CHAPITRE m
Excursion à Bristol.
Angelina se rendit par eau de Cardiff à Bristol : la mer était houleuse, et comme notre voyageuse n'était pas habituée au mouvement d'un navire, elle fut à la fois malade et effrayée. Elle passa quelques heures de vive souffrance tt oublia même sa qualité d'héroïne, qui lui eût aidé sans doute à supporter bravement la douleur. La nuit était avancée lorsqu'elle arriva au terme de son voyage : elle fut déposée sur le quai de Bristol ; là, elle ne put se procurer de voiture et se vit obligée de gagner à pied Tauberge du Lion couronné. Il lui fallut traverser une foule immense de gens grossiers, heurtée avec indifférence par les uns, insolemment examinée par les autres; situation neuve mais
l'i3iie mco^-NCE. 167
non piquante pour noire héroïne. Naguère, lorsqu'elle sorl;iit en compagnie de lady Diana Cliillingworth, elle avait coutume de voir la foule empressée s'ouvrir pour lui faire un passage, et sa surprise était grande en cet instant de se sentir coudoyée par les passans qui semblaient ne songer qu'à leurs propres affaires, et qui se croisaient dans tous les sens avec une activité incessante, comme s'ils courussent, eux aussi, à la recherche d'une amie inconnue.
L'ami de l'ami de Betty Williams, qui s'était chargé en dernier ressort de la lettre de miss Hodges, était garçon d'auberge au Lion couronné. II se trouva que ce garçon exact avait totalement oublié sa promesse. La lettre d'Angélina, après beaucoup de recherches, fut enfin trouvée dans le panier à bouteilles, tellement couverte de taches de vin que l'adresse en était illisible. Cet homme répondit avec la nonchalance la plus irritante aux reproches d'Angélina : — qu'il n'avait jamais pu trouver miss Hodges, et que personne ne connaissait ce nom. Les caractères naturellement vifs et enthousiastes souffrent continuellement de l'indifférence des autres à l'égard de leurs propres sentinoens. La jeunesse surtout ne peut concevoir toute l'étendue de cette indifférence, jusqu'à ce qu'elle ait un peu va le monde. Voir le monde ne signifie pas toujours voir certaine con^pagnie d'élite dans la capitale.
Le lendemain de son arrivée au Lion couronné, Angelina prit une voiture de louage et abandonna le soin de diriger le cocher à Betty Williams, qui déclarait parfaitement connaître la ville de Bristol. Betty se fit conduire d'abord au Pont-Levis; à ce mot une foule de souvenirs poétiques qui se rattachaient aux ponts-levis des anciens temps se réveillèrent dans l'imagination de miss Warwick. Hélas! combien la réalité différait des ponts-levis de ses châteaux en Espagne I Elle fut tirée de sa rêverie par les voix de Betty Williams et du cocher.
168 COMES MORAIX.
— Où voulez-vous que je vous mène à présent? disait le cocher avec Taccent irlandais le plus prononcé. Je ne peux pas rester tout le jour sur le poni-levis à barrer le passage au monde.
— Avancez t'un pas, dit la Galloise, je tescenlrai et recarterai autour te moi. Je reconnaîtrai la maison tout te suite.
A ces mots, Betty descendit de voiture et se mit à arpenter la rue, en regardant les maisons comme une hébétée.
— Malédiction sur vous, toute Galloise que vous êtes! b'écria l'Irlandais en sautant en bas de son siège. Voulezvous donc laisser cette jeune dame tout le jour au milieu de la rue? mort de ma vie! si je ne me retenais!...
— PonTieuisi vous vous mettez en colère, comment voulez-vous que je me souvienne te rien ? — Pon ! Pon ! j'y suis. Tenez-vous là pentant que je vais tire mon alphabet : a, p, c, t, e, f, g, h, i, k, 1, m, n, o, b,.... C'est un nom qui comm ence par un y:>, et qui finit par un t. j'en suis sûre.
— Voilà une fameuse adresse, ma foi! un nom qui commence par un p, et qui finit par un tl s'écria le cocher. Puis après avoir vomi une foule d'imprécations irlandaises contre la stupif!ité de la Galloise, l'excellent homme se mit complaisamment à lire avec elle les noms qui étaient écrits au-dessus des portes. — Voici un nom, dit-il, qui est juste notre affaire : Pushit. Est-ce Pushit que vous voulez dire? voyons, cherchez bien à vous souvenir si c'est le nom qu'il vous faut, ma bonne fille.
— Pushit! oh oui! j'en suis sûre à présent, c'est bien Piîshit. C'est chez mistriss Pushit à Prislol, que miss Hodges a toujours coutume te loger.
— Mistriss Pushit ! n^.ais quand je vous dis que c'est la maison d'un homme . de sir John Pusliit , dit le cocher. Ma
l'amie oconnle. îêS^
foi! nousavoQS du bonheur, coniinua-l-il, void un àv^iepii ma droite, mistriss Puffit. Son nom commence twea par unp et finit par un t, et puis c'est une modiste par-dessus le marché; je gagerais que c'est là que demeure votire maîtresse. C'est Puffit, n'est-ce pas? hein? Voyons , rappclez-vous un peu , et n'ayez pas Tair comme çà à moètiê hébétée, comme si vous veniez de vous réveiller et que Tom n'eussiez jamais mis le pied dans une ville chrétienne urant ce jour.
