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LE VOYAGE A HONFLEUR

Le capitaine Trouplin et son pilotin Hopsore s'étaient trouvés bién-mal pris sur le banc du Ratier

< ousqu'ils péquaient la moule i>. La mé était si dure qu'ils avaient bien failli a se neyer ». Toute une nuit en perdition I

Au commencement de la temptAe, Trouplin fit un vœu. S'adressant à la chapelle de Grâce, qui, sur la côte, se dressait en face de lui, il cria : « Bonne sainte Vierge ! si vous permettez que je revoie jamais Quillebeu', je porterai, au pied de votre estatue, un cierge qui pèsera une livre de cire blanche ! »

La tourmente ne s'arrêtait point.

— Bonne sainte Mère de Dieu, continua Trouplin, vous n'm' écoutez point, donc ? Vot' cierge, il sera de cinq livres, je le promets !

Le péril augmentant, Trouplin devint pathétique :

— Intercédez pour moi. Étoile de la Mer 1 Le cierge, je le jure, il sera gros comme mon grand mât.

La Vierge Marie fut-elle touchée par cette surenchère de munificences?... Le vent s'apaisa et la barque put se sauver.

Quand les marins furent revenus en leur sangfroid, le pilotin Hopsore émit celte remarque :

— Mais, patron, pou' vot' cierge, vous ne trouverez jamais assez de cire dans l'arrondissement.

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Trouplin, à la réflexion, était devenu moins lyrique.

— Cause pas si fort, donc... grommelait-il... fi en donnerai un, gros comme mon petit doigt : faudra bien qnW s'en contente... Et pi, eune supposition : que qu'ça peut li faire, à la Bonne Dame... le poids n'est pour rien dans l'afTaire : c'est rintenlion... comprends-tu, vilain mousse?... l'intention..;

A peine débarqué, Trouplin fit emplette d'un beau cierge : prudemment, pour n'avoir point trop à rougir de son manque de parole, il négligea de s'informer du poids. Il enveloppa le cierge soi* gneusement dans du papier, pendant qu'Hopsore s'inquiétait des moyens de transport jusqu'à Ronfleur.

— J'irons à pied, proclama Trouplin (qui ne se sentait peut-être pas très en règle vis-à-vis de mainte Marie): cha ne sera peut-être point mal. Si, des fois, je donne un peu moins de cire, je ferai un brin plus pénitence; ça reviendra au même: l'acquit de ma conscience, je n'connais qu'ça.

Et ils s'en furent.

Mais, arrivés au Marais- Vernier, ces marins, qui n'avaient point l'habitude des routes, étaient exténués : le compas de leurs jambes, établi pour

r^.ffv ^i^vv^t^fvnppgi^

l'écartement des immobilités instables, s'accommodait mal de cette détente régulière d'une marche sur le « plancher des vaches ».

— Patron! conseilla le mousse, j'pourrions-t'y point louer un cheval, ou ben un bourri, censément affréter une barque ed' terre?

— Pourqui pas? acquiesça Trouplin : j'n'vas pas du contraire.

Moyennant cent sous, un fermier prêta sa jument, vieille bique aux longues dents, œil malin, poils immenses.

— Al' est superbe, observa le campagnard : vous serez supérieurement montés, j'en réponds : al' trotte « d'allure (1) »; c'est Sophie qu'on l'appelle : les messieurs d'ia ville disent que Sophie, ça veut dire sagesse : d'effet, al' est ben sage : seulement, al' a du cœur: n'ia marublez pas... J'vos la confie. Vous allez monter dessus tous deux; vous vous tiendrez ben, à califourquette?

Trouplin prit un air avantageux.

— J'savons rester droits dans tous les bourlinguages, dit-il; j'sommes d'aplomb : j'avons jamais chaviré...

— Bon, bon, dit le paysan; alors, pas besoin de

(1) D*arable.

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maï ? j'vas à m'n ouvrage : v'ià la selle . et la bride : vous savez la garnir, pas?

Trouplin fut méprisant :

— L'équipage, ça nous connaît : appareillons... allons, mousse, à t'n ouvrage, mon garçon.

— Le diable m'emporte, murmura Hopsore, si je sais comment qu'ça se grée, c't'barque-là!

Il se mit tout de même en devoir de sangler la selle sous le ventre de Sophie.

— Mâtin, dit-il, al' a la quille ronde.

— Serre pas l'écoute si fort! conseilla Trouplin (substituant les vocables de marine aux termes de sellerie). Faut pas manier ça comme un moufle ou un palan différentiel!... Là... là... bien... Veille à la sous-barbe, aux galhaubans, au plat-bord...'

L'intelligence obscure des animaux n'est pas exempte de malice, parfois. Voyant ses nouveaux maîtres un peu inexpérimentés dans ces soins de harnachement, Sophie voulut s'amuser, coucha les oreilles et eut quelques gambades... avec un rictus de lèvres visiblement narquois... puis, certain éclat de rire nerveux... Hiûû...

— Attention! cria Trouplin, c't'particulière-là, al' n'est pas sûre : méfie-taï, mousse... Veille au grain... Faut d'ia prudence : j'allons nos amarrer dessus : va-t'en chercher la drisse de noire cha-

loupe, a^ec la petite ancre... J'tiendrons mieux la jument, c't'noble garce, du bossoir à rétambot... J'étalinguerons, s'il faut... Une précaution est toujours bonne à prendre...

Aller et retour, Hopsore mit deux heures, que Trouplin employa consciencieusement au € café des Voyageurs », absorbant quelques verres de « fil-en-six.» de telle sorte que, la monture une fois prête, le pilote avait des idées assez vagues sur l'univers en général, sur les barques et les juments, en particulier.

Voici les ordres qu'il intima au pilotin :

— Tié ! vilain mousse, tu vas monter en croupe... en misaine, mai... taï, à l'artimon... Espère voir encore un peu : passe le filin autour ed' nous; comme ça, si al' prend trop d'aire, la rosse, j'pourrons l'arrêter... je jetterons l'ancre... et vire au cabestan!... Là... là... parfaiti Mai, j'tiens la bride ; taï, lâche pas la croupe : comme qui dirait, l'un à l'arrière, l'autre au beaupré qu'est itou le gouvernail... coiîiprends-tu? j'sommes arrimés au mieux, comme cha. Je devons avoir tous nos agrès et apparaux.

