‹ Contes moraux de Miss EdgeworthChapitre 41 sur 42 · COSTES BOB.. T. II. H · texte numérisé non relu

COSTES BOB.. T. II. H

242 COÎVTES MORArï.

choix en mettant une boule rou{je ou blanche dans un vase préparé à cet effet. La couleur de Cécile était rou^e; celle de Léonore, blanche. On ne voyait, dans la matinée, que des boules; on ne parlait que de l'événement, si long-temps attendu, delà soirée. Cécile, imitant l'exemple de Léonore, s'était, fait un point d'hcnneur de ne s'informer du vote d'aucune de ses c^ npagnes, avant la décision solennelle

Elles étaient assises toutes les deux dans la chambre de Louise, qui était en convalescence de rougeole. Toutes les pensionnaires s'étaient montrées également désireuses de tenir compagnie à la petite malade; mais il ne fat permis de la voir qu'A Léonore et à Cécile, parce qu'elles étaient les seules qui eussent eu déjà la maladie. Elles se montraient toutes deux empressées auprès de la malade; mais la sensibilité de Léonore, trop vivement affectée par les sensations désagréables auxquelles elle n'était pas habituée, la piivc'it souvent de sa présence desprit, et Tcmpêchait d'être au si constamment utile que sa rivale. Cécile, au contraire, faisait beaucoup de bruit et d'étalage de ses soins officieux , et singéuiait à trouver des amusemenset des convocations pour la malade, sans s'apercevoir que la souffrance lui ôtait la force d'eu profiter.

Elle était aseise près de la fenêtre , lorsqu'elle entendit la voix du vieux colporteur, qui avait coutume de venir offrir ses marchandises à la pension. Elle descendit aussitôt Fescalier pour demander à mistriss Villars la permission de le fdii e entrer au parloir.

Mistriss Villars y consentit, et Cécile courut aussitôt annoncer cette bonne nouvelle à ses compagnes; puis rentrant au parloir, elle trouva le colporteur au moment où il détachait la courroie de sa boîie et se débarrassait les épaules de son fardeau.

— Que désirei-vous, mademoiselle? lui demanda cet

homme. J'ai toutes sortes de nécessaires, d'anneaux, de

médaillons, conlinua-t-il en ouvrant Tun après Tautre les tiroirs qui contenaient tant de séductions diverses.

— Oh! dit Cécile en fermant le tiroir des médaillons qui la tentait le plus, je ne vois pas là ce dont j'ai besoin. Avez-vous quelqus figures de porcelaine, quelque mandarin ?

— Mon Dieu non, mticlemoi?^elle;j'en avais un grand assortiment ces jours passés, mais j en manque absolument aujourd'hui. Attendez cependant, je crois qu'il m'en reste encore un, dit le colporteur en fouillant un des derniers tiroirs. Tenez , le voici.

— Oh! c'est cela même ! quel en est le prix?

— Trois schelings seulement, mademoiselle.

Cécile compta la somme, et déjà elle se disposait à emporter son mandarin, lorsque le colporteur tira de la vaste poche de sa veste une jolie boîte en acajou ; elle était longue d'un pied environ et ornée à chaque extrémité d'une élégante poignée en métal.

— Qu'est ceci ? demanda vivement Cécile.

—Une figure dé porcelaine, dit av( c insouciance le marchand, que je vais porter chez une vi( ille dame, qui demeure près d'ici et qui est très -curieuse de ces sortes d'objets.

— Pouvez-vous me la faire voir?

— Volontiers, mam'zelle, dit-il en ouvrant la boîte.

— Oh bon Dieu ! qu'elle est belle I s'écria Cécile. C'-était une figure de Flore couronnée de roses et portant

un panier de fleurs à la main. Cécile la coiilemphu en extase. — Que je voudrais pouvoir la donner à Louise! se disait-elle; à la fin rompant le silence : — Vous l'avez donc promise à la vieille dame? demanda-t-elle.

— Oh non , mam'zelle , je ne l'ai point promise ; cette

dame ne Ta même jamais vue, et si elle peut vous être agréable, je n'en parlerai pas.

— Et combien coùte-t-elle?