— Tieu me pénisse! dit la jeune fille galloise qui ètast accablée par le fiax de paroles de rîrlandais. Elle éiak ,sar ie point d'avoir recours pour sa défense à sa langue natale, dans laquelle elle eût pu défier hoinme on femme queîcoa^ que en volubi'ité; mais houreuscment pour Angelina ledîa^ logue entre Betty et llrlandais cessa tout-à-coup. Le- mcher conduisit sa voiture devant la porte de mistriss Puffit. Mais comme il s'y trouvait déjà un riche équipage, miss- Warwick fut obligée d'attendre long-temps dans sa taù-rdeste voiture de louage.
L'équipage en question appartenait à lady Frances So^ merset elle-même. Par une de ces cDïncidences extraor<Enaires qui arrivent quelquefois dans la vie réelle, mais qm semblent invraisemblables dans les livres , miss Warv^icà s'arrêtait devant cette boutique au moment même oùîes personnes qu'elle désirait le plus d'éviter s'y trouvaiciaî. Pendant le dialogue de Belty Williams et du cochei\ hdyy Diana Chillingworih et miss Burr.ige étaient assises dâJis- ]a boutique de mistriss Puffit. Lady Diana était cxccî^ive-ment affairée à marchander avec la modiste; quoique riche et dame de qualité, sa seigneurie se piquait de faire fes» meilleurs marchés du monde.
— Mylady ne remarque pas cotte deni elle- à vingt-hcâ: schelings l'aune, disait mistriss Puffit. C'est bien Ux dentelle la moins chère que l'on ait jamais vue. — Jessy . Im.
C0J»T£S MOR, T. II. g.
dentelles de la boîte bleue! allons, vite! ne faites pas attendre myhidy!
— Mais je n'ai réellement pas le tenips de rester ici â voir tous les objets de votre magasin, dit lady Diana; et cependant, ajoula-t-cUe tout bas à miss Burrage, lorsqu'on sort d'une boutique, il faut bien y avoir acheté au moins quelque bagatelle.
— Certainement, mais que voulez-vous acheter à Bristol? dit miss Burrage. Vous ne trouverez rien de tolérablé, je vous jure, ma chère lady Diana , dans cette pauvre ville de Bristol.
— Eh quoi, ma chère, étiez-vous donc déjà venue â Bristol?Gomment se fait-il que vous ne m'en ayez jamais parlé? Où étiez-vous donc à Bristol, mon enfant?
— Aux eaux, madame, répondit miss Burragc en balbutiant et en devenant alternativement rouge et pâle dans l'espace de quelques secondes. Mais lady Diana, qui avait la vue courte, tenait ses yeux si près de la boîte de dentelle qu'elle n'aperçut pas Taltération des traits de sa compagne. Le fait est que miss Bnrrage était née et avait été élevée dans Bristol même, où elle avait encore quelques parens, qui étaient loin de faire partie du grand monde, et dont elle redoutait en conséquence d'être reconnue. Lorsqu'elle avait rencontré lady Diana à Buxton et s'était liée avec elle, elle s'était fait passer pour une Burrage du Dorsetshire, et elle savait bien que si la fière lady découvrait la vérité, l'humble compagne serait chassée co.i'me un objet d'horreur. C'est pour cette raison qu'elle avait mis tout en œuvre pour empêcher lady Diana d'aller à (^liflon ', elqu'elle s'efforçait en ce moment de lui persuader qu'on ne pouvait trouver rien de tolerable à Bristol.
» Clifton est un faubourg de Bristol , qui possède des eaui minérales.
l'amie inconnue. 171
— J'ai peur, mylady, lui dit-elle, que vous n'arriviez trop tard chez lady Mary.
— Voyez celle dentelle, mon enfant, et donnez-moi votre opinion. C'est vingt-huit schelings, dites-vous, mistriss PuPfil ?
— Vinpft-huit, mylady; et je perds sur chaque aune que je vends à ce prix : voyez, madame, dit mistriss Puffit on s'ad ressaut à miss Burrage , c'est de la véritable Valenciennes.
— Je vois que c'est horriblement cher, dit miss Burrage; puis elle ajouta tout bas à lady Diana — Chez miss Treniham, aux eaux, vous trouverez meilleur marché que cela.
Mistriss Puffii étala sa dentelle sur le cou d'une grande poupée de carton qui élait au milieu de la boutique. — Voyez, mylady, dil-elle; voyez donc madame, comme celle denielle sied au cou! comme elle se drape avec grâce! Vingt-huit schelings, conlinua-telle en se tournant vers miss Burrage, c'est en réalité le plus bas prix qu'on puisse mettre à de la dentelle, et surtout à de la véritable Valenciennes, qu'on a tanl de peine à se procurer pour or ou pour argent depuis la révolution française. Vous pouvez la [)orter et la faire blanchir tant que vous voudrez; Don pas que mylady s'arrête à d'aussi mesquines comidérations; mais c'est réelleu ent un marché d'or; et puis elle sied si bien au cou, surtout aux teints éclatans comme celui de mylady I
— Ma foi , Burrage, je ne sais qu'en dire ; qu'en pensezvous?
— On ma dit que miss Trentham devait recevoir ua riche assorliuient de dentelles la semaine prochaine . dU «aiss Burrage à l'oreille de lady Diana.
— Vous croyez? dit lady Diana eu tournant le dos à la poupée et à la deulelle=
172 co.\Trs MORAUX.
— Eh bien ! dit alors mishiss Piiffit, au lieu de vingthuit, disons vingt-sept sclieiings, miss Burrage, en consîdC^ralion de notre ancienne connaissance.
