‹ Contes normandsChapitre 3 sur 4 · PRÉFACE V · texte numérisé non relu

PRÉFACE V

nité; c'est la cellule complète dont la natalité et la survivance demeurent fondamentales pour la nation.

Le village^ c'est aussi la source de toute noblesse : les grandes familles^ en effets ne se réclament- elles pasAe tel pays, de tel hameau, considérant comme titre héraldique le lien qui unit leur race au sol provincial, 4 to. Terre ?

La Terre! tout est là... Une suprême émotion réside dans les choses de nature. La création constitua la source même de toute esthétique, de toute philosophie^ de toute morale.

Un pommier chargé de fruits est plus poétique que vos inutiles captif s de serre. Comme motif d' inspiration j comparez : le chêne rugueux, splendide, avec la mièvre plante des salons et jardins d'hiver — Vortie avec V orchidée — le chardon avec V azalée ou le fuchsia.

Et, si vous parcouriez la cour de ma ferme /... lorsque le grand fleuve des sèves envahit les aubiers; lorsque le prunier essaye sa première toilette blanche; lorsque Uabricotier épanouit ses corolles qui semblent je ne sais quels insectes aux trompes blanches, aux antennes rosées, aux ailes mauves; lorsque les jeunes parfums vous grisent le cerveau...

Alors, vous verriez combien la plus belle fêle de nuit à Paris est inférieure à cette somptueuse fête de jour,,,

LA GRANFMARE

— Plââcide!... eh! Plââcide... à la soupe!...

Ainsi criait la mère Haro'u. Gampécau seuil de sa porte, elle faisait, de ses deux mains closes, un porle-voix, pour que sa clameur fût plus loin entendue.

Elle appelait pour dîner son garçon, Placide, sorti le matin en canot sur la Grand'Mare, pour chasser ou pêcher — on ne savait trop.

Placide se sentait très attiré par cette Grand'- Mare, qui donne au Marais-Vernier son étrange physionomie. L'Étang, avec ses poissons, son gibier, son vaste mystère, le murmure de ses rives, rémotion que donne le danger, avait toujours amusé' et passionaé Tenfant, qui vivait là toutes ses heures libres.

Et cela lui était facile : car l'habitation des Harou s'élevait aux bords mêmes de l'eau, de telle sorte

que l*Étang semblait le parvis de la chaumière, son parc marin.

h\ maman avait d'abord été assez inquiète, effrayée de ce goût si vif et déterminé que montrait Placide... « Un accident est si vite arrivé, mon Dieu!... S'il allait se noyer! l'enfant unique qu'en mourant son défunt mari lui a tant recommandé... »

Mais le petit homme, dès sa première excursion, montra tant de prudence, une telle adresse dans la manœuvre des avirons, qu'à la longue ayant obtenu complète liberté, il devint marinier de la Grand'Mare, à la lois passeur, pêcheur et chasseur.

— ...Plââcide... eh! Plââcide...

Les appels se continuaient, sans réponse.., une nuance d'angoisse commençait à plis?er le front de la mère, quand enfin un écho parvint.

— Mev'lââ...

Et, peu après, arrivait à travers les jungles un gars bien découplé, large d'épaules, qui se dandinait en marchant, chaussé de sabots de bois avec, aux jambes, pour les préserver de la pluie, de gros cordons de paille; le paysan avait çon fusil en bandoulière et tenait à la main un sac-carnier. Il en tira un oiseau.

rvi^'srr'

LA GRANDMARE 5

— Tiens, dit-il, v'I»^ une méchante claque {^), C'est tout ce que j'ai pu tuer. Tu nous la fenis rôtir dans un papier beurré... Tiens, itou, vMà deux anguilles : jMes mangerons en matelote... Bâille-maï une bollée ed' cidre.

La mère et Tenfant rentrèrent dans la maison. Bientôt, la claque grillait au feu, et Placide, comme un boucanier, humait la bonne odeur de la viande rissolée...

... Disparus les humains qui lui donnaient son animation, le paysage palustre semble s'étaler en une majestueuse ampleur. I^a Mare se tait, stagne, solitaire et vaste, sous le ciel.

C'est un monde.

LaGrantl'Mare serait comparable à la mer Morte de Palestine; mais c'est une mer vivante, active, tumultueuse, où coexistent et grouillent tous les règnes végétaux et animaux. C'est une puissance, une cuve, une matrice aux effervescentes fécondités.

Les rives basses, molles, spongieuses, sont faites des clayonnaiçes millénaires que tissèrent là cent siècles d'aquatique végétation. Elles sont ouatées de mousse, feutrées de litières fauves — cadre

(i) Grive de l'esiuaire.

moelleux et capitonné pour l'eau, pour FéLincelant glacis, miroir où se reflètent les bleus et les vermillons du ciel.

En cette besogne de colmatage, l'arbre est venu à l'aide de l'eau; on voit des quinconces qui font œuvre de leurs racines et cardent la rive.

Les peupliers de ces plantations semblent des sémaphores au bord d'un petit océan, les mâts de quelque jetée où les « ballons » seraient remplaces par des nids de corneilles ou des touffes de gui.

Il y a certains bambous dont les cimes font penser à des cigares ou à des cierges bruns; en voici d'autres avec grises houppettes.

Dans les criques, le long des écores, ils se froissent contre les glaïeuls, oseraies et joncs : tous ensemble bruissent et claquetlent, faisant je ne sais quelle musique de cigales, de criquets végétaux. On dirait telle minuscule forêt sur la mer, forêt faite d'arbres amphibies.

Cette jungle normande, avec ses roseaux qui ont dix mètres de racine parfois et qui plongent dans la bourbe, rappelle l'Inde marécageuse, Tarroyo tonkinois, les champs aquatiques où il y a des rues d'eau.

