‹ Contes moraux de Miss EdgeworthChapitre 33 sur 42 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Voyage au pays de Galles.

Animée de l'espoir de trouver le parfait bonheur dans la retraite de son Araminte, et la tète exaltée par le courage et la force d'ame dont elle croyait avoir fait preuve en échappant à ses « aristocratiques persécuteurs, » miss Warwick poursuivit son voyage vers le sud du pays de Galles.

Elle eut rinfortune, et c'en est une grande pour une jeune tète romanesque, de ne rencontrer aucun obstacle, aucune aventure, rien d'intéressant sur sa route. Elle fi/ 5on entrée dans Cardiff, avec une sécurité sans gloirci L'auberge de celte ville était tenue par une hôtesse nom* ^ée Hoel.

Ah ! ce n'est pas Hoel à l'illustre lignage !

se dit Angelina , lorsque ce nom fut prononcé devant elle par un domestique, au moment oi!i elle entrait dans Tauberge. Un joueur de harpe se tenait dans le corridor; il fit résonner son instrument pour attirer l'attention de la voyageuse au moment où elle passait devant lui. — Une harpe! s'écria-t-elle. Oh! jouez-moi un air mélancolique et plaintif!

Le ménestrel la suivit dans le petit parloir. — Quelles délices, dit miss Warvick , quLavail cela de commun avec les autres héroïnes , qu'elle se parlait souvent à elle-même, ou, pour nous servir de plus nobles expressions, qui rîvrait ses pensées à defréquens soliloques; quelles délices d'entendre au moins un air du pays de Galles! Mais quel dommage que ce ne soit pas plutôt le nord que le sud

de cette poétique contrée , et Conway nu lieu de Cardiff? Après avoir joué un air mélancolique, le musicien ambulant lui dit : — Ce n>st qu'une triste ballade, miss; voulez-vous une chanson plus gaie ? Et il se mil à jouer un air populaire.

— Assez! assez! s'écria Angelina en se bouchant les oreilles: assez ! homme barbare ! vous venez de briser mon illusicn.

— -J'ai brisé quoi ? se dit le pauvre harpiste. Je croyais, miss, que cet air vous plairait ; c'est la chanson favorite de ce pays.

— C'est l'air favori de vos gentillâtres gallois, peutêtre, dit miss Warwick avec une expression de dédain ironique; malheureusem.ent je ne suis pas un écuyer gallois, et je n'ai pas de goût pour vos chansons d"ivrognes.

Le pauvre musicien fit taire son instrument d'un air profondément humilié: — J'en suis fâché, miss, dit-iî; j'ai fait de mon mieux pour vous plaire.

— Cet homme ne remplit aucunement l'idée que je m'étais fiiite d'un barde, se dit Angelina en faisant tombée sur lui un regard de mépris; un de ces bardes antiques et immortels! H n'a pas d'ame, il n'a que des doigts. — II n'a point» l'habileté d'un maître, » ni dans ses yeux « le feu divin qui lit dans l'avenir, » — ni « sur son front les sillons du chagrin, » — ni « le menaçant regard d'un guerii?r ennemi, •>) — ni « la barbe hérissée ou la chevelure en désordre abandonnée aux vents des monts et des forêts , » — ni « l'œil hagard. » Hélas!

— Il est temps de m'en aller, se dit le ménestrel gallois, qui commençait à croire, aux regards et aux manières de la jeune voyageuse, qu'elle ne jouissait pas de toute son intelligence; il est temps de m'en aller : les voyageurs qui sont descendus au Dauphin seront peut-être moins difficiles.

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• — Il n'est seulement p.;s a\ pufjie ! continua Angelina en le voyant examiner le scheling qu'elle venait de lui remettre. Moderne ménestrel, je le méprise, va! Grâce au ciel, le voilà parti, c oata-l-elle tout haut, lorsqu'il eut quitté la salle; je puis donc enfin me livrer au repos.

