CHAPITRE IV
L'Entrevue.
Pendant que miss Warwick allait enfin trouver Tamic dij^ne de la comprendre, lady Diana et sa compagne remontaient la colline de Clifton, en revenant des eaux minérales. — Comment pourrai-je jamais remonter cette côte à pied! Dieu le sait, dit lady Diana. Hélas! ma chère sœur, lady Frances, marche, parle, rit, admire les beautés de la nature, à me faire mourir d'ennui et de fatigue.
— A dire vrai, lady Frances Somerset, j'en conviens, répondit miss Burrage, n"est peut-ètie pas la compagne qui convient le mieux à la complexion nerveuse de votre seigneurie. Mais j'espère que le verre d'eau que vous venez de prendre vous fera du bien , pourvu que la fatigue du spectacle ne vienne pas en détruire les effets ce soir et vous rendre encore plus malade.
— Maudit spectacle de BJ.lol! queje redoute d'y aller! pensa-t-elle alors. Quelques-uns de mes respectables parens ne manqueront pas de m'y reconnailre. Ma tante Dinah — Dieu bénisse la vénérable quakeresse ! — ne voudrait pas qu'on la vit au spectacle : de ce coté je suis tranquille. Mais les odieuses filles de mon oncle le confiseur y seront, tout endimanchées; et dans Pentr'acte, je verrai leurs maigres et longues figures s'élever eu jugement contre moi, lue découvrir, me regarder avec de grands yeux, et puis vue faiie des révérences et des signes sans fin, sans pitié, m'inlerpdler, peut-être, à travers toute la salle : « Cousine Burrage! cousine Burrage! » Et lady Diana qui verra, qui entendra tout cela! — Ah! Tussé-je plutôt à cent pieds sous terre!
— Quel plaisir, coniiuuu-t-ellc tout haut en s'adressaDi
190 CONTES MORAEY.
à lady Diana, quel plaisir lady Fr.mces Somerset peut-elle donc trouver au spectacle de Bristol , et à cette époque de Tannée? C'est là ce qui me paraît inconcevable.
— Je suppose, répliqua lady Diana, que ma sœur n'y va que pour faire plaisir à cette enfant, Clara Hope, je crois; ce n'est pas pour moi, ce qu'il y a de sûr. — ■ Mjîs que peut-elle faire au salon des eaux? elle sait pourtant que nous l'aitendons. Ah! la voici qui vient. Frances, je suis à moitié morte.
— A moitié morte, ma chère! Eh bien! voilà quelque chose qui va vous rappeler à la vie, dit lady Frances: je crois que j'ai retrouvé miss Warwick.
— Ce n'est point cette nouvelle qui me ranimera , du moins ; voire miss Warwick m'a déjà assommée de contrariétés.
— Il n'y a point d'existence, en ce monde, à Fabri des contrariétés d'une sorte ou d'une autre; mais le plaisir de faire le bien fait tout oublier, dit lady Frances. Tenez, voyez cet avis, ma chère: un monsieur était occupé à le lire tout haut, dans le journal , au salon des bains, lorsque je suis entrée, et une foule d'amateurs de scandale étaient là qui cherchaient quelle pouvait être la personne ainsi désignée. Un petit homme, pro[)rement vêtu, un curé gallois, je suppose, affirmait que ce devait être la dame de comptoir d'un hôtel de Bath, qui avait doimé dans l'œil d'un jeune gentilhomme, lequel voulait à toute force l'épouser. J'ai laissé le Gallois au 'milieu d'une longue histoire, où figuraient son père et la belle fugitive, qui avait perdu son soulier au milieu ries montagnes du pays de Galles , et je suis accourue avec le journal pour vous le montrer.
Lady Diana prit le journal avec un air de répugnance. — N'ai-je pas été bien heureuse de faire celte rencontre! demanda lady Frances.
L*AMfE IIVCONMIE, 191
— Je vous proteste que je ne vois aucun bonheur làdedans , depuis le commencement jusqu'à la fin.
— C'est que vous n'êtes piis encore A la fin. Voyez, cet avis vient de mistriss Hoel, qui tient Tauberge de CardifT; et à la date vous verrez qu'elle a dû s'y trouver la semaine dernière.
— Qui? mistriss Hoel?
— Miss Warwick, ma chère; excusez mon amphibologie ; mais lisez ceci : Yeux — cheveux — teint — âge ^taiile. Certainement ce doit être miss Warwick.
— Eh bien? dit lady Diana avec une froideur provoquante.
— Eh bien! ma chère , il nous faut partir demain matin pour Cardiff, aller trouver !a pauvre jeune fille , et avant que personne sache rien de son histoire , avant que sa réputation en soit atteinte, ou vous-même blâmée, il nous faut la convaincre de son imprudence, de sa folie, et la rendre enfin à sa tutrice et au sens commun.
— Au sens commun, tant que vous voudrez, mais non pas à moi, s'il vous plaît.
— Pas à vous ? mais que voulez-vous donc qu'elle devienne, ma chère?
— Eh! que voulez-vous que le monde dise, ma chère lady Frances?
— D'elle?
— Non, de moi.
^- Vous voulez savoir ce que le monde dira de vous?
— C'est inutile, ma chère sœur, je vais vous l'apprendre moî-mème : il dira que la maison de lady Diana est l'asile des vagabonds.
— L'asile de l'absurdité, plutôt! Pardon, ma bonne sœur; miis je suis en colère de voir qu'une personne sensée ait peur de faire ce qu'elle croit bien, uniquement parce que le monde dira que c'est mal! Que signifie le petit dés-
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agrément que peut nous causei' le bavardage des oisifs du jour, comparé au bonheur de toute la vie d'une jeune fille, ainsi que dans la circonstance présente?
