Mort à Paris, en
tiliées et leurs environs, les campements, les haltes et les escarmouches, afin d'en composer les tableaux qui reproduisent avec tant de vérité les hauts faits de ce prince. Quel courage n'inspire pas le noble désir de se distinguer! mais quand on préfère à la vraie gloire les petits succès du moment, on n'a besoin ni d'instruction ni de grands talents, on reste chez soi, on intrigue, on cabale, on se fait un parti, on peint ou l'on écrit sans chaleur et sans vérité, et par conséquent sans génie, mais on est loué deux jours. Au reste, il y a beaucoup de gens qui se rendent justice en ne poussant pas plus loin leur ambition. »
Églantine écoutait sa mère avec un plaisir qu'elle n'avais jamais éprouvé. Autrefois insensible aux charmes si doux de la conversation, son indolence et sa distraction l'empêchaient d'y prendre part; mais ses malheurs avaient produit en elle une révolution aussi subite qu'étonnante. Son caractère était tout à fait changé; elle réfléchissait, sentait vivement, et goûtait une satisfaction inexprimable à s'entretenir avec sa mère. D'ailleurs, voulant dédommager Doralice de tous les chagrins qu'elle lui avait causés par son indolence, elle s'occupait avec une activité qui la fatigua d'abord; mais cette activité cessa bientôt de lui paraître pénible. La lecture, la musique et le dessin remplissaient lous
ses moments. Comme elle se donnait tout entière à l'étude, le travail, loin de l'ennuyer, l'amusait et l'attachait. Dans les commencements, elle n'avait été guidée que par le désir de rendre sa mère heureuse et de lui prouver sa reconnaissance; mais, charmée et surprise elle-même de la rapidité de ses progrès, elle ne tarda pas à étudier pour son propre plaisir; et, à force d'ardeur, de pa-. tience et d'application , elle parvint à regagner tout le temps perdu. Elle acquit des connaissances solides et des talents supérieurs; l'agréable séjour qu'elle habitait lui devenait tous les jours plus cher.
Comme deux personnes peuvent vivre à Morges dans l'aisance avec trois mille francs par an, Doralice ne s'apercevait pas de la perte de sa fortune; elle occupait une maison commode. De son cabinet de travail elle découvrait le lac et les montagnes, et trouvait que cette vue valait bien celle de la Seine et des boulevards. Elle faisait beaucoup meilleure chère que dans le temps de son opulence; de bons fruits, du gibier, le laitage délicieux de la Suisse, l'excellent poisson du "lac de Genève, ne lui laissaient rien à désirer. Morges, ses environs, et Lausanne, lui offraient de plus toutes les ressources de société qu'on peut souhaiter.
Dans cet heureux pays, que le luxe n'a point encore corrompu, on trouve toute la simplicité des mœurs les plus pures, et les femmes y sont également aimables instruites et vertueuses.
Doralice et sa fille allaient souvent à Lausanne; elles y firent la connaissance d'une jeune veuve nommée Isabelle, qui joignait à tous les charmes extérieurs mille talents agréables, un esprit fin et les qualités les plus attachantes. Elle devint l'amie de Doralice et d'Eglantine, et les suivait souvent à Morges, ou dans les courses qu'elles faisaient aux environs de Genève. Tantôt elles s'engageaient toutes les trois dans de longues promenades sur le lac; tantôt on rassemblait à Morges une société choisie de douze à quinze personnes, et l'on faisait de la musique; ou bien l'on improvisait un bal champêtre sous une feuillée décorée de guirlandes de fleurs naturelles. Églantine, par ses agréments, sa gaieté et ses talents, faisait le principal ornement de ces petites fêtes. Elle n'était plus belle, mais elle plaisait mille fois plus que dans le temps où l'on admirait la régularité de ses traits et l'éclat de son teint. Elle avait conservé une taille élancée, et se faisait remarquer par sa grâce et son maintien. Elle n'était plus mise avec magnificence, mais avec goût. On la regardait sans la distinguer; mais plus on la regardait, plus on aimait sa figure.