Elle ouvrit la femlre pour respirer l'air trais; mais à peine eut-elle répété les deux premiers vers d'une épître adressée à son Araminte, qu'un enraf^é petit drôle, qui jouait avec ses camarades dans un champ derrière l'auberge de Cardiff, l'ayant aperçue, fit un signal à ses amis, et toute la bande prit sa volée vers la fenêtre, où se tenait Angelina, en l'assourdissant des cris de : — Donnez-moi un penny! donnez-moi un penny! modulés sur tous les tons de l'importunité la plus larmoyante. Angelina jeta quelques pièces de monnaie à la bande criarde, malgré la contrariété que cette interruption lui causait. En véritable héroïne elle se montra plus généreuse que la circonstance ne l'exigeait, et la conséquence fut que le bruit de cette noble générosité rassembla une nuée de petits mendians, qui accoururent rassaillir avec une nouvelle véhémence. Ils ne lui laissèrent pas un instant de paix, pas un moment de poétique rêverie, et dans son impatience elle prit le parti de remonter tout de suite en voiture. La maison des champs de son Araminte n'était située qu'à six milles de Cardiff, et pour parler le langage du sentiment , chaque instant qui différait son entrevue avec sa bieu-aimée inconnue lui semblait un siècle.

— Que désirez-vous à votre souper, madame? lui demanda rhôtesse : nous avons des huîtres de Tenby, madame; et si vous les aimez, un délicieux lapin du pays de Galles.

— Des huîtres de Tenby! un lapin du pays de Galles! répéta miss Warwick dun ton dédaigneux. Oh! ne me retenez pas d'une aussi cruelle manière! Je ne veux ni

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huîtres de Tenby, ni lapin du pays de Galles; je veux partir. Je brûle de voir une amie chère à mon cœur! oh! si vous avez quelque sentiment, quelque humanité, ne me retenez pas plus long-temps! s'écria-t-elle en joignant les mains avec désespoir.

Miss Warwick avait un penchant invincible à faire étalage de sa sensibilité , à faire des scènes de théâtre , enfin , à toute occasion ; penchant malheureux, qu'elle avait contracté dans la lecture habituelle des romans! Elle n'en usa jamais plus mal à propos que dans cette occurrence, car les spectateurs, qui consistaient en l'hôtesse, un garçon d'auberge et une grosse servante galloise, qui venait d'entrer, une casserole à la main , étaient bien plutôt disposés à rire qu'à sympathiser avec la douleur de la jolie voyiigeuse. La voilure n'en fut pas plus tôt prête, malgré les tloquentes prières de miss Warwick; et dès que la chaise de poste eut emporté l'impatiente Angelina, la curiosité de l'hôtesse fit explosion en ces termes :

— Dites-moi un peu, Hugh Humphries, demancîa-t-eîle en se tournant vers le po:>iillon qui avait amené Angelina de Newport ; ne vous semble-t-il pas un peu étrange qu'une dame aussi jeune voyage avec une telle rapidité ? A ses airs évaporés, je gageriiis que son affaire n'est pas claire. Et je voudrais bien savoir ce que cette belle si pressée avait à ricaner au nom de mistriss Hoel, et à se moquer des huîtres de Tenby et des lapins du pays de Galles. Oh! je la ferai repentir de son insolence envers mistii<sHoel de Cardiff. — Ce n'est pas l'illustre Hoel , jour de ma vie! et comment le sait-elle? Je serais charmée de rap[>rendre. Les Hoels sont aussi illustres , j'ose le dire , que cette jeune folle elle-même, et ils rougiraient de compter une vagabonde de son esr)èce au nombre de leurs parens! — Oh ! elle apprendra qu'on ne manque pas de respect impunément à mistiissiloelde Caidil'l! Elle ne tardera pasj'i-

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magiiie, à se voir tout au long couchée dans les papiers publics. Elle y verra, j'en fais le serment, ses yeux, son nez, ses cheveux, sa taille, le signalement complet enfin de sa jolie personne ; ses amis le verront aussi, et peut-être ce service vaudra-t-il une honnête récompense à mistriss Hoel de Cardiff.

Pendant que l'irascible Galloise songeait ainsi à "tirer vengeance du mépris avec lequel sa haute naissance et ses huîtres de Tenby avaient été traitées par Angelina , celle- •ci poursuivait son voyage vers l'habitation de son amie inconnue, et charmait les ennuis de la route en se faisant h peinture la plus séduisante de la manière dont son aijîiable Araminte allait s'étonner, pleurer, s'évanouir peutêtre de joie et de surprise, à la vue de son Angelina. Il faisait un beau clair de lune, malheureuse circonstance, car la route de traverse qui conduisait à Angélina-Bower était si étroite et si mauvaise, que si la nuit eût été sombre, notre héroïne eût versé infailliblement , et cette chute eût formé un délicieux incident dans l'histoire de son voyage; mais les destins en avaient ordonné autrement. Miss Warwick n'eut à se plaindre que des fréquentes interpellations du cocher aux chevaux, qui venaient incessamment interrompre ses douces rêveries.

