pas jusqu'à présent les talens de ma sœur avant que vous les fissiez briller, comme le feu qui fait ressortir les images dessinées en encre sympathique sur nos écrans... Lorsque vous me les fîtes voir pour la première fois , je dis qu'il n*y avait rien; en y regardant ensuite après que vous les eûtes présentés au feu quelques instans , je vis briller de belles couleurs et d'agréables figures.

Nous espérons que nos lecteurs n'auront pas manqué de s'apercevoir combien la conversation d'Isabelle était devenue plus agréable, depuis qu'elle avait supprimé quelques-uns de ses événemens remarquables. Lorsque la mémoire est surchargée, l'imagination reste souvent inaciive : l'esprit, aussi bien que l'invention, dépend de la rapide combinaison des idées.

34 CONTES MOBACX.

Madame de Surville , sans user du moindre artifice, réussit à rendre Isabelle et sa sœur amies et non rivales , en les plaçant , autant que possible , dans des situations où elles devaient mutuellement sympathiser l'une avec l'autre , ot en évitant toute rivalité pénible.

Elle suivit un plan semblable avec Herbert et Favoretta. Elle pouvait à peine les laisser seuls sans courir le risque de les entendre se quereller. A cet âge, les enfans n'ont pas la force de dompter leurs petites passions. Ils ne connaissent pas la nature de la société et de la justice. Le moins qu'on les laisse ensemble est le mieux , lorsqu'ils sont d'inégale force et qu'ils ne sont pas occupés à quelque chose qui les intéresse tous les deux à la fois. Les querelles frivoles, mais violentes, d'Herbert et de Favoretta , avaient presque cessé depuis que de semblables précautions avaient éié prises. Comme il^ s'amusaient beaucoup dans le petit nombre d'heures qu'ils avaient à passer ensemble, ils se recherchaient souvent l'un l'autre. Lorsque Herbert était occupé à son petit jardin, il était impatient de voir arriver le moment où Favoretta visiterait son travail ; Favoretta, de son côtés, resentait un égal plaisir à montrer à son frère ses divers petits ouvrages.

Madame de Surville avait coutume de les faire lire dans les excellens petits livres de mistriss Barbauld et dans les Soirées à In maison; elle leur racontait ensuite quelque histoire intéressante, pendant qu'ils étaient assis côte à côte sur le tapis.

Un jour, Herbert s'établit dans ce qu'il appelait son coin; Favoretta s'assit tout près de lui, et madame de Sur ville leur lut ce passage de SamI forci et Merton dans lequel l'écuyer Chace est représenté battant sans miséricorde Harry Sandford, parce qu'il refuse de lui

dire où a passé le lièvre. Madame de Surville, observant que cette histoire faisait une vive impression sur Herbert, crut l'occasion favorable de lui faire sentir la différence qui existe entre la résolution et l'entêtement. Herbert était naturellement disposé à l'obstination ; mais ce défaut n'éclatait jamais devant madame de Surville, parce qu'elle avait soin de ne lui demander jamais ce qu'elle savait trop lui déplaire, et lui prescrivait au contraire ce qui lui était agréable de faire. Elle aima mieux le tolérer ainsi, pour lui donner le temps d'oublier ses anciennes et mauvaises habitudes, avant de mettre sa docilité à l'épreuve. Puis elle s'efforça de lui donner de nouvelles habitudes, en le plaçant dans des situations nouvelles. Dans cette occasion, elle voulut s'adresser à son intelligence, qui semblait apte à comprendre la raison.

Il fit un cri d'admiration après avoir entendu le récit de la force d'arae d'Harry Sandford : — C'est bien cela ! c'est bien ! Je suis content qu'Harry n'ait pas voulu dire à ce cruel écuyer Chace par où le lièvre était passé... J'aime Harry pour avoir préféré d'être battu plutôt que de dire ce qu^il ne voulait pas dire... J'aime cet Harry; et vous, madame?

— Moi aussi, je l'aime beaucoup, dit madame de Surville, mais non pas pour la raison que vous venez de donner.

— Quoi ! dit Herbert, vous n'aimez pas Harry pour avoir sauvé la vie de ce pauvre lièvre? Vous ne l'admirez pas pour avoir aussi courageusement supporté les coups, et pour avoir r^ondu ensuite au chasseur qui lui demandait pourquoi il ne lui avait pas indiqué la voie du lièvre : « C'est parce que je ne veux pas trahir les malheureux? »

— Quoi! ce n'est pas pour cela que vous l'aimez?

dit Favoretîa en se levant auss'. Je suis sûre qu'Herbert aurait fait une semblable réponse : je m'étonne que madame de Surville n'aime point cette réponse.

— Je n'ai jamais dit que je n'aimais point cette réponse, dit madame de Surville aussitôt qu'il lui fut possible de parler.

— Vous l'aimez donc? Vous aimez donc Harry? s'écrièrent les deux enfans à la fois.

— Oui!... j'aime cette réponse, Herbert; j'aime votre ami Harry pour avoir dit qu'il ne veut pas trahir les malheureux. N'étiez-vous pas vous-même injuste envers lui tout à l'heure, en disant que vous l'aimiez, parce qu'il aimait mieux être batiu que de dire un mot contre sa volonté? Herbert semblait embarrassé. — Je veux dire, continue madame de Surville, qu'avant de décider si je dois aimer ou admirer quelqu'un qui persiste à faire ou ne pas faire quelque chose, je désire connaître les motifs de sa résolution ou de sa volonté.

— Mais je vous ai dit la raison alléguée par Harry pour ne pas parler, êi vous m'avez dit qu'elle était bonne, et que vous aimiez Harry pour son courage, n'esi-il pas vrai?

— Cest vrai , d": madame de Surville : j'admire les caractères fermes quand ils ont de bonnes raisons pour l'être; quant à ceux qui persistent dans une résolution, uniquement parce qu'ils l'ont prise, et qui ne peuvent ou ne veulent pas dire pourquoi, je les méprise.

— Et m©i aussi, ditFavoretta: tu sais, Herbert, toutes les fois que tu ne veux pas faire ce que je te dis, cela me met toujours en colère, et je te demande pourquoi.

— Et si vous ne vous mettiez pas toujours en co-

LA BONNE GOrV'ERXANTE FRANÇAISE. 37

1ère, peut-être votre frère vous dirait-il quclriuefois pourquoi.

. — Certes je le ferais, dit Herbert. J'ai toujours de bonnes raisons, Favoreita, quoique je ne veuille pas toujours te les dire.

— Alors vous ne pouvez demander que voire sœur, reconnaisse toujours la justice de vos décisions.

— C'est vrai, dit Herbert; mais lorsque je ne lui donne pas de raisons , c'est généralement que la chose n'en vaut pas la peine. Il n'y a jamais de grande sagesse, vous savez, dans des résolutions relatives à des bagatelles, telles que de savoir si elle sera mon cheval ou moi le sien , ou bien si j'arroserai mes radis avant ou après dîner.

— Certes, vous avez raison; il ne peut y avoir de sagesse dans des déterminations semblables; cependant les gens raisonnables ne s'obstinent jamais à propos de bagatelles.

— Vous savez, dit Herbert après une pause, que je passais pour entêté avant votre arrivée ; mais avec vous je ne l'ai jamais été, parce que vous savez me prendre : vous me dirigez bien plus adroitement que Grace.

— Je ne voudrais pas vous diriger plus adroiiement que Grace, quand même je le pourrais; car alors je vous dirigerais plus mal qu'elle ne le faisait... Ce n'est pas tout plaisir pour moi de vous gouverner, et j'aimerais beaucoup mieux que votre raison vous servît à vous gouverner vous-même.

Herbert ôta sa veste et , levant Ia.têie , il regarda Favoretta avec la conscience de sa dignité.

— Vous savez , continua madame de Surville, qu'il y a deux manières de diriger les gens: par la raison et par la force. Ceux qui n'ont pas de raison ou qui

ne s'en servent pas, doivent être gouvernés par la force.

— Je ne veux pas êire de ceux-là; car je hais la force.

— Mais il faut aussi aimer la raison , si vous ne voulez pas être de ceux-là.

— Et je l'aime aussi , lorsqu'elle vient de vous; car vous me donnez des raisons que je puis comprendre, quand vous me demandez de faire ou de ne pas faire quelque chose. Je voudrais que tout le monde fît comme vous.

— Mais, Herbert, il vousfautpourtc.it quelquefois faire ce que je vous demande, même lorsque je ne juge pas à propos de vous donner des raisons, que vous finissez d'ailleurs par trouver ensuite excellentes.

— Je l'ai éprouvé déjà plusieurs fois, madame, surtout dans l'affaire de la chenille.

— Qu'est-ce que c'est que cette chenille? dit Fa- Loretta.

— Ne te rappelles-tu pas ce jour où je me disposais à mettre le pied sur quelque chose qui ressemblait à un petit morceau de bois noir; elle me pria de ne pas le faire, je ne l'écouiai pas, et je reconnus ensuite que c'était une chenille... Depuis ce jour, vous savez, j'ai toujours été disposé à vous donner raison , madame , et à faire ce que vous m'ordonniez... Est-ce que vous me croyez obstiné , dites?

— Non, mon ami.

— Non! non ! entends-tu, Favoretta! s'écria Herbert avec joie. Gi:;ace avait coutume de dire que j'étais entêté comme une mule; elle m'appelait petit âne aussi; mais les pauvres ânes eux-mêmes ne sont pas entêtés lorsqu'on les traite bien. Où est l'âne dans le Cabinet des quadrupèdes que nous examinions l'autre

jour, Favoreita? — Je vous en prie, laissez-moi lire cet article, madame de Surville... C'est vers le milieu du livre, Favoretta... laisse-moi chercher, je trouverai l'endroit en une minute... Ce n'est pas long, puisje vous le lire?

Madame de Surville y consentit, et Herbert lut les lignes suivantes ;

<r On a beaucoup écrit sur le naturel stupide et opiniâ:re de l'âne ; mais nous inclinons fortement à croire f]u*on a calomnié ce pauvre animal. Quels que soient les défauts de ce genre qu'on lui reconnaisse, ils ne sembl^i.t pas être la conséquence de quelque vice naturel de sa constitution ou de son instinct , mais plutôt de la manière dont il est mené , et des mauvais traitemens qu'on lui fait subir. Cette opinion nous est venue d*un exemple récent qui nous a montré un animal de cette espèce tout différemment traité par son maître que SCS pareils ne le sont ordinairement. Le propriétaire de cet âne est un vieillard dont le métier est de vendre des légumes qu'il colporte de maison en maison sur le dos de sa bête. Il alimente constamment cette pauvre créature de poignées de foin, de morceaux de pain , ou d'herbes qu'il ramasse sur sa route. C'est avec plaisir que nous en parlons, car nous avons souvent observé les manières de ce vieillard envers son âne, pour lequel il n'a pas besoin de faire usage du fouet , ni même de le frapper avec la main.