Un peu partout, sur la Mare, sauf à certain endroit tumultueux et brillant appelé a tourbillon »,

les eaux dorment : on y voit flotter et nager nénuphars, herbes à la manne, paturins aquatiques, hydrocolyles, morènes, acores, renouées.

Maringouins, bibets, moustiques, cousins et libellules organisent leurs rendes.

Sous l'action du vent, parfois, s'enlèvent en bandes des graines cotonneuses : plumetis des rôs — nacelles poilues du chardon semblables à des araignées volantes — capitules de l'iris ou de la marguerite — chatons de la laitue sauvage ou du coudrier — hélices des érables et tilleuls — aigrettes de la centaurée — fleurons ligules du pissenlit — inflorescences de l'ortie, de la guimauve ou de la menthe — glomérules de la sauge et de la germandrée — aéronefs soyeux du séneçon et de rosier — épillets de la cardère — étamines et duvet de plantes innomées... Ce sont des flottilles ailées... Tous ces germes sont devenus oiseaux.

En escadrons bariolés, se lève aussi la faune lacustre : vanneaux étincelants tels des cabochons sertis de turquoises — huppes aux coiffures diamantées — mourillons noirs d'ébène — vignons aux ventres de grèbe — chipiols rouges, bleus et verts — bièves toutes dorées — flandrins jaunes ainsi que le blé — poules d'eau — chevaliers et marouettes endeuillés sous leur plumage — spa-

tules dont le bec est aplati en forme de pinc'^ttes — martins-pêcheurs qu'on dirait taillés dans le saphir et raméihyste.

Et aussi les tribus de passage : oies blanches comme des cygnes — canards sauvages aux flancs mordorés, aux palmes griffues, très aiguisées — cou deux siffleurs — sarcelles coloriées d'émeraude et de bleu — vingeons,livergins et pluviers... Tous ces migrateurs forment la gent ailée du Septentrion. Or, ils sont pareils aux aras des tropiques.,. Sur leurs plumes voyez ces lueurs diaprées, reflets des aurores boréales, des prismes et arcs-en-ciel qui resplendissent aux glaciers, aux icebergs du Pôle.

Ces pèlerins de Tair sont fils de toute la Planète. Les feux qui sont dans le minéral translucide et qui sont dans les fleurs, les voici : regardez : ils éclatent et sont arborés aux manteaux de Toiseau de marais, à ses chapes, .robes et dalmaliques empennées...

Une grue étendit très lentement ses ailes démesurées, ses ailes membraneuses de chauve-souris, sps ailes dont les nervures semblaient des baleines de parasol. Elle parut vouloir s'envoler, battit lourdement Tair... puis se ravisa, sans doute... Repliant alors sur son dos ses phimes immenses qui retorabèrenl avec un bruit sec d'éventail japo-

nais, elle commença de réfléchir à des choses que rAdamile ne comprend pas.-

... Quels sont ces grains noirs posés sur la blancheur vive de rÉtang? Des bayetles qui pèchent et nagent — silhouettes de barques aux voiles pliées... Sur un signal connu d'elles seules, toutes s'enlèvent, véloces, agilanl leurs petits ailerons courts.

Voici que des bandes de sarcelles se joignent aux bayettes : ensemble, elles filent, rasant l'eau, y trempant parfois et traînant leurs pattes, traçant ainsi je ne sais quel sillage frémissant de torpilleurs. Elles marchent en même temps qu'elles volent, avec un bruit mouillé... Leurs ailes fouettent à la fois l'air et l'eau : on dirait une flotte qui soudain s'est envolée de tous ses focs, beauprés, misaines et brigantines, avec la giration de toutes ses hélices, le battement de ses aubes et roues*

Puis, l'essaim se pose plus loin, en un clapotis de rides qui vont s'élargissant... Voguant alors sur la Mare, l'escadron est redevenu escadrille... frégates et corvettes, ne dirait-on pas?

Il y a aussi des sous-marins, en cette mer intérieure..* Des compagnies de plinguets, nageant entre deux eaux, affleurent tout à coup, mettant hors de l'eau un bec — deux yeux... qui, à la ronde, observent gibier, insectes, intrus.

■^^ ^i-.Jilp»l '^

10 COiNTES NORMANDS

Le passage d'une loutre sous-lacuslre s'indique à certain léger renflement, à ce sillon qui passe, à des veinules qui strient Teau. Le long des berges, les rats plongent et s'ébattent.

Au loin, quelque convoi de bachots chargés de foin traverse. Sous un rai de soleil, il paraît triomphal !

La Grand'Mare est une fondrière de bourbe.

Mais cette tourbière est divine, baisée par le soleiL Sous la lumière qui la pénètre, il y a de petits flots — frissonnantes escarboucles. De ces rives de fange s'envolent des joyaux animés, libellules irisées, papillons qui semblent des regards. Et la Mare représente une aquarelle, une perle, une coquille nacrée. Ce monde de la vase est paradisiaque...

La nuit vint : les bêtes puantes remuèrent; aux hermines grises se joignit la faune des bois, venue de loin : fouines, putois et renards. Apparurent aussi les braconniers de la plaine : martres, belettes etroselels. Tout cela, excité par la nuit, tourmenté par la faim, remuait sur les chaussées, le long de récore, dans les criques, claquant des mandibules, traînant à la façon des castors leurs queues.

La clarté blanchâtre du firmament s'insinua.

« Le ciel a visité la terre », dit le psalmiste... ici, il a visité la fange. La Lune est là, en effigie rayon-

nante ; et aussi les étoiles sont là, s'irradiant aux profondeurs. A ce fluidique' attouchement, les sangsues noires, les anguilles palpitent; des moules pleines de poison bâillent, parmi les reflets et les images d'astres, en cette coupole renversée, dans le ciel illusoire...