— Notre ancienne connaissance! répéta missBurrago. Là! mihlriss Pufiît , je ne nie rappelle pas être venue deux fois dans votre boutique pendant le séjour que j'ai fait aux «aux.
— Non, madame, c'est vrai , répliqua mislriss Puffit avec un sourire malin , miiis lorsque vous demeuriez derrière l'église Saint-Augustin?
— Derrière Saint-Augus(in, ma chère! s'écria la^-y Diana a'ec une expression d'élonnement mêlé d'horreur.
Miss Burrage glissa un billet de banque sur le comptoir et fit un geste rapide et significatif à la march.inde de modes pour l'engager à retenir sa langue. — Ma chère mistriss Puffit, dit-elle ensuite, vous me prenez certainement pour quelque étrange personnage de votre connaissance. Lady Diana, maintenant que je vois cette dentelle avec mon lorgnon, elle me paraît fort belle, j'en louibe d'accord avec vous, et le prix n'en est pas cher pour de la véritable Valenciennes : coupez-m'en trois aunes, mislriss Puffit. Je ne résiste plus, vous voyez, lady Diana.
— Trois aunes à vingt-huit schelings, Jessy, dit mislriss Puffit. — Je vous demande pardon, madame, de ma méprise; je vous prenais pour une autre dame du même nom <|ue vous; il y a tant de Burrage au monde. — Trois auues seulement, avez- vous dit, madame?
— Trois ou quatre, je n'y tiens pas. — J'appartiens ;;ux Burrage du Dorsetshire, mistriss Puffit.
— C'est une très-bonne famille que ces Burnige; une des meilleures familles d'Angleterre, dit lady Diana. — Coupez-m'en douze aunes, s'il vous plaît, mistriss Puffit.
— Douze aunes à vingt-huit schelings; oui, mylady. Mille remcrciemcns de votre obligeance , mylady, ainsi
l'amie i^coa^ce. 173
qu'i^ vous, miss Burrage. — Jessy, portez ce paquet à la voilure de lady Diana Chillingwoith.
Jessy courut à la porte et appela d'une voix ai[^uë le nègre de lady Frances Somerset : — M. Hector, M. Hector! veuillez mettre ce paquet dans la voilure de lady Diana Chiliinfifworth.
Angelina, qui attendait dans sa voiture de louage, tresr saillit à ce nom; elle en croyait à peine ses oreilles; mais un instant après la voix de lady Diana elle-même parvint di>linctement jusqu'à elle, et la pauvre Anfi^rlina se jeta au fond de la voiture dans la plus vive agitation. Cependant elle ne fut aperçue ni de miss Burrage, ni de lady Diana, qui montèrent en voiture et s'é.cignèrent avec rapidité.
L'alarme d'Angéli la avait été telle, qu'elle se crut à peine hors de peril lorsqu'elle vit la voiture à l'extrémM de la rue.
— Voulez-vous avoir la bonté de descendre, madame? lui dit Jessy en la voyant rester immobile; nous nepottvons vous apporter les marchandises à la porte.
— Qui nous vient là, Jessy? dit misirissPuffit.
— Des chalands en voilure de louage, madame, qui attendaient le départ de lady Diana pour approcher.
— Quelle jolie personne sur le devant! dit mistriss Puffit. Mais au nom du ciel, quelle est celte bète curieuse qui l'accompagne?
— Oh la drôle de léleî dit Jessy.
Angelina s'assit en entrant. — Des rubans, madame! dit-elle à la modiste en poussant un profond soupir. Il faut bien acheter quelque chose avant de m'informer de mon Arammte, pensa-t-elle.
— Des rubans? oui, madame; quelle sorte de rubans voulez-vous? — Ayez l'œil à l'étalage, Jessy, dit tout bas misiriss Puffit à sa demoiselle de boutique, en se baissant pour prendre une boîte de rubans suus le comptoir; ayez
174 COKTES MORAUX.
l'œil sur Véf alage ; cette fille m'ebt suspecte. — De quelle couleur, madame?
— Bleu, bleu de ciel, madame. — Tenez, mon enfant, dit Angéliua en se tournant vers Betty, voici un ruban pour vous.
BettyWilliams ne l'entendit pas, car elle était fascinée, au milieu de la boutique, en face de la grande poupée, qu'elle regardait fixement. — Mon Tieu! la pelle tame! pensaitelle. Et comme elle me recarte! Je voutrais pien qu'elle tétournât les yeux à la fin , l'efFroniée!
— Betty! Beity Williams! voici un ruban pour vous! lui cria Angelina impatientée.
Betty tressaillit. — Un ruban, miss! dit-elle en se précipitant pour le recevoir; et dans son empressement elle poussa la poupée et la renversa bruyamment : misliiss Puffit reçut la poupée dans ses bras, et Betty s'arrètant court fit une honnête révérence à la figi.re de carton et lui dit poliment : — Parton, parlon , miss; vous ai-je fait tu mal? Je voustemante pien parton. — Tieu me pénisse! c'est une poupée et non une temoiselle! dit-elle enfin en s'apercevant de sa mépiise.
La modiste et Jessy s'abandonnèrent à un éclat de rire bruyant et inextinguible, Angelina le craignit du moins. Ri:n n'est plus déconcertant que le ridicule pour une héroïne sentimenlale. Miss Warwick s'aperçut qu'ime partie du ridicule excité par Betty rejaillissait sur elle: et notre héroïne, qui se croyait le courage de combattre « sous toutes ses formeji de Protée » tout le système d'esclavage social, ne se sentit pas même la force d'affronter le rire moqueur d'une modiste et de sa fille de boutique.