— Bon Dieu! se disait-elle, cet homme ne peut-il donc retenir sa langue? Ses cris sauvages ne me laisseront pas un moment de repos! Une si belle scène! un si magnifique clair de lune! Mais il faut qu'il y ait toujours quelque chose qui ne soit pas en parfaite liarmonie avec nos sentimens.

— ]\Iadame,lui dit enfin le postillon, il faut que vous descendiez ici, s'il vous plaît, et que vous marchiez environ un quart de mille, car je ne puis vous meiier jusqu'à la porte même; ma voiture ne |>ourrait [tasser daus cet -ctroit sentier; mais si cela vous est agréable, j'irai devant

vous — mes chevaux se tiendront bien tranquilles en uioji absence — et j'éveillerai les ^ens pour vous, madame.

— Les gfens! oh! ne me parlez pas d'éveiller les gensi dit Angelina en s'élançant hors de la voiture; restez avec vos chevaux, postillon , je vous en supplie. — Je vous ferai appeler quand il le faudra. — Je veux me rendre toute seule à la maison de mon amie.

— Comme il vous plaira, madame, dit le {>ostillon: prenez garde aux chiens seulement.

Ce dernier et sage avis fut perdu pour notre héroïne, qui ne l'entendit seulement pas dans la préoccupation du bonheur qui l'attendait.

— Notre entrevue aura lieu au clair de lune, se disaitelle — préciiém.ent comme je me Tétais figuré. — Mais serait-ce làlliabitation de mon AramintePEIIe ne me semble pas aussi romantique que je m'y attendais. — Qu'importe? c'est là qu'elle demeure : heureux , trois fois heureux moment ! — Faisons le signal convenu. Je dois chanter la première et mon amie inconnue finira la seconde partie du même air.

Angelina se mit alors à chanter d'une voix douce et plaintive les premiers vers d'une romantique ballade. Puis elle se tut en attendant la réponse de son aimable Araniinte, mais aucune vois ne se fit entendre.

— Tout est silencieux. Ah! que son sommeil soit toujours aussi calme! dit Angelina. — Il faut pourtant que je réveille. Sa surprise et sa joie vont être si grandes à ma Tue! — et au clair de lune encore!

Elle frappa à la fenêtre de la maisonnette : point de réponse.

— C'est le silence de la nuit, dit-elle :

Quand la brise se tait, que l'atmosphère e^t pure, Que la terre et le ciel , tout dort dans la naturo.

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En déclamant ces deux vers d'un ton solennel, Angelina tournait le dos à la fenêtre. Tout-à-coup la fenêtre s'ouvrit et une jeune servante galloise y passa la tête: son bonnet de nuit, si Ton peut appeler bonnet une coiffure qui D^avait aucune forme déterminée, était à moitié tombé; ses cheveux noirs étaient épars sur ses épaules, et sa figure exprimait Tétonnement ei feffroi.

— Grand Tieu ! s ecria-t-elle avec Taccent particulier à son pays, c'est l'esprit de Nelly Gwynn hapillé tout en plane, qui chante et qui tit ses prières; et aussitôt elle referma la fenêtre d'une main tremblante et se hâta d'éveiller une vieille femme qui dormait dans la même chambre qu'elle.

Pendant ce temps, Angelina, dont la patience commençait à s'épuiser, s'était dirigée vers la porte de la maison qu'elle heurtait de toutes ses forces. Le bruit retentit dans le silence, et un cri aigu se fit entendre de l'intérieur.—Ln cri! dit Angelina : oh! mon Araminte! — Mais tout redevint silencieux. — Mon Araminte! s'écria- 1- elle alors de toutes ses forces à la fenêtre; mon a nie inconnue! ne vous effrayez pas! c'est votre Angelina!

La porte s'ouvrit lentement et sans bruit , et une vieille femme parut appuyée sur un bâton; la tête effrayée de Beity Williams, la servante, se montrait à demi par-dessus l'épaule de la vieille sibylle. Pendant ce temps, le postillon, impatienté d'attendre, arrivait en sifflant le long de la roule, une malle sur le dos et un sac de nuit à la main. Dès que la vieille l'aperçut, elle leva son bâton, en s'écriant : — Un homme! un homme I au meurtre! à Tassassin. Ayez pitié te nous, mon Tieu! Ferme la porte aux X-erroux, Petty! Et la porte fut aussitôt fermée et verrouillée.

— Qu'est-ce que c est que tout cela.^ dit Angelina avec une dignité imposauie.