— 0 lady Frances, c'est bien vous qui parlez ainsi ! Oh ! je vous aime de tout mon cœur! c'est bien! c'est bien! pensa Clara Hope.
Lady Diana se recula de quelques pas pour consulter une personne dont elle trouvait toujours les avis conformes aux siens.
— Suivant moi, lui dit tout bas miss Burrage, vous avez raison, mille fois raison de ne plus vous inquiéter du bonheur duno'jeune fille qui a fait un tel esclandre.
En ce moment les dames arrivaient sur la promenade qui longe les rives de TAvon; elles entendirent lout-à-coup les sons d'une guitare, et aperçurent un enfant, assis au pied d'un arbre, qui chantait en s'accompagnani de son instrument.
— Ah! c'est mon petit ami ! s'écria Clara Hope. Je pensais justement à vous et je désirais votre présence. Avezvous encore par bonheur le médaillon que celte jeune dame vous a donné ce matin? ce joli petit médaillon, mon enfant?
— Plaît-il? dit le petit î.ouis.
— Il ne comprend pas un mot de votre jargon écossais, dit miss Burrage avec un rire mofpieur, et peut-' Ire n'a-til pas fait autant de [jrogrès que vous dans sa pension française : cependant j'essaierai de m'en faire comprendre, si vous voulez bien dire ce que vous avez intention de lui demander.
— C'est un bijou comme celui-ci, dit Clara, en montrant un médaillon suspendu à son cou.
— Ah oui ! je comprends, dit le petit Français en tirant de sa poche une petite boite de joujoux. Le voilà, voilà ce
l'amie nco>^LE. 193
que cette jeune dame m'a donné , ma bonne demoiselle , ajouta-t-il en montrant le médaillon.
— C'est le médaillon de miss Wnnvick, j'en suis sûre, s'écria miss Barrage en s'en empatuiit. Voici la devise^ je l'ai lue et j'en ai ri plus de vingt fois : — L'amie inconnue î
— Lorsque je vous ai entendue lire le portrait de cette jeune dame dansle journal, dit Clara Hope, j'ai pensé tout de suite que c'était miss Warwick que j'ai vue ce matin.
— Vous l'avez vue? et où? s'écria vivement lady Frances.
— A Bristol, à la pension , dit Clara; mais elle n'y est pas à présent , et je ne saurais dire où elle est.
— Moi je le sais! interrompit le petit Louis. J'ai vu la jeune dame s'arrêter à une maison : j'étais dans la rue et je puis vous montrer l'endroit.
— Vous croyez, mon petit ami? Eh bien! conduiseznous-y tout de suite, dit lady Frances.
— Vous voudrez bien m'excuser, ma sœur, dit lady î)iana,
— Vous excuser! pour mon compie je le veux bien; mais le monde ne vous excusera pas. Vous serez maltraitée, ma sœur, horriblement maltraitée sur ce chapitre.
Cette assertion eut plus dinfluence sur lady Didna que les argumens les plus forts ou les prilTes les plus éloquentes.
— On ne sait vraiment comment faire. Le monde prend si bien note de tout ce que disent et font les personnes d'un certain rang! Si vous croyez pourtant que l'on mc condamne à ce sujet, je n'ai plus d'objection à faire.
— Mais je croyais, insinua miss Burrage, que lady Frances devait vous mener au spectacle ce soir, miss Hope?
— Oh! ne faites pas aiteniion au spectacle ni à Clara Hope; ne parlons plus du spectacle : lady Francos va faire
CORTES non. T. If. 9
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quelque chose de mieux. Allons! mon petit ami, ajouta-t- ^lle en s'adressant à l'enfant qui les suivait.
Cependant notre héroïne s'était présentée chez mistriss Bertrand , qui tenait un grand magasin de liqueurs et de fruits confits à Bristol.
— Veuillez entrer, madame, lui dit mistriss Bertrand. Miss Hodges est chez elle : je vais la faire prévenir tout à rheure. ■ — Jenny, montez vite, et dites à miss Hedges qu'une jeune dame déàre la voir tout de suite. — Vous serez mieux assise, madame, continua mistriss Bertrand, en attendant le retour de la servante.
— Oh! mon Araminte, comme mon cœur bat! dit tout bas miss Warw ick.
— L'eau m'en vient à la bouche! s'écria Betty en lorgnant les fruits et les confitures.
— Voulez-vous, madame, vous rafraîchir avec une glace? dit mistriss Bertrand. La chaleur est étouffante ce soir! désirez-vous une glace à* la crème, aux fraises, aux groseilles?
En parlant ainsi , mistriss Bertrand présentait un plateau couvert de glaces de toutes sortes à miss Warwick. Mais celle-ci ne crut pas sans doute que la délicatesse de l'amitié lui permît de boire ou de manger à la veille de sa première entrevue avec son Araminte. Betty Williauis, qui était d'une toute autre nature, vit la retraite du plateau avec autant de surprise que de regret : elle étendit le bras vivement et saisit une glace à la framboise, mais elle n'en eut pas plus tôt goûté qu'elle fit une grimace affreuse et laissa touiber le verre, en s'écriant : — Tieu me pénisseî ça me prûle! c'est tétestaple!
Mistriss Bertrand lui offrit alors un gâteau au fromage qu'elle expédia avec une voracité remarquable.