)) Comme nous lui faisions remarquer un jour qu'il semblait aimer beaucoup son âne, et que nous lui demandions s'il était indocile, opiniâtre, depuis com^ bien de temps il l'avait en sa possession, etc. — Ah I monsieur, répondit-il, je n'ai pas besoin d'être dur avec le pauvre animal, et quant à son opiniâtreté, je ne puis m'en plaindre, car il est toujours prêt à

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faire ce qui me plaît , à aller où je veux; je Tai élevé moi-même, et je le possède depuis deux ans; il est quelquefois ombrageux, folâtre, et un jour dans ses gambades il s'échappa loin de moi ; vous auriez peine à le croire, monsieur, mais il y avait, pour le saisir, plus de cinquante personnes qui n'en purent venir à bout 5 il revint alors do lui-même au galop , et ne s'arrêta que lorsqu'il eut caché tendrement sa tête dans ma poitrine.

» L'apparence de cet animal est vive, ouverte et gaie; son pas , doux et régulier ; et le seul moyen employé pour presser sa marche est de Tappeler par son nom, auquel il obéit à l'instant. »

— Je ne suis pas un âne , dit Herbert en riant, après avoir fini sa lecture; mais je m'imagine que madame de Surville ressemble un peu au vieillard, et je lui obéis volontiers toutes les fois qu'elle m'adresse la parole.... A propos , continua Herbert qui semblait chercher l'occasion de prouver sa promptitude à obéir; à propos, Grace m'a dit que maman voulait que je fusse peigné par elle tous les jours... Eh bien ! cela me déplaît, mais je veux obéir, parce que maman le désire, et j'y vais de ce pas... Voulez-vous voir comme je me tiendrai tranquille? Je vous prouverai que je ne suis pas un entêté.

Madame de Surville suivit le petit héros pour être témoin de son triomphe sur lui-même. Grace était alors auprès de sa maîtresse qui faisait sa toilette.

— Maman , je viens obéir à tes ordres, dit-il bravement en entrant dans la chambre. Grace, voilà le peigne , et il lui présenta en même temps sa chevelure emmêlée. Elle lui tira les cheveux sans pitié, mais lui se tint héroïquement tranquille.

Mislriss Harcourt, qui observait dans la glace ce

qui se passait, se tourna vers la femme de chambre : — Doucement, doucement donc, Grace, lui dit-elle: en vérité vous tirez les cheveux de cet enfant comme si sa tête ne devait rien sentir. Certes, si vous me tiriez les cheveux ainsi, je ne le supporterais pas avec tant de courage.

— Vos cheveux î oh î madame , quelle différence ! ceux de M.Herbert sont toujours dans un tel désordre qu'on ne sait comment les démêler. A ces mots, elle y donna un terrible coup de peigne que l'enfant supporta bravement : — Vous voyez que c'est bien de la résolution et non de l'entêtement, dit-il à madame de Surville.

— Voici un petit garçon docile et patient, dit madame de Surville en conduisant Herbert à sa mère, qui mérite un baiser de vous pour récompense.

— Il l'aura, dit mistriss Harcourt. Mais vous, Grace, pourquoi le faites-vous tant souffrir ? Et toi , mon ami, est-ce que tu n'es pas capable de te peigner tout seul?

— Oh! si, maman, et je ne demanderais pas mieux.

— Et madame de Surville a-t-elle à y faire quelque objection?

— Aucune, madame; au contraire, je voudrais qu'il fit lui-même tout ce qu'il est a^pable de faire. Mais il m'a dit que c'était votre volonté qu'il fût peigné

„ par Grace, et je me suis plu à le voir se rendre à vos I désirs. Vous pouvez être assurée que dans les plus I petites choses comme dans les choses importantes,

notre désir et son devoir est de faire exactement ce

que vous souhaitez.

— Ma chère dame, dit mistriss Harcourt, en tendant la main à madame de Surville avec un sentiment

d'affection sincère et son ton de politesse habituel, je suis sensible à votre bonté ; mais vous savez que dans les plus petites choses comme dans les matières importantes , je laisse tout à votre excellent jugement. Quant à celte affaire entre Herbert et Grace , je n*y entends rien absolument.

— Maman... dit Herbert.

— Madame, interrompit Grace en s'avançant et sans trop savoir ce qu'elle allait dire, si vous voulez bien vous le rappeler, c'est vous qui m'avez dit de peigner M.Herbert, madame... et voilà tout.

— Je ne me rappelle rien de semblable en vérité , Grace.

— Oh ! madame , vous ne vous rappelez pas , lo dernier jour où vous aviez du monde , que M. Herbert vint au haut des escaliers ; au moment où vous examiniez le ressort de la lampe , je m'écriai : — Ah mon Dieu ! la tête de M. Herbert est hérissée comme un porc-épic! et vous dites alors , madame : — Je veux que vous arrangiez les cheveux de cet enfant, Grace. — Ce sont vos propres paroles , madame ; et j'ai cru que vous parliez aussi pour l'avenir, madame.

— Vous vous êtes méprise, Grace, reprit mistriss Harcourt en souriant de la volubilité de sa camériste. A l'avenir il est entendu qu'Herbert sera entièrement maître de sa chevelure.

— Merci , maman , dit Herbert.

— Remercie madame de Surville, mon ami; c'est en son nom que j'ai parlé. Vous me comprenez sans doute ^ Grace, à présent , dit mistriss Harcourt en s'adressant à la femme de chambre qui semblait pressée de sortir; vous comprenez , j'espère, Grace, que madame de Surville et moi nous sommes toujours du même avis relativement aux enfans ; ainsi vous ne

LA BONNE G0UVER1?AKTE FBANÇAISE. k^

serez point tiraillée par des ordres contradictoires... c'est à Madame que vous obéirez.

En finissant celte phrase, mistriss Harcourt fut si enchantée de l'expression d'amour et de gratitude qui se lisait dans les yeux d'Herbert, qu'elle s'interrompit aussitôt pour l'embrasser.

— Un autre baiser ! deux baisers de mamaii dans on jour, et celui-ci de son propre mouvement ! s'écria Herbert , plein de joie , en s' échappant pour apprendre cette nouvelle à Favoreita.

— Cet enfant a un cœur, dit mistriss Harcourt tout émue, et c'est vous qui me l'avez révélé, madame de Surville; que je vous remercie!

Madame de Surville saisit ce moment favorable pour lui présenter une carte d'invitation qu'Herbert avait imprimée à grand' peine avec sa petite presse.

— Qu'est ceci? dit mistriss Harcourt en lisant tout haut :

« M. Herbert Harcourt présente ses amitiés à sa bonne maman; si elle n'a pas d'ewi^Mirement pour ce soir , il sfra charmé de la posséder en compagnie d'Isabelle , de Malhilde, de Favoreita , et de madame de Surville, qui ont promis de souper avec lui pour goûter ses radis... Ils attendent tous voire réponse avec impatience. »

— Ma réponse ne se fera pas attendre, dit mistriss Harcourt. Quoi! madame de Surville , c'est là l'enfant qui ne pouvait lire ni même épeler, il y a six mois? Voulez-vous bien être ma messagère , ajoma-i-elle en lui mettant dans la main une carte qu'elle venait d'écrire.

« Mistriss Harcourt présente ses amitiés à snn cher petit Herbert. Quand elle aurait eu cent autres invitations, elle D'en aurait pas moins accepté îa sienne. »

— Dieu me bénisse ! s'écria mistriss Grace lorsqu'elle trouva une heure après , gisantes sur la table de toilette, les plumes qu'elle avait pris tant de peine à poser sur la tête de sa maîtresse, je croyais que Madame était partie !

La surprise de Grace lui ôta même la force de faire une seconde exclamation lorsqu'elle apprit que sa maîtresse était restée à la maison pour goûter les radis de M. Herbert.Le soir, en travaillant dans la chambre de sa maîtresse, elle écouta avec une maligne curiosité les fréquens éclats de rire et les heureuses petites voix de la compagnie qui soupaient dans l'appartement à côté.

— Ils ne finiront jamais ! disait Grace. Mais les rires se turent, et en écoutant avec plus d'attention, elle entendit la voix d'une jeune lectrice: — Oh! oh! dit-elle, si nous en sommes à la lecture , M. Herbert ne tardera pas à s'endormir.

Malgré cette prédiction , Herbert se tint au contrairr très-éveillé. Lorsque les radis avaient été distribués , Favoretta, qui était impatiente d'en goûter, trouva que le premier qu'elle mordit était chaud et qu'elle ne les aimait pas.

— Chaud ! dit Herbert en critiquant son langage pour se venger de la critique de ses radis, je ne crois pas qu'on puisse dire qu'un radis soit chaud, il serait plutôt froid. Je t'entendrais mieux si tu disais que tu le trouves doux , acide ou amer.

— Eh! quel est donc le mot pour exprimer ce goût qui me mord la langue?

— C'est picjuant, dit Isabelle, et en même temps elle cita un vers à l'appui de son épithète :

Et le radl^ piquant qui vous piuce la langue.

LA BONNE GOUVERNANTE FRANÇAISE. ko

— Ah! je sais, dit Maihildeen souriant, où tu as pris ce vers; c'est dars la MaUrcsse d*école de Shenstonc, dans la description du joli petit jardin de la vieille femme.

. — Oh î je voudrais bien connaître ce joli petit jardin ! s'écria Herbert.

— Et moi aussi, dirent à la fois mistriss Harcourt et madame de Surville.

Isabelle courut chercher le livre après souper et lut le poëme. Herbert et Favoretta s'intéressèrent vivement au jardin de la vieille femme et au sort du petit garçon qui fut fouetté pour s'être amusé aux images de son alphabet au lieu d'étudier sa leçon. Mais, à la grande mortification d'Isabelle, ils ne comprenaient pas la moitié de ce qu elle lisait. Le sens des vieilles expressions anglaises les embarrassait.

— Vous ne vous en étonneriez pas, ma chère Isabelle , si vous aviez mon expérience des enfans. C'est un langage tout nouveau pour eux, et ce que vous venez de lire est à peine intelligible pour moi-même, malgré vos complimens sur ma connaissance de l'anglais.

Madame de Surville prit alors le livre et désigna plusieurs expressions qu'elle ne comprenait pas. Herbert fut enchanté de n'être pas le seul ignorant , et il résolut à l'avenir d'imiter madame de Surville, et de demander l'explication des mots dont il ne saurait pas le sens.