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— Un couple de folles, madame, qui nous prennent pour des voleurs, c'est sûr, dit le postillon. Mais je les forai bien sortir, les imbéciles, ou elles diront pourquoi.

A ces mots , il courut à la porte quil ébranla à coups de pieds, tout en vomissant un déluge d'imprécations en dialecte gallois. Au bout d'iui quart-d'heure, il parvint pourtant à faire comprendi^e aux deux femmes quAngélina était une jeune dame qui venait voir leur maîtresse; alors elles se décidèrent à sortir.

— Je m'appelle Petty Williams, dit la jeune fille, en faisant une humble révérence et en essayant d'attacher un bonnet propre sous son menton. Soyez la pienvenue à Llanwaetnrl Excusez-nous te vous avoir fait attentre si long-temps j et t'avoir verrouillé la porte, en vous prenant pour un esprit et pour un voleur. — Mais nous savons qui vous êtes à présent. — Vous êtes la jeune tame te Loutres que nous attentons.

— Oh ! je savais bien que j'étais attendue ! Et mon Araminte, où est-elle? où est-elle?

— Soyez la pienvenue à Llanwaetur, et Tieu pénisse votre jolie figure, miss, dit la vieille qui suivait Betty Williams pas à pas.

— C'est ma crand'mère, miss , dit Betty.

— C'est possible; mais je veux voir mon Araminte! dit Angelina. Cruelle femme! où est-elle donc?

— Tieu vous pénisse! Tieu vous pénisse! répétait la vieille en multipliant ses révérences.

— Ma crand'mère est sourte comme un pot , miss; n'y faites pas attention; elle ne sait pas pien parler angolais comme moi ; que tésirez-vous , miss?

— Eh bien 1 en bon anglais , je demande la dame qui habite cette maison.

— Miss Hodges, notre maîtresse?

Cet odieux nom de Hodges irrita miss Warwick, qui

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était si habituée à nommer son amie inconnue Araminte, qu'elle en avait presque oublié son véritable nom.

— Oh! missf continua Betty Wilhams; miss Hodges est allée à Pristol pour quelques jours.

— Elle est partie! Que je suis malheureuse! Mon Araminte est partie !

— Mais miss Hodges revientra marli ; miss Hodges ne vous attentait que mercreti; votre champre est toute prête. Veuillez entrer Je vais vous éclairer et vous tonner un ponnet te nuit.

— ■ Hélas! il me faut donc encore dormir sans avoir vu mon Araminle! Du moins je dormirai sous un toit champêtre pour la première fois de ma vie.

A ces mots, Angelina, oubliant de se baisser, se donna un coup violent à la tête en faisant son entrée dans la retraite de son amie, dont la porte était trop basse pour un front aushi sublime. Un mal de tête cruel la tint éveillée une grande partie de la nuit. Le lendemain , elle se leva de bonne heure j)Our visitor la maisonnette; hélas! ce n'était rien moins que cette retraite élégante dont elle s'était fait une si charmante peinture dans son imagination prévenu;\ La maison des champs d'Araminte consistait en trois chambres à coucher, ou plutôt en trois petits et sales cabinets, avec un salon dont les murs avaient de nombreuses taches d'humidité, et une cuisine qui fumait. Les meubles fanés et piqués des vers qui garnissaient les chambres étaient loin du luxe et de Télégance auxquels Angelina avait été habituée dans les appartemens de lady Diana Chillingworlh. La nourriture que Betty Williams servait S la jeune voyageuse, avec autant de fracas que de maladresse, était grossière et mal préparée; mais Angelina n'étciit point une épicurienne. Le premier repas qu'elle fit avec une fourchette et une cuillère d'étain, sur une table privée de linge, lui parut une nouveauté piquante; mais

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le second, le troisième et les suivans, lui semblèrent de moins en moins aji^réables, de sorte qu'elle n'eut pas demeuré une semaine dans la chaumière d'Araminte qu'elle était déjà pleinement convaincue «qu'un repas composé de léf^fumes et de fruits arrosés de l'eau claire et limpide du ruisseau voisin, » tout délicieux qu'il parût à l'ermite de Goldsmith ^, n'était pas aussi satisfaisant dans la pratique que dans la ihéorie du poète, du moins pour une jeune femme qui avait été habituée à toutes les délicatesses de la vie élégante. En vain notre héroïne répétait-elle :

Peu de chose ici-bas au sage doit suffire.

Encore trouvait-ellefort sensible l'absence du sucre raffiné, du thé vert et du café moka.