— Désirez-vous quelque autre chose, madame? de' manda mistriss Puffit en se pinçant les lèvres d'un U^ impertinent? du ruban rouge, peut-être?
^Je délirerais savoir, madame, dit Aiigélina froidement
L*AmE nrcoA3iUE. 175
si une dame dn nom de Hodges n'habite pas cette maison?
— Une dame du nom de Hodges? non. madame. Je connais tous les locataires de la maison; aucune dame de ce nom n'y demeure. — Jessy, courez vite à la porte ; voici l'équipage de lady Mary Tasselion.
Angelina se leva aussiiôt et sortit. Pendant que Jessy courait à la porte et que l'atlention de mistriss Pufrît était absorbée par l'équipage de lady Mary Tasselton, Betty Wi'llams enleva lestement, des épaules de la poupée, le reste de la pièce de vulencicnnesqui s'y trouvait encore. — Puisque ce n'est que tu carton, se dit-elle , je puis bien l'en téparrasser ; et la dentelle disparut sans que personne y prît garde.
L'impatience d'Angélina s'accroissait encore de la crainte de renconirer lady Diana dans chaque carrosse qui passait et dans chaque boutique oij elle était forcée de s'adresser. Sur la porte de la maison devant laquelle s'arrêta ensuite le cocher, se lisaient les mots : « Dinah Plait, veuve Jonas Plait, marchande de fromages, n écrits en grosses lettres. Angelina, jugeant bien qu'elle ne courait aucun risque de rencontrer l'élégante lady Di ma dans cette boutique, descendit de voiture. Il n'y avait , dans la boutique, qu'un enfant de six ou sept ans; il ne put comprendre ce que demandaient Angelina et Betty, mais il courut auprès de sa tante. Dinah Plait était à dîner, et lorsque l'enfant ouvrit la porte de l'arrière-boutique, il s'en exhala une odeur savoureuse, telle que Betty Williams, qui était mourante de faim, ne put s'empêcher d*y passer la tête^ pour voir ce qui était sur la table.
— Tieu me pénisse! tes œufe et tu lard, avec tu fromage grillé! s'écria-t-elle.
— Tante Dinah, dit l'enfant, voilà deux femmes qui sont dans une grande détresse , m'ont-elles dit; elles sont égarées et elles ont faim.
ITS COIVTES MORAUX.
— Des femmes dans la détresse, qui sont égarées et qeî OHi faim? fais-les entrer tout de suite, ii:on enfant.
U y avait, assis devant une petite table, dans une salle i^eraiirfiuable par sa propreté, un quaker ^, dont la physiofioniic douce et bitnveillanle charma tout de suite An- :gdina<
— Excusez la liberté que je prends , madame , dit-elle. - — Amie, tu es la bien-venue, lui dit la bonne Dinah
PJalt; €* ses regards expressifs en disaient plus encore que §es |);ux)les affectueuses. Le quaker se leva, et déposant sir îa tiible imc bouteille de cidre à demi-déboucliée, il 3T3Bça une diaise à Angelina et se relira dans l'encoignure tf une fenêtre.
— Assieds-toi et mange, car tu parais souffrir de besoin^ dit mistriss Plait à Betty Williams, qui ne se fit pas p«pr ei se mit à dévorer comme si elle eut été affamée. Maâritenant, amie, ton affaire, ta détresse, quelle est-elle? ^ ia quakeresse en s'adressant à Angelina ; si jeune avoir ■ides€h<'^rins.'
— Je ferais bien de me retirer, je crois, dit le vieux ^afcer, qui se tenait debout auprès de la fenêtre; cette Jerme personne a peur de s'expliquer devant moi, peutèîre. quoiqu'elle ait grand tort, sans aucun doute.
— Que monsieur ne se dérange pas, dit miss Warwick: Je n'ai qu'une question à vous adresser, et ce que j"ai à dire ^^fCxigepas.....
- — Je ne veux pas dire, jeune dame, que tu aies rien à
€xpo.«er dont tu doives rougir; je sais seulement que les
pei^o;:nes dans la détresse n'aiment pas à s'expliquer de-
%3ni des tiers; je le dei'ineôu moins, car, i> dire vrai, je
^''ai jamais connu par ma propre expérience ce que c'est
■s Les quakers sont une secte religieuse de mœurs simples , aui- \êc€s, et dont l'usage est de tutoyer tout le monde.
que h misère depuis que je suis au monde — mais je n'cQ ai pus le cœur moins sensible, et je comprends (out l'embarras des personnes qui sont obligées de parler de leurs besoins. — Fais comme tu veux qu'il te soit fnii, (el'e est ma maxime, jusqu'à ce que j'en aie trouvé une meilleure. — Ainsi, je me ^elire, en laissant derrière moi cequej*ai déplus précieux, si cela peut fètre de quelque service, jeune dame.
En passant devant miss Warwick, il laissa tomber sa bourbe sur ses genoux ; il était déjà sorii , avant qu'Angélina fût revenue de sa surprise. — Monsieur! madame! s^écria-t-ellc en se levant brusquement; il y a ici quelque étrange méprise. Je ne suis pas une mendiante! Je vous suis profondément obligée, mais
^Garde, amie, garde cet argent, dit mi^triss Plait, en repoussant la main d'Angélina qui voulait rendre la bourse. John Barker est aussi riche qu'un juif et aussi généreux qu'un roi. Garde celte bourse, amie, et tu nous obligeras l'un et l'autre. Il est dangereux dans ce monde, quand on est aussi jeune et aussi jolie que toi, de se trouver dans une grande détresse. Ne sois donc pas si fière.