— Je vous la laisserai pour une demi-guinée, ma bonne demoiselle.

Cécile tira aussitôt une petite boîte qui contenait son trésor, et la vidant sur la table, elle se mit à compter les schclings. — Hélas ! il n'y a que six schelings, dit-elle; que c'est contrariant! je ne puis pas l'acheter ; où est le mandarin? Ah! le voici, dit-elle en le prenant et en l'examinant avec un air de dégoût. Est-ce donc le même que tout à l'heure ?

— Oh! c'est bien le même, répliqua le colporteur qui , pendant ce temps , considérait la petite boîte d'argent de laquelle Cécile avait tiré ses pièces de monnaie. Eh bien î mam'zelle, lui dit-il, puisque celte figure vous fait tant d'envie, je vous l'échangerai contre le reste de votre argent et cette petite boîte, si vous voulez vous en défaire.

Cette boîte était un souveilir donné par Léonore à Cécile.

— Oh non! dit Cécile vivement , en. rougissant un peu et en tendant la main pour recevoir sa boîte.

— Je ne vous ai pas offensée, j'espère, reprit le colporteur en la lui rendant d'un air indifférent. J'ai voulu seulement vous être agréable, et voilà tout; un si beau morceau de porcelaine ne m'embarrasse pas le moins du monde, ajouta-t-il , en posant lentement la Flore dans sa boîte ; puis fermant la petite serrure, il en mit la clef dans sa poche avec la boîte et saisit sa balle par les courroies, comme pour se préparer à partir.

— Oh î restez encore une minute, dit la jeune pensionnaire dans l'esprit de laquelle se passait un combat violent pendant la harangue insidieuse du colporteur. Louise serait si contente d'avoir cette Flore, se disait-elle en raison •

nant avec elle-même; et puis ce serait une action si généreuse de ma part que de lui donner cette jolie figure à la place de ce hideux mandarin! Lui rendre son mandarin, ce ne serait que la justice la plus vulgaire, car je le lui ai promis, elle l'attend. Mais lorsque je considère celui-ci, il ne me semble pas aussi joli que le sien : la dorure est tout effacée, je ne puis donc absolument le lui acheter pour remplacer le sien. Oh oui, je dois acheter la Flore! elle en sera si contente! et puis tout le monde dira que c'est la plus jolie chose qu on ait vue, et le mandarin cassé sera oublié pour toujours.

Alors la main de Cécile fit un mouvement, comme si elle eût été sur le point de se décider.

— Un instant , se dit-elle , réfléchissons un peu. Léonore m'a donné cette boîte; c'est un souvenir de son amitié. Mais nous nous sommes brouillées depuis, et j'imagine quelle se soucie peu que je le conserve ou non. Quant à moi , ce qu'il y a de sur, c'est qu'il m'est fort indifférent qu'elle se défasse du flacon d'odeurs ou de l'anneau que je lui ai donnés en échange. Et puis d'ailleurs cette boîte n'est-eile pas à moi? Ne puis-jedonc en faire ce qui me plaît?

A cet instant périlleux pour Cécile, la porte s'ouvrit, et les voix de quelques pensionnaires se firent entendre : elles venaient aussi pour acheter, et Cécile , craignant que la Flore ne devînt le partage d'une rivale plus riche qu'elle : — Tenez, dit-elle vivement au colporteur en lui mettant dans la main la boîte qu'elle n'osa même pas regarder; prenez-la et donnez-moi vite la Flore.

Sa main tremblait d'impatience et demotion : elle prit la boîte d'acajou et s'enfuit sans parler à aucune de ses compagnes. Elle était presque tentée de revenir sur ses pas.

Que celles qui seraient portées à mal faire, dans h vue d'une récompense quelconque , ou avec l'espoir de cacher facilement leur faute à tousles yeux, se rappellent tou-

246 COÎVTES MORAUX.

jours qirâ moins d'être entièrement dépravées, elles protent avec elles, au fond du cœur, un censeur inflexible qui ne manqu' ra pas d'empoisonner les plaisirs qu'elles s'étaient promis à Tavance.