Cependant, les heures et les jours se passaient "pour Angelina, dans l'attente de son Araminte. Le temps lui semblait affreusement long, car elle n'avait personne avec qui parler; et un vieux volume de YHéloïse de Rousseau, avec quelques drames allemands, aux pages sales et déchirées, étaient les seuls livres qu'elle eût pu trouver dans la maison. Il y avait bien, d'après le dire de Betty Williams, une vaste rangée de livres, dans une armoire, avec du linge de table; mais miss Hodges avait emporté la clef avec elle. Ainsi privée du plaisir de la lecture et de la conversation, Angelina s'efforça de se distraire en contemplant les beautés de la nature. Il se trouvait bien quelques sites sauvages et solitaires dans les environs; mais, quoique notre héroïne les contemplât avec ravissement, il lui manquait encore, dans ses promenades, une ame en harmonie avec la sienne, à laquelle elle pût dire : — Quelle charmante solitude !

Le lendemain de son arrivée, elle écrivit à son Araminte

« Dans ie vicaire de Wakefield.

162 CO^TES MORAl\X.

une longue lettre, que BeUy Williams se chargea de fair* parvenir à sa maîtresse par un garçon exact , un sien ami, qui ne manquerait pas de remettre la lettre à miss Hodges, en main propre, et qui rapporterait la réponse le lendemain à trois heures. Le garçon exact ne revint que quatre jours après , et il ne put rendre d'autre compte de sa mission, sinon qu'il avait laissé la lettre à Bristol, entre les mais d'un ami sûr, lequel devait la remettre, sans faute, entre les mains de miss Hodges , s'il pouvait la rencontrer. La poste est toujours le dernier moyen auquel songe une héroïne pour le transport de sa correspondance; de sorte que , si nous devions juger de l'état réel des choses par les annales de nos romanciers, nous devrions infailliblement en tirer la conclusion qu'il n 'y a rien en Angleterre qui ressemble à une poste aux lettres. Le sixième jour seulement après son arrivée dans cette délicieuse retraite, la possibilité de faire parvenir une lettre à son amie, par la ptste, vint à l'esprit d'Angélina comme un trait de lumière , et elle découvrit alors qu'il y avait un bureau de poste à Cardiff.

INIais avant de recevoir une réponse à cette lettre un peu tardive, il survint un incident qui obligea miss Warwick à quitter sa retraite de Llanwaetur. Elle errait un soir à une assez grande distance de la miJson , et le soleil était déjà couehé depuis long-temps, lorsqu'elle se rappela qu'il était temps de songer au retour, avant que la nuit fût arrivée. Elle s'égara lout-à-fait; et, en suivant un sentier étroit et raboteux, sur le flanc d'une montagne escarpée , elle parvint à un endroit où elle ne pouvait plus avancer ni reculer. Un robuste fermier gallois, qui comptait alors son troupeau sur le sommet de la montagne, jeta les yevix par hasard au-dessous de lui pour chercher un de ses moutons qui lui manquait. Il aperçut quelque chose de blanc qui s'agitait au loin ; mais il y avait du

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brouillard, l'obscurité était déjà grande, et il ne put distinguer si c'était une femme ou son mouton. Dans l'espoir que c'était sa béte, il courut à son aide; et, quoiqu'il se trouvât désappointé en reconnaissant que c'était une femme, il eut cependant l'humanité de lui tendre son bâton et de l'aider à se tirer d'embarras, non sans quelque difficulté. En gravissant la montagne, Angelina perdit un de ses souliers qui roula dans un précipice; l'autre soulier, qui était fini d'une peau mince et fine, fut promptement déchiré par les cailloux aigus. Ses bas de soie furent couverts du sang qui jaillissait de ses jolis pieds déchirés, et ce fut avec un sentiment réel de gratitude quVlle accepta l'offie du fermier de passer la nuit sous son toit que l'on voyait à peu de distance. Suivant le calcul du fermier, Angélina-Bovser devait être situé à quatre milles de distance, autant qu'il en pouvait juger à la description de miss Warwick , qui avait malheureusement oublié le nom vulgaire de Llanwaetur.