Grace fut étrangement surprise de voir M.Herbert aussi éveillé à la fin de la soirée. Lo lendemain elle entendit des cris perçans, sons agréables à son oreille: c'était Favoretta qui pleurait dans l'escalier. Il pleuvait à verse; les deux enfans étaient contrariés de ne pouvoir aller à la promenade; et, après s'être amusés le soir précédent, ils éiaient moins disposés que de cou-

tume à souffrir une contrariéié ou à s'occuper comme à Tordinaire. Favoretia avait fini son panier, et sa mère lui avait promis de le montrer au dessert; mais l'heure du dîner était encore éloignée, et d'ailleurs entre une promesse et son exécution combien le temps paraît lonjî à un enfant!

Madame de Surville avait prêté aux deux enfans , pour les distraire , le premier volume du Cabinet dcê quadrupèdes, où se trouvaient de belles gravures. Malheureusement ce fut l'origine d'une dispute entre eux. Favoreita trouva que son frèie était trop long à regarder le chameau bossu; Herbert, de son côté, accusait sa sœur de tourner les feuilles avant qu'il eût le temps de voir les images à moitié-, mais elle n'écouta pas ses justes reproches , car elle avait entrevu le tigre royal qui se précipitait sur un chasseur, et elle ne put retenir son impatience. Chacun se noit à tirer le livre de son côté, et le chameau, ainsi que le tigre royal, était dans un imminent péril de se voir mis en pièces , lorsque madame de Surville intervint, sépara les combattans et les envoya chacun dans une chambre différente , comme c'était sa coutume, lorsqu'ils ne s'entendaient pas ensemble.

Dès qu'elle entendit les cris de Favoretta, Grace monta l'escalier, et, s'approchani , sur la pointe du pied, de la petite désolée, elle lui adressa la parole d'un ton de compassion qui devait être pris pour la voix naturelle de la sympathie par l'oreille inexpérimentée d'un enfant. L'affligée Favoreita cacha sa tête dans le sein de Grace, et lui fit ses plaintes de madame de Surville. Grace la consola en lui donnant un gâteau ; puis, dans la crainte d'être aperçue par madame de Survillo, elle quitta la petite fille, avec rinjonciion formelle de ue pas parler du ^àieau à an qo\i\ eruante.

Favoretta {^arda le gâteau pour le partager avec Herbert; car elle se rappelait qu'elle avait tort dans la dispute relative aux gravures. Mais Herbert refusa absolumeni de toucher au gâteau, et engagea fortement sa sœur à le rendre à Grace. Herbert avait été autrefois, suivant sa propre expression, accusé de gourmandise, et peut-être avec raison; mais depuis qu'il avait appris à connaître de nouveaux plaisirs, ses dispositions gourmandes avaient presque entièrement disparu. Il eut quelque peine à persuader à Fa- Yoreita de rendre le gâteau ; il termina ses arf,umens en promettant à sa sœur d'en demander un , la première fois qu'ils passeraient devant une boutique de pâtissier : — Et je t'assure , ajouta-t-il , qu'elle nous en donnera un , car elle est réellement meilleure pour nous que Grace.

Les argumens d'Herbert, et l'espoir prochain d'un gâteau , déterminèrent enfin Favoretta à rendre le présent de Grace : — Herbert prétend que je ferai mieux devons le rendre, dit-elle, parce que madame de Surville ne le sait pas.

Grace fut un peu surprise des effets de la rhétorique d'Herbert : elle vit alors qu'il lui fallait changer ses batteries.

Le jour suivant, à la promenade, comme les enfans passaient avec madame de Survilie devant une , boutique de pâtissier, Herbert demanda poliment à f sa gouvernante un gâieau pour Favoretta et pour lui. "- Elle s'empressa aussitôt d'entrer dans la boutique , car elle voyait avec plaisir qu'il demandait franchement ce qu'il voulait; elle savait aussi qu'il essuyait un refus sans mauvaise humeur.

Herbert allait manger son gâteau , lorsqu'il entendit les sons d'un instrument dans la rue. Il courut à

la porte et aperçut un pauvre homme qui jouait du tympanon. Auprès de lui se tenait un petit fjarçon qui semblait chétif et souffrant de besoin : il s'approcha d'Herbert, et lui demanda un demi-pence (un sou).

— Je n'ai pas d'argent, dit Herbert; mais ceci est à moi, prenez-le.

Madame de Surville lui retint la main qui tendait le gâteau au petit mendiant , et lui conseilla de le changer contre quelque chose de plus substantiel, en lui disant qu'il pouvait avoir deux petits pains au lait pour son gâteau. Herbert fit aussitôt l'échange, et donna les deux petits pains au mendiant qui le remercia de tout son cœur. L'homme qui jouait du tympanon s'informa de la maison où demeurait Herbert, et lui promit de s'arrêter devant sa porte et de lui jouer un air qui semblait particulièrement lui plaire.

Convaincue par l'épreuve du gâteau que l'influence d'Herbert était de quelque importance dans la famille, misiriss Grace eut des regrets de s*en être fait un ennemi, et résolut de saisir la première occasion de lui faire des ouvertures de paix, qui seraient sans doute acceptées avec empressement. Elle l'entendit un matin qui soupirait et murmurait tout bas sur une addition difficile que madame de Surville lui avait donnée à faire; il en compta une colonne tout haut, mais il ne put parvenir à obtenir deux fois le même total. Lorsqu'il porta sa règle à madame de Surville, qui était dans la même chambre, il fut obligé d'attendre quelques minutes, parce que Favoretla n'était pas habillée. Notre jeune homme s'impatienta , et lorsqu'il fut admis enfin, son addition fut trouvée fausse.

— Alors , je ne puis pas la faire, dit-il avec emportement.

— Essayez, dit madame de Surville; renfermez-

LA BONNE GOUVEK>ANTE FRAr^ÇAISE. 40

VOUS dans ce cabinet, et peut-éire irouvcrcz-vous que vous pouvez la faire.

Herbert s'agenouilla dans le- cabinet, et se remit de mauvaise humeur à sa maudite addition.

— Mon cher M. Herbert, lui dit Grace en l'y suivant, voulez-vous être assez bon pour aller chercher les ciseaux de miss Favoretta, qu'elle vous a prêtés hier? Elle en a besoin , mon ami.

Herbert, surpris de ce ton de bonté peu habituel, courut chercher les ciseaux, et à son retour trouva que l'addition si difficile avait été faite en son absence. La somme était écrite au milieu de l'ardoise avec ces mots qu'il reconnut pour être de l'écriture de Grace : '( Effacez mes chiffres et refaites-les vous-même. » Herbert effaça les chiffres de mistriss Grace avec indignation, et résolut d'achever *sa règle lui-même. Il la porta de nouveau à madame de Surville. Elle était encore fausse! Grace ouvrait des yeux étonnés, et, quand elle vit Herbert se tenir patiemment auprès de sa gouvernante et répéter ses efforts de calcul , elle abandonna toute idée d'obtenir de l'influence sur son esprit. — Madame de Surville les a tous ensorcelés , se dit-elle à elle-même. Il est étonnant qu'on ne puisse trouver sa recette.

Mistriss Grace s'imaginait pouvoir découvrir un moyen secret d'élever les enfans , comme elle avait appris , par surprise , d'un coiffeur à la mode , l'art d'arranger les cheveux de sa maîtresse. Depuis que mistriss Harcourî lui avait parlé d'un ton aussi péremptoire au sujet de madame de Surville, la camériste avait affecté les apparences du plus grand respect pour cette dame en présence de sa maîtresse, et avait scrupuleusement exécuté, à son grand regret, les ordres de la gouvernante. Mais, en même temps, elle s'était

COKTES VOB. T. I. 3

50 CONTES MORAL i.

flailée d'augmenter sa propre ra\ eur auprès demisiriss Harcourt, en faisant étalage d'un redoublement de zèle et d'activité à sa toilette.

Un matin , en se réveillant , mistriss Harcourt se sentit ma! à la tète, et se plaignit même d'un peu de fièvre. Elle avait pris froid la veille en sortant d'un appartement où la compagnie était nombreuse et la chaleur extrême. Mistriss Grace se montra tout alarmée de l'indisposition de sa maîtresse, et la pressa d'envoyer à l'instant chercher le docteur Marsden. Mistriss Harcourt y consentit à demi, et un messager partit aussitôt. En attendant, mistriss Harcourt, qui avait coutume d'être entourée de petits soins, même dans les indispositions les plus légères, exprima quelque surprise de ne voir ni madame de Surville, ni aucun de ses enfans, quand ils savaient qu'elle n'était pas bien. — Où est Isabelle? Où sont Maihilde et Favoretta? Que sont-elles devenues toutes? Ne saventelles pas que je suis malade?

— 0 mon Dieu si , madame ; mais elles sont toutes parties en voiture avec madame de Surville.

— • Quoi ! toutes?

— Je le crois du moins, madame ; mais je n'en ai point la certitude , car je me fais un devoir de ne rien observer, et de savoir le moins possible ce qui se passe dans la-maison , de peur d'être taxée de curiosité.

— Madame de Surville ne m'a rien fait dire avant de sortir?

— Pas par moi , du moins , madame. Ici la perfide camérisie disait la vérité, mais en apparence seulement , car elle avait fort bien entendu ce que madame de Surville avait chargé le laquais de dire en son nom.

— J'espère, madame, que vous n'avez pag élô ré-

veillée par le bruit qui s'est fait ce matin dans la maison?

— Quel bruit? Je n'ai rien entendu.

— Vous n'avez rien entendu ! J'en suis réellement bien contente , madame , car c'était un affreux tapage I Je redoutais réellement que cela ne fut bien pénible pour votre pauvre tête.

— Qu'était-ce donc enfin? dit mistriss Harcourt en tirant son rideau.

— Oh! rien, madame, qui doive vous alarmer !„. de la musique et de la danse seulement.

— De la musique et delà danse si matin ! Voyons , Grace, dites-moi tout de suite tout ce que vous avez à dire, car vous me tenez en suspens, et cela ne vaut rien pour ma tête.

— La , madame , j'avais bien raison de craindre que cela ne vous mît en colère... c'était pourquoi j'hésitais tant à parler... mais certainement madame de Surville, ainsi que les jeunes demoiselles et M. Herbert, pensaient que vous ne pourriez rien entendre, parce que c'était dans le parloir d'en bas.

— Entendre quoi? qu'est-ce qu'il y avait dans le parloir?

— Rien qu'un joueur de tympanon, madame, qui touchait de son instrument pour les jeunes demoiselles.

— Leur avez-vous dit que je n'étais pas bien , Grace?