— Je ne suis pas fière; mais mon embarras n'est pas d'une nature pécuniai e, reprit miss Warwick en tirant sa bourse; voyez vous même, madame. Je suis uniquement dans l'embarras de trouver une amie, une amîe inconnue dont je cherche la demeure.
— Elle a le cerveau un peu dérangé, sans doute, pensa Dinah.
— Pon aie! s'écria Betly Williams, en interrompant ce déb.it. Pons œufs ! Pon lard !
— Une dame du nom d'Araminte, miss Hodges, veux-jc dire, loge-l-elle ici, madame? dit miss Warwick.
— Je n'ai point de locataires, amie, et je ne COOIUDS personne qui porte le nom de Hodges.
— Le cocher m'avait pourtant juré que son nom conimençail par un p et finissait par un /, dit Betty, sans quoi je ne l'aurais pas laissé frapper à cette porte.
— O mon Araiiiii;'e! mon Araminte! s écria Angelina en levant les yeux au ciel, quand donc te trouverai-je enfin ? Ah ! je suis Tctre le plus malheureux qui soit sur la terre!
—Ne feriez- vous pas mieux te manger un œuf et un peu te lard, miss? dit Betty. Tenez, en voilà un morceau te reste. Vous tevez avoir faim : il est leux heures passées, et nous avons téjeuné à neuf.
A ces mots, elle poussa le lard vers Angelina qui l'éloigna d'elle avec un geste de dignité : — Je n'ai pas besoin de nourriture, dit-elle en se levant. Heureux ceux qui ne conçoivent pjs d'autres peines que celles du corps! x\dieu, madame. Puisse la sensibilité de votre ame, si bien exprimée sur votre physionomie, n'être jamais pour vous une source de chagrins amers! Après ces mots solennels, qu'elle accompagna d'un profond soupir, Angelina se retira lentement.
— Si j'avais pu lui tâter le pouls, se dit mistriss Plait après son départ, j'aurais pu lui prescrire quelque chose qui lui auriiit peut-être fait du bien, à la pauvre créature. N'i.iiporte, John Barker a fait une bonne action en lui ofï-rant sa bourbe. Mais hélas! ce n'est pas de l'argent qui peut la guérir, la pauvre fille ! — Tiens, elle a oublié sa propre bourse qui est pleine de pièces d'or!
Dinah courut aussitôt à la porte, dans l'espoir de rappeler Angelina; mais le cocher avait déjà tourné dans une rue voisine, et sa voiture était hors de vue. Mistriss Plait envoya chercher son conseiller ordinaire, John Barker, pour délibérer sur les moyens les plus prompts de rendre la bourse à sa légilime propriétaire. Il n'est pas inutile de mentionner, à la louange des sentiinens d'humanité de
Dinah Plait, qu'au moment même où elle avait été interrompue par l'entrée d'Angélina, elle était occupée à entendre les choses les plus flatteuses d'une personne qui ne lui était pas désa[^iéable : .«on ami John Barker était un riche marchand de bas retiré des affaires, et qui, sans ostentation, avait dessentimens nobles et généreux. Mais le lecteur élégant sera peut-éire révolté de nous entendre ainsi parler des senliraens et de la générosité d'un marchand de bas et de la veuve d'un marchand de fromages. Le monopole de la sensibilité semble n'appartenir qu'à une seule classe de la société. Revenons donc à notre héroïne qui, par sa naissance et par son éducation, avait les prétentions les plus légitimes à la délicatesse des sentimens.
La maison à laquelle Angelina vint s'adresser enniité, pour s'informer de son Araminte, était une pension de demoiselles, tenue par mistriss Porett.
— Oui, madame, miss Hodges est ici. lui répondit cette dame : veuillez vous donner la peine d'entrer dans cette salle ; vous allez la voir tout à l'heure.
Angelina se précipita aussitôt dans l'appartement en s'écriant: — Oh! mon Araminte, je vous ai donc enfin trouvée !
Elle s'arrêta lout-à-coup, un peu confuse, lorsqu'elle se trouva dans une grande salle, en présence d'une foule déjeunes pensioimaires qui dansaient desiondes, et qui s'arrêtèrent aussi brusquement et dun commun accord, en fixant sur elle des regards étonnés de cette entrée et de cette exclamation théâtrales.
— Miss Hodges ! dit mistriss Poreit ; et une petite fille de sept ou huit ans accourut. — La voici, madame, dit mistriss Porett à Angelina ; voici miss Hodges que vous demandiez.
— Ah! ce n'est pas la mienne! ce n'est pas mon Araminte! Hélas!
tW COiVri'S MOR.U'X.
— Non, maclainp. dit ! enfant : on m'appelle Lettv :lî(xl(^es.
Plusieurs des pensiontiaires se mirenl à chuchofter.
~— Cesenfans me prennentpour une folle, sedit Angelina; '^5 ^e tournant vers mislriss Porett, elle s'excusa de la peÎDÇ qu'elle lui donnait, en termes aussi élc^ans et aussi .^a romanesques qu'il lui fui possible de trouver.