Tant bien que mal, Hopsore se hissa, se jucha, tenant haut son cierge.

— No v'ià partis en procession, dit-il gaiement.

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— Pare à virer! ordonna le patron : embraque le mou de l'amarre...

Et, obéissant à son propre commandement, il prit en main les rênes, qu'il raidit.

Après quoi, on se mit en marche.

Le grand air acheva de griser Trouplin, qui, inconsciemment, soumis à des rythmes et balancements inconnus, serrait les jambes, jouant du talon de botte sur les flancs de Sophie. Celle-ci, émoustillée, esquissait quelques bonds, biaisait, frôlait les fossés. Mal sanglée, la selle flottait, glissait, instable.

— Y a du tangage, patron, hasarda le mousse, se cramponnant, un peu inquiet.

— Et pi du roulis, acheva Trouplin... du roulis, particulièrement... J'sommes montés sur une rosse, mon petit : al' tire des bordées... faut d'I'équilibre : tiens ferme... lâche pas... si j'capotions, ce qu'on nous blaguerait à Quillebeu' !

Et les deux cavaliers novices se tenaient, s'agripaient, désespérément.

Sophie les sentait mal en selle; alors, la maligne bête se mit à ruer.

— Al' apique, patron! al' apique... cria Hopsore.

Et, instinctivement, le mousse, à pleins ongles

fermés, se raccrocha sur l'appendice caudal de la jument. Celle-ci, chatouillée, égratignée, crut qu'on lui demandait un effort et partit à fond de train.

— Psommes en perdition! articula Trouplin,résigné.

— Et pas moyen de filer de l'huile ! ajouta Hopsore, qui, bien que fort troublé, tenait à honneur de pouvoir montrer encore sa blague goguenarde et son insouciance de mousse.

— Al' n'obéit plus, not' monture, poursuivît Trouplin : al' fait des abattées du cinq cents tonnerre! Aide-maï aux guides, mon gars... Tu vas être censément le gouvernail de fortune.

Les cavaliers unirent leurs bras qui firent, selon leur expression, comme des « vergues en bataille 9.

Au raidillon de la côte, Sophie, calmée, reprit le pas; mais ses naseapx fumants, la lueur de ses yeux indiquaient l'exaspération sournoise qui la tenait.

Voici l'équipage en haut de la montée, sur les bruyères : là, un carrefour, où se croisent plusieurs routes. Embarras des marins. — Honfleur, de quel côté?... Le poteau imprimé indique certaines directions; mais Honfleur n'y

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figure pas,.. Et les matelots ignorent la topographie, les cartes terriennes.

— Passe-moi la boussole, ordonna Trouplin; faut consulter le point. .

Le pilotin se mit à rire bruyamment.

— Tu Tas point apportée? continua Trouplin :

t'es propre à rien, man paur' fils : restons à la cape, alors : no va peut-être faire quéque rencontre.

Sophie attendait... Au repos, maintenant, la bêle en profita pour se soulager de ses émotions : elle se livra à ce plaisir des chevaux, la pétarade.

— J'avons d'ia brise, fit Trouplin.

— Oui, ajouta le pilotin... même qu'ai' pue, c'est conséquent! Que qu'ai' a pu mâquer, vot' chaloupe ?

Mais, voilà que la jument s'impatiente et s'énerve... lasse de cette immobilité qu'elle désapprouve. Consciente de la perplexité où se trouvent ses conducteurs, elle prend un parti brusquement : doublant, raide et court, à gauche, elle s'engage au grand trot sur la route qu'elle connaît le mieux : celle de Bouquelon, qui la ramène, par- Saint- Aubin, à son écurie.

— C'est dit, alors, observa Trouplin, j'meitons le cap sur Honfleur : grand largue ! Je naviguons par l'estime...

L'allure s'accéléra... C'était le galop, maintenant! Un passant qui les croisa, voyant cette course désordonnée, ce train d'enfer, crut les marins en ribote, en bordée, et cria :

— Y a du vent dans les voiles, camarades 1

— Oui, repartit Trouplin, satisfait : ^serrons au plus près : si c'est par là Honfleur, j'y toucherons avant peu.

D'autres leur adressaient quelques lazzis et quolibets :

— Halez bas le foc! Prenez un ris ou deux dans les huniers, ou dans les basses voiles... flarguez les bonnettes... Serrez les perroquets et les cacatois... Changez d'amures... Vous v'ià pris dans les balaocines... Pare à redresser le navire! Vous fuyez devant le temps!...

A ces ironies, Trouplin souriait, bon enfant.

Mais, tout à coup, à travers les arbres, il aperçut un clocher qu'il connaissait : Bouquelon... Il tira les rênes de toute sa force, s'arc-boulant.

— Cûûle! hurla-t-il, pas par là, tonnerre de Dieu ! j'y sommes pas : barre à gauche, toute !

Sophie ne voulut rien entendre, piqua, tête baissée, bondit, fit feu des quatre pieds.

— Al' a le mors aux dents, clama le mousse...

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Amène un peu, patron !... amène... Vire lof pour lof!

Mais Trouplin perdait la tête... Affolé, il songea aux grands moyens, à l'ancre de salut..,

— Mouille ! cria-t-il... hardi !... mouille.

De la main droite, Hopsore lança l'ancre, avec l'amarre... Ce fut iiislantané ! La corde, enroulée aux reins des matelots, les cueillit tous deux en arrière. Incontinent ceux-ci vidèrent les arçons et tombèrent en grappe sur le fossé... Malheureusement, l'élan les entraîna plus loin, les fit rouler!... Et ils dégringolèrent dans une mare qui, par occurrence, se trouvait là...

Meurtris, crottés, trempés, les marins se déhalèrent, non sans peine.

— J'avons des avaries dans le gréement ! dit lé mousse.

— Pas d'avaries grosses, heureusement ! acheva Ti^ouplin, se tâtant, et constatant qu'il avait encore tous ses membres.

— C'est humiliant, tout de même, continua-t-il, de naufrager dans une mare... Y a pas à dire, c'est foutant !