C'était la seconde fois que mistriss Harcourt faisait cette question. Grace remarqua ce symptôme avec satisfaction. — En vérité, madame , je puis bien répondre que j'ai dit à M. Herbert que je craignais que vous n'entendissiez ses gambades et son tapage du haut en bas de l'escalier; mais ce qu'il y a de sûr, c'est que je i^'ea ai pas dit un mot aux jeunes demoi-

i2 CONTKS MORAUX.

selles. Comme madame de Surville était là , j'ai pensé qu'elle le savait comme moi.

Un lé(îor coup à la porte interrompit les charitables observations de mistriss Grace.

— Dieu me bénisse ! ce sont les jeunes demoiselles ! je les croyais parties en voiture.

Comme Isabelle et Mathilde s'approchaient du lit de leur mère, elle dit d'une voix languissante: — J'espère , Mathilde , que lu n'es pas restée à la maison à cause de moi. Isabelle est-elle là? quel livre at-elle à la main?

— Zeluco, maman; j'ai pensé que vous aimeriez peut-être à en entendre lire quelques passages : ce que je vous en ai lu l'autre jour a semblé vous plaire.

— Mais tu oublies que j'ai un mal de tête horrible... Je ne veux pas vous retenir, mes enfans, si vous avez quelque chose à faire avec madame de Surville.

— Rien du tout, maman: elle est sortie avec Herbert et Favoretia.

L'expl'ciiion fut alors interrompue par l'arrivée du docteur Marsden. Or, le docteur Marsden n'était pas de ces complaisans médecins qui caressent les fantaisies des bel'cs dames lorsqu'elles se disent malades , pour exciter de tendres alarmes autour d'elles. Après s'être assuré que mistriss Harcourt n'était pas aussi mal que Grace avait voulu le lui faire croire , le docteur amena insensiblement la conversation sur un ton général. Il avait l'esprit vif, enjoué, avec une profonde connaissance du cœur humain et la plus vaste instruction en tout genre, de sorte qu'il lui était facile de distraire et d'intéresser ses malades nerveuses, que toute la puissance de la pharmacie ne pouvait parvenir à calmer.

tA BONNE GOLVERNANTE IRANÇAISE. 53

Le docteur fit causer les jeunes demoiselles en plaisantant Isabelle sur sa simplicité de lire un roman en présence de sa mère, — Zeluco ! s'écria-t-il avec un dédain ironique. Eh pourquoi pas les Souffrances du jeune Weriher ^ ou quelque roman à la mode de revenant ?

Isabelle prit la défense de son livre avec chaleur, et soit la bonté de sa cause , soit l'éloquence du plaidoyer, le docteur Marsden ralentit graduellement l'ardeur de son attaque simulée.

Lorsque l'argumentation fut finie, et que chacun, sans en excepter mistriss Harcourt, qui avait presque oublié son mal de tête, eut applaudi à la défaite du docteur, celui-ci tira de son porte-feuille trois ou quatre petites cartes : c'étaient des billets d'introduction aux soirées de lecture française de lady Nevil.

Lady Nevil était une dame âgée , dont le rang élevé et l'influence avaient mis le goût de la littérature à la mode , et dont l'intimité était excessivement enviée. Elle était considérée comme un juge excellent des manières, des talens et du caractère , de sorte que son approbation était ardemment recherchée, surtout par les mères qui voulaient introduire leurs filles dans le monde. Celte dame aimait à encourager le mérito naissant, mais elle était scrupuleuse, ridicule même , disait-on , dans le choix de ses jeunes conna'ssances.

Mistriss Harcourt désirait vivement qu'Isabelle et Mathilde fussent distinguées par une personne dont l'approbation était si importante dans le grand monde comme dans le monde littéraire. Elle fut donc singulièrement flattée par la prédiction du docteur Marsden , qu'Isabelle serait une des favorites de cette dame au goût difficile : — Pourvu que vous ayez la prudence, ajouta-t-il en se tournant vers Isabelle , de n'être pas

toujours Tictorieuse dans vos arp,umens , comme vous l'avez été ce matin.

— Je crois , dit mistriss lîarcourt après le départ du docteur, je crois que je suis beaucoup mieux. Sonnez Grace , je vais me lever.

— Maman, dit Maihilde, si vous voulez me le permettre , je donnerai ma carte à madame de Sur- ' ville, qui se plaira beaucoup, j'en suis sure, à ces soi- ' rées... Et, vous savez, elle vit si retirée avec nous !

— Je ne lui demande point de vivre aussi retirée , ma chère fille, dit mistriss Harcourt avec une froideur marquée, car on ce moment les insinuations de Grace sur la musique et la danse du matin , et quelques vestiges de son ancienne jalousie au sujet do l'influence exercée par madame de Surville sur les affections de ses enfans, lui travaillaient fortement Tesprit. L'orgueil l'empêcha de s'expliquer davantage, et ses deux filles , sans pouvoir en deviner la raison , s'aperçurent bien que madame de Surville était en disgrâce.

Pendant qu'elle s'habillait, mistriss Harcourt s'entretint avec elles des livres qu'elles lisaient. Maihilde lisait l'Analyse de la beauté d'Hogarth, dont elle fit à l'instant un exposé clair et succinct. Mistriss Harcourt remarqua les progrès rapides de sa fille, et en sentit une joie mêlée de chagrin.

— Mes chères enfans, leur dit-elle, vous avez reçu une éducation bien supérieure à celle de votre mère; mais les jeunes filles de mon temps étaient élevées tout autrement que vous.

— Ah ! c'est qu'il n'y avait pas alors de madame de Surville ! dit Mathilde naïvement.

• — Quelle sorte de femme était votre mère , maman? dit Isabelle.

-— C'était... c'était une excellente femme.

— Était-elle sensée?

— Mathilde, interrompit mistriss Harcourl, va Toir, je te prie, si madame de Surville est rentrée, ei dis-lui que je voudrais bien lui parler un instant, si elle n'est pas occupée.

Mistriss Harcourt cachait ses sentimens réels sous le voile de la politesse; elle dit à madame de Surville qu'elle ne se sentait pas assez bien , ni disposée à sortir ce soir, et la pria de vouloir bien se rendre, à sa place, à un dîner où elle savait que sa présence serait particulièrement a^éable. — Voulez-vous bien me confier vos élèves pour ce soir? ajouta mistriss Harcourt.

Le ton et la manière dont elle prononça ces derniers mots révélèrent l'état réel de son esprit à madame de Surville, qui s'empressa de satisfaire ses désirs,

Mistriss Harcourt s'aperçut bien de la pénétration de la gouvernante ; aussi fut-elle toute confuse de la promptitude avec laquelle elle vit ses désirs accomplis, et, en elle-même, elle se reprocha les sentimens de jalousie qu'elle ne pouvait réprimer. — Je suis fâchée que vous n'ayez pas été ce matin à la maison, continua-t-elle avec embarras... Vous auriez été charmée de la personne du docteur Marsden... C'est l'homme le plus aimable que je connaisse... Vous auriez été fière de votre élève , ajouta-t-elle en désignant Isabelle. Quant à moi, je vous assure qu'elle m'a plu extrêmement.

Dans la soirée, après le départ de madame de Surville, mistriss Harcourt ne se trouva pas aussi heureuse qu'elle s*y était attendue. Ceux qui n'ont jamais vu les enfans que dans des situations particulières , ne songent pas combien la durée de ce bonheur

r;6 CONTES MORAUX.

domestique dépend de ceux aux soins desquels ils sont confiés. En éducation, les personnes douées des plus grands talens et de l'affection la plus ardente, lorsqu'elles n'ont pas d'expérience, ne doivent pas s'étonner ni s'affliger si leurs premières tentatives sont sans succès. Mistriss Harcourt crut qu'elle ferait une chose utile en écoutant la lecture d'Herbert. L'enfant lisait assez couramment , mais il s'arrêtait à chaque phrase pour demander le sens des mots. Sa gouvernante lui avait laissé prendre cette habitude, ou plutôt l'y avait encouragé • mais ses simples questions et son désir d'avoir l'explication exacte de chaque mot étaient loin de sembler amusans à une personne peu habituée à l'ignorance et aux méprises d'un jeune lecteur.

Herbert lisait un passage que madame de Surville lui avait indiqué dans la Cijropédie de Xénoplion, et qu'elle se proposait de lui expliquer. Herbert lut le récit du jugement de Cyrus sur la querelle des deux enfans au sujet de la grandeur de leurs robes ; il s'en acquitta à la satisfaction de sa mère, parce qu'il en compreiiait tous les mots, excepté le mot consiituc.

— Conslilué juge y qu'est-ce que cela veut dire, maman?

— C'est-à-dire fait juge, mon ami. Continue.

— J'ai vu une fois un juge en grande perruque , maman: Cyrus avait-il une perruque, lorsqu'il fut const... constili... fnit juge?

A cette question, mistriss Harcourt et Isabelle ne purent s'empêcher de rire, et s'efforcèrent de lui expliquer la différence d'un juge persan à un juge anglais. Herbert eut de !a peine à séparer dans sa tète les deux idées si étroitement unies de juge et de grande perruque; puis, lorsqu'il eut, ou crut avoir une notion

suffisante de ce que c'était qu'un juge, il obéit aux injonctions répétées de sa mère. — Ya donc , continue donc ! — Il continua , mais en faisant observer que ce qui suivait n'avait pas été marqué par madame de Surville.

ce La mère de Cyrus lui dit : Mon enfant , il ne faut )) pas compter précisément sur les mêmes choses ici » près de ton aïeul, que là bas en Perse. »

A cette phrase Herbert s'arrêta court; puis après avoir réfléchi un instant : — Je ne sais pas ce que la mère de Cyrus veut dire, continua-t-il. Que veut-elle dire par compter sur ? Compter , Mathilde, je croyais que c'était calculer des sommes.

— Ce mot a aussi une autre signification, dit doucement Mathilde.

— Oh ! je t'en prie en grâce, épargne-moi le supplice d'entendre les diverses significations de tous les mots delà langue, s'écria mistriss Harcourt. Herbert cherchera dans le dictionnaire ceux qu'il ne comprendra pas, quand il aura fini de lire. Allons, continue, ajouta-t-elle en regardant à sa montre : nous avons mis une demi-heure à lire une demi-page... Il y aurait de quoi lasser la patience de Job.

A la vue du mécontentement de sa mère , Herbert commença à prendre l'alarme : il se pressa de lire aussi vite qu'il put, sans comprendre un seul mot de ce qu'il lisait. Mais sa précipitation était pire encore que sa lenteur: il passait des syllabes, des mots, des lignes entières, et faisait du tout le galimatias le plus incompréhensible. A la fin, mistriss Harcourt ferm.ale livre de désespoir et envoya coucher le pauvre Herbert qui était non moins désespéré que sa mère. Après cette catastrophe, Favoretta devint sérieuse, ei. le pîu* sombre silence régna dans la jeune assemblée.