En vain Cécile courut étaler son cadeau devant le reste de ses camarades, dans l'espoir que leurs éloges lui rendraient le contentement de soi-même; en vain elle vit la Flore passer avec pompe de main en main et chaque pensionnaire exalter à Tenvi la magnificence du cadeau et la générosité de la donatrice. Cécile était toujours mécontente d'elle-même, mécontente de ses compagnes et même de leurs éloges. La gratitude de Louise lui promettait plus de plaisir, et aussitôt elle ce rendit à sa chambre.

Cependant Léonore était aus^i descendue au parloir pour s'acheter un poinçon à la place du sien qu'elle venait de casser. En lui rendant la monnaie d'une couronne, le colporteur tira de sa poche , avec quelques pièces d'argent, la boîîe même que Cécile lui avait vendue. Léonore n'en eut pas le moindre soupçon; son esprit ét;iit au-dessus de ce senliment indigne d'elle, et d'ailleurs elle avait une confiance entière en Cécile.

— Je voudrais bien avoir cette boîte, dit-elle, car elle est faite absoluiLcnt comme une boîte à laquelle je tenais beaucoup.

Le colporteur dit le prix qu'il voulait de la boîte, et Léonore l'acheta avec Tintention d'eu faire cadeau à la petite Louise.

Lorsqu'elle rentra dans la chambre, elle trouva la malade endormie, et s'assit doucement auprès de son lit. Louise ouvrit aussitôt les yeux.

— Je ne t'ai pas réveillée , j'espère, lui dit Léonore.

— Oh! non. Je ne t'ai pas même entendue entrer. Mais qu'ys-tu donc là?

— Ce n'est qu'une petite boîte : le fait-elle plaisir? Je

lES BRACELETS. 247

l'ai achetée exprès pour toi, dans l'idée qu'elle pourrait te plaire, parce qu'elle est tout-à-fait semblable à celle que j'ai donnée à Cécile.

— Ohî oui. C'est dans cette boîte qu'elle renternae les pastilles qu'elle me donne de temps en temps. Je te suis bien obligée : j'ai toujours trouvé cette boîte bien jolie, et celle-ci lui ressemble étonnamment. Je ne puis l'ouvrir; essaie donc, toi.

Léonore ouvrit la boîte.

— Oh! mon Dieu! s'écria Louise, mais c'est la boîte de Cécile; tiens, ne vois-tu pas cette grande L gravée au fond?

Léonore changea de couleur.

— Oui , répliqua-t-elle avec calme , je vois bien , mais ce n'est pas une preuve que ce soit là la boîte de Cécile. Tu sais que je viens d'acheter cette boîte du colporteur.

— C'est possible, dit Louise, mais je me souviens bien d'avoir gratté cette L avec mon aiguille, et Cécile mç gronda même à ce sujet. Va lui demander si elle a perJa sa boîte; va donc, répéla-t-elle, en poussant le bras de Léonore qui semblait ne pas Tenlendre.

Elle n'entendait pas en effet, car elle était perdue dans ses pensées : elle comparai des circonstaijces auxquelles elle avait fait peu d'alteniion auparavant; elle se rappela que Cécile était passée devant elle en sortant du parloir sans paraître même l'apercevoir, mais qu'elle avait rougi en passant. Elle se souvint que le colporteur seiiiblait peu disposé à se défaire de la boîte qu'il remettait déjà dans sa poche avec ses pii^ces de monnaie. — Et pourquoi la mettait-il ainsi dans sa poche et ne la réunissait-il pas à ses autres objets ?En combinant toutes ces circonstances. Léonore ne conserva plus aucun doute; car, malgré toute sa noble confiance en ses amies, elle avait trop de ])énétraiion pour se montrer crédule jusqu'à l'aveuglement.

— Louise! dit-elle, en rompant enfin le silence. —Mais

en ce moment elle reconnut le pas de Cécile qui s'avançait rapidement dans le corridor. — Si tu m'aimes, Louise, lui dit Léonore, ne parle pas de la boîte.

— Mais pourquoi? Ne peut-elle pas lavoir perdue?