En une galopade effrénée, Sophie avait disparu. Penauds, les camarades demeuraient sur la route, avec leur cierge tout aplati.

Le considérant, lamentable, Hopsore déclara :

— Il n'est plus présentable... et pi, v'ià, y a trop loin d'ici Ronfleur... à pied... Ce serait not' mort. Et pisque la sainte Vierge nous a sauvés, c'est qu'ai' ne nous veut pas de mal, d'apparence ; faut savoir deviner sa sainte volonté.

Trouplin eut une idée.

— Veïons... observa-t-il, v'ià l'église ed' Bouquelon : faut entrer.

Alors, avisant l'autel de la Vierge, il parut enchanté et prit un air de supériorité haute.

— Tié ! vilain mousse, vé-lu ! c'est à Elle, itou, c't'belle table-là...

Et, montrant la statue :

— La v'ià!... C'est point celle de Honfleur, et quoique ça, c'est la même personne... à ce que dit M. le curé... Alors, c'est tout de même point la peine d'aller jusqu'à «Grâces». J'allons li mettre s'n ofTrande, là... Al' en aura connaissance, faut croire.

Et, pieusement, il déposa son cierge sur l'autel. Puis, s' agenouillant, il dit :

— Très sainte Mère de "Jésus, ayez pitié... Faites excuse ! C'est peut-être point ben côvenable, ce que jTais : vous ne vous formaliserez point, pas, dites? puisque vous êtes la Bonté même.., Y

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a pas meilleu' qu'vous, « sur la terre comme au ciel ».

Les assistants prirent un agrément particulier à cette historiette que raconta Folloppe.

Ce fut ensuite le tour de HeutlCy ce maréchal ferrant qui, par nécessité et divination^ s^est si bien initié à la science vétérinaire, et qui rend tant de services — car, à la campagne, le vétérinaire a presque plus d'importance que le médecin.

Il narrait en termes choisis et en eût remontré à beaucoup comme précision de termes, analyse de sensations, intuition des vérités générales qui gouvernent le monde. C'était un exemple de la finesse, de la compréhensivité, de Véquilibre mental qui caractérisent certains campagnards normands. Us possèdent tout cela, sans lectures, sans enseignement. On conçoit quels hommes éminents ils feraient, si le sort leur avait réservé quelque culture supérieure.

De lui, les villageois disaietit : « Il se parle > (c'est ainsi qu'ils désignent ceux dont le langage est en français de Paris).

Pourtant, Heutte employait encore, malgré lui, par-ci, par-là, quelques locutions en patois, ce qui.

dans le récit général ^ ne manquait pas de pittoresque — donnant (on Veut dit) plus d'imprévu et de saveur à la pensée.

Il s'exprima ainsi :

— Vous rappelez- vous le « Cherch'eux de pain » de Gorgonville, que no z'a ramassé sur la route, tué d'un coup de fusil? Personne n'a jamais pu trouver d'explication... Eh ben, je peux vous la fournir. Pour le bétail, vous savez, j'ai un miet d'expérience, je fais de mon mieux... je vas oyou qu'on me demande, pour soigner bêtes et gens ; mais le monde est point raisonnable : y en a d'aucuns qu'ont plus de confiance aux sorciers, aux soi-disant malins qui « guérissent par. secret ».

Y a une région particulièrement qu'est dans ces manières-là : Gorgonville. Ils sont plus bornés dans ce pays-là que dans d'autres, no dirait. Dans mes tournées, quand je regarde la physionomie des gens, sur la route, je me dis : « V'ià des têtes de brutes : je dois approcher de Gorgonville. »

Pour lors, un jour, je fus appelé dans c't'commune-là : un fermier, Goulley, venait de perdre deux chevaux de la <r tranchée rouge » . Le troisième était pris...

Quand je vis l'animal, il avait l'œil blanc, des

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frissoqs ; ses flancs battaient. J'dis au fermier :

— C'est ce que les savants appellent « enlérorrhagieD. Rien à faire. Dans deux heures, votre cheval sera mort.

— Eh ben ! qu'répondit GouUey, puisque vous êtes impuissant, j'en verrons plus long.

Peu après arrivait le berger connu sous le sobriquet de « Pinche^Menu » — petit roux avec des yeux de mauvaise couleur, lèvres serrées, pincées (c'est de là que lui venait son sobriquet).

— Vous m'appelez bien tard, observa le rebouteux, sévère; mais enfin no fera ce que no pourra.

Et voilà ce qu'il fit :

D'abord il souffla dans les narines de la bête malade. L'essai fut lamentable : le cheval éternua, inondant le praticien du mucus de ses fosses nasales.

— C'est li qu'a commencé! conclut le guérisseux — piteux, mais résigné.

Et il ajouta :

— Vhomme qui y a fait du mal, il est puissant; il a le sang aussi fort que le mien : mais faudra qu'i' cède ou qu'i' périsse.

Alors, solennel, Pinche-Menu récita l'une de ces formules cabalistiques que les « guérisseux i^ et « jeteux de sort » se transmettent, dans le plus

grand mystère et que, ce jour-là, j'entendis pour la première fois : c Au nom de la Vierge sainte, sursainte, quand al' était enceinte de l'Enfant divin, j'ordonne... pars! >

Et il attendit le résultat : nul, le résultat. Le cheval haletait... frissonnait.

Les lèvres de Pinche-Menu se serrèrent davantage, disparurent en une contraction suprême : le teint devint plombé; la face était crispée. Et il fit des passes, dessina sur le front de l'animal un signe de croix, à l'envers.

Maintenant, le voilà qui se contorsionne : on dirait qu'il lutte contre quelqu'un : tout à coup, il se redresse, majestueux, et articule ces mots :

— J'vas prononcer le grand exorcisse...

« Grand Dieu vivant, qui guéris bêtes et gens... Saint Éloi, bienheureux patron des hommes...

descendez dans cette maladie... C'est une scène furieuse... hanté... hanté... superhanté... Je te guéris. »

Le fermier l'écoutait... bouche bée... écarquillé, stupide et pieux. Le € guérisseux > se pencha sur la bête et déclara :

— Ça va mieux! Le contraire m'aurait ben surprins... Allons déjeuner.