Ce silence piqua misiriss Harcourt, qui fit de vains efforts pour ranimer la conversation : — Ah ! se ditelle à elle-même, je savais bien qu'il on devait être ainsi î Ils ne peuvf :it être heureux sans madame de Surville I

Isabelle avait pr s un livre. — Ne pourrais-lu lire pour notre plaisir aussi bien que pour le lien, ma chère Isabelle? lui dit sa mère. Je t'assure que quand tu me lis quelque chose, cela m'intéresse au moins autant que madame de Surville elle-même.

— Je lisais , maman , quelques vers que madame de Surville nous a dit devoir vous plaire — tu te rappelles, Maihilde? — parce que vous en aviez vu l'opéra.

— J'ai vu bien des opéras dans ma vie, dit sèchement mistriss Harcourt , mais cela ne m'empêche pas daimer aussi toute autre chose. Je ne sais pas non plus quel opéra tu veux dire : est-ce qu'il n'a pas de nom ?

— C'est Médée et Jason , maman,

— Le ballet de Médée et Jason. C'est une très-belle chose certainement, mais je l'ai vu si souvent. Voyons, lis.

Isabelle lut alors un passage qui, malgré la disposition fâcheuse de mistriss Harcourt, captiva son oreille et s'empara de son imagination. C'était le récit du meurtre des enfans de Médée.

— Ce sont des vers admirables ! s'écria mistriss Harcourt.

— Je savais bien, maman , que vous les aimeriez , dit Isabelle, et je voudrais bien en avoir vu le ballet comme vous !

— Tu n'es jamais allée à l'Opéra? dit mistriss Harcourt, après qu'Isabelle eut fini de lire : voulez-vous y venir toutes les deux ce soir?

— Ce soir, maman! s'écria Isabelle avec joie.

— Ce soir , maman ! répéta Mathilde d'une voix douce et timide. Mais vous n'étiez pas bien ce matin.

— Je me trouve très-bien à présent, mon amour, du moins assez bien pour vous accompagner,. .11 fautbien que je vous procure quelque plaisir... Sonne Grace, ma bonne Mathilde, ajouta mistriss Harcourt en regardant à sa montre, et ne faisons pas de sentiment, car nous n'avons pas un moment à perdre... Il faut recommander à Grace d'être prompte comme l'éclair dans ses opérations.

Grace était parfaitement disposée à l'activité. Elle était enchantée de voir prendre ce qu'elle appelait de nouvelles mesures. Elle répétait incessamment au milieu des préparatifs de toilette : — Que je suis donc contente, mes chères demoiselles, de vous voir enfin sortir avec votre maman ! Je n'-ai jamais vu madame aussi bien que ce soir !

Triomphante et convaincue de son importance , Grace déployait une infatigable activité. Mistriss Harcourt croyait que tout ce zèle et ce bavardage débordaient d'un cœur honnête et affectionné.

Après le départ de mistriss Harcourt et de ses filles pour l'Opéra, Favoretta, qui était allée se coucher par ordre de sa mère, appela Grace pour la prier de fermer les volets de sa chambre, parce que les rayons de la lune tombaient sur son lit et l'empcchaient de dormir. — J'aurais bien voulu que maman ne me fît pas coucher si tôt, dit-elle ; car je ne m'endors pas du tout.

— On vous envoie toujours coucher trop tôt, dit Grace, lorsque votre gouvernante est à la maison... Je voudrais bien que vous fussiez levée pour prendre le ihè avec moi, car je vais boire ma dernière tasse de thé... mais je n'ose pas vous faire lever parce que...

— Parce que quoi?

— Parce que... vous vous rappelez bien comment vous m'avez desservie au sujet de ce (gâteau?

— Mais je ne vous demande pas de gàieau. Je voudrais seulement rester quelques instans levée.

— Eh bien! levez-vous tout de suite ; mais ne faîtes pas de bruit , de peur de réveiller M. Herbert.

— Pensez-vous qu'Herbert y trouverait à redire?

— En vérité , je ne m'occupe point de ce qu'il peut penser là-dessus , dit Grace en secouant la tête, dont elle ajustait la coiffure devant une glace ; et si cela vous inquiète tant , vous ferez mieux de rester couchée.

— Oh non ! je ne pourrais plus dormir. Voilà que j'ai mis mes souliers ; aidez-moi , Grace, je serai prête en un instant.

Grace , qui était enchantée de trouver une occasion de plaire à la petite fille , et qui se flaKait de regagner son ancien pouvoir sur les affections mobiles de Favoreita, lui prêta son aide très-volontiers. Grace but sa dernibe tasse de thé dans le cabinet de toilette de sa maîtresse , et mit tout en œuvre pour complaire i( à sa chère petite Favoretta. «

On fit venir Rebecca, la femme de chambre de mislriss Fanshnw, qui demeurait dans une rue voisine : — Que je suis heureuse de voir miss Favoretta ! dit-elle en entrant dans la chambre^ il y a un siècle que je ne l'avais même entrevue !

Nous passerons sous silence l'édifiante conversation de ces deux dames. Miss Favoretta se tint éveillée , et tellement animée par les flatteries des deux caméristes , qu'elle ne s'aperçut pas combien il était déjà tard. Elle demandait toujours à rester encore un peu mislriss Rebecca joignait ses prières aux siennes , et

misiriss Grace ne put pas les refuser; car le cocher ne devait pas ramener madame de Surville avant le retour de l'Opéra. Cet arrangement avait été fait, pour sa propre convenance, par le cocher qui l'avait mis sur le compte de ses chevaux.

Mais mistriss Grace comptait imprudemment sur !cs dispositions du cocher; car madame de Surville, ne voyant pas la voiture arriver à l'heure qu'elle avait fixée, avait fait demander un carrosse de louage; elle éiait de retour, lorsque mistriss Rebecca, mistriss Grace et Favoretta étaient encore dans la chambre de mistriss Harcourt. Favoretta faisait beaucoup de bruit, de sorte qu*on n'entendit pas le coup frappé à la porte de la rue. Une des servantes accourut annoncer l'arrivée de madame de Surville : — Elle est descendue de voiture, mistriss Grace; et la voilà déjà dans le vestibule!

Grace se leva brusquement, poussa Favoretta dans un petit cabinet , et lui recommanda , sur sa vie, de ne pas faire le moindre bruit ; puis, une lumière à la main , avec un sourire hypocrite sur les lèvres , elle courut au haut de l'escalier pour éclairer madame de Surville : — ^Mon Dieu ! madame , ma maîtresse sera bien fâchée que la voiture ne soit pas allée vous chercher assez tôt!... Elle s'est trouvée mieux après votre départ,., et nos deux demoiselles sont allées avec elle à ^'Opéra.

— Et où sont Herbert et Favoretta?

— Au lit , madame , et endormis depuis longtemps. Voulez-vous que je vous éclaire jusqu'à votre chambre ?

— Non, dit madame de Surville; j'ai une lettre à écrire, et je resterai dans le cabinet de toilette de mistriss Harcourt jusqu'à ce qu'elle arrive.

— Très-bien, madame... Misiriss Rebecca, c'est madame de Surville... Madame de Surville, c'est mistriss Rebecca, la femme de chambre de mistriss Fanshaw, qui vient souvent me voir, lorsque ma maîtresse est à la maison , et qui était montée ici pour examiner les dessins de nos jeunes demoiselles que ma maîtresse m'a permis de lui montrer la première fois qu'elle viendrait prendre le thé avec moi.

Madame de Surville, que tout cela ne regardait pas le moins du monde , écouta le babil de la camériste avec la plus froide indifférence, et se mit à écrire. Grace s'agita de côté et d'autre dans la chambre sous prétexte de remettre les meubles en place; mais à la fin, malgré son inquiétude sur la petite prisonnière qu elle laissait dans le cabinet , il lui fallut quitter l'appartement.

Pendant que madame de Surville était à écrire, elle crut entendre une ou deux fois un léger bruit dans le cabinet voisin ; elle prêta l'oreille, mais tout était silencieux. Elle se remit donc à écrire , et continua jusqu'à l'arrivée de mistriss Harcourt et de ses filles.

Isabelle, encore tout animée, se mit à parler du spectacle à madame de Surville avec une volubilité extrême. Mistriss Harcourt se confondit en excuses au sujet de la voiture, et la bonne Mathilde, toujours inquiète, chercha à découvrir la cause du changement de manières de mistriss Harcourt envers madame de Surville;

Grace, un peu rassurée, en les voyant toutes diversement occupées, alluma les bougies rapidement, et se tint prête à son service , dans l'espoir que les dames quitteraient biontôt le cabinet de toilette, et qu'elle pourrait enfin délivrer sa prisonnière, Favoretta couchait habituellement dans un petit cabinet dépendant

de la chambre de Grace, de sorte qu'elle ne prévoyait point de difficulté à la faire passer dans son lit sans être aperçue.

— N'ai-je pas entendu quelque bruit, Isabelle? dit tout-à-coup Mathilde.

— Du bruit ? mon Dieu non , dit Isabelle , et elle se remit à parler alternativement à sa mère et à madame de Surville qu'elle retenait toujours, malgré leur désir de se retirer.

— Je suis sûre, reprit Mathilde, d'avoir entendu du bruit dans ce cabinet.

— Oh! ma chère miss Mathilde, s'écria vivement Grace en se jetant entre elle et la porte du cabinet, ce ne peut être qu'une souris.

— Une souris! où donc? dit mislriss Harcourt.

— Nulle part, madame, dit Grace. C'est miss Mathilde qui entend du bruit, et je lui ai dit que ce devait être une souris.

— Oh ! non , maman , ce ne pouvait être une souris! dit Mathilde; c'était un bruit bien plus fort que n'en peut faire un aussi petit animal.

— Grace a peur, dit Isabelle en riant. La camérisle , en effet, était pâle et terriblement effrayée. Madame de Surville prit une lumière et se dirigea vers le cabinet.

— Sonnez les domestiques! s'écria mislriss Harcourt.

Mathilde retint madame de Surville pendant qu'Isabelle , dont la tête était tout-à-fait revenue de l'Opéra , sonnait de toutes ses forces.

— Ma chère miss Isabelle, ne sonnez pas ainsi... Ne vous effrayez pas , madame , et je vous dirai toute la vérité, s'écria Grace en tremblant... Il n'y a là de quoi.effrayer personne... ce n'est que miss Favoretla, madame.

6i CONTES MORAUX

— Favorottaî s'écria tout le monde à la fois, à l'exception de madame de Surville qui ouvrit aussitôt la porte du cabinet ; mais Favorotta ne parut point.

— Favoretta n'y est pas, dit madame de Surville.