— Non, mon enfant , non, je le crains. — Louise leva <;ur elle un regard étonné. — Mais j'ai des raisons de désirer que tu ne lui en parles pas.

— Eh bien! je te promets le silence.

Cécile ouvrit la porte, s'avança en souriant, comme assurée d'une bonne réception: et, tirant la Flore de sa boîte, elle la posa sur la cheminée, en face du lit de Louise.

— Ohî quelle est belle! s'écria Louise en se soulevant.

— Oui , dit Cécile^ et devine pour qui elle est?

. — Pour moi, peut-être, dit l'enfant avec ingénuité.

— Oui, ma bonne Louise, pour toi; prends-la et gardela pour l'amour de moi; tu te rappelles que j'ai brisé ton mandarin ?

— Oh ! mais cette figure est bien plus grande et bien plus jolie que mon mandarin!

— C'est vrai, et j'ai voulu qu'il en fût ainsi. Je n'aurais fait que ce que je devais strictement, si je t'avais seulement donné un mandarin.

■ — Et c'eût été assez, sans aucun doute. Oh! la belle couronne de roses î Et les fleurs de ce panier ! il semble qu'on en respire le parfum, tarit elles sont naturelles. Bonne Cécile, que je te remercie! Mais je ne veux pas recevoir cette figure comme un dédommagement de mon mandarin brisé, car je suis bien sûre que tu ne Tas pas fait exprès; et puis je l'aurais cassé moi-même depuis le temps. C'est donc tout-à-fait un cadeau de ta part, et je le conserverai toute la vie. comme un souvenir de toi.

Louise s'arrêta court et rougit. Le mot souvenu' lui rappela la boîte avec toutes les idées qui s'y raliachaieutet que la Flore avait bannies.

lES BPx ACE LETS. 249

— Mais, dit-elle, en fixant un regard inquiet.surlevisaf^e de Cécile, et en prenant la Flore avec hésitation, as-tu

Léonore sortait en ce moment de la chambre ; elle tourna la tète, et fit à Louise un signe qui la rendit muette.

Cécile était tellement aveuglée par sa vanité, qu elle ne remarqua ni le signe de Léonore, ni la confusion de Louise ; mais elle continua de faire valoir son cadeau, en le plaçant dans toutes les situations possibles. A la fin, elle mit la Flore dans sa boîte; et, la déposant sur le lit avec une négligence affectée : — Il faut que je m'en aille; adieu, lui dit-elle en venant lui donner un baiser ; mais je reviendrai toutàTheure.Puis, tirant la porte après elle, elle sortit.

Mais lorsque l'exaltation de son esprit fut calmée, le sentiment de la honte, qui s'était à peine fait jour à travers les sensations agréables qui l'avaient occupée, s'empara tout-à-coup de son ame épouvantée. — Quoi ! se dit-elle, est-il donc possible que jaie vendu ce que Léonore m'avait donné, ce que j'avais promis de garder toujours? Et je me suis cachée d'elle, et j"ai fait parade de ma générosité I Oh! que dirait Léonore, que dirait Louise, que diraient toutes mes compagnes, si la vérité leur était connue ?

Humiliée, abattue par ces tristes réflexions, Cécile se mit à chercher dans son esprit quelque idée consolante. Elle compara sa conduite avec celle des autres enfans de son âge. A la fin , venant à prendre pour point de comparaison son frère George, qu'elle avait été habituée dès l'enfance à se proposer pour modèle, elle se rappela que, dans une circonstance à peu près semblable, il lui était arrivé, non-seulement d'éviter la disgrâce de son père, mais encore de mériter ses éloges, par un intrépide aveu de sa faute. Elle avait encore présentes les paroles de son père dans cetle occasion :

« — Viens à moi, George, avait-il dit en lui tendant la main; tu es un brave et noble garçon. Lenfant qui a le

210 COl'iTES MORAUX.

courage d'avouer ses fautes doit faire un jour un homme grand et bon. »

Telles avaient été les paroles paternelles; mais Cécile, en les répétant , oublia qu'elles s'adressaient à un homme; elle crut facilement que cette observation s'appliquait également à l'un et à l'autre sexe , et se flatta de surpasser même l'héroïsme et la gloire de son frère, en confessant une faute dont Taveu lui semblait bien autrement pénible que celui de George.