Le déjeuner, c'était son honoraire.

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Je restais muet : soupçonnant quelque moquerie dans mon silence, le sorcier me jeta un mauvais regard.

— Eh ben, quoi! c'est en français, m'n oraison : les curés récitent ça en latin, v'ià toute la différence !

Goulley se montrait radieux! Voulant me faire partager sa joie et peut-être confondre ma fausse science, mes alarmants pronostics, il m'invita au déjeuner.

Le repas fut largement arrosé d'alcool.

Après le café, l'empirique proclama :

— Faut aller vé le malade : i' doit souffrir moins.

A ce moment entre un domestique, qui dit :

— r n'soufifre pu' : il est crevé... raide mort. Goulley eut un regard d'angoisse vers Pinche-

Menu. ' Il murmura :

— Que qu'j'allons devenir ?

— Oh! oh! fit celui-ci, d'une voix caverneuse: on vous veut ben du mal.

Les yeux du paysan, noyés déjà dans les vapeurs de l'alcool, eurent une lueur mauvaise... la lueur des vengeances et des meurtres... Ses bras avaient un frémissement... i' m'faisait l'effet d'un' fou.

..* — Oui, poursuivit le sorcier, il est fort ; mais

je i'sieux ilou : j'allons nos battre, forche à forche.

Il eut un geste pontifical... celui des prêtres qui vont consacrer l'hostie, distribuer le saint-chrême, réciter les oraisons propitiatoires. Vrai, il était impressionnant !

Il sortit une médaille qu'il avait au cou, la serra dans sa main gauche et se mit à marcher... à marcher...

Trois fois, il fit le tour de la cour, de gauche à droite; et, à chaque tour, ses yeux chaviraient^ s'égaraient, extatiques: ses lèvres, ses lèvres si étranges, restaient ouvertes un peu maintenant; et, à la commissure il y avait une broue... Il bavait, Pinche-Menu.

D'une voix éteinte, cet étonnant comédien dit à Goulley, tout bas:

— Je sais tout, à c't'heure. L'homme qui vos a fait chà, il pourra pas entrer... j'en réponds... et s'il entrait, il pourrait pas sortir... Maintenant, écoutez bien... vous allez le voir, dans dixsept minutes: guettez... il va venir.

— Qui?

— L'homme...

De ses pupilles agrandies, Goulley regardait fixement le sorcier, devenait farouche, s'hypno-

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lisait... Il tremblait... sesmâchoîres claquaient*,. Le paysan était, grisé, gagné par l'exaltation dont paraissait possédé le rebouteux.

GouUey rentre chez lui, à pas lents d'automate, comme halluciné... Le voilà qui revient, maintenant, son fusil à la main... il attend, blotti, en embuscade, sur le fossé.

Les dix-sept minutes s'écoulèrent... et... fatalité ! voici qu'à cet instant précis, apparut sur le chemin, -quelqu'un... l'homme frôle la haie... plus de doute.. i c'est lui...

— Le v'ià! murmura Goulley... i' n'm'écappera point; c'est lui!

Pourquoi n'ai-je pas crié ? empêché le sombre drame qui s'apprêtait... Le sorcier me dévisageait, de son œil froid... Muet d'horreur, de criminelle curiosité, j'attendais... les jambes rivées au sol... toute ma volonté figée par je ne sais quelle influence... par une torpeur que je subissais sans l'expliquer : j'étais comme paralysé.

Avec précaution, le fermier arma son fusil, épaula, ajusta... Le coup atteignit en pleine poitrine le chemineau, qui tomba foudroyé.

— Le démon est mort! hurla le paysan, ivre; j'sieux délivré!

Et voilà l'histoire du « chercheux de pain »

dont les gendarmes vinrent ramasser le cadavre sur la roule de Gorgonville. Naturellement, personne ne découvrit l'assassin...

— Et vous n'avez rien révélé ? demandèrent les pilotes.

— Pas de danger! poursuivit Heutte : avoir affaire à la justice, jamais! Et puis, dénoncer un sorcier... ça porte malheur... D'ailleurs, au surplus de tout, celui-là, j'sais pas... il avait peutêtre des pouvoirs... En me quittant, le soir, savez-vous ce qu'il me dit? « N*racontez rien, surtout! Je vos le défends! Ne vos moquez pas de mai; je vos l'en charge ben... Si je voulais... si je voulais... vous rentreriez pas chez vous, anuit! »

Je partis, tranquille, très sûr de moi. J'étais à cheval, et je sifflais... La nuit tomba... alors, l'idée me vint que j'allais tout à l'heure traverser le fonds du Val-des-Leux... Peut-être est-ce là que m'attendait une mauvaise rencontre?... Tout à coup, je sentis un froid dans le dos, comme une haleine : j'étais inquiet de tout ce noir qui m'environnait, devant, derrière, autour. Je ne sifflais plus... j'écoutais ma respiration... qui parfois me faisait l'effet d'être un autre souffle. Et les menaces de l'homme maudit me revenaient : « Si je voulais, vous rentreriez pas ! » Si c^était vrai.

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pourtant!... que sait-on des mystères du Malin- Esprit? Puis, je me disais : t Quelle blague ! allons... allons... en avant ! Je deviens idiot ! Est-ce que j'aurais peur des billevesées de cet illuminé? Eh bien, oui, voilà, c'est plus fort que moi : j'ai peur! Peur de quoi? Je ne sais pas... de l'inconnu, du mystère, du possible... >

Un craquement se fait entendre... quelques branches d'arbres, probablement... rien de plus... Je crois voir une silhouette, une ombre qui glisse le long des gaulis... Des pierres roulent sous le sabot du cheval... une étincelle jaillit... Alors, c'est irraisonné... Coup de frayeur subite. Mon front se couvre de sueur froide : il me semble que du vent passe sur mes cheveux, sur les poils de ma barbe, et les hérisse... Y a-l-il vraiment quelqu'un, derrière moi ? D'un mouvement convulsif, j'enfonce mes éperons dans les flancs du cheval, qui hennit, bondit,- part ventre à terre... Je crie, maintenant... le cheval, que mon effroi gagne, fait feu des quatre pieds... Soudain, la bête buta I... quelle cabriole ! mes amis! Je me remis en selle péniblement, à moitié aplati... J'écoutais... tout était calme dans la nuit... J'avais élé dupe de mon imagination malade, victime d'une autosuggestion. C'est égal, j'étais mal en point;

et de retour à la forge, il fallut me mettre au lit. Pendant trois mois, à cette même heure où l'accident était arrivé, une fièvre me montait. Et, dans un cauchemar, je revoyais les yeux froids, les lèvres plissées, de Pinche-Menu...