— Ahî mon Dieu! c'en est fait de moi! s'écria Grace , elle sera montée sur le toit!

— Ne criez pas ainsi, ou l'enfant est perdu! dit madame de Surville.

Mistriss Harcourt tomba demi-morte dans un fauteuil. Madame de Surville arrêta Isabelle qui courait vers le cabinet.

— Ne parlez pas , Isabelle... Grace, entrez dans le cabinet... appelez Favoretta... doucement, entendezvous, dit madame de Surville avec fermeté; car la femme de chambre avait l'esprit si troublé, quelle allait appeler l'enfant, sans écouter ce qu'on lui disait. Écoutez-moi bien, reprit madame de Survillc avec force , ou vous êtes perdue. Entrez dans le cabinet sans faire de bruit... appelez Favoretta tout doucement... Elle ne sera pas effrayée lorsqu'elle reconnaîtra votre voix.

Grace obéit , et revint quelques instans après avec Favoretta. Elle entama aussitôt un discours apolo[^élique ; mais mistriss Harcourt , toute tremblante encore, eut cependant assez de fermeté pour lui dire : — Laissez-nous , Grace ; je veux savoir la vérité de la bouche de cette enfant.

Grace sortit, et Favoretta raconta exactement ce qui s'était passé; elle ajouta qu'en entendant plusieurs voix dans la chambre de sa mère, et Maihilde qui disait avoir distingué un bruit sourd , elle avait eu peur d'être découverte dans le cabinet, et s'était enfuie par «ise petite porte qu'elle connaissait bien , et qui ouvrait sur les toits.

MistrissHarcourt, indignée, se répandit en exclamations violentes contre Grace. Madame de Surville l'apaisa doucement, et lui fit comprendre qu'il serait plus juste d'écouter le lendemain ce qu'elle aurait à dire pour sa justification.

— Vous êtes toujours la même, toujours excellente ! s'écria mistriss Harcourt. C'est vous qui avez sauvé mon enfant; nul de nous n'avait la présence d'esprit qui ne vous a pas abandonnée.

Ce fut à grand'peine que madame de Surville obtint le silence de la mère et des filles : — Nous parlerons de tout cela demain, leur dit-elle à plusieurs reprise?. Elle craignait que Favoretta , qui était présente, ne reçût pas une leçon forte et salutaire de ce qui lui était arrivé, en entendant les expressions de la joie et du bonheur de la voir sauvée. Madame de Surville déshabilla la petite fille elle-même, et eut grand soin qu'elle ne fût pas traitée comme une héroïne qui vient d'échapper à un imminent danger.

Le lendemain, mistriss Grace attendit avec anxiété le premier coup de sonnette de sa maîtresse ; mais la sonnette fut complètement muette. Lorsqu'elle entendit plus tard mistriss Harcourt marcher dans sa chambre, la camérisîe augura mal de son destin, et prévit le déclin et la chute de son empire.

— Si ma maîtresse peut se lever et s'habiller sans mon aide, c'en est fait de moi, se dit-elle tristement. Faisons encore une épreuve. Alors elle frappa tout doucement à la porte , et, se présentant avec une figure de Madeleine : — Puis-je faire quelque chose pour vous , madame ?

— Rien, je vous remercie, Grace; envoyez-moi Isabelle et Maihilde.

Les deux sœurs accoururent, mais mistriss Har-

court acheva de s'habiller elle-même en silence, puis elle leur dit : — Venez avec moi , mes chères cnfans , dans la chambre de madame de Surville... Je crois que je ferai mieux de m'informer auprès d'elle-même do ce que je voulais vous demander. Est-elle levée?

— Oui, maman , mais elle n'est pas encore habillée, dit Mathilde ; nous étions occupées à lire auprès d'elle.

— Et à lui parler, ajouta Isabelle, et vous savez combien cela empêche de s'habillrr vite, maman.

Elles trouvèrent à la porte de madame de Surville Herbert avec son ardoise h la main , et son addition terminée.

— Puis-je faire entrer ce petit homme avec moi? dit mistriss Harcourt à madame de Surville... Herbert , donne-moi la main, continua-t-elle. Je crois que j'ai été un peu impatiente avec loi et ton Cyrus , hier soir ; mais tu ne dois pas t'attendre à trouver tout le monde aussi bon pour toi que cette dame. Veuillez tranquilliser l'esprit de ce jeune monsieur, ajouta-t-elle en le conduisant auprès do madame de Surville, et en lui présentant l'ardoise sur laquelle la somme était écrite. Sa figure offre l'image ou plutôt la réalité même de l'honnêteté et de la bonne humeur, ce matin. Je suis sûre qu'il n'a rien fait dont il ait à rougir, lui.

La physionomie du petit Herbert brilla de plaisir en recevant un tel é!oge de sa mère ; mais sa fierté disparut aussitôt, lorsqu'il découvrit Favorelta, sur laquelle tous les regards s'étaient tournés aux dernières paroles de mistriss Harcourt. Favorelta était assise dans le coin le plus éloigné de la chambre, les yeux tournés vers le mnr. Herbert s'aperçut qu'elle était en pleine disgrâce.

— Votre addition est juste, Herbert, dit madame de Sur ville.

Herbert, prends donc ton ardoise, dit Mathilde au

petit garçon qui restait stupéfié devant le désespoir de w sœur.

— Renvoyez-le, dit tout bas mistriss Harcourt.

— Laissez-nous ; mon ami, lui dit madame de Surville, qui n'avait jamais besoin de subterfuges pour se débarrasser dos enfans. Laissez-nous, Herbert; nous avons besoin de causer de choses que vous ne devez pas entendre.

Malgré son vif désir de savoir les motifs de la disgrâce de Favoretta , Herbert sortit en disant : — Vous m'appellerez lorsque vous aurez fini, n'est-ce pas?

— Nous pouvons parler français , dit madame de Surville en regardant Favoretta; puisqu'on ne peut laisser cette petite fille seule dans une chambre, il nous faut parler une langue qu'elle ne comprenne pas, lorsque nous voulons dire quelque chose qu'elle ne doit pas savoir.

— Avec toutes ces précautions, dit mistriss Harcourt en français, ma petite souris ne pourra que nous prêter à rire.. Elle ne t'effraiera pas, Mathilde, autant que la souris d'hier soir, n'est-ce pas? Mais il faut que je vous apprenne que j'ai été désagréablement troublée par certains bruits.

— Encore d'autres bruits! dit Mathilde, en s'avançant pour écouter.

— Oui, d'autres bruits, dit mistriss Harcourt en riant; mais le bruit qui a troublé mon repos ne s'est pas fait entendre au milieu de la nuit, juste au moment où l'horloge frappait douze coups , heure charmante et propice à l'effroi, n'est-ce pas, Mathilde? Le bruit auquel je fais allusion s'est fait entendre en plein jour. N'y. avait-il pas ici de la musique , des

C8 CONTES MORArX.

danses môme, hier matin, de bonne heure, au moment où j'avais le mal de tête, Isabelle?

— Oui, maman, dit Isabelle; c'èLait le joueur do tympanon d'Herbert. Nous l'appelons ainsi, parco que mon frère lui a donné l'autre jour deux petits pains au lait. L'enfant et son père sont venus jouer un air dans la cour par reconnaissance pour Herbert; nous sommes tous accourus , et nous avons demandé à madame de Surville la permission de les faire entrer.

— Nous ne savions pas que vous aviez mal à la tête, maman, dit Maihilde, avant qu'il eut joué déjà plusieurs airs, et que Grace eût dit quelque chose à taon frère sur le tapage qu'il faisait dans l'escalier. II était allé en courant chercher mon livre de musique, et à son retour il nous dit que vous n'étiez pas bien. Madame de Surville fît taire alors le tympanon, et nous cessâmes de danser, bien fâchées de ce que Grace ne nous eût pas prévenues plus tôt que vous étiez malade. Il était alors dix et même près de onze heures.

— Grace m'a étrangement représenté tout cela î dit mistriss Harcourt. Puisqu'elle vous a prévenues si tard, je suis fâchée qu'elle vous en ait même parlé; elle vous a privées, Isabelle et toi, du plaisir de sortir avec madame de Surville.

— Nous nous en sommes privées nous-mêmes; ce n'est point Grace , je vous assure , maman , dit Isabelle avec vivacité. Nous voulions rester à la maison près de vous. Herbert et Favoretta sont seulement sortis pour voir le tigre royal.

— A^ous n'êtes donc pas restées pour obéir aux désirs de madame de Surville?

«^ Non, en vérité, madame, dit alors madame

LA bonxï; gouvernante française. 69 de Surville qui n'avait manifesté aucun empressement do se justifier. Vos enfans vous témoignent toujours leur affection d'eux-mêmes, et sans obéir à aucune impulsion de ma part. Votre pénétration sentira certainement la différence qui existe entre les attentions dictées par une gouvernante et celles qui sont le produit d'une affection réelle et sans artifice.

— N'en parlons plus, ma chère dame, dit mistriss Harcourt en lui tendant la main. Vous êtes une véritable amie.

Madame de Surville sortit alors pour aller chercher Herbert; mais, lorsqu'elle ouvrit la porte, mistriss Grace tomba sur sa figure dans la chambre. Elle s'était agenouillée le visage collé sur le trou de la serrure, et probablement son propre nom, ainsi que quelques phrases prononcées en anglais, avaient tellement fixé son attention, qu'elle n'eut pas le temps do faire retraite assez tôt.

— Levez-vous , Grace, et entrez , s'il vous plaît, dit mistriss Harcourt d'un ton calme et froid. Nous ne nous opposons pas le moins du monde à ce que vous entendiez notre conversation.

— En vérité, madame, répondit Grace, aussitôt qu'elle fut debout, je suis incapable d'écouter la conversation de qui que ce soit; mais lorsqu'on entend prononcer son propre nom, et que l'on se sait des ennemis , il est bien naturel d'écouter dans l'intérêt de sa défense.

— Et c'est là tout ce que vous pouviez faire pour votre défense? dit mistriss Harcourt,

— Ce n'est pas là du moins tout ce que je puis dire ^ madame, répliqua Grace poussée à bout et dans l'espoir encore que sa maîtresse ne voudrait pas, pour une rnisire, sç sépara cCunc femme de chambre favorite. Je

70 CONTES MOUALX.

vois bien que je ne suis plus bonne à rien dans la famille... de nouveaux venus ont succédé à ma faveur et possèdent toute votre confiance à présent. Ainsi, madame , s'il vous plaît, ce que j'ai de mieux à faire est de chercher une autre condition.

— S'il vous plaît, Grace, dit mistriss Harcourt.

— Je quitterai la maison tout de suite , si vous le jugez à propos, madame.

— Si vous le jugez à propos , Grace , dit sa maîtresse avec un impassible sang-froid.