— C'est fort bien, dit-elle en s'arrètant ; mais comment faire cet aveu? C'est ce soir même, dans quelques heures, que le prix doit être décerné : c'est Léonore ou moi qui l'emporterons. Or, en ce moment, j'ai autant, peut-être plus de chances qu'elle, et j'abandonnerais touîes mes espérances! Je perdrais le fruit de tous les efforts d'un mois entier! Oh ! non, jamais! Si c'était demain, ou hier, ou tout autre jour, je n'hésiterais pas ; mais à présent je suis presque certaine du prix, et, si je l'obtiens.... eh bien! si je l'obtiens, je dirai tout; oui, je dirai tout, j y suis résolue.

La cloche appela les pensionnaires au dîner. Léonore était placée à table en face de Cécile : elle fut bien surprise de lui voir autant de gaieté et d'aisance dans les manières.

— Sûrement, se dit-elle, si Cécile avait fait ce dont je la soupçonne, elle n'aurait point cet air libre et dégagé.

Mais Léonore ignorait la cause de cette gaieté. Cécile n'était jamais plus animée ou plus satisfaite d'elle-même, que lorsqu'elle s'était résolue à un sacrifice ou à un aveu.

— iN'est-ce pas ce soir que nous couronnons la plus ai* mable ? Qui sera-ce ? demanda mistriss Villars.

Tous les regards se portèrent sur Cécile, puis sur Léonore. La première !=onrit, Léonore rougit vivement.

— Allons, je vois que ricu n'est encore décidé, reprit mistriss Villars.

lES BRACELETS. 251

A ces mots la foule des jeunes pensionnaires sortît en chuchottant du réfectoire. La voix de Cécile s'élevait audessus de toutes les autres.

— Comment peut-elle être si heureuse? se dit Léonore. O Cécile! il fut un temps où tu ne m'aurais pas ainsi négligée, un temps où nous étioas toujours ensemble, toujours compagnes, toujours amies! où nos volontés, nos goûts, nos plaisirs étaient les mêmes! Ah! c'est qu'elle m'aimait alors! mais aujourd'hui elle est bien changée; elle a vendu mon souvenir; et pour gagner un bracelet, fait avec les cheveux d'une foule déjeunes filles qu'elle n'a pas toujours trouvées si supérieures à Léonore , ehe renoncerait à mon estime, à ma confiance, à mon amitié, pour sa vie: oh! oui, pour toute sa vie; car elle sera un jour une femme aimable et distinguée. Oh ! je voudrais qu'on n'eût jamais sonp.é à ce maudit bracelet, ou du moins qu'elle fût certaine de le mériter. Car, pour moi, je ne désire aucunement l'emporter sur elle. — J'aimerais mieux mille fois que nous fussions ensemble comme par le passé que d'avoir toute la gloire du monde en partage I — Ah ! que Cécile est aimable, lorsqu'elle a le désir de plaire ! Qu'elle est candide et bonne I qu'elle a de talens et d'esprit! car je dois être juste envers elle, quoiqu'elle m'ait offensée : elle a fait des progrès étonnans le mois dernier. Pour une faute , et une faute qui ne blesse que moi , doisje donc oublier toutes ses qualités?

Lorscjue Léonore achevait ces derniers mots, elle n'entendait déjà plus que faiblen;ent les voix de ses compagnes qui s'étaient éloignées, et l'avaient laissée toute seule dans le corridor. Elle frappa doucement à la porte de Louise.

— Entrez, dit Louise ; je ne dors pas. Oh î dit-elle en se mettant sur son séant, avec sa Flore à la main, que je suis contente de te voir, Léonore! car j'avais grande envie

2Ô2 COIVTES MORAL X.

d'apprendre pourquoi vous faisiez tant de bruit. As-tu donc oublié que c'est ce soir que....

— Oh! oui, c'est bien ce soir, dit Léonore en soupirant.

— Voici maboule blanche pour toi; je te la réserve depuis plus de quinze jours, et quoique Cécile m'ait donné cette Flore, c'e^t toujours toi que jaime le mieux.