— C'est un vrai Sancho Panza femelle, se dit Angelina, et sa propre resseiAbUoce non moins frappante avec le
l'amie i>coi\.m£. 195
maître de Técuver Sancho ne se présenta pas même ù l'esprit de notre héroïne. Tant nous sommes aveugles sur nos propres défauts!
— Quelle est cette jeune dame? dit la marchande â Betty Williams, pendant que miss Warwick marchait, ou plutôt arpentait la salle de long en large, dans Tattente la plus cruelle et l'agitation la plus évidente.
— C'est une jeune tame, répliqua Betty, ens'arrêtant pour prendre une bouchée de gâteau entre chaque membre de phrase; une jeune tame... qui a... pertu sa... son...
— Son cœur? je m'en doutais.
— Non, sa poursc! dit Betty d'un air qui exprimait combien elle trouvait cette perte autrement sérieuse que Fautre.
— Sa bourse, Dieu du ciel ! alors vous paierez le gâteau , la glace à la framboise et le verre que vous avez cassé?
— Mais elle a peaucoup t'archent tans sa malle à Llanwaelur, dit Betty.
— Sûrement miss Hodges ne sait pas que je suis là? dit miss Warwick... son Angelina!
— Elle va descendre tout â l'heure , madame, je le suppose, dit mistriss Bertrand. Eh bien ! ma fille? continua-telleen s'adressant à la servante qui se montrait à la porte du fond.
— Quoi , madame? dit la servante étonnée.
— Quoi, madame? répéta mistriss Bertrand; imbécile, ne vous ai-je pas envoyé dire à miss Hodges qu'une jeune dame très-pressée l'attendait ici?
— Non, madame; j'ai entendu seulement qu'il fallait monter chez miss Hodges .-je croyais que c'était pour la bouteille d'eau-de-vie, et je la lui ai portée avec la bouilloire. Mais j'y vais remonter tout de suite et lui annoncer la visite de madame.
— De Teau-de-vie '. s'écria miss Warwick, sur laquelle
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ce mot semblait avoir fait une impression profonde.
— Te l'eau-le-vie, oui, te Teau-le-vie, répéta Betty Williams. Miss Hodges prend toujours te Teau-ie-vie tans son thé, à Llanwaetur.
— De Teau-de-vie! Ce ne peut être alors mon Araminie?
— Ohl c'est bien elle-même; vous ne vous trompez point, madame, dit mistriss Bertrand, si vous voulez dire i'auleur du roman intitulé : les Chagrins d'Araminte; et j'en sais quelque chose , car c'est moi qui reçois les souscriptions et qui distribue les prospectus.
Angelina n'eut pas le temps d'éclaircir ses doutes avant le retour de la servante. — Madame, miss Hodges vous présente ses amitiés, dit-elle, et vous prie de monter. Il y a deux marches, madame, prenez garde de tomber,
Avant d'introduire Angelina dans le sanctuaire de l'amie inconnue, nous devons rapporter la conversation qui se passait alors entre l'aimable Araminte et son Orlando, pendant que miss Warwick attendait dans la boutique de mistriss Bertrand. Que nos lecteurs veuillent bien se représenter une femme pourvue d'une taille et d'une figure que la nature avait évidemment destinées à un individu d'un autre sexe, avec une voix et des gestes capables de faire reculer l'homme le plus robuste et le plus déterminé. Telle était Araminte. Clle était alors étendue dans un grand fauteuil, les jau.bes croisées, auprès d'une table à thé, sur laquelle, outre les ustensiles ordinaires , se trouvait un pèle-mèle d'objets hétérogènes , dont il serait téméraire d'entreprendre l'inventaire exact et détaillé.
Aux pieds de cette belle se tenait, un genou en terre, un jeune quaker, A la taille maigre et alongée, à la physionomie tiiîiidc ( l niaise, nommé Nathaniel Gazabo.
— Ain.^i donc, Natty, disait miss Hodges d'une voix
plus masculine encore que ses traits, vous comprenez bien mes conditions. Sije vous donne ma main, si je vous fais mon mari, c'est à condition que vous ne contredirez au cune de mes opinions?
— Je le promets , répondit Nat.
— Vous promettez aussi de me laisser liberté entière d'agir et de penser suivant les inspirations de mon intelli gence indépendante?
— Je le promets.
— Et vous vous laisserez guider par moi en toutes choses?
— Je le promets.
— Et vous m'aimerez et m'admirerez toute votre vie, comme à présent?
— Je le promets.
— Jurez-le, dit la future exigeante.
— Je ne le puis, répliqua le pîus doux des hommes; je ne puis jurer, ma Rachel : je suis quaker; mais je Taffirmerai.
— Jurez! jurez! s'écria la belle d'une voix impétueuse, ou je ne serai jamais votre Araminte.
— Je le jure, dit Nat Gazabo d'une voix timide.
— Bien ! Natty, je consens à être mistriss Hodges Gazabo. Souvenez -vous seulement de m'appeler toujours votre Araminte.
— Eh bien ! ma chère Araminte ! dit-il en l'embrassant, permets-moi de t'exprimer ma reconnaissance! ma chère Araminte! -
Ce fut au milieu de cette scène d'amour que la servante vint interrompre ce couple bien assorti, en annonçant qu'une jeune dame, très-pressée, demandait à voir miss Hodges.
— Faites-la monter, dit miss Hodges : je suppose que Ce n'est qu'une des miss Carvers. Ne bougez pas, Nat : elle
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sera vexée de vous voir à mes p,enoiix ; ne bougez pas.