L'agitation se propagea parmi les jungles ; une sorte de frisson émut et remua les sargasses... Et alors se leva l'impaludisme, défenseur du cloaque — rimpaludisme, avec toutes ses races pullulantes: fièvre quarte, fièvre tierce, grippe infectieuse, typhus, miasmes délétères, malaria, influenza pernicieuse... toute la pestilence, les myriades de la Mort, les troupes de Siva homicide...

Placide connaissait à fond les secrets de Tlitang et de ses hôtes : il était le familier, le devin de cette immensité. Ce lac formait, pour le Maréquet, un univers... Tout n'est-il pas dans tout? L'arrivée de certains oiseaux lui annonçait, mieux qu'un baromètre, la pluie, la neige ou le verglas. Quand les canards plongeaient avec rapidité. Placide voyait là un signe d'orage prochain. Le beau temps pour demain était lié à des modulations et sonorités particulières dans le cri des grenouilles et des crapauds. Si les « clinches » noirs . arri-

vaient, c'était la certitude d'un rigoureux hiver.

Aux jours d'élé, pour se prémunir contre les ardeurs du soleil, Harou se baignait, en hardis plongeons. L'hiver, ïl palinait. Et, dès le « reraeuil », il lançait sa yole sur les flots, éperdument livré aux plaisirs du canotage, rame, godille ou voile.

La Mare lui suffisait : la Chose et l'Humain vivaient ensemble, presque identifiés. Harou subsistait par l'Étang, qui était à la fois son volailler et son vivier. Quand il ne chassait pas, il péchait, prenant à Thameçon et à la <( vermée » les anguilles — au « vervieux », les brèmes et les tanches — à l'épervier ou à l'appâl, les brochets. Abondamment nourris par ces eaux grasses, vives en frai et petits poissons, les brochets de la Mare sont énormes. Placide en happait quelquefois qui mesuraient jusqu'à trois pieds de long.

En plus de la nourriture et de l'agrément, la Mare fournissait à son fidèle d'autres joies par lesquelles s'éveillait en lui l'art des humbles, celui des peuplades originelles, « potamiques ».

Avec les « rôs », il faisait des chalumeaux; et, souvent, le soir, las des besognes, il venait s'asseoir sur l'une des petites plages... Alors, en ce crépuscule violàtre, une maigre musique s'élevait... mélodie de sons grêles, qu'accompagnaient

le coassement des rainettes et Funisson des bibets... Et c'élail, tout cela, TAme aquatique du grand Étang... En celte scène palustre et agreste, il y avait certaine solennité grave... La Mare paraissait rose et bleue. Au firmament la lumière agonisait, tandis qu'une lueur, frisante au-dessus de la Roque, venait vermillonner le croissant des hauteurs où s'incurve le Marais- Vernier...

... Aux mois d'automne particulièrement pluvieux, la condensation des brumes noyait le pays. L'eau du ciel, Tcgont des terres, les infiltrations de la Seine avaient détrempé la glaise : de toutes parts, cKamps et jardins étaient inondés. Uarou ne cessait pas de vaquer à ses phcisirs et travaux, en dépit de la submersion ; mais il se juchait sur des échasses. Et ainsi, cette silhouette haut perchée, agrandie et déformée par le brouillard, semblait je ne sais quel gros poussin du marécage, vingeon, bécassine ou cigogne, qui courait à toutes pattes, éclaboussant Teau.

A force de vivre en ce sol de délia, le Maréquet s'y était adapté, assimilé presque ; le teint jauni, la peau terreuse, les yeux gris terne, la tignasse couleur de vase témoignaient d'un mimétisme ancestral.

Longtemps, pareille existence sulûl à Tadolescent. Mais enfin, dans celte chair pubère, ce fut

III I Jll.flp^

rinsurrection des instincts... Et» certain jour, la mère, divinalrice, prononça : « Au pays roumois, là-haut, il y a de belles luronnes. »

. . Or, il arriva qu'aux jours torrides d'un été, le marécage, devenu virulent sous le soleil, réussit h empoisonner la mère et à blesser le fils... La vieille fut au cimetière, tandis que Placide demeurait seulj valétudinaire. Alors, ce furent de longues heures mornes, en cette masure déserte. Au foyer, ne faut-il pas la femme — mère ou épouse?

Et, comme une douce obsession, Placide entendait ce vœu : « Là-haut, il y a de fraîches luronnes... »

A la grandïerme du « Plant », de Bouquelon, c'est aujourd'hui a batterie de colza >, c'est-à-dire festival.

En ces parages, il est d'usage que tout cultivateur porte aide à ses voisins afin de rapidement mener à bien l'opération concernant la précieuse graine. Naturellement, le fermier, qu'on vient soulager ainsi, régale : et c'est une occasion d'agapes, « bétures », réjouissances.

Placide Harou est prami les ouvriers volontaires qui ont offert leurs bras à Maît' Baillemont, le tenancier du « Plant ».

• Privé de sa mère, Placide maintenant circule plus volontiers qu'autrefois: on le voit souvenl quitter son marécage et monter aux plaines du Roumois.

... La sueur perle au front des travailleurs, suinte le long de leurs joues, coule à leur menton, ruisselle sur leurs poitrines velues, inonde leurs reins. Ils tapent ferme, les gars...; à bout de bras, de toutes leurs forces, ils lancent leurs fléaux sur Taire, que couvre une bâche, où s'écossent et s'écrasent lès tiges de colza. Les c batleux » mesurent et cadencent leurs coups, successivement, de telle sorte que les fléaux résonnent à intervalles isochrones, comme des déclenchements d'horloge ou les pulsations d'un cœur. En frappant, ils obliquent d'un pas à gauche. Tous ces bras armés, en leur délente régulière, ces < flées » qui se lèvent, tombent et réapparaissent, reculés comme d'un cran le long du cercle, cela produit l'impression de quelque roue dentée broyant des graines. C'est un mécanisme fait de volontés conscientes.