Son visage avait pris de l'expression. Elle n'avait plus, il est vrai, la beauté qui attire tous les yeux; mais, ce qui est préférable, elle possédait le charme qui les fixe.
Il y avait plus de dix-huit mois que Doralice habitait Morges, sans qu'elle eût pu se résoudre à s'en éloigner et à visiter la Suisse, comme elle en avait toujours eu le projet. Cependant, voulant faire connaître à sa fille cet intéressant pays, elle se décida enfin à quitter pour quelque ternps sa petite maison et l'aimable Isabelle. Elle partit avec Églantine sur la fin de juin, et se rendit d'abord à Berne, ville charmante par sa régularité et la beauté de sa situation. Les rues en sont extrêmement larges, et coupées par le milieu par un petit ruisseau d'une eau limpide. De chaque côté, de belles arcades forment des galeries couvertes, pavées en larges pierres de taille; le fond de ces arcades, si commodes pour les gens de pied, est occupé par de jolies boutiques. Les promenades de Berne sont ravissantes; la terrasse surtout, située sur l'Aar, offre une vue admirable.
Doralice passa quelques jours à Berne; et après avoir visité Indelbank, village où l'on voit de remarquables tombeaux, elle partit de Berne, et dirigea sa route vers les fameuses glacières de Grindehvald, à vingt lieues de Berne.
De toutes les glacières qui se trouvent dans les Alpes, la plus curieuse est celle de Grindelwald, auprès d'un village qui porte son nom. Le sommet de la montagne est occupé par un immense réservoir d'eau glacée. La roche qui sert de bassin à ce lac est de marbre noir veiné de blanc; la partie qui descend en pente est d'un beau marbre varié. Les eaux superflues du lac et des glaçons qui sont à la surface, obligées de s'écouler et de rouler successivement sur un plan incliné, forment ce qu'on appelle particulièrement les glacières, c'est-à-dire cet assemblage de glaces en pyramides qui tapissent toute la pente de la montagne. Rien de comparable à la beauté de ce magnifique amphithéâtre, couvert de tours ou d'obélisques de cristal et s'élevant à plus de trente ou quarante pieds de hauteur. Ce spectacle est éblouissant, et surtout lorsqu'en été le soleil darde ses rayons sur ses groupes de pyramides glacées. Alors toute la glacière commence à fumer et à jeter un éclat que les yeux ont peine à soutenir. Le vallon est bordé des deux côtés par deux montagnes couvertes de verdure et d'une forêt de sapins.
Doralice et sa fille, après avoir admiré Grindelwald, continuèrent leur voyage dans l'intérieur de la Suisse, et se rendirent à Zurich, où elles virent Qessner, ce grand poète qui a dû son beau talent
à la sensibilité de son âme et à la pureté de ses mœurs. Où aurait-il pu écrire ailleurs qu'en Suisse ces idylles charmantes où la vertu se montre sous des traits si touchants, sous une forme si séduisante? Pourquoi ses ouvrages, d'un genre si simple, ont-ils tant de charmes? Pourquoi sont-ils traduits dans toutes les langues? C'est que l'auteur a senti tout ce qu'il exprime, c'est qu'il a vu tout ce qu'il peint. Il accompagna Doralice dans presque toutes ses promenades. En parcourant les bords enchantés du lac de Zurich, de la Sil, de la Limât, Gessner montrait à Doralice les lieux charmants qu'il avait dessinés ! ou décrits dans ses vers. Doralice admira surtout le bocage de pampres où il composa la délicieuse idylle de Mirtyle.
Doralice et Églantine passèrent huit jours avec Gessner; elles le contemplèrent au milieu de sa famille, de ses occupations, et elles virent toujours en lui un sage heureux, un vrai philosophe et un digne peintre de la nature.
Après une absence de deux mois, Doralice et sa fille se retrouvèrent avec joie dans leur petite maison de Morges. Isabelle vint embellir leur retraite en passant avec elles une partie de l'hiver. Le prin-