— Où est-elle? où est mon Araminte? s'écria miss Warwick , pendant que la maladroite servante faisait de vains efforts pour ouvrir la porte dont la serrure était mauvaise.
— Debout, debout, INatty î allez chercher de Peau pour la bouilloire; allons vite, s'écria miss Hodges, et aussitôt elle se mit en devoir de faire disparaître des papiers et des brochures qui gisaient épars de tous côtés.
Docile aux ordres de sa maîtresse, Nat opérait sa sortie avec toute la promptitude possible, lorsqu' Angelina fit son entrée en s'écriant : — Mon aimable Araminte! mon amie inconnue !
— Mon Angelina! ma charmante Angelina ! s'écria miss Hodges.
La personne de miss Hodges n'était pas tout-à-fait celle que notre héroïne s'était attendue à trouver, et pour dissimuler l'effroi dont le premier aspect avait frappé son imagination désappointée, elle se retourna comme pour recevoir les excuses que Nat Gazabo lui prodiguait sur sa maladresse et sur la bouilloire qu il avait failli renverser sur elle.
— Tourne tes yeux vers moî, Angelina, ma bien-aimée! s'écria miss Hodges avec les gestes et le ton de voix d'une mauvaise actrice qui répète une reconnaissance. Tourne tes yeux vers moi, mon adorée. Nous voilà donc enfin réunies, pour ne plus nous séparer jamais I
— Que sa voix est rude I se dit Angelina. Que ses traits sont vulgaires ! Quelle odeur d'eau-de-vie 1 Ah 1 qu'elle est loin de cette élégante délicatesse que je m'attendais à trouver dans mon amie inconnue I
Miss Warwick se recula involontairement pour éviter la menaçante accolade.
— Vous êtes fatiguée, mon Angelina; reposez-vous sur moi , dit Arauiiale.
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A ce moment , Nal Gazabo rentra avec la bouilloire.
— Voici de Teau bouillante, dit-il, et nous aurons du thé dans deux secondes. Mais la jeune dame me semble fatiguée. Voici un siège, miss.
Miss Warwick se laissa tomber sur la chaise : mise Hodges s'assit auprès d elle et continua de lui parler d'un ton théâtral.
— Quel délicieux moment! dit-elle. Ainsi ma douce, \na noble Angelina a quitté tous ses aiLis pour sonx\rajiinte! — Puis changeant soudain de ton: — Versez Teau thaude, Nat.
— Quel est donc ce Nat? se dit miss Warwick.
— Voyons, contez-moi, dit miss Hodges, dont l'attention se partageait entre le soin de faire le thé et celui de préparer ses phrases sentimentales, contez-moi , mon Angelina — assez d'eau , Nat — dites - moi , mon Angelina, comment avez-vous fait pour me trouver?
— Ce n'a pas été sans beaucoup de peine en vérité, mon Araminie.
Miss Warwick eut à peine la force de prononcer ce dernier mot.
— Si douce, si noble I continua miss Hodges. Et avezvous reçu ma dernière lettre? Trois pages entières ! — Et comment êtes -vous parvenue? — Posez donc la bouilloire, Nat.
— Oh ! cet odieux Nat ! que je le voudrais voir hors d'ici! pensa miss Warwick.
— Et dites-moi, mon Araminte, mon Angelina, veuxje dire, comment avez-vous f.àt pour vous enfuir? comment avez-vous échappé à Pœil de votre argus aristocratique, à tous vos barbares persécuteurs? Contez-moi toutes vos aventures, mon Angelina. — Beurrez les rôties, Nat, dit miss Hodges, qui préparait alors des tartines de pain et de beurre , mais non pas avec la grâce célèbre de
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Charlotte dans les Souffrances du jeune ÏFerther.
— Je vous conterai tout, mon Araminte, lui dit miss Warwick à Toreille, lorsque nous serons seules.
— Oh! ne faites pas attention à Nat, murmura miss Hodges avec un mouvement dépaule.
— Ne pouniez-vous pas lui dire que vous n avez plus besoin de lui , reprit miss Warwick.
—Plus besoin de lui, ma chère! Eh! pour qui le prenezvous donc?
— Quoi? ce n'est pas votre domestique?
— Mon domestique! — Nat, s'écria miss Hodges en étouffant de, rire mon Angelina vous prenait pour mon domestique!
— En vérité, dit Nat Gazabo avec un rire niais et timide, je suis le plus humble de ses serviteurs.
— Eh quoi! mon Angelina — épargnez ma délicatesse — mon Angelina ne se rappelle pas, dans une de mes longues lettres, le nom dOrlando ? C'est lui-même que vous voyez.
— Orlando ! Quoi î ce monsieur est TOrlando dont vous m'avez si souvent entretenue?
— Hi, hi, hi! Oui, je suis l'Orlando dont elle vous a si souvent parlé , dit Nat en ri:int , et elle , elle sera demain matin, s'il plaît à Dieu, misliiss Gazabo.
— Mistriss Hodges Gazabo! mo!i Araminte? dit Angelina avec une expression de surprise qu'elle ne put dissimuler.
— Oui , mon Angelina ; ainsi se terminent « les chagrins d*Araminte. » — Une autre tasse? Ai-je mis trop de sucre? dit miss Hodges , pendant que Tofticieux Nat présentait le pain et le beurre aux dames.
— Cet homme a l'air d'un imbécile, pensa miss Warwick.
-—Laissez là le pain et le beurre et lestez tranquille,
L*AMIE l^CO-MVLE. 201
Nat. — Puis, aussitôt la noce finie, nous volons, mon Angelina, vers notre charmante retraite du pays de Galles, et là nous défierons les coups du sort,
Oubliant tout le monde et du monde oubliés.
