Gessner dessinait aussi bien qu'il écrivait
temps ramena les plaisirs, les l'êtes champêtres et les longues promenades. 11 y avait deux ans que Doralice avait quitté Paris : Églantine touchait à sa vingtième année ; elle faisait les délices de sa mère, et ne connaissait le bonheur que depuis qu'elle habitait Morges.
Un soir qu'Eglantine et Doralice se promenaient sur les bords du lac, elles rencontrèrent un jeune homme vêtu de noir, qui marchait lentement et paraissait plongé dans la plus triste rêverie. En passant à côté de Doralice, il leva lts yeux, et lit
un mouvement de surprise.... Doralice reconnut aussitôt le vicomte d'Arzelle. Après les compliments d'usage, le vicomte lui apprit qu'il venait de perdre le meilleur des pères; que, depuis cette perte, le séjour de Paris lui étant devenu odieux, il avait pris la résolution de voyager; qu'il comptait passer deux mois en Suisse, et partir ensuite pour l'Italie. Comme la nuit s'approchait, Doralice reprit le chemin de sa maison. Le vicomte demanda la permission de l'accompagner, et lui offrit son bras. Dans ce moment, il se ressouvint que Doralice avait une fille, et il s'aperçut qu'elle était avec elle. Il lui adressa la parole, mais l'obscurité ne lui permettait pas de distinguer ses traits. On arriva à la porte de la petite maison.
« Quoi ! madame, dit le vicomte, c'est ici votre demeure? » et songeant à l'immense fortune dont jouissait jadis Doralice, au digne usage qu'elle en faisait, il se rappela qu'elle l'avait employée tout entière à payer les dettes de son mari. On lit entrer le vicomte dans un petit salon orné de jolis dessins et meublé avec goût. « Ce cabinet n'est-il pas délicieux? demanda Doralice; tout ce qu'il renferme est l'ouvrage d'Églantine : c'est elle qui a brodé ce meuble, dessiné ces paysages.... »
Le vicomte ne put s'empêcher de montrer une
lit) ÉGLANTINE OU L'INDOLENTE CORRIGÉE, surprise qui ressemblait à de l'incrédulité : il jeta les yeux sur Églantine, et fut frappé du changement de sa figure. Églantine sourit, et la rougeur anima son visage ; le vicomte avait d'abord considéré Églantine avec curiosité; il commença à la contempler avec intérêt, et ne put s'empêcher d'admirer la noblesse de son maintien, l'expression de sa physionomie, estimant les grâces qu'elle avait acquises mille fois au-dessus de l'éclat et de la froide régularité qu'elle avait perdus. Sa conversation le surprit bien davantage encore : en l'écoutant, il avait peine à se persuader qu'elle fût cette même personne autrefois si indolente et si peu aimable : il ne pouvait concevoir que trois années eussent pu produire un aussi notable changement. En quittant Doralice, il lui demanda avec empressement la permission de revenir renouveler ses visites; et dès le lendemain il vint passer une partie de la journée avec elle. On faisait ce jour-là de la musique; Églantine chanta et joua de la harpe. Le vicomte croyait rêver, il avait peine à croire que cette jeune personne si accomplie fût cette même Églantine si bornée et si ignorante, qu'il n'avait pas voulu épouser, malgré sa fortune et*sa beauté.
Le vicomte habitait Lausanne, il n'y entendait parler que d'Églantine; elle avait gagnt tous les
ÉGLANTINE OU L'INDOLENTE CORRIGÉE. 1 19 cœurs par ses agréments, son esprit, et surtout par sa douceur, sa parfaite égalité, et sa vive tendresse pour sa mère. Isabelle ne cessait de faire l'éloge d'Églantine avec toute la chaleur de l'amitié; aussi le vicomte préférait-il à toute autre la société d'Isabelle. Cependant il y avait plus" de deux mois qu'il était en Suisse, et il ne parlait plus de l'Italie. Il consacrait à Doralice tout le temps qu'elle lui permettait de passer chez elle. Timide et réservé avec Eglantine, à peine osait-il lui parler; mais il l'écoutait et l'observait avec une attention dont rien ne pouvait le distraire; et il témoignait à Doralice tout le respect, toute l'affection du fils le plus affectueux. Il passa encore un mois à Lausanne. Enfin , connaissant parfaitement Eglantine et par sa réputation et par l'étude qu'il avait faite de son caractère, il cessa de dissimuler des sentiments que la raison même approuvait. Il ouvrit son cœur à Doralice, et lui demanda la main d'Églantine. « Vous la méritez, répondit Doralice; vous avez refusé ma fille alors qu'elle était belle et riche; vous me la demandez lorsqu'elle a perdu sa beauté et sa fortune. Les grâces, les talents et la vertu pouvaient seuls vous inspirer un attachement véritable. On doit compter sur la durée d'un semblable sentiment. Cependant, comme il est possible de s'a-
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buser soi-même, j'exige que vous fassiez encore de sérieuses réflexions sur un engagement qui doit fixer votre sort et celui de ma fille. Partez, voyagez six mois. Au bout de ce temps, si vous êtes dans les mêmes dispositions, revenez, Églantine esta vous. »
A ces mots, le vicomte se jeta aux pieds de Doralice, et la conjura de ne point retarder son bonheur. Mais Doralice, inébranlable, ne se laissa toucher ni par ses prières ni par ses protestations; et le vicomte au désespoir fut obligé de partir Je lendemain. Ne pouvant s'arracher du pays qu'habitait Églantine, il erra dans la Suisse, et y passa tout le temps de son exil. Les six mois expirés, il accourut à Morges. Quand il arriva, Doralice était seule dans son cabinet avec sa fille. Tout à coup la porte s'ouvre ; le vicomte paraît : il se précipite aux genoux de Doralice. Pour la première fois, il parle de ses sentiments devant Églantine : il demande sa main, et proteste de ne jamais se séparer de Doralice. Eglantine déclare que ce n'est qu'à cette condition qu'elle peut se résoudre à changer un sort qui remplissait tous les désirs de son cœur; et le vicomte assure Églantine qu'un sentiment si naturel la rend encore plus chère à ses yeux.