— Je te remercie , bonne Louise , reprit Léonore toute émue : je reçois ta boule et je la garderai avec reconnaissance tant que je vivrai. Mais en voici une rouge, et si tu veux me prouver que tu m'aimes, tu la donneras à Cécile. Je sais qu'elle ambitionne vivement ton suffrage , et je suis sûre quelle le mérite.

— Mon Dieu, si je pouvais, je volerais pour toutes les deux, mais, tu sais, je ne puis choisir que celle que j'aime le mieux.

— Si tu veux dire, ma bonne Louise, que c'est moi que tu préfères, je te remercie vivement; car je tiens beaucoup à ton amitfé; mais il me suffit d'en être certaine en particulier; et je n'en sentirais pas plus de satisfaction, quand même cette préférence serait proclamée en public, devant toutes nos compagnes, surtout dans une circonstance où Cécile en sen it si cruellement mortifiée.

— Mais pourquoi en seriJl-elle si mortifiée? Je ne i'aime pas , parce qu'elle e, t jalouse de loi.

— Non, Louise, Cécile n'est point jalouse, sois-en sûre; elle cherche seulement à briller et à plaire ; elle est plus avide de succès que moi . parce qu'elle a beaucoup plus d'activité, d'ambition peut-être, et ce serait pour elle une amère mortification que de perdre le prix. Tu sais que c'est elle-même qui en a fait la proposition; le bracelet a été le but de tous ses efforts durant le mois dernier , et tu n'ignores pas que de peines elle a prises pour l'obtenir.

— Mais toi Léonore, pourquoi le perdrais-tu donc?

— En vérité, mon enfant, ce ne serait pas une peite pour moi, et quand c'en serait une, je la subirais volontiers pour Cécile. Quoique nous nesemblions plus être ausd bonnes amies que par le passé, je l'aime tendrement, et elle me rendra son amitié. Oh! oui, j'en suis sûre, lors« qu'elle ne me craindra plus comme une rivale, elle m'aimera comme une amie !

Léonore fut interrompue par les voix des pensionnaires qui accouraient dans le corridor. Elles frappèrent vivement à la porte, en criant : — Léonore ! Léonore I ne descendras-tu pas, à la fin? Cécile est avec nous depuis plus d'une demi-heure.

Léonore sourit. — Eh bien! Louise, dit-elle, veux-tu me promettre de faire ce que je te demande?

— Oh! je vois bien à la manière dont elles te parlent qu'elles ne veulent pas te donner le prix! dit la petite Louise, et des larmes s'échappèrent de ses yeux.

— Elles m'aiment toutes malgré cela; et quant au prix tu sais à qui je le voudrais donner.

— Léonore ! Léonore ! criaient les pensionnaires impatientes, ne nous entends-tu pas ? Que fais-tu donc là?

— Oh I elle ne s'inquiète jamais de rien ! dit Tune d'elles. Allons-nous en !

— Oh! va-t'en, va-t'en! hâte-toi! s'écria Louise. Ne reste pas plus long-temps; elles sont fâchées. Je ferai tout ce que tu voudras.

— Eh bien! rappelle-toi la promesse que tu me fais, dit Léonore en quittant la chambre

Pendant ce débat généreux , Cécile était dans le jardin avec ses compagnes. L'ambition qui l'avait excitée â rem* porter le premier prix, le prix d'excellence et d'application , n'était pas comparable au sentiment fiévreux qu'elle éprouvait pour mériter ce simple témoignage de l'amitié et de l'approbation de ses égales.

Pour occuper raclivilé dévorante de ses idées, elle s'était illise à cueillir des branches de lilas, de troëiie et de roses, et à orner le bosquet dans lequel son destin allait être décidé. Il faisait excessivement chaud; mais son esprit était occupé et son corps semblait infiiti{jable. Elle s'arrêta à la fin pour admirer son ouvrage, et ses compagnes applaudirent à son bon goût. Elles se sentaient vivement prévenues en sa faveur, par Tempressement qu'elle mettait à se rendre digne du prix, et par la grande importance qu'elle semblait donner à la préférence de chacune d'elles.