— Mais c'est la destinée dune vestale , dit Angelina ; et vous oubliez que vous allez vous marier, mon Araminte; vous oubliez ausà que, dans votre lettre de trois pages, vous ne m'avez pas dit un mot de ce projet de mariage.
— Ah ! mon amie, ne me reprochez pas un manque de confiance que mon cœur désavoue, dit miss Hodges. D'aprts la coniexiurede ma lettre, vous avez dû soupçonner les progrès raj-ides de mon Orlando dans mes affections. Mils il est vrai de dire que je ne me fusse peut-être pas décidée avec autant de préci, iîation, sans l'opposition opiniâtre et les persécutions de mes ami-. Je me suis résolue à leur prouver que je connais et saurai maintenir mon droit de penser et d'agir par moi-même en toute circonstance.
Miss Hodges parla long-temps encore de ce ton décidé; mais pendant qu'elle déclamait ainsi sur son sujet favori, Anf.élina rejiassait dans son imagination troublée les choses étranges qu'elle avait vues et entendues dans le cours d'une demi-heure. Tout lui apparaissait sous un jour nouveau. I>orsqu'elle comparait la conversation et la conduiîe de miss Hodges avec les lettres sentimentales de son Araminte; lorsqu'elle rapprochait fOrlando de la coirespondance d£ rOrlando qui était devant ses yeux, elle pouvait à peine en croire le témoignage de ses sens. Accoutumée qu'elle était ù lelégance des manières, les manières empruntées et vulgaires de miss Hodges la choquaient et la dégoûtaient outre mesure* Le désordre, et faut-il le dire! la malpropreté mèiiie des Vètemens d'Araminte, et tout ce qui frappait les yeux dans son appartement, transformaient en enfer le ciel
202 COIVTES MOR\tJÏ.
qu'elle avait rêvé; et Tidée de passer sa vie au fond d'une campagne, entre miss Hodges et Nat Gazabo, épouvantait notre héroïne Je la double crainte de la misère et du ridicule.
— Une autre tasre de thé, mon Angelina? dit miss Hodges après avoir fini sa tirade contre ses persécuteurs, c'est-ù-dire ses amis. Une autre tasse , mon Angelina? Après les fatigues de voire voyage, cela vous fera du bien.
— Je n'en prendrai pîus^, je vous remercie.
— Eh bien! donnez-moi cette tragédie, Nat, vous savez ?
— Votre tragédie, n'est-ce pas, ma chère?
— Ah , Nal ! vous ne saurez jamais garder un secret ! dit miss Hodges. Je vouk.is surprendre mon Angelina.
— Ah! je suis surprise! pensa miss Warwick. Je suis suffisamment surprise!
— J'ai une inscription pour notre retraite Champêtre, ici quelque part, dit miss Hodges en feuilletant les pages de sa tragé> ie. Mais gardons cela pour demain , pour demain, le jour consacré à lamour e( à Tamitié.
A ces mots, Nat, pour exprimer sa joie délirante, se frotta les mains et se mit à entonner une chanson. Ea vain sa maîtresse fronça le sourcil et se pinça les lèvres : le signal fut perdu pour lui et il chanta à tue-tète :
Quand les garçons du village, Au son de leurs gais tambours, Fêleront mon mariage , J'irai chercher mes amours.,,,
— Animal, imbécile, idiot! s'écrièrent ses amours en fureur. Sortez de ma présence! Puis, se laissant tomber sur son fauteuil, elle fondit en larmes; et se jetant dans les bras de sa pâle et siupéfaile amie ; — 0 mon xAngélina l
LAMIE INCOINNUE. 203
s'écria-t-el1e avec des sanglots, je suis la plus infortunée, la plus misérable des femmes î
— 'Ne vous effrayez pas, miss, dit Nat tranquillement, elle va revenir à elle tout à l'heure. C'est son habitude.
En parlant ainsi , Nat remplissait un verre d'eaù-de-vie, qu'il porta , un genou à terre, aux lèvres de sa maîtresse. — C'est la seule chose au monde qui lui fasse du bien dans ces sortes d'accès, ajouta-t-il.
— Mon Dieu ! quelle scène ! se dit miss Warwick. Mais celte femme est si lourde, que son poids m'écrase.... Et c'est là mon amie inconnue!
Combien de temps encore miss Hodges fût-elle ainsi restée sur l'épaule de miss Warwick, ou combien de temps celte épaule eùt-elle pu soutenir le poids sous lequel elle était près de fléchir, c'est là un double problème de physique et de métaphysique qui restera sans solution ; car ua bruit violent se fit entendre tout-à-coup. Miss Hodges IressaiUit. La porte s'ouvrit brusquement, et Betty Williams se précipita dans la chambre en criant de toutes ses forces : — Ohl sauvez-moi ! sauvez-moi I pour l'amour te Tieu, sauvez-moi, miss! Et poussant l'imbécile qui se tenait toujours dans la même posture, son verre d'eau-devie à la main, elle se jeta à genoux aux pieds d'Angélina.
— Eh Dieu du ciel! qui que vous soyez , vous n'aviez pas besoin de me pousser ainsi, s'écria le pauvre Nat.
—Eh bien ! qu'y a-t-il donc , Betty Williams ? Cette fille est-elle folle ou ivre? dit miss Hodges.
— Nous allons avoir une scène de folie à présent, je suppose, dit tranquillement miss Warwick. Après ce que j'ai vu, je suis préparée à tout.