... — En mesure, garchons! dit une voix.

Et les coups se suivent, prennent leurs intervalles, 5e répondent, tels des battements de pendule.

Cet agreste tableau, cet ensemble discipliné et

harmonique, théorie circulaire en marche, ferait songer à quelque cérémonie, à je ne sais quels rites druidiques.

Goniinué ainsi sans relAche, sous le soleil de plomb, ce Inbeur est dur. Quel souffle, quel fonds, quelle vaillance de muscles ne faul-il pas aux paysans ! Aussi cet acharné travail des champs a-t-il imprimé sa trace aux visages. Nos rustres normands ressemblent à des « fils de la prairie »,à des « Peaux-Rouges ». Et leurs mains calleuses, poilues, hirsutes, prenantes comme des cisailles, sont presque celles de l'anthropoïde.

Les pailles une fois bien triturées, aplaties, des goujardsles enlèvent et en font des muions où les cosses s'entassent, ébouriffées, crépelées, ainsi que des chevelures.

La « batterie » est alimentée par les femmes. Couplées deux à deux, les Roumoisanes portent une civière à draps blancs que chargent les tiges de colza blond. Quand elles entrent dans le cercle, les a fléleux » leur adressent parfois quelques agaceries ou « entinches »... puis, après cette petite distraction gauloise, nos gars reprennent leurs places dans la c vis sans fin ». Alors, la face noire de poussière, ils continuent cette lâche d*assommoir.

Presque toutes trapues et d'aplomb sur leurs lart,^es hanches, la peau brunie aux joues, mais très blanche à la nuque comme au cou, femmes et filles sont à moitié dévêtues, en corset, laissant voir leurs épaules, le sillon satiné dans le dos mouvant, et la poitrine opulente. Elles sont appétissantes, les villageoises, et justifient Témoi qu'elles apportent aux fléleux rien que par le frôlement des jupes dedroguet.

La plus regardée, la plus courtisée, c'est Arméline... Arméline tout court, sans nom de famille, enfant du hasard et de l'amour: père inconnu, la mère au cimetière.

Pauvre... Mais l'est-on réellement quand on est à ce point jolie et vaillante?'

Dure à l'ouvrage, saine et bien faite, jamais malade, avenante et gaie, Arméline était recherchée par les fermières qui la prenaient « à la journée »,►

Au hameau, chez nous, ce qu'on apprécie le plus dans la femme, c'est la vigueur et les formes tassées. Arméline était forte, et, d'un mouvement svelle de son admirable corps, achevait sans fatigue les plus lourdes besognes. Les paysans, émerveillas, disaient : « Arméline, al' est bienfaisante : al' rivaliserait avec un homme. ^

Disant cela, ils fixaient sur la robuste fille ce long et pesant regard habituel aux rustres.

Elle était donc très appréciée, et aussi secrètement désirée, bien qu'elle fût rouge de cheveux — couleur assez décriée au pays normand.

C'est pourquoi, ce jour-là, lorsque, élégante et bien râblée, le rein cambré, elle passait avec sa civière, nos gaillards ne pouvaient réprimer un frisson, des velléités galantes.

En apparence très affairée, Arméline percevait à merveille le trouble que suscitait chez les hommes la vie de sa chair. Malgré elle, son teint se colorait, une lueur était dans ses yeux : des ailes de mouches, les barbes des cosses et des épis la frôlaient au visage; l'air vif et la chaleur fouettaient son sang; le « cossart », débordant d'huiles essentielles, la grisait de son arôme subtil, lui montait au cerveau.

Les pailles de colza emmêlées à ses cheveux la rendaient charmante, lui donnant je ne sais quel aspect de Cérès normande.

Dix heures! Soleil terrible : on interrompt le travail. Maît' Baillemont invile les ouvriers volontaires à venir « faire la buvette ». Et voici l'assemblée entière assise sous un gros poirier, au bout du champ.

LA GRAND'MARE i9

Les campagnardes se sont rajustées, recouvrant leurs épaules de fichus et mouchoirs. Quelquesunes ont repris le traditionnel bonnet de coton, serre-tête qui laisse passer les papillotes au bord des tempes; d'autres ont réarboré la c ca!ipette » : elles redeviennent féminines, après avoir été de petits humains à la besogne, des tâcheronnes.,.

Voici élaléS; biscuits, norolles, cheminots, brocs de cidre (de « cœur » de cidre bien entendu), burettes de calvados — un festin! Rien de trop : car il faudra faire face à de rudes appétits...

Normands et Normandes mangeaient avec lenteur, mastiquaient, comme des ruminants, jouissaient du repas et du repos. On entendait ces puissantes mâchoires moudre les croules» craquantes : pareil écrasement entre deux meules bien dentées promettait admirable digestion.

L'un des convives, parfois, prenait un broc, quelque bouteille de grès et « buvait à même » ; il absorbait des lampées dont on entendait la déglutition.

Une servante apporta des jarres, des « gâtées » de lait; mais elle avait oublié les cuillers.

— J'allons-t'y lapper cha à la manière des quiens? dit gaiement une voix.

On improvisa des cuillers avec de larges feuilles de peuplier.

L'assistance se monirait joyeuse, ressentant cette sorte d'épanouissement que procurent aux mortels la vue, le fumet, le contact des victuailles. On s'exclama sur la générosité de l'amphitryon.

— Mais, dit celui-ci, quand no' z'a, no' z'offre. G'est-i' pas ben le moins que j'vos régale, tout un chacun : vous m'économisez les gens de la halle : savez- vous comben qu'no les payait, à çu matin, au bourg de Conteville? Huit francs! Y a pas moyen : c'est trop cher, la main-d'œuvre; ça m'bout les sangs, ed' vê cha...