Le soir même de cette conversation, Doralice
la plus heureuse des mères, signa le contrat de mariage de sa fille; et trois jours après, le vicomte, au comble de ses vœux,* épousa l'aimable
Églantine.
EUGENIE ET LEONCE
EUGENIE ET LEONCE
Mme de Palmène, jeune encore, et veuve depuis plusieurs années, se consacrait entièrement à l'éducation d'une fille unique, objet de toute sa tendresse comme de tous ses soins. Son mari, en mourant, avait laissé beaucoup de dettes, et Mme de Palmène n'avait pu les acquitter qu'en se résignant à quitter Paris pour habiter une terre
qu'elle possédait en Touraine, à une petite lieue de Loches. Le château était antique et vaste. Son pont-levis, ses fossés et ses tours rappelaient les siècles mémorables des du Guesclin et des Bayard, ces beaux jours de la chevalerie qu'on devrait regretter sans doute, si la loyauté et la vaillance de quelques preux chevaliers pouvaient tenir lieu de police et de lois. L'intérieur du château répondait au dehors. Tout y retraçait la noble simplicité de nos ancêtres. On n'y trouvait ni dorures, ni cette ridicule profusion de porcelaines, de' magots, de petits vases qui remplissent nos maisons modernes ; mais on y admirait de belles tapisseries représentant des traits intéressants d'histoire. On s'y promenait dans de grandes galeries ornées de portraits de famille, et l'on y découvrait, des fenêtres du salon, d'un côté une superbe forêt, et de l'autre les bords agréables de l'Indre. Ce fut là qu'Eugénie (c'était le nom de la tille de de Mme de Palmène) passa les premières années de sa jeunesse, et qu'elle prit le goût des amusements champêtres , de la vie paisible et retirée.
Durant les beaux jours du printemps et de l'été, elle faisait avec sa mère de longues promenades; vers le soir, on allait chercher dans la forêt l'ombre et la fraîcheur. Tantôt Eugénie s'y
exerçait à la course, tantôt elle cueillait des plantes dont sa mère lui apprenait les noms et les propriétés. Souvent elle y prenait ses leçons, y écoutait des lectures intéressantes; et, sur le déclin du jour on quittait la forêt pour aller sur les bords riants de la rivière. Lorsque Eugénie fut dans sa huitième année, elle devint plus sédentaire. Mille occupations la retenaient au château ; mais elle se levait avec le jour ; elle allait déjeuner dans le parc ou dans les champs, et le soir elle faisait encore une ou deux lieues avec sa mère.
Elle avait pour compagne de ses jeux la fille de sa gouvernante. Cette jeune personne, appelée Valentine, de quatre ans plus âgée qu'Eugénie, était d'un heureux naturel; elle avait un bon cœur et montrait de l'application. Elle se trouvait à toutes les leçons que recevait Eugénie, et elle en profita de manière que sa jeune maîtresse la regarda toujours avec raison comme son amie.