Superstitions qui demeurent au fond de la nature humaine; hantises obstinées; croyances aux signes y aux faits surnaturels, au magisme; regards éperdus vers rinvisible, le mystique, Vocculte; appels au miracle; prismes de V espace et du temps, où la pensée devient illusion, où la raison chavire; fanatisme religieux, inquiétant mélange de terreur et de fureur.,, — ces choses sont d'éternité.

Elles expliquent la colère contagieuse, la dé-mence et Vhébétement des derviches tourneurs, la rage sacrée qui inspira les tortionnaires, les massacreurs.

Le philosophe doit considérer ces écarts avec plus de pitié que de mépris. L'égarement dévot y les folies divines ou diaboliques, le délire des dragonnades, de la Saint-Barthélémy, des vêpres sanglantes, se retrouvent, vivaces toujours, chez le paysan .

A la fois roublard et sincère, Pinche-Menu est

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de la race des anciens devins, aruspices, convulsionnaires. Et GoxMey a fait ce que firent les illusionnés féroces et irresponsables , ceux qui tuèrent pour obéir aux suggestions, aux prétendus ordres de Vau delà, pour se débarrasser d'ennemis imaginaires, fils de l'effroi.

Peut-on expliquer la quantité d^angoisse et d'épouvante qui gît sous certaines cruautés humaines ?

C'est avec un trouble profond dans Vâme que je réfléchis à ces détresses de la conscience, à ces perturbations de la créature, à ces bouleversements subits oit s'annihile le lamentable peu que nous sommes. Sous peine de vertige, sous peine de délire, les arcanes du monde, les redoutables cryptes de VÊtre, ne doivent pas être contemplées.

... Elle avait un peu assombri nos pilotes, cette histoire. Cest pourquoi, l'officier de santé de Port-Jérôme^ M. Lerible, ce joyeux vivant que tout le monde connaît, crut devoir passer à des sitjets plus gais.

— J'ai eu occasion, dit-il, de voir aussi la superstition qui règne encore dans notre Roumois. Un jour, tenez, je fus mandé au chevet du nommé Houssaye, bûcheron de la forêt de Brothonne.

Ce Houssaye était un esprit fort, converti à

l'athéisme par je sais quelles lectures ou propagandes secrètes. 11 manifestait avec éclat son horreur contre la religion et avait solennellement annoncé qu'il se ferait enterrer civilement, audace qui stupéfia les villageois... Rien qu'à entendre parler des curés, il prenait des poses féroces, gesticulait, écumait : € Si je voyais seulement eune soutane dans ma cour, criait-il... maudit! Je ne me connaîtrais plus! J'i ficherais un coup de fusil! J'tirerais dedans comme sur un gibier! > Et, furieux, les yeux exorbités, il brandissait en l'air son poing...

Au moment où ma voiture atteignait la porte de la cour, je vis accourir vers moi la femme du malade, faisant de grands gestes...

— N'entrez pas! cria-t-elle, essoufflée... pas tout de suite, monsieur le médecin... n'entrez pas.

— Quoi, qu'y a-t-il ?

— Ah! monsieur le médecin, j'vos remercie ben d'être venu... ben du fond du cœur... Mais... mais...

— Mais... quoi? enfin... Vous n'avez pas d'argent, peut-êlre, pour payer? Est-ce ça? Eh bien, on vous fera crédit, là... mais dépêchons... je suis pressé.

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La femme restait, plantée devant moi, grattant de la main droite la houppette de son bonnet de coton.

— C'est pas ça... non... monsieur le docteur... Eh ben, v*là... je vas vos expliquer toute la vérité : no z'est parti à Bourneville, en pèlerinage... rapport aux bons saints. M'n homme, il a confiance, li, aux bons saints ; chacun sa croyance, pas, dites? C'est li qu'a voulu chà, le paur' guenon... y a pas meilleur que li sur la terre... Et alors, vous comprenez... les bons saints, chà les détourbe, paraît, que no z'ait affaire aux médecins : ils veulent pas qu'on se méfie d'eux.

Je ne pus m' empêcher de rire.

— Vos moquez point de chà, dit la bonne femme, fâchée... c'est au-dessus de notre entendement; mais, les bons saints, pour guérir, ils guérissent...

— Mais je croyais que votre mari était l'ennemi déclaré de la foi, des prières, de la dévotion sous toutes ses formes.

— Il n'aime pas les messieurs prêtres, ça, c'est reconnu ; mais, les messieurs prêtres, ils n'sont pas pour les bons saints... Ils en sont jaloux, censément, pasque les bons saints, véïez-vous ben, ils font des miracles et que les curés n'en font

point... les messieurs prêtres, comme dit mon paur' homme, ils font plus de tours que de miracles.

— Des miracles, les boas saints... vous êtes sûre?

— Plus que sûre ! tenez... Saint Maur, j'avons saint Maur pour nous. Savez-vous ce qu'il a fait, saint Maur, y a peu de temps? No z'avait trouvé son eslalue à Gorville, au pied d'une ormessé. Le Maire vint et les conseillers ilou... « Il nous arrive de l'Abbaye de Saint- Wandrille, qu'i' dit le Maire; faut le reporter chez lui. > On le mit en carriole et... en route. Le lendemain matin... oui...

monsieur...

La bonne femme se signa, dévotement, avant de continuer...

... — Il était revenu à la même place. No le reporlit, aco... Deux jours après, i* r'élait là! à califourquette sur une branche de l'ormesse : « r s'plaît avec nous, que dirent les conseillers : faut faire sa volonté : faut le garder, i) Et on y a fait une chapelle, dans l'if du cimetière; depuis çu temps-là, il guérit le monde,: il n'en rate pas pièche; c'est saint Maur que je l'appelons...