— M'avez-vous tit te vous allentre tans la voiture ou tans lecorritor, miss? dit tout-à-coup Betty Williams, en entr'ou- -Çï^Qt la porle si brusquement, que le maître de danse, qui :^fmt le dos tourné, en fut presque renversé. Betty jeta ^ses r<^gards effarés de côté et d'autre, et fit révérences sur révérences, pendant que les jeunes filles riaient, chuchotfaîeîit; et les mots « vulf^aire! élran{i;e! caricature! qui estje][îe?j> arrivaient aux oreilles de miss Warwick.
— Cette Galloise, se dit-elle, fait le tourment de ma vie. Ç;ulx)utoùje vais elle me fait partager le ridicule qu'elle
Clara Hope, une des jeunes pensionnaires, aperçut la CPLifusion d'Anpjélina et en eut pitié. "^
— Cessez donc de rire et de chuchotter. si vous avez linéique bonté de cœur, dit-elle à ses compap,nes, avec T;K:cent rude et franc du dialecte écossais. ]\e voyez- \Dvs pas que vous la rendez toute honteuse , au point de se Ncacher le visage dans ses deux mains ?
^Iiis c'était en vain que la bonne Clara s'épuisait en remoiîtranees; la gaieté de ses compagnes redoubla encore, lorsque Beily Williams répliqua avec l'accent gallois le plus €omi(jue, aux reproches d'Angélina, qui faisait retomber :Si\T elle le blâme de celte méprise. — Je jurerais presque 4jue c'est chez mistriss Porett, ou Plait, que miss Flodges Tient toujours temeurer à Pristol. Oui, c'est Porett, ou Pkiit, ou Puffit, ou quelque autre nom qui commence par ?m/> et finit par un t.
l'amie oco^^tT. 181
Angelina , accablée par la grotesque éloquence de sa compagne, se recula pour hâter sa sortie, pendiint que rhilarité des petites pensionnaires dépassait lellement les bornes du décorum , que mistriss Porett fut obligée de les rappeler à l'ordre.
— O mon Anmiinteî à quelles scènes je m'expose pour vous trouver! se dit notre héroïne.
Au moment où elle sortait enfin de la salle , elle fut arrêtée par Betty Williams, qui s'écriait avec Texpression de la terreur sur le visage: — Oh! matame! il y a un carçon tans Pantichampre, qui a un panier plein t'apeilles, et je ne peux pas souffrir ces petites pètes, tepuis qu'étant toute petile j"ai eu le nez piqué par une apeille. Le carçon qui est tans l'antichampre en a un plein panier, matame! disait-elle avec un accent douloureux, comme si elle eut imploré l'assistance de mistriss Porett.
— Un panier d'abeilles! dit mistriss Porett en riant. Oh ! vous vous êtes méprise. Je sais ce que ce petit garçon a dans son panier : ce ne sont que des fleurs et non pas des abeilles. Vous [)ouvez en approcher sans crainte, ma fille.
— Mais j'ai vu les apeilles de mes propres yeux, persistait Betty.
— C'est tout simplement un panier d'orchis-mouches que j'ai chargé un petit garçon de m'apporter des rochers de Saint-Vincent, pour mes jeunes botanistes, dit mistriss Porett à Angelina; cette fleur, vous savez , ressemble tellement à une abeille, qu'au premier aspect on peut aisément s'y tromper.
Mistriss Porett s'avança dans l'antichambre pour convaincre Betty Wiliams qu'elle ne devait pas avoir la moindre crainte; mais celle-ci reculait toujours on criant : — C'est un panier plein t'apeilles! je les ai vues te mes propres yeux !
S.s cris excitèrent la curiosité des jeunes pensionnaires
qui étaient dans la salle de danse : elles accoururent à la porte pour voir ce dont il s'agissaif,
— Oh! c'est le petit prisonnier français qui nous apporte nos orchis! dit Clara, en se précipitant dans Tantichambre où elle fut suivie par toutes ses compagnes.
— Vous voyez que ce ne sont pas des abeilles, dit mistrissPorett à Betty Williams, en prenant quelques fleurs dans sa main. Betty, à moitié convaincue, à moitié tremblante, fit quelques pas dans la salle.
— Vous n'avez pas lieu d'être effrayée, dit Clara Hope; pauvre enfant! il n'a rien dans son panier qui puisse faire mal à personne.
Pendant que Clara la rassurait ainsi, Betty Williams posa son énorme pied sur la queue de sa robe, et au moment où la jeune Écossaise s'élançait en avant, sa robe, qui était de mousseline légère, se déchira avec un hoiTÎble craquement qui excita la commisération générale des pensionnaires,
— Quel affreux accroc! et c'est sa plus belle robe encore! dirent-elles. Pauvre Clara Hope!
— Tieu me pénisse! qu'ai-je fait ? Parton, miss, parton! s'écriait la lourde Betty tout épouvantée.
— Je vous pardonne de bon cœur, dit la bonne Clara; et, pendant que ses compagnes ne cessaient de la plaindre en déplorant la longueur et la largeur de la solution de continuité, elle courut parler au petit garçon : — Pauvre enfant! lui dit-elle avec son accent écossais, c'est bien triste, n'est-ce pas, de se trouver ainsi sur une terre étrangère, bien loin de ses amis et de son toit natal? Pauvre petit être! dit-elle en lui glissant une pièce de monnaie dans la main.
— Quelle expression de bonté sur cette physionomie! pensa Angelina en regardant Clara Hope. Oh! puisse mon Araïuinte lui ressembler!