Betty Williams continuait à pleurer amèrement en se tordant les mains avec désespoir : — Oh ! sauvez-moi pour cette fois, miss! disait-elle. C'est la première faute semplaple que j'aie commise! Oh! sauvez-moi pour cette fois/
Je croyais que cela ne valait pas plus fun scheling, et jf
ne savais pas que cela pouvait me faire pentre ! et je
Ici Betiy fut interrompue par l'entrée de mistriss PuFfil la modiste, de Tapprenti imprimeur, et d'un homme à fif^ure sir^istre, auquel mistriss Puffit dit, en dési[ynaut Betty Williams et miss Warwick : — Les voilà : faites votre devoir, INI. le constable ; j'ai bien reconnu ma dentelle.
— Et moi les traces de mes doigts, dit Papprenti. J'ai vu la dentelle qui sortait de sa poche, et voici la marque de mes doigts, M. le constable.
— Mon camarade, s'écria miss Hodges en saisissant le constable par le bras, ceci est mon appartement , dans lequel aucun suppôt de la justice n'a le droit de mettre le pied sans mon consenteiuent ; car, en Angleterre, la maison d'un citoyen est son chàteau-fort.
— Je le sais aussi bien que vous, madame, dit le constable; mais je me suis fait un j)rincipe de ne jamais agir sans un mandat : voici mon mandat.
— Oh! sauvez-moi! la tentelle lui appartient! s'écria Betty en désignant miss Warwick. Oh! Jiiiss est ma maîtresse, je le jure.
— Allons, maîtresse ou miss, veuillez me suivre, dit le coiistable en s'emparant du bras d'Angélina. Telle maîtresse, telle servante.
— Scélérat! Miserable scélérat! lâchez mon Angelina! ou je meurs à l'instant, s'écria la sensible Araminte en touchant dans les bras de Nat Gazabo, qui s'empressa de porter l'inévitable verre d'eau-de-vie aux lèvres de sa maîtresse. — 0 mon Angelina, mon Angelina ! soupirait celle-ci.
Frappée d'horreur en envisageant sa situation , miss W^ar\\ick s'arracha des mains du constable et s'appuya deipi-]i]orle sur le dos d'une chaise.
— Allons, mon ange, ainsi qu'on vous appelle ici, ce
l'amie i!vco:nmi:. 205
me semble, cette dame me paraît avoir assez d'eau-de-vie dans Testomac, si vos esprits vous abandonnent, vous. Tous les évanouissemens de la chrétienté ne vous sauveraient pas, voyez-vous. Je suis habitué à toutes ces simagrées. Il faut que la justice ait son cours; et, si vous ne voulez pas venir de bon gré , je saurai bien vous faire marcher de force.
— Ne me touchez pas, au péril de votre vie! Je suis innocente, dit Angelina.
— L'innocence, Tinnocence elle-même! Tinnocence pure et sans tache! s'écria miss Hodges d'une voix théâtrale. Ahl j'en mourrai ! j'en mourrai sur la place I Barbare! Scélérat !
Pendant que miss Hodges vociférait ainsi , Taltentif Gazabo lui présentait un verre de cette liqueur restaurante, qu'il tenait toujours prête pour les cas de vie ou de mort. Celle-ci buvait et criait tour à tour; puis criait et buvait encore, jusqu'à ce que le constable impatienté prit Angelina dans ses bras et Tenlraîna vers la perle. — Ma dame l'innocence, dit-il, nous verrons ce que nous ver rons.
MistrissPuffit ouvrit la porte ; et, à l'extrême surprise de tous les assistans, lady Diana Chilli ngworth iit son entrée dans la chambre, suivie de lady Trances Somerset et de Diislriss Bertrand. Le constable relâcha aussitôt Angelina. Miss Hodges déposa sur la table son verre d'eau-de-vie. La modiste fit une profonde révérence. Betty Williams lendit les bras vers Taliière lady en s'écriant : — Sauvezmoi I Sauvez-moi pour cette fois !
Miss Warwick se cacha le visage dans les deux mains.
— Ce n'est que ma dentelle, mylady , qui a été trouvée dans la poche de cette jeune fille ; et
Lady Dijna Chillingworth se retourna avec une expression de hauteur impossible à décrire, et s'adressant à Sâ
206 COXITES MORAUX.
sœur: — Lady Frances Somerset, lui dit-elle, vous ne voudriez pas, je présume, que lady Diana Chillingworlh se compromît au point d'Hs>i>ter à une semblable scène. J'espère , ma chère sœur, que vous êtes pleinement satisfaite à présent ?
En disant ces mois , Taltière lady sortait de la chambre.
— Certes je ne fus jamais moins satisfaite de ma vie, dit lady Frances.
— Si vous voulez bien jeter un regard sur ceci, mylady, dit le constable en montrant la dentelle; vous serez bientôt satisfaite, si vous désirez savoir quelle espèce dç dame e^t cette jeune miss.
— -Oh! vous vous trompez quant à la jeune dame, dit mistriss Bertrand. Relirez -vous, ajouta-i-elle tout bas; vous pouvez être sûr que tout s'arrangera. Nous serons tous satisfaits convenablement en temps et lieu. Mais ne laissez pas échapper la coupable qui est là à genoux, ajouta-t-eile tout haut en montrant Betty Williams.
— Allons, jeune fille, dit le constable en forçant Betty à se lever. Mais la justice n'en aura pas moins son cours, si je ne suis pas satisfait.