Angelina fut accueillie d'abord avec hospitalité par une femme à l'extérieur propre et engageant ; mais elle ne demeura pas long-temps assise avant de se voir en butte à la curiosité et aux soupçons de ses hôtes. Dans un coin de la chambre, auprès d'une petite table ronde, ornée d'un large pot d'ale i, se tenait un homme dont l'extérieur annonçait un vrai gentilhomme gallois. Une chandelle avait été placée devant sa grandeur ; car c'était à la fois un magistrat et un grand homme dans la contrée : il savait lire dans la gazette! Aussi sa personne était-elle toujours bien-venue chez le fermier qui aimait à entendre lire les papiers publics, et qui récompensait le lecteur de sa peine en lui versant des flots d'une aie mousseuse, que celui-ci préférait encore à la littérature des journaux.

« Sorte de bière.

164 COKTES MORAUX.

--Quelles nouvelles, M.Evans? lui demanda le fermier.

— Quelles nouvelles! répéta M. Evans en levant les yeux qu il tenait fixés sur le journal, avec un sourire malin. Mais, des nouvelles qui ne seraient peut-être pas également agréables à toute la compagnie. Partant . il vaut mieux les garder pour nous.

— Tout m'est agréable, dit le fermier; tout m'est agréable en fait de nouvelles.

— Et à moi aussi, sans en excepter la politique, que vous gardez si poliment pour vous seuls, messieurs, dit la fenirae du fermier; mais, vous savez, j'ai appris la politique lorsque je demeurais chez mon oncle à Cardiff, car je n'ai pas toujours vécu dans le pays, comme vous voyez, madame, ^oiqueje ne sois (;u'une femme de fermier, et je ne suis ^int tout-à-fdit illettrée. Eh bien! M. Evans, de quoi 8'agit-il? Quelles nouvelles de la flotte?

M. Evans, sans rien répliquer, indiqua du doigt un article du journal au fermier, qui se pencha sur son épaule et fit de vains efforts pour en épeler quelques mots. L'alerte fermière, dont la curiosité était au moins égale à celle de son mari, accourut aussitôt pour voir le merveilleux paragraphe, et lut tout haut les premières lignes de l'avis suivant :

a. Une jeune danie, suspecte de s'être égarée, ou de s'être enfuie de chez ses parens, ne paraissant pas avoir plus de quinze à seize ans, vêtue de blanc, avec un chapeau de paille; les yeux bleus, les cheveux blonds »

' Angelina rougit tellement ù cette lecture, et le signalement désignait si bien sa personne, que la fermière s'arrèla court ; le fermier fixa les yeux sur elle, et M. Evans 6t entendre, à diverses reprises, une petite toux significative. Un silence général s'ensuivit : à la fin , les trois têtes des personnes assises autour de la table ronde échangèrent un signe d'intelligence; le (Vriiiier sortit de la chambre en

sifflant ; la femme rangea quelques tasses et quelques assiettes sur le buffet, et se hâta de suivre son mari. Angelina prit le journal pour achever la lecture de Ta vis. Elle n'eut aucun doute que ce ne fût elle dont il y était question, lorsqu'elle vit que l'article était daté du jour même de son arrivée à l'auberge de Cardiff, et signé de l'hôtesse même, mistriss Hoel.

M. Evans avala gravement le reste de son aie, et s'adressa en ces termes à la tremblante Angelina : — Jeune dame, vous voyez clairement où le bât vous blesse: eh bien! si vous en croyez mon avis, vous ne ferez pas ce mariage qui vous lient tant au cœur. Quoique fils d'un lord, c'est un joueur et un débauché.. J'ai diné l'autre jour avec une personne qui a diné avec lui il n'y a pas longtemps. Mon fils, qui demeure près de Bristol, en sait plus long sur vous que vous ne pensez. Voici mon avis, que je ne me donnerais pas la peine de vous formuler, si vous n'étiez aussi jolie que vous l'êtes : Retournez bien vite chez vos parens, car il ne vous épousera jamais, et le mariage est votre but, je n'en doute pas. Je n'ai plus rien à vous dire que ceci : c'est que je regarde comme mon devoir de magistrat de faire connaître aussitôt que possible à vos amis où vous vous trouvez en ce moment; car un vag;> bond, aux yeux de la loi, est une personne qui

Angelina n'eut pas la patience d'attendre la fin de ce grave discours; elle interrompit M. Evans, en lui assurant d'un air de mépris qu'il était parfaitement inintelligible pour elle; puis elle sortit de la chambre avec la plus grande dignité. Mais cette dignité ne produisit aucun effet sur le fermier, qui se repentit alors de lui avoir offert aussi légèrement l'hospitalité dans sa maison.

Le lendemain, le fermier et sa femme se montrèrent aussi impatiens d'être débarrassés d'elle, qu'Angélina l'était elle-même de les quitter. M. Evans insista pour la re*

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