M. Lerible était excellent conteur : souvent ^ par

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association d'idées, telle histoire lui en rappelait une autre : il défilait souvent plusieurs contes, en chapelet, au grand plaisir de l'auditoire. Il poursuivit :

— Ah ! le paysan de chez nous, il est si difficile à comprendre !... mélange de niaiserie et de finesse, de crédulité et de roublardise, facile à abuser, si retors pourtanl, prompt aux supercheries où il finit par s'illusionner et s*empêtrer lui-même.

Tenez, dans la commune de Bois-Armel, j'en ai mystifié un, de bien amusante façon. .

Harant (Narcisse) était un madré compagnon qui m'avait fait diverses farces dont je m'étais promis d'obtenir à l'occasion quelque petite revanche.

Certain jour, le trouvant au marché de Pont- Audemer, en train de vendre un veau, je lui pris les mains, et, mystérieusement :

— Ah! lui dis-je... vous savez... on m'a tout raconté.

— Heinl...

— Je vous dis que je sais tout... cette malheureuse femme... vous avez été mêlé à l'affaire... les gendarmes font une enquête.

— Les gendarmes !

En prononçant ce mot redouté à la campagne :

€ les gendarmes >, il eut une nuance d'inquiétude et, rapidement, s'écria :

— Une femme !... les gendarmes... J'sais pas ce que vous voulez dire : j'y sieux pour rien, ben sûr; j'ai rien à me reprocher,..

— Mais calmez-vous, mon bon ami : vous n'êtes pas du tout à la question : je vous présente mes compliments...

— Que qu'ô dites ! fit-il, ahuri.

— Tous mes compliments! c'est superbe! on peut l'affirmer !

— Hein!...<

— Seulement, pourquoi êtes-vous si modeste?

dans le pays on ne parle plus que de ça. Voyons ! cette femme que vous avez sauvée : ça, c'est supérieur. Je m'étais toujours dit : « Narcisse est un brave homme > , mais maintenant j e dis : c C'est un brave > , tout court. Risquer sa vie, se jeter dans l'eau habillé, pour sauver une malheureuse qui se noie, ça, c'est forl. Pour sûr, il y aura une récompense... et vous l'aurez rudement méritée...

Harant demeura muet, bouche bée, l'œil fuyant sous ses paupières bridées. Enfin...

— Une récompense?... interrogea-t-il... Ah!... Surenchérissant sur mon enthousiasme prétendu, j'ajoutai :

A QUILLEBEU' 313

— Il n'y a pas de médaille assez belle pour payer uo sauveteur qui a fait cela, au péril de ses jours : moi, voyez-yous, à votre place, je demanderais une somme.

La voix mal assurée, étranglée par l'émotion et par un reste de défiance, il hasarda :

— Une somme... d'argent?

— Naturellement !... c'est pas une somme (1) de blé, bien sûr.

Il se dérida.

— DTargent... oui... ce serait mieux... en quéque sorte : ça ne se refuse pas.

— Allons donc!... voyons, arrivez; mais vous avez un drôle d'air... comme si vous étiez gêné : ça vous contrarie qu'on sache votre dévouement? Voilà ce qui me surpasse, en vérité ! Vous êtes trop réservé, que diable! Sans le crier sur les toits, on peut bien avouer qu'on est un héros.

— C'est pas que no soit timide plus que ça... mais si on se rappelle point... des fois, observa le rusé Normand, qui demeurait perplexe, entre sa défiance et son désir. . .

— r se rappelle point ! ah ! non, vous savez, ça, c'est trop fort ! vous voulez vous moquer de moi,

(1) Mesure de poids usitée aux halles de campagne.

bien sûr : c'est moi qui, le premier, aurais dû connaître votre exploit, raconté par vous-même, avec fierté, sans orgueil : vous n'avez donc pas confiance en moi ? Et, pendant ce temps-là, moi, je n'ai qu'une idée : m'employer à vous faire obtenir ce qui vous est dû pour une œuvre aussi méritoire : médaille... croix d'honneur... argent.

Il ne se livrait pas encore, le renard!... Toutefois, ce mot « argent » parut le décider.

— Eh ben, dit-il enfin, non sans effort, va pour l'argent... si c'est un effet de vot' bonté.

— Oui, mais d'abord, je veux vous punir de votre cachotterie mal placée; comme pénitence, je vous impose de me raconter la chose, dans tous ses détails, pour que je puisse en parler, le tenant de la bouche même du héros!... même le faire paraître au journal...

— Non, pas de journal, interrompit vivement Harant, qui avait d'excellentes raisons pour ne pas donner une trop large publicité à son prétendu sauvetage.

— Soit I je vous écoute.

Il s'exécuta, n'ayant plus maintenant ni scrupule, ni réserve... Il raconta... raconta comme quoi la femme était tombée au Pont de Saint-Samson... oui... même que c'était un vendredi, vers

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sept heures, « à la brume ! » ils étaient tout seuls : y avait pas do témoin... comme quoi lui Narcisse s'était jeté dans la Risle, bravant les flots et le « flot D qui soufflait, affrontant la mort... oui, monsieur, la mort! 'mais enfin, on ne pouvait abandonner son semblable... ah ! mais...

Harant s'animait, prenait des poses... Il termina.

— Alors, comme ça, j'aurai la récompense...

trois cents francs, c'est-i' trop ?

— C'est pas assez I mille francs au moins : je n'ai qu'une parole ; c'est comme si vous les teniez... mille francs !...

En me quittant, il me serra les mains, longuement, tendrement, et finit par cette phrase, habi* tuelle à la campagne (1) :

— Entendu comme il est dit...

J'admirais cette fertilité d'imagination, cette aisance dans la rouerie et l'autosuggestion.

A dessein, je laissai passer quelques jours, faisant le mort... Je revis bientôt mon homme, excité, allumé, avide.

Et c'étaient^es recommandations...

— Monsieur Lerible, n'm'abandonnéz pas; je

(1) Phrase qui, généralement, ne signifie rien, car les paysans remploient môme quand ils se séparent sans avoir rien convenu.