— Od est donc Léonore ? dit à la fin Tune d'elles ; et aussitôt elles coururent la chercher, ainsi que nous l'avons vu.

Cécile était restée seule. Accablée par la chaleur et par un trop violent exercice, elle avait à peine la force de se soutenir. Chaque instant lui semblait d'une longueur intolérable; elle était dans un état d'agitation extrême, et tout son courage l'abandonnait. L'espérance elle-même , ce cordi il bienfaisant qui ranime les esprits faibles et abattus, l'espérance s'était évanoui? pour elle.

«— Le moment est donc venu I se dit-elle. Dans quelques înstans tout sera décidé. Dans quelques instans, grand Dieu î que de risques je vais courir I Si je ne reniporie pas le prix, comment avouer ce que j'ai fait? Comment implorer mon pardon de Léonore ? moi , qui espérais lui offrir le retour de mon amitié, comme un honneur pour elle I — Elles sont toutes allées la chercher. — Au moment où elle paraîtra , je serai oubliée. — Que faire, que faire ? ajouta la pauvre Cécile en se cachant la figure dans ses deux mains.

Telle était sa situation, lorsque Léonore, suivie de ses orapagnes, descendit au jardin. En entrant dans le bosquet, elle tendit la main à Cécile. — Nous sommes rivales, oaais amies, j'espère ? lui dit-elle.

Cécile serra sa main; mais elle était trop agitée pour répondre.

Une table fut disposée au milieu du bosquet; oq plaça une urne sur la table.

— Eh bien ! dit Cécile vivement, qui va commencer? Caroline, une de ses amie», s'avança la première, et

toutes les pensionnaires vinrent successivement mettre leur boule dans le vase. Les deux rivales seules s'abstinrent de prendre part au vote. L emotion de Cécile était à son comble.

— Tout le monde a voté, dit-elle : compte les boules, Caroline.

— Une, deux, trois, quatre.... le nombre des boules blanches et des boules rouges est égal de part et d'autre, dit Caro'ine.

Il se fit un silence de mort.

^■Non, il n'est pas égal, dit tout-à-coup Cécile en s'avançantet en mettant une boule dans lurne, je n'ai pas voté encore, et je donne ma voix à Léonore. — Puis s'emparant du bracelet: — Il est à toi, Léonore, dit-elle, prends-le et rends-mci ton amitié.

Toute rassemblée applaudit , en poussant des cris d'ad- Eniration.

— Cette générorité ne me surprend nullement de ta part, Cécile, dit Léonore. Tu m'aimes donc alors autant que par le passé?

— Oh ! Léonore, taistoi : ne me loue point ainsi; je ne mérite pas ces éloges, dit-elle en se tournant vers ses coiipagnes, qui applaudissaient bruyamment. Vousallezr bientôt me mépriser, — Oh! Léonore! tu ne me pardonneras jamais! — Je t'ai trompée. — J'ai vendu....

A ce moment parut mistriss Villars qui, de sa fenêtre, avait lout entendu. La foule s'ouvrit pour lui faire nn passage.

266 cc^Tts MCK.uï.

— J'applaudis à votre générosité, Cécile, dit-elle, mais je dois vous apprendre qu'elle est sans succès en ce moment. Il n'est pas en votre pouvoir de donner le prix à Léonore. — Il est ik vous — je suis chargée dun vote que vous avez oublié, celui de Louise.

— Louise ' mais sans aucun doute , elle aime mieux Léonore que moi , madame I

— Elle m'a pourtant chargée de vous donner sa boule rouge , dit mistriss VHlars, et vous la trouverez dans cette boite.

Cécile tressaillit et devint aussi pâle que la mort. —C'était la fatale boîte I

Mistriss Yillars fit voir ensuite une boîte plus grande. — C'était celle de la Flore.

— Louise m'a aussi priée, dit-elle en l'ouvrant , de vous rendre cette Flore.

Mistriss Villars tendit la figure à Cécile, qui tremblait si fort qu'elle ne put la recevoir : Léonore la prit à sa place.

— 0 madame ! ô Léonore ! s'écria Cécile , il ne me reste plus d'espoir! J'avais intenlion... j'allais vous dire que...