— Sans compler, ajoute Maît' Romy, que le cossarl, i' n'rend pu. Autrefois no ven«lait l'huile : à c'fheure, d'après le récit, en Amérique, ben lonans d'iclii, i' z'out des puits d'où qu'i' sort de riau qui brûle toute seule : i' n'pend que d'ia pomper! Malheur ed' malheur! Et n'n'a-t-on des inventions, au jour d'aujourd'hui !

— Vaut mieux faire de l'élève.

— Des viaux? J'i vendu le mien quarante-cinq francs : la tête du marché, autant dire : au fait et au prendre, j'aurais mieux fait de l'mâquer.

— A qui que tu l'as vendu?

— '- A Prenlout, le boucher.

— Prenlout? li a pas volé son nom, c'tî-là.

— Y a même que cha qu'i' n'a pas volé.

— C'est le plus voleux de Bois-Armel : il a « subi » , pour avé volé un licou (qu'il disait); seulement y avait une vaque au bout (qu'il ne disait pas)!

Des propos s'échangèrent.

Mait' Léon. — Ça va-t-il ben, cheux vous, maît Paul?

Mait' Paul. — A peu près, bêtes et gens, oui. Et du vôtre?

Mait' Baucher. — Mon garchon, il a été obligé d'aller au sirurgien.

ToNNETOT. — Mai, je m'soîgne tout seul. Comme dit le proverbe, bonne soupe aux choux, au médecin Ole dix sous. /

Louis Potin. — Havard, vous savez ben, il a perdu sa jument : il l'avait si tellement maïublée qu'ai' en est morte.

Delamare. — J'y en avais offert cent écus.

Mait' Léon. — Es-tu devenu marchand?

Delamare. — Oui, un brin. Je m'commerce sur les gevaux, d'un bord et d'I'autre; j'gagne pus qu'à ma suffisance.

Louis Potin. — No dit que Bouffard vient de trépasser.

Mait' Léon. — Y avait longtemps qu'il était demeuré; la dejrnière fois que je l'avais vu, je m'étais dit man chà .: il a eune mauvaise démarée.

Désirée. — Il avait pas eu raison de se remarier avec une jeunesse.

ToNNETOT. — Ça ne fait jamais ben, ces mariages-là : « jeune hase el vieux bouquin, eng^ndrement de lapins. »

Les fermiers s'esclaflèrent, à ce vieux proverbe.

PiVAiN. — Bouffard, ii, cha y a fait perdre la tête : c'était trop fort pour son cru : il a succombé à eune attaque célébrale.

Saturaïne. — Li el pi sa femme, i'n'valaient pas rien, à pièche des deux.

Mait' Baillemont. — Il était riche, riche : no disait que le matin, avant de se lever, il avait gagné chent sous.

PiVAiN. — Et cependant tout, i' geignait toujou' misère.

Louis Potin. — Mauvais qu'il était, mécieu :

c'était un guenon fini.

Delamare. — Bête et mauvais : engendré d'un coq et d'une oie.

ToNNETOT. — C'était un de ces hommes de qui que no dit : « S'il crachait dans la goule d'un loup, le loup aragerait. »

Mait' Baillemont. — Et pi raenteux ! F m'avait fait un petit mot d'écrit comme par lequel il passait sur ma pièce : vous comprenez; mal, j'voulais pas qu'il anticipe sur mon bien : eh ben, il a eu le toupet de m'atUiquer au juge de paix : i' m'en a fait coûter trois pistoles : il a tout de même perdu son procès : quand il a su chà, il était colère ! Il gueulait commp une martre à qui qu'on y a pilé sur la queue.

Désirée, — C'était sale, cheux eux : que pivac! eune treue y aurait pas retrouvé ses petits.

Mait' Baucher. — Bouffard, mai, j'I'connaissais pas; mais man biau- frère le connaissait.

Saturaine. — C'était le garchon à défunte Rose la roulière, de qui qu'ai' était remariée à un Trousse bourg.

Louis Potin. — Troussebourg, dit « Bien-aimé », dit « Chéri des dames »,

Saturaine. — C'est ça même.

... Doléances et ragots n'empêchaient pas les libations : brocs, grès, bouteilles circulaient, faisaient des cascades dans des gosiers toujours ouverts; on ingurgitait à la ronde.

Une voix d'enfant s'éleva :

— J'bêrais ben itou, maï.

, *i.- -^vuiiyip

Celait Firrain, le gonjard, qui réclamait, se voyant oublié, écrasé dans cette houle d'assoiffés.

— Espère un peu, dit Bourdel, péremptoire.

— Mais j'i soif, insista l'enfant.

— Bè, donc, acquiesça Bourdel, résigné, en lui passant un broc : tu pouvais pas le dire plus tôt ! T'as le gésier à sec, ben sûr... T'es adrail comme un cochon d'sa queue.

El il ajouta, sévère :

— Gomme t'es tourment, anuit, man pauv' gars.

Le gros cidre remplissait aa fonction, provoquant une lourde gaieté.

Abreuvés, repus, les campagnards s'affalèrent sur le dos, la tète à l'ombre, sous la haie, la poitrine ouverte : et les poils du thorax se dressaient, drus comme l'herbe, durs comme les épis.

— Étendons-nous sur la brasse, à c't'heure, proclama l'un d'eux, avant de somnoler.

D'autres marchaient, infatigables, ou chantaient.

Un gars entonna : « Doux moments que je passai — près de ma chère Lisette. — Doux plaisir que je goûtai — quand je la trouvai seuletle. »

Un camarade répondit par cette cantilène :

« Allons cueillir du porion pour les garçons — de la violette pour les lilléltes — des pommeroles pour

les p'tites folles — du coucou pour tous les fous. > Certains continuaient à boire.., Tiau-de-vie circulait. Quelques-uns avaient le feu aux joues, des faces lubriques : ils aguichaient les filles, cherchaient à les faire endèver (1).

Mauduit, gars athlétique, cria :

— ManQzelle Arméline, voulez-vous me verser à bère?