— Oh ! j'en ai l'assurance , dit mistriss Puffit la modiste, nous serons tous satisfaits; lady Diana Chillingworth, ainsi que miss Burrage, connaissent parfaitement ma dentelle, car elles m'ont fait l'honneur ce matin....
— Voulez-vous m'accorder la faveur, interrompit lady Frances Somerset , de nous laisser tout de suite , bonne mislriss Puffit? Il y a ici quelque méprise; moins on fera de bruit et mieux ce sera. Vous serez satisfaite.
— O mylady.... je n'ai pas la moindre méfiance... Je ne dirai pas un mot là-dessus, et je n'aurais pas articulé une syllabe sur la dentelle, quoique ce soit une valencienncs qui vaut bien trente guinées comme un farthing, si j'avais pu avoir le moindre soupçon que cette jeune dame fût
l'amie inconî^iie. 20f
otre protégée. Je ne cîiréii plus un seul mot lâ-dessus, sous quelque prétexte que ce soit.
Après avoir ainsi défilé son chapelet avec une admirable volubilité, mistriss Puffit quitta la chambre en emmenant avec elle le constable et Betty Williams, rapprenti imprimeur et mistriss Bertrand.
Miss Warwick, dont la confusion durant celte scène était inexprimable, n'avait encore la force de se mouvoir ni de parler.
— Grâce A Dieu ! les voilà partis! dit lady Frances. Puis elle courut à miss Warwick, et lui écartant gentiment les mains qui voilaient sa figure : — Miss Warwick, lui dit-elle d'une voix douce , c'est votre amie , lady Frances Somerset; pouvez-vous croire qu'elle suspecte?...
— Là , mon Dieu non ! dit Gazabo , qui était enfin assez revenu de sa surprise et de son effroi pour avoir la force de parler. Pauvre enfant ! qui aurait le cœur de la soupçonneif d'une telle chose? Mais ils faisaient tant de bruit et de ta-^ page! j'en suis encore tout étourdi! Veuillez vousasseoir^ mylady. Puis-je faire quelque chose pour votre service?
— Si vous voulez bien avoir la bonté de nous laisser seules quelques minutes , dit lady Frances d'une voix douce et persuasive.
— Nat Gazabo, qui n'avait pas coutume de s'entendre parler d'une voix aussi poUe, sourit, s'inclina , et déjà il se retirait, lorsque miss Hodges s'avança tout-à-coup d'un air de défi :
— • Quelle aristocratique insolence! Arrêtez, Nat! n'obéissez pas, ou craignez mon courroux, aux ordres de quelque créature privilégiée qu'il y ait au monde! n'obéissez pas, vous d:s-je, aux commandemens impérieux de quelque lady litréequece soit. Madame, ou mylady, ou de quelque nom haut ou bas qu'il vous plaise de vous affubler, cet homme est mon mari !
208 CONTES MORVtX.
— Très-probablement , madiime , répondit lady Frances avec un cahiie et une aisance qui provoquèrent au dernier point Tindignaiion furieuse de miss Hod{jes.
— Ne bougez pas, Nat, ou redoutez mon courroux, s'ccria-i-elle. Je saurai le défendre, madame, contre tonte ombre, toute pénombre d'insolence arisiocraiique.
— Coiume il vous plaira, madame, répliqua lady Frances. Il n est pas difficile de défendre monsieur contre des ombres.
Miss Hodges parcourait la chambre les bras croisés, dans la plus violente agitation. Nat se tenait dans une immobilité slnpide.
— Cette femme, dit lady Francos à l'oreille de miss Warwick, est folle ou ivre, peut-être tous les deux. A tout événement, nous serons mieux dans une autre chambre. — Eu parlant ainsi elle prit miss Warwick sous le bras. — Voulez-vous bien permettre à notre aristocratijue insolence de passer, mon^'-ieur? dit-elle à Nat Gazabo, qui se tenait toujours comme une statue sur le seuil de la porte.
Nat Gazabo s'effaça devant les deux dames.
— Voilà djncrindépendance de votre ame, mon Angelina! sY'cria Araminte en se plaçant sur le seuil de la porte de manière à en barrer le passage. Ainsi vous cédez lâchement, vous vous sou iieliez au joug de vospersécnienrs, de vos barbares, orgueilleux, stupides persécuteurs?
— Mylady est mon amie, madame, dit miss Warwick du ton le plus ferme et le plus calme qu'il lui fut possible; car elle était épouvantée de la violence d'Araminte.
— Faites voire choix, mon enfant : restez ou suivezmoi, comme il vous plaira , dit lady Frances pour en finir.
— Votre amie! poursuivit l'orateur femelle en retenant miss Warwick d'une main puissante. Semez -vous la force de ce mot? Poiivez-voiis la sentir, comme je vous en croyais susceptible autrefois? Votre amie! et ne suis-jc
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pas votre amie, moi, votre meilleure amie, mon Ange'lina? Votre Aramin te, votre aimable Araminte, votre amie inconnue^
— Oh! oui, mon amie inconnue , c'est bien vrai! dit Angelina.
Miss Hod{jes avait lâché le bras de miss Warwick, pour gesticuler librement des deux mains. Celle-ci saisit ce moment pour suivre lady Frances qui avait effectué sa retraite et atteint déjà les premières marches de Tescalier.
— Elle est partie! s'écria miss Ilodges. Je ne la verrai ni ne lui parlerai de ma vie! l'ingrate, je l'abandonne à son milheureux sort.
— 0 mon amie ! dit Nat , quelles scènes î quels événemens la veille de notre mariage !