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— Plaît-il? dit l'enfant qui parlait et comprenait à peine Fanglais et encore moins Técossais de sa jeune protectrice. Merci , miss; prenez tout ce que vous voudrez, ajouta-t-il en offrant à Clara son panier de fleurs et une petite boîte de joujoux qu'il tenait à la main.
— Oh! les jolis joujoux! qui veut en acheter? dit Clara en s'adressant à ses compagnes, qui se pressèrent autour du panier et de la boîte.
— Cet enfant est dans le besoin? Je puis lui être utile peut-être, dit Angelina en mettant la main à sa poche pour prerjdre sa bourse.
— C'est un enfant honnête et industrieux , dit mistriss Porelt; c est lui qui soutient ses parens par son active industrie.
— Votre père est-il toujours malade, Louis ? demanda Clare Hope.
. — Bien malade ! oh! oui, bien malade! répondit-il.
L'expression simple et naturelle d'un sentiment vrai est toujours aisément comprise et n'est jamais ridicule : l'anglais francisé du petit Louis et le dialecte écossais de Clara étaient parfaitement intelligibles et ne manquaient pas de grâce ni de charme.
Cependant Angelina cherchait en vain sa bourse : — Je ne la trouve pas! s'écria-t-elle. J'ai perdu ma bourse, Betiy ! en savez-vous quelque chose? Je l'ai montrée à mistriss Plait, je crois! — Que puis-je donc faire pour ce pauvre enfant? Ah!... ce bijou est d'or, dit-elle en s'ôtant un médaillon du cou. Tenez, mon petit garçon, je n'ai pas d'argent sur moi , mais prenez ceci qui a quelque valeur; prenez-le sans crainte.
— Oh ! merci , merci , madame ! Mon pauvre père aura du pain pour long-temps! ô bonheur!
— Vous voyez bien que vous aviez tort de vous moquer
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d'elle, dit Clara tout bas à ses compagnes. Sa figure m'a plu tout de suite.
Le sentiment naturel qui occupait alors Angelina l'absorbait tellement qu'elle en oubliait même son amie inconnue; et ce ne fut que lorsqu'une des pensionnaires fit remarquer les cheveux qui étaient dans le médaillon, que miss Warwick se rappela son exclamation favorite : — Oh! mon Araminte! mon aimable Araminte! Comment pouvais-je me séparer de ce trésor plus précieux que Tor même? dit-el'e en reprenant la mèche de cheveux.
— Tleu nous pénisse ! dit Betty ; mais si elle a pertu sa pourse, qui paiera la voilure? et comment ferons-nous pour tiner?
Angelina imposa silence à Betty avec un geste plein de digniié.
Mistriss Porett qui était une femme bonne et sensée, et qui s'était intéressée à notre héroïne en lui voyant faire preuve d'un bon naturel à l'égard du petit Français, suivit miss Warwick lorsqu'elle sortit de la chambre. — Permettez-moi de vous retenir quelques minutes, lui dit-elle, en ouvrant la porte d'un petit cabinet. Vous n'avez à redouter de ma part aucune indiscrète curiosité» mais je pourrai peut-être vous être de quelque secours.
Miss Warwick ne put refuser de se rendre à une invitation faite d'un ton aussi affectueux.
— Vous avez prononcé plusieurs fois le nom d' Araminte, depuis que vous êtes entrée dans cette maison, madame, continua mistriss Porett que la crainte de paraître indiscrète mettait un peu dans l'embarras. Je connais, ou du moins j'ai connu, une dame qui écrit sous ce pseudonyme, et dont le nom véritable est Hodges.
— Oh! mille et mille remerciemens! s'écria Angelina. Dites-moi , madame, où je puis la trouver?
— Êtes - vous liée avec elle ? Vous me paraissez bien
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jeune et tout-à-fait étrangère à Bristol. Connaissez vous toute l'histoire de miss Hodges ?
— Oh! oui, toute riiistoire, tous les sentimens de son cœur, toutes les pensées de son ameî s'écria miss Warwick avec enthousiasme. Nous avons correspondu pendant doux années entières.
— Il n'est pas toujours possible de juger une femme par sa correspondance, reprit mistriss Porett en souriant. Je ne suis pas portée à croire/?///^ que la moitié des histoires scandaleuses du monde, ainsi que lord Chesterfield; mais il n'est peut-être pas inutile de vous prévenir, si jeune que vous êtes, que....
— Toute jeune que je suis, madame, je sais trop bien que le génie et la vertu sont d'inévitables sujets de scandale. I! est inutile de me retenir plus long-temps.
— J'en suis réellement fâchée, insista mistriss Porett, mais vous me permettrez de vous dire que....
— Pas un mot de plus, madame. Je ne veux pas entendre un mol de plus à ce sujet , s'écria notre héroïne en se précipitant hors de la maison et en se jetant en voiture.
Mistriss Porett s'efforça néanmoins de faire comprendre à Bet'y Williams que le meilleur moyen de savoir où logeait mi.ss Hodges était de s'en informer chez .son imprimeur, M. Wilmot. On se dirigea donc chez M. Wilmot, noalgré la répugnance de Betty à s'infoni.er de miss Hodges chez une personne dont le nom ne comn^.ençât point par un p.
— -Quel dommage, dit mistri.vs Porett en revenant auprès de ses élèves, quel dom liage que les amis d'une aussi jeune personne la laissent aiiisi courir le monde en voiture de place et dans la compagnie d'une servante grossière et ridicule comme cette Galloise! Elle est trop jeune pour savoir combien le monde est prompt et sévère àjugersurles apparences. — A propos d'apparences,
miss Hope, vous oubliez que votre robe est déchirée, et vous rip savez peut-être pas que votre amie, lady Frances Somerset....