Verte en propos, prompte aux réparties, la fille riposta :

— Vous vous en versez ben tout seul; faudrait-il pas qu'on vous donne el' doigt, comme aux petits viaux ?

— Oui, répliqua le gaillard; j'veux ben :

baillez-maï vot' doigt.

Brulalement, alors, il lui prit une main, qu'il baisa goulûment.

Puis, se penchant à son oreille, il ajouta :

— Venez- vous?

— Oyou? interrogea la paysanne.

— Par ilo... là le long.

Et il désignait un chemin herbeux, ombragé à souhait.

— G't*occasion! dit Arméline, railleuse.

(1) En anglais, c endeavour », essayer.

^•^rJPf^L -

Obstiné, le gars insistait, variant peu 3à formule.

— Venez- vous en... landret.

— Bé hasard, fit Arméline... Allez m'y attendre! Vous aurez le temps d'écouter siffler la linotte.

Elle le regardait, coquette... songeuse : « Pas mal, ce grand gars... belle carrure... ï

Mauduit : demi-paysan qui, une fois révolu son temps de service sur la flotte, s'est attardé aux villes dont il a connu les plaisirs et les vices. L'an dernier, il a recueilli un petit héritage qu'il est en train de dépenser : ce joyeux drille régale facilement les camarades et aime « l'épate », tirant vanité de sa prestance comme de son faste. Le dimanche, sur la place, au jeu de bouchon, on le voit lancer, en guise de plaques, des pièces de cent sans.

— Faut-il qu'i' soye riche! clament les garçons.

— Qui qui l'aura? murmurent les villageoises. Les filles de Bouquelon le voient favorablement;

les mamans montrent quelque défiance : « On dit qu'il n'est point « fiable », çu gars-là. » — Raison de plus... Il n'en est que plus attirant pour les filles.

Roublard, Mauduit connaît le c prestige de Tuniforme » ; voulant méduser le « sexe », chaque dimanche il s'habille eh marin, arborant ce seyant costume : vareuse bleue; collerette rabattue, qui met en valeur la blancheur du cou et la poitrine bombée; béret en arrière... Il trouve tout cela élégant, hardi, capable d'intéresser et de retenir la prunelle curieuse des campagnardes. Il y tient. C'est même là une des raisons pour lesquelles il a demandé à êlre douanier : cela lui permettra de n'être pas habillé comme un « pésout ».

Arméline reste muette, les yeux baissés...

Mauduit lui reprend la main... Obéissant à cette pression légère, à celle invite, la jeune fille s'écarte un peu, en compagnie du gars, attentif et lent... Tout à coup, trop tôt, celui-ci, cessant d'être enjôleur, devient entreprenant. Mais la paysanne est maligne, pas naïve, habituée à se défendre,^ experte aux ruses, feintes, et fuites : sa vie en liberté l'a instruite des fragilités naturelles, des périls où chavirent tant d'étourdies trop « écouteuses ».

Elle veut se dégager, échapper au bras qui l'a saisie. Mais son parlenaire a la poignesolide : il tord la main récalcitrante, à tel point qu' Arméline pousse un cri de douleur.

Singuliers usages du rustre : il aime à blesser un peu celle qu'il a choisie. C'est ainsi que le cheval mordille la jument — que le matou griffe la chalte — que le cerf laboure légèrement le flanc des biches avec l'andoniller — que le coq déplume sa poule d'un coup d'éperon.

Arméline est furieuse: l'agression, elle l'accepte, mais pas la brutalité. Le compagnon devient fou : une lutte s'engage.

Aux champs, toujours cette même scène : assaut des garçons contre les filles ; ripostes de celles-ci ; femmes supportant ce combat qui est une défaite et un appel ; baisers par force obtenus ; viols de la bouche ; coups de poing, bourrades ; lutte animale; essais de corps qui se heiirtent avant de s'étreindre... tout cela forme prélude aux amours des rustres. Ces couples enlacés, ce sont les gladiateurs du genre humain, pour une bataille qui ne donnera pas la mort, mais la vie...

La douleur exaspère le viril dont l'assouvissement menace d'être terrible. Avant de devenir chatte, la femme est tigresse. Il y a en effet du faune et du fauve dans la paysanne. L'éclat farouche de ses yeux, la pourpre de ses joues, appellent la morsure avant la caresse.

Et c'est pourquoi, ses nerfs une fois apaisés^

celle-ci s'affale en une détenle; se sentant prise, scellée dans un poignet dur comme Tétau, elle ne frémit plus de haine, mais de désir. Ayant connu la puissance de Thomme, elle veut bien le subir : vaincue, elle consent à aimer celui qui a pouvoir sur elle. L'éternelle Natura naturans parle, ici, souveraine...

Haletante, épuisée, Arméline ressentait celte mollesse subite, voulue par le Créateur, par cet Absolu de genèse qui palpite aux « entrailles bénies ïi de l'Espèce, selon la parabole biblique.

... Lorsqu'une rauque voix retentit...

— Faut-il que je vos aide? Pardon, excuse, si no vos détonrbe !

En un clin d'œil, les amoureux ont disparu, retournés au travail commun...

Mais Arméline a entendu — elle sait bien de quelle bouche — ces mots sévères :

— Taï itou 1 te v'ià devenue garçonnière : tu mériterais que je te reconduise à coups de scion.

L'homme survenu si bien, ou si mal, à propos, c'était Filhû — Filhû, personnage énigmalique qui vivait au village sans partager l'existence des villageois.

Pas assez riche pour être fermier, il n'avait pas voulu louer aux autres ses services, la force de ses

bras, l'adresse de son intelligence — cela moins par fainéantise que par goût d'indépendance et fierté.

Alors, comment subsister, en demeurant libre? Il avait trouvé l'occupation qui lui permettrait de résoudre ce problème, et il s'était mis éleveur d'abeilles.