Grace fondit en larmes : — Je n 'aurais jamais cru que vous en vinssiez là, mistriss Harcourt!... moi qui ai reçu si long-temps votre favorite !... Mais je ne puis vous blâmer, madame; vous avez été pour moi. la meilleure et la plus douce des maîtresses, et quoiqu'il arrive, fût-ce à mon dernier soupir, je donnerai toujours le meilleur témoignage de vous et de ces chères demoiselles.

— Le témoignage que vous pourriez donner de vous-même, Grace, est un peu plus important pour vous , j'imagine.

— Tout ce que je fais et ce que je dis, continua la désolée camériste , est déprécié et tourné en mal par ceux qui m'en veulent. Je...

— Vous avez désiré me quitter, Grace , et mon désir est que vous me quittiez , dit mistriss Harcourt avec fermeté. Madame de Surville et moi nous vous avions expressément défendu de vous mêler des enfans en notre absence; vous avez jugé à propos de contrcvem'r à ces ordres; et si vous restiez plus long-temps ici, je m'aperçois que vous apprendriez âmes enfans à me désobéir d'abord et puis à me tromper.

Grace était peu préparée à cette résolution calme et froide; d'une voix humble et tremblante, elle se

LA BOXN£ GOc VLiiKAMfc: FRANÇAISE. 71

mil à faire des promesses de réforme ; mais ses promesses , comme ses excuses , furent inutiles : elle fut obligée de partir, et tout le monde en fut enchanté.

La petite Favoretta avait déjà pris de cette artificieuse fille des habitudes de tromper qu'il n'était pas fctcile de lui fâ.'re perdre tout de suite. Madame de Surville essaya de l'en guérir, en lui faisant sentir les incon- \éniens et la honte de ne pas inspirer de confiance. Favoretta rougit d'être la seule dans la maison qui eût besoin d'être surveillée, et peu à peu elle saisit avec joie toutes les occasions qui s'offrirent à elle d'obtenir une réputation de sincérité avec tous los avantages et les plaisirs de la confiance qui en est la suite.

Les choses allèrent beaucoup mieux , après que la secrète influence de Grace fut ainsi complètement détruite.

Mais nous devons nous hâter d'introduire le lecteur chez mistriss Fanshaw. Mistriss Fanshaw était une dame passionnée pour les cartes, qui avait fait son éducation à une époque où l'on jugeait inutile que les femmes eussent quelques connaissances ou quelque goût pour la littérature. A mesure qu'elle avançait dans la vie, elle s'attachait davantage aux maximes et aux usages do sa jeunesse, et les progrès récemment introduits dans l'art d'élever les femmes lui paraissaient de dangereuses innovations. Elle avait placé sa fille dans une pension de Londres , dont le prix élevé était la principale recommandation, et ne la voyait régulièrement qu'aux fêtes de Noël et aux vacances. Lorsque miss Jane Fanshaw approcha de l'âge de seize ans , la sage mère commença à penser qu'il était temps de la retirer de pension et de lui faire faire son entrée dans le monde.

Miss Fanshaw avait appris à parler le français passablement, à lire un peu l'italien , à dessiner un peu, à jouer du piano d'une manière passable, et à danser aussi bien que les autres jeunes filles de son âge. Elle avait surtout appris à mépriser souverainement tout ce qui était appelé vulgaire dans sa pension ; mais comme elle était profondément ignorante sur tout ce qui dépassait la routine de son école , elle n'avait aucune idée du sens propre de ce mot; elle ne connaissait que ce que l'on appelait vulgaire ou de bon goût à la pension Suxberry, et l'opinion de sa maîtresse, misiriss Suxberry, était constamment ciiée par elle comme isiaitaquable. Sans réfléchir sur ce qui était bien ou mal, elle tranchait vivement sur toutes les questions; elle était enfin dans la ferme persuasion que l'on ne pouvait rien savoir si l'onn'avait été élevé précisément comme elle-même.El!eregardailsa mère comme une personne inférieure à elle-même, et totalement dénuée d'élégance et de goût. Sa mère, en revanche, la considérait comme un modèle de perfection , à laquelle on ne pouvait atteindre sans le secours des madrés les plus dispendieux. Elle n'avait qu'une seule crainte, c'est que sa chère Jane ne fût trop savante.

Mistriss Harcourt, accompagnée de ses deux filles, rendit visite à mistriss Fanshaw, aussitôt qu'elle eut apprisleretour de pension de mi-s Jane. Miss Fanshaw fît son entrée au salon avec une contenance raide et droite ; il était impossible de ne pas observer que toute son attention était concentrée sur la manière de se tenir la tête ou les coudes en faisant sa première apparition. Sa personne avait subi la question ordinaire et extraordinaire des corsets étouffans , colliers, pendans d'oreilles, etc., imposés parla mode. Durant les dix premières minutes, elle jeta un regard de surprise cl

de mépris sur Isabelle et sar Mathilde; car aucune d'elles n'avait pris exactement la posture qui lui avail été enseignée à elle-même, comme la seule convenable à une jeune personne dans un salon. Isabelle s'étant levée pour regarder des dessins, miss Fanshaw examina chaque pas qu'elle fit, et s'assura que miss Harcourt ne marchait pas du tout comme si elle eût été élevée à la pension Suxberry. Mathilde voulut faire parler la figure immobile qu'elle avait devant e]]e, mais la figure ne parlait pas, et tout ce qu'elle put obtenir, ce fut quelques monosyllabes prononcés avec une gravité affectée : car elle avait appris, à la pension Suxberry, à garder un invincible silence devant les étrangers ; mais elle se dédommageait de cette contrainte , dès qu'elle était seule avec ses compagnes , par un fiux perpétuel de paroles vides de sens, qui méritaient à peine le nom de conversation.

Pendant que la silencieuse miss Jane se tenait assise dans une posture qui faisait honneur à son maître de danse, mistriss Fanshaw établissait devant misiriss Harcourt le compte des dépenses énormes que lui avait coûté l'éducation de sa fiile. Quoique intimement pénétrée de sa doctrine favorite, que les femmes n'avaient pas besoin de savoir^ expression qui renfermait pour elle toute la littérature, elle s'était laissée pourtant convaincre , par la voix unanime de la mode , que l'instruction était une chose très-désirable pour les jeunes personnes... désirable uniquement parce qu'elle était à la mode; mais elle ne la regardait pas le moins du monde comme un élément de supériorité ni comme une source d'occupations nobles etindépendanteF.

Isabelle fut frappée d'une admiration soudaine à la

CO.NTES MOB. T. I. ^

vue d'une tête de Jupiter que miss Fanshaw venait de terminer, et mistriss Harcourt emprunta le dessin pour que sa fille pût en faire la copie , malgré la secrète et profonde conviction de miss Jane qu'une élève seule du maître de dessin de la pension Suxberry était capable de copier cette tête avec quelque chance de succès.

Il y avait sur la table une jolie petite boîte à ouvrage; elle frappa les regards de Mathilde, qui demanda de quoi elle était faite à la figure silencieuse. La figure silencieuse tourna la tête mécaniquement, mais sans pouvoir répondre à la question qui lui était adressée. Mistriss Fanshaw dit pourtant que cette boîte avait été achetée au bazar des ouvrages ingénieux, et qu'elle en avait fait l'acquisition, parce qu'elle lui avait été recommandée par lady Nevil.

— C'est une invention nouvelle , m'a dit sa seigneurie, d'un pauvre petit garçon qu'elle a pris sous sa protection; sa seigneurie pourra vous en apprendre davantage, miss Mathilde, ajouta mistriss Fanshaw.

Le reste de la visite se passa à entendre le récit dea pertes au jeu de mistriss Fanshaw, et ses exhortations pour décider mistriss Harcourt à envoyer ses filles terminer leur éducation à la pension Suxberry.

Mistriss Harcourt fut un peu alarmée en songeant que ses filles seraient inférieures en talens à miss Fanshaw ; mais , heureusement pour madame de Surville et pour elle-même, elle fut bientôt amenée à changer d'opinion sur ce point, par les comparaisons qu'elle eut occasion de faire entre les jeunes personnes.

Peu de jours après, sa visite lui fut rendue; mistriss Harcourt ayant parlé du globe qu'Isabelle était occupée à peindre, miss Fanshaw demanda à le voir, et se rendit dans le cabinet de toilette de mistriss Harcourt, où il était suspendu. Dès qu'elle se trouva seule

avec Isabelle et Maihiîde, la figure silencieuse recouvra la parole, le charme semblait rompu ou pluiôt totalement renversé , car elle se mit à bavarde r avec une incessante rapidité.

— Mon Dieu , ma chère , dit-elle en jetant un regard de dédain sur le globe d'Isabelle, c'est bien beau, mais nous n'avons rien de semblable à la pension... Je m'étonne que mistriss Harcourt ne vous envoie pas chez madame Suxberry... Toutes les personnes riches envoient leurs filles à la pension Suxberry , mais il est vrai que c'est très-dispendieux... Nous avions toutes des couverts d'argent , et tout ainsi dans le plus haut style: madame Suxberry a un équipage. Elle ne ressemble pas du tout aune institutrice, je vous jure; elle trouve même grossier et commun de l'appeler maîtresse de pension... Pourquoi ne demandez-vous pas à votre maman de vous y envoyer une année, ne fût-ce que pour dire que vous y êtes allée?

— Oh! non, dit Maihilde, nous sommes si heureuses avec madame de Surville !

— Ah! c'est vrai, j'oubliais... Maman m'a dit que vous aviez une gouvernante française depuis peu... Notre maître de français à la pension Suxberry était d'une sévérité, d'un ennui, lorsque nous nous trompions sur les temps des verbes ! vous êtes bien heureuses d'avoir une gouvernante moins assommante... Vous donne-t-elle des exercices difficiles?... Montrezmoi votre livre d'exercices , et je vous dirai si c'est ie bon , c'est-à-dfre celui qui nous servait à la pension.

Miss Fanshaw s'empara d'un livre dans lequel elle vit un papier qu'elle prit pour un exercice français : — Ah I voyons, montrez-le-moi, je vous en corrigerai les fautes avant que votre gouvernante l'examine, et vous verrez sa surprise.

— Madame de Survillc Ta déjà vu, dit Maihilde; mais miss Fanshaw, en badinant, lui ôta le papier des mains. C'était la traduction du passage des Conversations d'Éinilie, dont nous avons déjà parlé.

