‹ Contes moraux de Miss EdgeworthChapitre 40 sur 42 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Le Bracelet de cheveux.

Le 1^ juin était enfin arrivé, et toutes les jeunes prétendantes étaient dans l'anxiété de l'aitente et de l'incertitude. Léonore et Cécile étaient toujours celles qui avaient le plus de chances. Leur pelite querelle n'avait jamais été tout-à-fciit oubliée, et leurs prétentions rivales éloignaient alors toute idée de réconciliation. Quoiqu'elle fût capable de reconnaître ses défauts en public devant toutes ses conip.ignes, Cécile ne pouvait se résoudre à s'humilier en particulier devant Léonore : Léonore était sou égale; les autres lui étaient inférieures; et, pour un esprit vain, la soumis. ijn paraît plus aisée, lorsqu'elle est volontaire, que lorsqu'elle est un tribut qu'il faut rendre à la justice ou à la candeur. Cécile sentait si bien cette vérité, qu'elle différait de faire aucune excuse à Léonore, ou d'en venir à une explication avec elle, jusqu'à ce que le succès Teût une seconde fois couronnée.

— Si je mérite le bracelet aujourd'hui, se dit-elle, je demanderai à Léonore de me rendre son amitié, et cette faveur me sera pius précieuse que le bracelet lui-même. Elle ne saura repousser une semblable demande faite dans un pareil moment.

Animée ainsi de l'espoir d'un double triomphe , Cécile déploya pour sa propre cause le zèle et ractiviié les plus grands. Par une attention et des efforts constans , elle avait considérablement affaibli la violence de son caractère et changé le cours de ses habitudes. Elle avait exercé ses qualités agréables plutôt que ses facultés intelligentes , et si ses talens brillaient avec moins d'éclat , son caractère

240 CONTES MORAtJT.

éta t devenu évidemment plus aimable, tant Tambiiion a d'influence sur nos manières et sur notre conduite. Cécile était alors plus désireuse que jamais de faire ce qui était bien, mais elle n'avait pas encore acquis une crainte suffisante de faire ce qui était mal. C'était l'erreur fondamentale de son esprit , erreur qui provenait en grande partie de son éducation première.

Elle était très-jeune lorsqu'elle avait perdu sa mère; et quoique son père en eût rempli la place avec la plus tendre sollicitude, il avait insensiblement inspiré à sa fille un peu de cet esprit indépendant et hardi , qu'il regardait à juste titre comme essentiel au caractère du frère de Cécile, Ce frère avait quelques années de plus qu'elle, mais il avait toujours été le compagnon favori de son enfance. Son exemple était venu renforcer encore les préceptes paternels, et il en était résulté que les qualités de Cécile étaient de celles qu'on estime chez un homme, mais qu'on désire peu dans une femme.

Elle avait appris à mépriser, comme des bagatelles, tous les petits objets . toutes les petites erreurs ; et son caractère impatient la jetait sans cesse en des fautes plus «raves. Mais sa candeur à les avouer lui en avait toujours semblé une réparation, ou du moins une palliation suffisante.

Léonore, au contraire, qui avait été élevée par sa mère d'une manière plus convenable à son sexe, avait aussi le caractère et les vertus que l'on aime à trouver dans une femme. Son jugement avait été cultivé de bonne heure, et ^^on bon sens avat été employé comme règle de sa conduite. Elle avait été habituée à cette contrainte, qu'elle devait s'attendre à trouver dans la vie, en sa qualité de femme, et de bonne heure elle avait appris à céder : aussi, chez elle, la complaisance semblait-elle à la fois naturelle tl gracieuse.

Malgré la douceur de son caractère . Léonore était pourtant, en réalité, plus indépendante que Cécile; elle avait plus de confiance en ?on propre jugement , et ressentait plus de satisfaction de son approbation personnelle. Quoique loin d'être insensible aux louanges, elle ne se kiissait point séduire par un désir inconsidéré de plaire. La douceur uniforme de ses manières, la solidité et légalité de son caractère, lui avaient enfin mérité l'estime et Tamilie passive de ses compagnes.

Par amiiié passive , nous entendons cette sorte d'affection qui nous inspire pour une personne, plutôt la volonté de ne pas lui faire de mal que le désir de l'obliger : c'est plutôt une habitude qu'un sentiment de Tame. Mais les compagnes de Cécile éprouvaient pour elle une amitié active, car Cécile se montrait elle-même active et empressée à leur témoigner son affeciion.

L'amitié active naît spontanément dans l'ame d'une personne, après avoir reçu quelques preuves de bonté, sans réflexion sur la conduite passée, ni sur le caractère général de l'objet aimé. Cette affection s'exagère souvent audelà des mérites de son objet, et procède plutôt d'un sentiment de générosité que d'un sentiment de justice.

Sans déterminer laquelle des deux sortes d'amitié est la plus flatteuse pour la personne qui en est l'objet, nous pouvons facilement décider quel est le plus agréable sentiment des deux. Nous sommes plus naturellement enclins à la générosité qu'à la justice, et nous éprouvons plus de satisfaction à donner notre amitié volontairement qu'à l'accorder comme un tribut que nous ne pouvons refuser. Quoique les compagnes de Cécile ne connussent point la théorie de ces subtiles distinctions, elles ne la mettaient pas moins en pratique : car elles aimaient Cécile bien plus que Léonore , proportionnément à son mérite.

Chacune des jeunes pensionnaires devait indiquer son

Page 1