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n'ai que vous pour rae soutenir ; vous avez le bras long, vous qu'êtes conseiller... général.

— Non, d^arrondissement,

— Pardon... excuse; c'est encore mieux... Eh ben?

— J'en causerai au Sous-Préfet... au Préfet, s'il le faut... ou même ^n haut lieu, si c'est nécessaire.

— Ça le vaut ! dit Narcisse devenu dithyrambique; car enfin, je risquais ma vie, vous l'avez dit vous-même; j'ai reconnu que j'avais sauvé la malheureuse ; vous avez promis : rossard qui s'en dédit !

Tout à coup il baissa la voix :

— Et pi!... si je réussissons, y aura une bonne paire de chapons pour vous : je les élève au blé et à la farine, à vot' intention.

A ce sauveteur malgré lui, je prodiguai les assurances les plus solennelles.

L'aventure m'amusait. Narcisse semblait maintenant persuadé.

C'était d'une effronterie, d'un aplomb tellement nature que moi-même je me surprenais parfois à me demander si c'était, oui ou non, une blague de mon invention. L'intensité du désir, la cupidité, finissaient par donner à la parole de Narcisse, à

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son attitude, l'éclat même de la vérité. Ce n'était plus un personnage de comédie faisant de la simulation : c'était le héros.

Mais cela devenait une obsession : Harant me poursuivait, m'assiégeait, avec cette question sempiternelle :

— Eh ben! not' affaire... que qu'ai' devient? que qu'il a dit, M. le Sous-Préfet? ... Un homme superbe, à ce qu'il paraît.

A la fin, je vis qu'il fallait frapper un grand coup, pour me débarrasser de cet importun sauveteur. La première fois qu'il revint, je lui lançai, à brûle-pourpoint :

— Ah ! ben... qu'est-ce que vous m'avez fait faire, malheureux?

Ses yeux s'écarquillèrent, devinrent tout ronds. Je continuai, sévère :

— Vous vous appelez bien Harant... Harant (Narcisse)?

— Oui... oui... et oui... Harant, le sauveur de la femme.

— C'est ça ! mais... le sauveur de la femme, c'est Harant (Slaniss). Les bras m'en sont tombés, quand on m'a appris ça!... il est du Pé-de-Caux, Slaniss Harant.

— Du Pé-de-Caux, murmura Narcisse, subite-

ment accablé... Ça ne se peut ! Un horsain... y en a que pour eux!... Staniss, c'est pas un nom, ça.

— Staniss pour Stanislas.

— r va m'enlever mon dû ? Et il a touché?

— Douze cents fi*ancs...

— Tonnerre de Dieu ! hurla le paysan : y a pas de justice.

— Enfin? Est-ce lui ou vous qui a fait le sauvetage?

Assommé, Narcisse ne savait plus visiblemenlau juste ce qu'il disait; il répondit cette énormité bien amusante :

— Je créyais que e'était mai... et pi... je le crés aco !...

11 s'éloigna, sans me saluer, ni me remercier, bien entendu, grommelant:

— Çu gars du Pé-de-Caux, il est malin...

Et, philosophe, il ajouta :

— 11 était plus protégé que mai, faut croire !

Une réclamation presque unanime se fit dans V auditoire :

— Les histoires des terriens^ c'est rnoins plaisant que celles des marins,., qui qu'en sait une?

— Mai ! dit Passavant ; passez-mai d'abord un coup de hère.

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Après qu'on Veut abreuvé^ il raconta ceci :

— La femme à Sénateur Guérard, le patron de la Jeune-Amélie, vous l'avez connue, Rosalie? Al' était travailleuse ; al' aimait ben s'n homme et son gars Arnès; censément qu'ai' ne vivait que pour eux; al' ne ressemblait pas à ma femme, à mai, qui peut pas me souffrir ! Enfin, Rosalie, à force de travail et d'usure, al' devint malade... et vous savez, nos autres, gens du paur' monde, quand j'sommes prins, autant dire que je sommes morts ; al' tremblait la fièvre, al' avait le délire, cha faisait pitié I Sénateur la soignait du mieux qu'il pouvait, avec Arnès. Rien à faire ! al' s'en allait. Et, un soir, tout en fumant sa bouffarde, Sénateur dit tout bas à Arnès :

— Mon paur' fi', je la trouve ben bas, ben bas, ta mère.., al' se bourlingue aco, tant bien que mal... mais al' va déraper... Si j'faisions venir le curé? que qu't'en dis ?

— Ça serait toujours mieux, dit Arnès,.. no n'sait point qui qui vit, qui qui meurt.

— Va-t'en le quérir... ô tu... faut être en repos sur c't'article-là... faut respecter le «alissème; ça serait ben le moment de la confession, de la communion, du saint sacrement, je sais-t'y, mai ?

Arnès sortit, allant au presbytère.

Rosalie ne remuait presque plus... la respiration s'affaiblit... quelques frissons... Sénateur s'aperçut qu'elle avait « passé »... alors, il jeta sa pipe, devenu tremblant devant la mort.

Il ôta son bonnet, se mit à genoux, voulut se ressouvenir des prières qu'on lui avait apprises, petit enfant... mais les prières n'étaient plus là... mortes, elles aussi, chassées de la mémoire par les jurons, par les soucis et les misères d'une indigente vie...

Il ne savait dire qu'une chose,^en pleurant, car il avait ben du chagrin :

— Ma paur' bonne femme!... ma paur' bonne femme... t'as été bonne pour nous; je te regrette bien, va, de tout mon cœur... Tu nos aimais... mais je t*aimions ben, itou ; que que j*allons devenir, sans taï?...

Les gens de mer paraissent quelquefois durs, indifférents, supportant le malheur presque sans souffrir ; mais, au fond, ils sont très sensibles.

Sénateur sanglotait... ah! comme il sanglotait... Et, de temps en temps, il portait à ses lèvres les mains froides de la morte.

Un bruit à la porte de la cour lui fit lever la tête... C'était le curé qui arrivait, avec un enfant

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de chœur en surplis et le bedeau portant la croix.