Cependant Eugénie atteignit sa seizième année. Elle joignait à la gaieté, aux grâces naïves de son âge, un esprit cultivé, de la discrétion, une dou- .ceur inaltérable et la plus parfaite égalité d'humeur. Sa tendresse et sa reconnaissance pour Mme de Palmène étaient sans bornes. Constamment occupée de sa mère et saisissant tous les
moyens de lui plaire, il n'était point d'occupation qui n'eût un attrait sensible pour elle. Apprenaitelle des vers par cœur, elle se disait .: « Maman me les entendra répéter avec plaisir. Ce soir, en nous promenant, je les lui dirai. Elle louera ma mémoire, mon application. » Étudiait-elle l'anglais ou l'italien : « Quelle sera, disait-elle, la surprise, la joie de maman, lorsqu'elle verra qu'au lieu de la page prescrite, j'en ai traduit deux! » En écrivant, en dessinant, en faisant de la musique, elle faisait les mêmes réflexions : « Ce tableau ornera le cabinet de maman. Toutes les fois qu'elle le regardera, elle pensera à son Eugénie. Cette sonate, que je barbouille à présent, quand je la saurai bien, enchantera maman. » Cette idée, qu'elle appliquait à tout, lui faisait trouver un charme inexprimable dans l'étude, lui aplanissait les difficultés, et changeait en plaisirs délicieux tous ses devoirs.
Afin d'ashever de perfectionner l'éducation d'Eugénie, Mme de Palmène prit la résolution d'aller passer deux ans à Paris. Elle s'arracha de son agréable solitude sur la fin de septembre; arrivée à Paris, elle loua une petite maison dans laquelle Eugénie regretta plus d'une fois les bords délicieux de l'Indre et de la Loire. Mme de Palmène retrouva avec plaisir plusieurs personnes qu'elle
avait connues autrefois. Dans ce nombre, elle distingua surtout un ancien ami de son mari, nommé le comte d'Amilly, digne en effet de cette préférence par son mérite et ses vertus. Yeuf depuis plusieurs années, il n'avait qu'un fils unique âgé de dix-huit ans, et dont il venait de se séparer pour deux ans. Ce jeune homme, appelé Léonce,
était en Italie, et devait ensuite voyager dans le Nord.
Le comte d'Amilly venait tous les soirs souper chez Mme de Palmène ; à dix heures et demie, Eugénie allait se coucher. Aussitôt, qu'elle était sortie, le comte parlait d'elle, et c'était toujours pour faire son éloge. Il admirait ses talents, sa modestie, sa réserve, un certain air de douceur et
de franchise qui répandait un charme inexprimable sur ses moindres actions. Puis il parlait de son fils, il vantait son esprit, son caractère, son cœur. Mme de Palmène n'écoutait pas sans un secret plaisir l'éloge d'Eugénie ; elle n'entendait pas sans quelque émotion prononcer si souvent le nom de Léonce, et dans ces doux entretiens l'heure fut oubliée plus d'une fois; plus d'une fois on s'écria avec surprise : * Gomment donc! il est trois heures? »
Le comte d'Amilly continua toujours ses assiduités, mais sans s'expliquer davantage. Seulement il dit un jour : « Mon fils aura une fortune considérable; mais avant de la partager avec lui, je veux lui apprendre à en jouir. A son retour il •aura vingt ans ; je le marierai avec une femme aimable, dont les grâces, l'exemple et la douceur puissent lui rendre tous ses devoirs agréables et lui faire chérir la vertu. »
Mme de Palmène reconnaissait bien dans le portrait de cette femme celui d'Eugénie; mais, en réfléchissant à l'extrême disproportion qui se trouvait entre sa fortune et celle du comte d'Amilly, elle avait peine à se persuader qu'il eût réellement des vues sur sa fille.
11 y avait déjà près de deux ans que Mme de Palmène était à Paris, Eugénie touchait à sa dix-
huitième année, lorsqu'un soir le comte d'Amilly, entrant chez Mme de Palmène, lui demanda la permission de lui présenter lui-même son fils, qui venait d'arriver. Un jeune homme de la figure la plus intéressante s'avança vers Mme de Palmène et la salua d'un air à la fois empressé et timide, qui ajoutait encore à ses agréments naturels. Le comte et son fils restèrent à souper. Léonce parla peu, mais il regarda beaucoup Eugénie; il ne dit pas un mot qui ne montrât son vif désir de plaire à Mme de Palmène.
Le lendemain le comte revint avec son fils, et Mme de Palmène déclara qu'elle s'était fait une loi irrévocable de ne point recevoir chez elle de jeunes gens de l'âge de Léonce.
« Mais, madame, reprit le comte, il faut pourtant bien que vousjugiez s'il peut vous convenir....
— Gomment! que voulez-vous dire ?...
— Eh quoi! ne voyez-vous pas que son bonheur et le mien en dépendent? Donnez-vous donc le temps de le connaître ; s'il est assez heureux pour vous plaire , tous mes vœux et les siens seront exaucés. »
C'était parler clairement. Mme de Palmène témoigna au comte la reconnaissance que ce discours lui inspirait. Cependant elle ne prit point d'engagement, voulant auparavant consulter Eu-