— Chère Cécile, interrompit Léonore, tu n'as besoin de rien dire : je sais tout, et je te pardonne de tout mon cœur.

— C'est vrai, reprit mistriss Villars, et je puis vous prouver , Cécile , que Léonore vous avait déjà pardonné. C'est elle qui vous a donné le prix, car cest elle qui a persuadé à Louise de vous donner son suffrage. Je suis allée voir notre chère malade , il y a quelques instans : je m'aperçus à sa contenance qu'elle avait quelque chagrin secret, et je lui en demandai la cause,

— Ah! madame, me dit-elle en pleurani, c'est que Léonore m'a fait promettre de donner ma voix à Cécile, et je n'aime pas Cécile la moitié autant que Léonore. Et puis je ne voudrais pas quelle crût que je vote pour elle, parce

u elle m'a donné cette Flore-

LES ERACFLETS. 257

-' Pendant que Loube parlait ainsi, continua mistriss Viîîars, j'aperçus cette petite boîte d'argent sur le lit :je la pris et lui demandai si elle n'était pas à vous, Cécile . et conament elle se trouvait en sa possession.

— En vérité, madame, me dit-elle, je la croyais bien à Cécile; mais c*est Léonore qui me Ta donnée, et qui Ta achetée au colporteur ce matin même, ra'a-t-elle dit. Si c'eût été toute autre qu'elle, je n'en aurais rien cru, car j'ai très-bien reconnu la boîte de Cécile. Mais je ne puis pas ne pas crcire Léonore.

— Avez-vous questionné Cécile à ce sujet?

— Non, madame, répliqua-t-elle : Léonore m'en a empêchée.

— .Ven devinai facilement fa raison. — Eh bien! lui dis-je, donnez-moi la boîte, je vais y mettre votre boule et la rendre ainsi à Cécile.

— Veuillez alors, madame, me dit-elle, prendre aussi cette Flore et la lui rendre d'abord , afin qu elle n'attribue pas ma voix à son cadeau.

— Ohl généreuse Louise! s'écria Cécile. Mais en conscience, bonne Louise , ^outa-t-elle , je ne puis accepter ton vote.

— Eh bien ! chère Cécile, accepte le mien à la place, s'écria Léonore : tu ne peux me refuser, je ne fais que suivre ton propre exemple. Quant au bracelet, ajouta-t-elle en prenant la main de son amie, je t'assure que je ne le désirais pas beaucoup : tu le désirais vivement, toi^ et c'est toi qui le mérites.

— Oh ! non, dit Cécile, je ne le mérite pas, moi; puisque tu le refuses, après toi, c'est Louise certainement qui l'a mérité le plus.

— Louise! ohl oui, c'est Louise! s'écrièrent les pensionnaires toutes à la fois.

— J^approuve votre choix, ditmistriss Villars. Louise

268 COUTES MORALX.

aura le bracelet , et c'est Cécile qui sera chargée de le lui porter. Pour une faute, je ne puis oublier toutes vos qualités, Cécile, et vo^ compagnes non plus, j'en suis sûre.

— Non pas sa meilleure amie, du moins , dit Léonore , en l'embrassant de tout son cœur.

Toutes les jeunes nenî-ionnaires étaient émues de cette scène et regardaient Léonore avec un sentiment de respect et d'affection .

— • Oh! Léonore! que je t'aime! Combien je voudrais être comme toi î s'écria Cécile ; aussi bonne , aussi généreuse que toi I

— Souhaitez plutôt d'être aussi juste, interrompit mistriss Yillars. aus>i strictement tionnéte et d'un caractère à la fois aussi solide et aussi égal. Souvenez-vous que beaucoup de femmes .'•ont capables de grands efforts pour faire ce qu'on appelle de grands sacrifices à la vertu ou à l'amitié; mais que bien peu font preuve envers leurs an:ies de cette bonté constamment présente , ou sont capables de se conduire en toute circonstance avec autant de sagesse et de bon sens.

Vm DC SECO:VD et dernier VOlUMB DES CO.TTES AÏORA0X.

Page 1