Alors, ridée vint à Guérard que pareille cérémonie allait coûter ben cher, qu'au surplus, c'était trop tard, et qu'il ne fallait pas faire perdre leur temps aux messieurs de l'église, aux « gens du bon Dieu ».

Rapidement, il vint à la croisée, et, d'une voix de stentor, cria :

— Ho ! là-bas... Ho ! du bon Dieu ! virez de bord. . . j'avons dérapé ! . . .

Mais le prêtre entra quand même. Constatant que la mort avait fait son œuvre, il dit :

— Guérard, je vais réciter les prières des défunts : unissez-vous en esprit avec moi.

Les sanglots de Sénateur et d'Arnès accompagnaient l'oraison de M. le curé.

Le prêtre voulut les consoler.

— Vous êtes deux braves cœurs : résiliez- vous : ayez confiance... ne perdez pas l'espoir. Celle que vous pleurez, elle est avec le bon Dieu... dans le Paradis.

Sénateur réfléchit, parut sortir d'un rêve. Il répéta :

— Dans lei^radis. . .

Et, après un silence, il ajouta, s'adressant à son fils Arnès :

322 COiNTES NORMANDS

— J'irons la rejoindre, ô lu... pasque, vés-tu bien, sans nous, al' ne pourrait pas bien s'y plaire!

— T'appelles ça une histoire gaie ! dirent les matelots qui s'essuyaient les yeux^ car Passavant^ excité par les libations^ avait mis dans son récit certaine émotion communicative : et les marins sont des auditeurs facilement attendris...

Pour les ragaillardir^ Pestel crut devoir verser d'abondantes rasades et tournées.

— Vous avez donc le vin triste, les amis ?

Un pilotin raconta qu'étant à bord d'un « Chargeur » du Havre y il avait profité d'une escale à Dakar pour aller pêcher sur la grève :

— J'avais, disait-il, dans mon filet un poids de poisson comme j'en avais jamais vu : je le déballai à terre : ça gigotait... Mais, v'ià que je sentis ma jambe happée... c'était un requin! Vous pensez si j'en ai eu une frousse ! je voulais bien fiche le camp. Il m'a enlevé la poche de mon pantalon avec mon porte-monnaie et pi quarante sous dedans. . . la rosse !

En même temps, Vavasseur narrait l'aventure de Verdure, le capitaine au long cours.

Passionné pour la mer, Verdure n'avait presque

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jamais mis pied à terre : sa femme possédait la procuration et comme elle était fort entendue aux affaires, elle acheta, de ses économies, une vergée de terre à Saînt-Thurien. Le capitaine vint voir sa nouvelle acquisition. C'était en novembre : les arbres étaient sans feuilles, nus, noirs. Alors, le matelot eut cette exclamation :

— Ma femme, on t'a attrapée: t^as fait une drôle d^affaire, là : les arbres sont tertous morts !

Mais on rCécoutait plus le conteur^ parce que, malheureusement, les hommes s'étaient lancés dans la politique.

Digression dangereuse... venue à propos du Télémaque, ce navire presque légendaire qui, dit-on, sombra en vue de Quillebeuf, porteur des prétendus trésors que Louis XVI, au début de la Révolution, voulut mettre à Vabri en Angleterre.

Ils ont la tête près du bonnet, nos bons pilotes, quand se déchaînent les controverses politiques. On discuta, ferme et haut, les mérites respectifs des rois, des empereurs, de la République.

— LEmpereur deuxième, dit Guerrier, il aimait Quillebeuf. J'i entendu raconter ça à noC maire ancien, qu'avait été le voir aux Tuileries.

Mais il fut hué, ce bonapartiste : il riposta.

C'étaient des criSf une confusion... Enfin, une voix s' éleva y celle de Bénoni Godey, qui était immense.

Généralement taciturne, celui-ci n^avait point jusque-là desserré les dents ! mais un commencement, ou une fin, d'ébriété le surexcitait.

Il hurla, d'un accent terrible :

— Taisez-vous tertous : vou^s n'y foutez goutte !...

Après quoi, ayant réfléchi, il ajouta, avec une nuance d'accablement :

... — Ni mal, n'tout.

Cette tonitruante apostrophe éteignit la discussion...

« ilf"* Milord » couvait d'un regard admiratif ce colosse, qui avait pu imposer silence à toute une assemblée... Elle le trouvait bien plus intéressant que feu VEnglish.

Braves gens de mer !

La lendemain, je les quittai, retournant au logis natal. Je redescendis la Seine, en dérive, très lentement.

L'après-midi s'achevait... Ce fut la vesprée violette ; l'estuaire devint couleur de cendre, toutes ses nuances amorties sous Tombre naissante. L'eau était comme un parvis: les bandes d'écume laissées par le mascaret figuraient les jointures de quelque

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dallage ou les veinules d'un immense aubier.

Autour de moi, sur les grèves, vaste déferlement, souffle exhalé par des lieues et encore des lieues de rivages el de criques... et ces échos lointains, mêlés aux brises de l'espace, mariés au ressac de la Manche, avaient la mélancolie d'un soupir, le charme mystérieux d'une Voix... d'une voix sans parole.

Nous frôlâmes presque un cormoran qui somnolait sur la bouée deGrestain. Lentement, comme à regret, il s'envola; longtemps nous le vîmes qui rasait la surface du golfe, jusqu'au moment où, sur le gris horizon, il s'évanouit.

Quelle impression de paix, en cette Planète blonde que teinte le baiser mourant du crépuscule! quelle clémence de Tair! comme les eaux étaient calmes! Les phares semblaient des regards amis suivant le voyageur, des âmes propices au pèlerin.

La ténèbre grandit... et sur le champ de la Mer il y eut un semis d'étoiles.

A Ronfleur et au Havre, je vis s'allumer des allées de feu, combien plus belles que les boulevards de Paris! Autour de moi, c'était une Méditerranée de rêve, un lac élyséen où palpitaient de fantômales cités.

Cette agonie de la lumière me fut douce comme un trépas, idéale comme une assomption.

Spectacle adorable... — tragique aussi, dans la fugacité du Temps.

Et je me dis que, dans Texistence, il y a de paradisiaques minutes que Ton voudrait pouvoir prolonger toute la vie!...

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