L'éducation de ces admirables bestioles n'avait pas de secrets pour lui. Le miraculeux génie de celte race ailée était une joie pour son esprit — les soins qu'exigent ces frêles existences constituaient un incitant pour sa bonté naturelle — et le maigre butin à lui réservé par le miel des ruches suffisait à lui assurer le « pain quotidien ».

Ce n'était pas l'abondance ! Le jeûne s'imposait même souvent. Aussi le maigre Filhû ressemblaitil au loup de la fable : libre, sans chaîne, sans collier, sans hart au col.

Il s'était presque identifié à ses « mouques >. Ce demi-sauvage aux sens aiguisés, à l'odorat subtil, percevait certaines odeurs venues des pistils ; sa vue perçante découvrait l'éclat des feuilles forestières luisantes de sucre. H avait appris sur quels fumiers les abeilles recueillent le sel et le salpêtre qui leur servent de ciment. Il connaissait aussi la saison des disettes. Très au courant des floraisons

qui procurent la cire, il s'entendait au mieux avec ses petites amies, lesquelles avaient, en leur merveilleux instinct, deviné de quel secours pouvait être cet humain, si altenlionné, si pf^nétrant.

Aussi, quand Filhû avait trouvé un champ bien épanoui, fleuri et ouvert à souhait, il posait une planche garnie de ruches sur un chariot à main exprès préparé; alors, lui traînant l'équipage, il s'en allait ainsi avec sa troupe. Et, sûres que le prévoyant pasteur les conduisait au butin, leur épargnant la route et la besogne, les mouches bourdonnaient joyeuses et suivaient leur maison de paille devenue ambulante.

Au pays, on appelait Filhû le « maître des mouques » .

Parce qu'il était très différent d'eux, les campagnards se gaussaient de lui et raillaient ses propos ; les gamins imitaient ses gestes, « dégaoaient > sa démarche. Il ne s'en souciait guère.

— Marchez, marchez ! disait-il, mes mouques, c'est mes filles : je les connais lertoutes, chacune en particulier : y en a pas eune qu'ait le même bourdonnement d'ailes. C'est le bon Dieu qui leu' parle. Vous riez ?... Qui qui les avertit, dites-maï, à certaines nuits sans lune, que le miel tombe de

l'air, comme la manne, d'après le récit du catissème? Et quand al' partent, no ne les comprend point... ceux qui les « cachent à mort 3>, c'est des assassins!... faut pas tu^r ces créiatures-là.

Gela passait pour être propos de toqué ; les quolibets faisaient rage. Mais toute moquerie cessait quand, devenu grave, Filhû continuait :

— Al' m'obéissent, au doigt et à l'œil... j'vos ferais mourir sous leu' piqûres si je voudrais : je m'comprends avec elles, veïez-vous: leu' dards, ils sont à mon service: je vos l's enverrais ben par la figure, dans l's yeux.

Et, satisfait de l'inquiétude où cette menace plongeait K^s paysans, il concluait, bonhomme :

— Veïez-vous, mes amis, je suis minable, c'^st vrai; mais, au surplus de tout, je jouis pus que vous de vos propriétés : je me promener dessus d'après la loi de nos coutumes qui baillaient aux miséreux le parcours et la vaine pâture ; mais, au fait et au prendre, ne vos plaignez point de mai: sans mes « petites amies », les mouques, savez^ vous que vos fleurs ne germeraient pas si ben? Cha vos surprend?... Ah! je sais des choses... des choses...

D'autres fois, il disait:

— ... Mai qui ne possède rien, je suis pus riche

que vous: j'ai, à mai appartenant, un domaine plus grand que notre commune, les berges fleuries des chemins, un parterre...

Td était le personnage étrange qui, traînant sa carriole, avait surpris Mauduit et Arméline, les troublant d'une façon aussi opportune qu'inopinée.

En toute autre occurrence, Filhû aurait ri aux éclats de celte déconvenue infligée au bellâtre séducteur Mais, cette fois, il gardait au front certain pli d'inquiétude et de chagrin. Sa longue figure osseuse était gris plombé, paraissait plus creuse et décharnée.

C'est qu' Arméline ne lui était pas indifférente au même degré que les autres villageoises. Non point qu'il eût des visées galantes sur elle, lui vieux, laid, pauvre ; mais cette enfant privée de parents directs était vaguement sa cousine (car il n'acceptait nullement celte cruelle fiction de la loi par laquelle il est décrété que les enfants naturels n'ont point de famille).

Et ainsi, bien qu'elle vécût « en condition », c'est-à-dire en servage, Arméline considérait la chaumière de Filhû un peu comme sa maison. Et, aux jours de liberté, elle venait rendre visite au « maître des mouques », à son parent.

Gentiment, elle l'écoutait, quand il parlait de ses mouques... a Tu sais ben, disait-il, c'est à laï que je les donne, après mai... Et surtout, quand je mourrai, écoute... n'oublie pas de leu' mettre un crêpe, un drap noir sur la ruche... parce que^ sans chà, aV périraient comme mal... je l'sais... j'en suis sûr. »

Filhû aimait donc Arméline, joyeux de constater qu'elle était aussi sage que jolie, qu'elle avait « de la conduite >... Et, de cela, il se montrait franchement heureux, s'attribuant sur la jeune paysanne je ne sais quel droit de tutelle morale.

Voilà pourquoi la scène dont il vient d'être témoin aujourd'hui l'a conlristé, révolté.

— Alors, maugrée-t-il... elle itou !... comme l's autres... comme sa mère... al' va mal tourner... Ça peut pas. se tenir en repos... malheur! Bon sang... les femmes, par ichit, il en a que d'eune sorte... des pouques.