Mais ab.indonnons ce tendre couple à ses méditations sur l'union conjugale qui lui était promise, et suivons les pas chancelans de notre jeune et trop naïve héroïne. Lady Frances s'aperçut qu'elle avait à peine la force de se soutenir; elle la conduisit vers un sofa qu'elle aperçut heureusement, par la porte enlr'ouverte, dans un salon voisin de l'escalier.
— Être prise pour une voleuse ! oh! à quoi me suis-je exposée! dit péniblement miss Warwick.
— Asseyez-vous, mon enfant; nous sommes dans une chambre où nous n'avons pas à craindre d'interruption. Asseyez-vous et ne tremblez pas ainsi comme une feuille de peuplier, dit lady Frances, qui vit bien que les reproches seraient alors aussi cruels qu'inutiles.
Miss Warwick était peu habituée à cette bonté pleine de raison: elle en eut le cœur profondément touché, et son ame tout entière s'ouvrit ù lady Frances, avec la candeur d'une jeune personne qui a la conscience de sa folie, qui ne cherche ni à l'excuser ni à l'atténuer, mais qui désire ardemment regagner l'estime d'une amie.
210 COIVTES MORABT.
— 11 est sûr, mon enfant, que c'était bien extravagant à vous, comme vous dites, de partir ainsi en quête dune amie inconnue, dit lady Frances, après avoir entendu le récit des confessions d' Angelina. Et puis, après to«t aviez-vous donc besoin de vous enfuir clandestinement?
— Oh! madame, je sens bien toute 1 étendue de ma folie! J'avais formé depuis long-temps le projet de vivre dans une chaumière du pays de Galles, et miss Barrage me représentait celle contrée comme un paradis terrestre.
—Miss Burrage ! Et pourquoi donc alors ne vous a-t-ollc pas accompagnée pour ce paradis?
— Je ne sais : elle était si attachée à lady Diana Chillingworth, disait-elle, qu'elle ne pouvait supporter l'idée delaquilter : elle m'avait recommandé de ne pas ouvrir la bouche à lady Diana de ce projet , parce qu'elle le tournerait en ridicule. Et puis lady Diana était presque toujours dehors durant notre séjour à Londres, ou bien à sa toilette ou devant une table de whist, et je pouvais à peine lui parler. Je désirais une amie à qui je pusse ouvrir mon cœur tout entier, que je pusse aimer, estimer, et qui eût les mêmes goûts et les mêmes opinions que moi.
— Je regrette que cette dernière condition fasse partie de votre définition d'une amie , dit lady Frances en souriant, car je ne voudrais pas jurer que mes opinions fussent tout-à-fait conformes aux vôtres; mais je pense néanmoins que vous trouverez en moi une amie qui vaudra bien votre Araminte. Est-il donc nécessaire pour le bonheur d'avoir une amie inconnue?
— Ah! voilà ma méprise! dit miss Warwick. J'avais lu les écrits d'Araminte; elle y peignait avec tant de charnae l'amiiié et le bonheur, que je me disais :
On n'exprime si bien que ce qu'on a senti.
— Méprise assez commune, dit lady Frances.
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— Mais je seos à présent toute l'étendue de mon erreur.
— Eh bien ! n'en parlons plus à présent. Demain, puisque vous aimez les romans , nous lirons ensemble Arabella ou le Don Quichotte féminin , et vous me direz à laquelle des personnes de votre connaissance ressemble le plus Théroïne. En attendant , comme vous me semblez avoir satisfait votre curiosité au sujet de votre amie inconnue , voulez- vous venir avec moi ?
— Oh! madame! dit miss Warwick avec émotion, votre bonté....
— Nous n'avons pas le temps de parler de ma bonté. — Attendez — voyons — oui, le plus tôt qu'on vous verra avec nous sera le mieux. Car il est une chose, ma chère, que vous ne sentez peut-être pas bien, que vous êtes trop jeune pour bien sentir; c est que, pour les gens qui n'ont rien à faire ou à dire , le scandale est un luxe nécessaire de la vie, et que, par l'éclat de votre fuite extravagante, vous avez donné assez de prise aux faiseurs de scandale pour rendre complètement malheureux vous et vos amis.
Angelina fondit en larmes. Quoique sentimentale et romanesque, elle ne possédait pas encore l'art de fondre en larmes au moindre sujet : ses pleurs étaient l'expression d'un sentiment profond et vrai. Lady Frances vit avec plaisir qu'elle avait fait sur son esprit l'impression qu'elle désirait : elle se hâta d'assurer miss Warwick que son intention n'était pas de la chagriner par des remontrances et des reproches inutiles. Lady Frances Somerset s'entendait un peu mieux que lady Diana Chillingworih à donner des avis à une jeune personne du caractère de miss Anne Warwick.
— Je ne veux pas, mon enfant, vous rendre misérable pour la vie, lui dit-elle; mais je veux faire sur vous une impression qui vous rende ^-d^^t et heureuse à l'avenir. Ainsi ne pleurez point à vous rendre les yeux rouges au
point de n'être pas présentable ce soir au spectacle oi^ nous irons positivement pour être vues.
— Mais laciy Diana est en bas, dit miss Warwick. J'ai honte et peur de la revoir.
— 11 sera difficile, mais non impossible, j'espère, de convaincre ma sœur, dit lady Frances, que vous comprenez clairement combien vous avez clé dupe: mais qu'une dupe de seize ans est plutôt un objet de pitié qu'une dupe de soixante. Ainsi mon verdict est : — Coupable — mais recommandée à merci.
Cette merci toucha plus vivement le cœur dAngélina que les reproches les plus sévères.