— Lady Frances Somerset ! s'écria miss Hope; ah I rien que son nom me fait plaisir à entendre!
— C'est pour cela que vous m'interrompez au moment où je le prononce. J'ai bien envie de ne pas vous dire.... que lady Frances Somerset doit vous mener au spectacle ce soir, pour voir le Marchand de Fenise et la Fille adopthe.
— Bonne lady Frances Somerset! Ah! quand je seraÎ!^ vingt fois de plus sa fille adoptive, elle n'en saurait être meilleure pour moi qu'elle ne l'est et qu'elle ne Ta été! Non, quand elle serait la compatriote, la parente de Clara Hope, que tout le monde néglige et dédaigne, parce qu'elle n'est pas riche et qu'elle est loin, bien loin de ses amis d'Ecosse ! Bonne lady Frances , Clara vous aime de toute son ame , et son cœur palpite de joie à l'idée de vous voir, comme s'il s'agissait de revoir les murs de sa chère Inverary.
Nous regrettons , pour la suite de cette histoire , que miss Warwick ne soit pas resiée quelques minutes de plus chez miitriss Porett ; elle eût entendu cet éloge de lady Frances Somerset, et peut-être n'eût-elle pas évité sa présence comme celle de lady Diana chez la modiste. Mais quelque séduisante que nous ait paru celte rencontre dramatique, nous devons nous renfermer dans noti'c rôle d'historien tidèle et raconter les faits dans toute leur simpliei'é native.
Miss Warwick s'achemina donc chez M. Wilmot : dès qu'elle eut prononcé le nom de miss Hodges , l'imprimeur fit apporter, par un de ses apprentis, un paquet d'imprimés (ju'il lui mil dans la main. C/était les prospectus d'un nouveau roman : les Chagrifis d'Araminte,
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— Oh! moD Araminte ! mon aimable Araminte! je vous ai donc trouvée à la fin ! « Les Chagrins d' Araminte , roman en neuf volumes. » — Oh charmant ! — « Suivi d'une tragédie sur le même plan. » — Délicieux! — « On souscrit entre les mains de Joseph Wilmot, imprimeur-libraire, et de Rachel Hodges. » — L'odieux nom! — « Chez mistriss Bertrand. »
— Bartrand! vous entendez, vous? cette dame demeure chez mistriss Bartrand : comment diable avez-vous vu que Bartrand commence par un/? et finit par un t? dit le cocher irlandais à Betty, qui se tenait sur la porte.
— Pertrant ! eh pien! quoi? qu'avez-vous à tire? s'écria Betty d'un ton aigre.
— Silence ! oh! silence! interrompit miss Warwick, a On souscrit chez mistriss Bertrand. »
— Pertrant ! entendez-vous , animal d'Irlandais ! reprit Betty Williams.
— Bartrand! vous n'avez donc pas d'oreilles? stupide Galloise que vous êtes ! répliqua l'irascible Terence O'Grady.
— « Prix de la souscription : deux guinées. » Deux guinées seulement pour les Chagrins dAraminte! continua notre héroïne; mais en levant les ytux, elle aperçut Betty et le cocher qui échangeaient des gestes et des regards menaçans. Eh quoi ! des querelles, des batailles devant moi! si vous voulez vous battre, battez-vous du moins hors de ma présence.
— N'avez-vous donc pas de honte! devant cette jeune iame! dit M. Wilmot en retenant le cocher. Avez-vous bientôt fini vos criailleries?
— J'ai fini , mais c'est elle qui a tort, dit Terence.
— J'ai fini aussi, mais c'est lui qui a tort, dit Betty. Terence O'Giady était si furieux contre la Galloise qu'il
ne voulut pas absolument la mener un pas plus loin \ il dé-
Clara que ses bêtes étaient fatiguées , et qu'il lui fallait le prix de sa course, parce qu'il ne pouvait ni ne voulait attendre plus Iong-te!i)ps. Angelina cliargea Betty de le payer. Celle-ci hésitait; mais après avoir reçu Tassurance qu'elle serait ponctnellcmrnt reiiibour.^ée dans ((uelques heures, elle avoua qu'elle avail assez d'argent « dans une petite poîfe au fond de sa poclie. » Puis avec une gaucherie empressée elle tira une tabatière qui lui venait, disait-elle, de sa crant crant'mère.
Pendant qu'elle payait le cocher, l'apprenti imprimeur aperçut un bout de dentelle qui sortait de sa poche, et qu'elle avait tiré par mégarde en même temps que la tabatière : — Et ceci , vous vient-il au^^si de votre crant cra^nt'roère? demanda l'efpiègle en tirant la dentelle.
Betty tressaillit. Mais Angelina, tout absorbée par les informations que lui donnait l'imprimeur, ne vit pas ce qui se passait tout près d'elle; de son côté, l'Irlandais était tout entier au compte de ses schelings. Betty, avec assurance, gronda vivement l'apprenti de toucher sa dentelle avec ses doigts pleins d'encre.
— Cela ne vient point de ma crant'mère, dit-elle; c'est uu cateau te la jeune tame. Laissez tone; voyez comme vous l'avez tachée avec vos vilains toigts tout noirs!
Elle fourra lestement la dentelle dans sa poche et sortit pour aller chercher une autre voilure, sur la demaude d'Angéliua.