— Là ! dit miss Fanshaw , voilà encore un livre que nous n'avions pas à la pension ! Elle s'étonna de trouver correcte la traduction de Mathilde. — Et faitesvous des compositions anglaises? ajouta-t-elle. Nous composions sur divers sujets une fois par semaine à la pension Suxberry ; ce que je détestais par-dessus tout, car je ne trouvais jamais rien à dire... J'en ai conçu une aversion incroyable pour écrire... Mais j'en ai fini avec tout cela. Dieu merci, j'en ai fini avec les compositions, les lettres françaises, les exercices, les traductions , et tous ces devoirs fastidieux ; j'ai quille l'école pour toujours , et je puis faire ce qui me plaît- Il vaut bien mieux aller en pension, on en sort tôt ou tard , et tout est fini. Mais vous qui avez une gouvernante et des maîtres particuliers , il vous faut travailler sans cesse , et vous n'avez pas de jours de congé, ni d'heures de récréation ; vous êtes là constamment à l'ouvrage du matin jusqu'au soir; quel ennui ce serait pour moi maintenant ! A la pension , quand noas avions fini notre tâche , puis notre leçon d'écriture , de dessin, de musique, etc., etc., nous pouvions rester oisives si cela nous plaisait , ou nous occuper à ce que nous voulions... vous sentez comme c'était agréable! Je vous assure que vous vous plairiez étonnamment à la pension Suxberry.

Isabelle et Mathilde, qui ne trouvaient pas le moins du monde agréable d'être oisives , et qui ne désiraient point de voir leur éducation terminée et d'abandonner ainsi toutes leurs espérances de proférés commencés , ne purent se décider à partager celle dernière

opinion de miss Fanshaw. Elles protestèrent , au profond étonnement de miss Jane, qu'elles ne sentaient point leur privation de congés : elles dirent qu'elles n'avaient point de tâches fixées, et qu'elles aimaient bien mieux être occupées qu'oisives. Miss Fanshaw se mit à rire : — Vous n'avez pas besoin de me parler comme si votre maîtresse était là, ditelle ironiquement, car je ne suis pas une rapporteuse... Je ne répéterai point ce que vous dites.

Isabelle et Maihilde , qui n'avaient pas deux manières de parler, parurent mal accueillir celte phrase inconvenante.

— Mon Dieu , reprit miss Fanshaw, j'espère que vous ne vous offensez point de ce que je dis. Lorsqu'on est entre soi on se dit tout ce qui passe par Ja tête... Mais à qui est cette belle voiture armoriée? continua-t-elle en regardant à la fenêtre. Elle s'arrête à votre porte; descendons. Je n'ai jamais peur d'ertrer dans un salon où il y a de la compagnie, parce qu'on nous apprenait à nous présenter dans un appai tement à la pension Suxberry. Mistriss Suxberrynous disait que c'était commun d'avoir peur. J'avais coutume de rougir à chaque minute comme miss Mathilde, mais j'eus bientôt triomphé de ce ridicule après quelque temps de séjour à la pension.

Isabelle, qui venait de lire le Legs d'un père à ses filles y se rappela aussitôt l'opinion du docteur Gregory, que c( lorsqu'une jeune fille cesse de rougir, elio a perdu le charme le plus puissant de la beauté. » Elle n'eut cependant pas le temps de produire cette citation pour la défense de Mathildc , car miss Fanshaw descendit rapidement l'escalier, et Isabelle réfléchit, avant de l'atteindre, qu'il ne serait pas poli de lui rappeler la perle du p!us séduisant de ses charmes.

Lady Nevil était dans la voilure qui avait excité l'admiration de miss Fanshaw; c'était une occasion magnifique pour la jeune pensionnaire d'étaler les grâces qui lui avaient été enseignées à grands frais, car le salon était plein de compagnie. Plusieurs visiteurs du matin étaient venus chez mistriss Harcourt : le cercle était brillant et nombreux , et en entrant miss Fanshaw le passa en revue avec une assurance étudiée.

Mistriss Fanshaw épia le regard de lady Nevil , lorsque sa fille se présenta ; mais celte dame ne parut pas le moins du monde frappée de celte seconde édition des grâces de la pension Suxberry, et son rogard ne fit que glisser sur miss Jane , pour s'arrêter sur quelque chose de moins affecté et de plus intéressant.

Miss Fanshaw avait repris son visage et son altitude de salon; elle se tint dans un silence prudent, pendant que lady Nevil entama la conversation avec Isabelle et Mathilde, dont les pensées ne semblaient pas absorbées par l'importance de leurs personnes. Le docteur .Marsden avait d'ailleurs préparé lady Nevil à une opinion favorable sur les élèves de madame de Surville, par le récit qu'il lui avait fait des réflexions d'Isabelle au sujet de Zeluco.

Il est facile à une personne de bon sens, avec des paroles bienveillantes , de faire briller les lalens d'une jeune personne, et de se former une idée vraie de son caractère et de son intelligence par sa manière d'écouter aussi bien que par son langage.

Miss Fanshaw, au lieu de paraître attentive à une conversation sensée dont elle eût pu profiter, affectait le regard distrait d'une actrice inhabile, pendant que tous les assistans prenaient part à la conversation générale.

Il y avait à Texlremite la plus éloignée du saîon

quelques rayons de livres , et sur une petite table plusieurs ouvrages qu'Isabelle et Mathilde étaient en train de lire avec mad me de Surville. Mistriss Fanshav/ jeta un regard sur la table , et dit d*un ton ironique ; — Je vois que vous êtes de grandes liseuses , mes belles demoiselles.

Miss Fanshaw, pour montrer la manière élégante dont elle marchait, se leva et prit un des livres: — Addison , sur le goût : c'est un beau livre ; mais , mon Dieu ! qu'est-ce cela , miss Isabelle ? Théorie 7imra'ti des sentimens... d'un forgeron ; ce doit être un curieux ouvrage, ma chère , que celui d'un forgeron, un vulgaire forgeron !

Isabelle eut la bonté de lui épargner d'autres exclamations aussi absurdes en lui montrant le titre du livre qui portait le nom d'Adam Smiik,

— Ah! dit miss Fanshaw , A était là pour Adam , c'est vrai ; je croyais qu'il y avait d'un forgeron '.

— Eh bien! ma chère, dit mistriss Fanshaw, qui entassez de pénétration pour s'apercevoir, à la contenance de la compagnie , que sa fille avait fait quelque bévue , sans savoir laquelle ; eh bien ! ma chère , quand ce serait l'œuvre d'un forgeron , il n'y aurait là rien d'extraordinaire... Qu'y a-t-il de surprenant à ce qu'un forgeron fasse un livre de nos jours?... Et pourquoi pas un vulgaire forgeron aussi bien qu'un \'nlgaire laboureur ?... J'ai été priée , il n'y a pas lonf;temps encore, de souscrire aux poèmes d'un laboureur.

— Le laboureur du Ayrshire? dit lady ?>evil.

■ La méprise de miss Fanshaw est intraduisible en français. .-/ Smith f veut dire en anglais un forgeron , de sorte que, dans sdn ignorance du nom célèbre de l'économiste Adam Smith, elle put lire sur le dos du livre : Théorie des sentimens moraux d'un Torgeîon , au lieu d'A. Ssr.ilh.

so CONTES MORAUX.

— Oui , c'est ainsi qu'on l'appelle , je m'en souviens, et je m'empressai même d'inscrire mon nom , en voyant celui de votre seigneurie parmi les signataires.

— C'est vrai, madame, ce sont de bien beaux poèmes.

— Oui , l'on m'a dit qu'il s'y trouvait d'assez jolies choses; mais, mon Dieu, dans ce temps-ci on voit tant de jolies choses se produire tous les jours! dit mistriss Fanshaw d'une voix plaintive... Aujourd'hui , je crois que tout le monde écrit...

— Et lit , dit lady Nevil.

— Et lit, répéta la naïve mistriss Fanshaw. Aussi on n'entend parler aujourd'hui, partout où l'on va, que de dames qui ne savent pas même tenir les cartes ; on ne peut être de plus mauvaise compagnie. Jane , ajouta-t-elle , en se tournant vers sa fille , j'espère bien que vous ne vous mettrez jamais dans la lête de devenir une liseuse.

— Oh ! non , chère maman , répondit miss Fanshaw. Nous n'avions pas le temps de lire à la pension Sux berry ; nos maîtres nous donnaient tant d'occupation ! Nous avions cependant un charmant professeur de déclamation : c'est maintenant si à la mode de bien lire à haute voix !... Miss Harcourt, ne trouvez-vous pas singulier de lire des livres anglais devant une gouvernante française? continua miss Jane, dont la laciturnité, long-temps contrainte, faisait alors explosion pour briller en présence de lady Nevil. Elle avait f,^-r serve qu'Isabelle et Mathilde avaient été écoulées avu approbation , et ne doutait pas de les éclipser dès qu'elle ouvrirait la bouche.

Mistriss Harcourt répliqua que non-seulement madame de Surville lisait bien l'anglais, mais qu'elle le parlait aussi remarquablement bien, et qu'elle avait en

LA B0>'::£ GOCVERNANTE FRANÇAISE. tJ

ses pénibles réflexions qu'elle ne remarqua pas ce'ui-ci avant qu'il l'eût saluée à plusieurs reprises.

— Est-ce moi que vous saluez , inoa petit ami ? lui dit-elle. Vous me prenez sans cloute pour une autre... Je ne vous connais pas ! Et ses yeux se baissèrent de nouveau sur le papier oii était écrit le nom de son fiis.

— Mais je vous connais bien, moi, madame. N'êiesvous pas la dame qui accompagnait le boa petit monsieur, lorsqu'il me rencontra près d'une boutique de pâtissier et me donna deux pains au lait?

Madame de Surville le regarda plus attentivement ; mais la boutique était si sombre qu'elle ne put distinguer ses traits; elle le reconnut pourtant à sa voix pour l'enfant du joueur de tympanon.

— Mon père voulait bien retourner chez vous , ditil à la dame inattentive , pour jouer au petit monsieur l'air qui lui plaît tant , mais notre tympanon est cassé.

— Ah ! j'en suis bien fâchée î dit madame de Surville d'un air distrait... Mais pouvoz-vous me dire, contiauat-elle en s'adressant au serrurier, s'il demeure quelque émigré dans votre rue?

L'artisan recueillit ses souvenirs , et madame de Surville refît le portrait de son fils : — Je connais un jeune Français com.me cela, dit le fils du m.usicien.

— Où est-il? où demeurc-i-il ? s'écria vivement madame de Surville.

— Je ne puis dire son nom, car je ne l'ai jamais entendu nommer, dit l'enfant; mais je peux vous raconter comment je le connais... Un de ces jours....

Madame de Surville interrompit son récit en l'accablant de questions sur la figure, la taille, l'âge, les yctix, les traits du jeune Français; ei ses réponses tantôt faisaient douter , tantôt faisaient croire à la pauvre mère que c'était son fils : —Indiquez-moi £û

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