Et il s'éloigne, appelant ses abeilles, d'un petit sifflement... Il marche, interrompant son allure saccadée pourchasser à grands coups de fouet les engoulevents, pirates de l'air, requins de l'espace, tous ces écumeurs qui mangent les mouches et '" avalent les insectes ailés.

— Mon cousin, dites... me conseillez-vous de me marier?

C'était Arméline qui demandait avis à Filhû, quelques jours après... Filhû reste sombre, puis articule :

— Mauduit a pas trouvé d'ant' moyen d't'avoir, faut craire... t'as pas peur d'être malheureuse ?

Arméline rougit, hésite... et dit:

— Non... c'ti-là... i' s'marie pas...

— -Acause?

— J'sais-t'y, mai? Peut-être ben parce que j'sis enfant naturelle... paraît que c'est mal.

-^ Les bâtards lui font mal au cœur, à ce particulier? Porqui qu'il en fait, alors? Car, je vas le dire : depuis l'autre jour que je l'ai vu après taï, je m'siiis informé: paraît qu'il en sème, de la graine de moutard, dans le pays... V'Ià au moins eune récolte qui vient ben..'. Ah! ah! l'état civil ne le gêne pas tous les jours : la fois que je vos ai surpris — juste à temps — c'était-il d'état civil qu'i' t'causait?

Arméline sourit ; un éclair de gaieté passa dans ses yeux.

— Qui qu'no sait !. .. Il allait peut-être s'y mettre; seulement, vous y avez fait peue ! Vous criiez trop

fort, itou ! Vous en avez, vous, une manière d'encourager le monde... Enfin, y a pas que li su' la terre. Il est parti du pays : il est dans la douane, à Quillebeuf.

— Gabelou ! dit Filhû, méprisant.

— Oui... dans Ts autorités, censément.

— Bon débarras! alors... c'est avec un autre que tu te maries? Et le v'Ià prête*? Y a pas moyen vraiment de comprendre les filles, décidément!... Qui que c'est?

— Un Maréquet... Harou... Placide Harou.

Filhû devint goguenard.

— Comme dit le proverbe, « les premiers venus chaussent les boites, les derniers les décrottent ».

— Si vous me faites sot, réplique Arméline, fâchée, je vas m'en aller : je vos conte pas sottises, mai.

— T'en fais.

— A savoir! observe la fille, sournoise^..

— Enfin.. .i't'plaît?

— Pas plus qu'ça... Il est jaune comme un coing, comme tous ceux du Marais, au surplus : ils ont la fièvre, paraît... Seulement li, Harou, v'ià : no dit qu'il a de quoi : et pi, i' vend son jardinage à Ilonfleur : tous les samedis no vé sa voiture pleine qui passe, au pont de Saint-Sanson... Et pi aco,

les maréquets, ils ont rdroit de mettre au banc communal sept têtes de bétail : ça fait du revenu, tout cha...

Arméline avait au plus haut point celte vertu de la race normande, l'acquisivité : pour elle, la terre c'était le « bien », c'était le bonheur.

Le vieux hocha la tête.

— L's humains, no n'y comprend rien de rien... comment qu'i' s'marientl... bon sang... Ah! les bêtes ne connaissent point d'autre loi que celle du bonDieu... Mes mouques... mes mouques... Alors, taï, Arméline, t'épouses pas un homme, t'épouses deux acres déterre... La terre... m'est avis pourtant (sa voix eut une altération) que... la terre... no' z'a toujou' ben le temps d'aller pourrir ed' dedans.

C'était ainsi. Placide Harou n'avait pu voir Arméline, cette splendîde fleur du Roumois, sans Taimer, sans la « vouloir » éperdument.

Jusqu'alors, la vie lacustre, avec ses plaisirs, ses périls, lui avait suffi. Pays natal, le Marais- Vernier tenait son cœur, contentait ses désirs, remplaçait tout idéal. Le charme de cette nature aquatique était si intime et si fort, l'avait si profondément pénétré que les autres paysages lui

semblaient vides, mornes, sans caractère, sans âme.

La plate campagne, la glaise uniforme et prosaïque, ces planches et sillons, tranches de terre tirées au cordeau, tout cela, dépourvu d'originalité, Tennuyait, l'attristait. Il ne restait jamais longtemps « en campagne >... une attraction le ramenait à Tancestral polder, chezlui. Et, lorsque, au retour, parvenu à Sainte-Opportune, au premier tournant de la côte Pelée, il apercevait, en bas, la Grand'Mare, lointaine encore... alors, il y avait en lui un tressaillement du cœur, quelque chose comme une floraison de fibres.

Comme elle est belle, étalée, blanche sur le marais fauve! Ses annexes (crevasse, trou-piaut, crevasson), les criques et fossés d'angle, établissent autour d'elle un dessin crucial, six fleurons de je ne sais quelle couronne...

Ne dirait-on pas quelque Princesse de la Création, Princesse somptueuse, régnant, stagnant, au pays lacustre — sorte de « Belle au Marais- Dormant j), Isis d'un delta nilotique?... Est-ce là une réalité, ou plutôt une Forme de légende. Souveraine illusoire, avec son cortège de caps lointains, qui semblent faire bonne garde... — tels les sphinx d'une meute assise, molosses au pelage bleuté, aux musoirs rouges et baveux?...

Toujours le jeune homme la contemplait, ravi, avec des yeux d'extase, des yeux d'amour.

... Mais, cette fois, la corvée finie chez Maît' Bâillement, lorsque Placide revint au Marais, il était si absorbé, à ce point distrait, que, marchant tête basse, il oublia son habituelle station à la crête de Sainte-Opportune. Il ne chercha plus des yeux son Amie, l'Eau...

' Qu'y avait-il donc? Le Maréquet souffrait, atteint du mal divin, pantelant déjà sous la délicieuse douleur d'amour. Il avait vu Arméline... et une terreur l'avait comme anéanti devant cette belle fille qui, sans presque lui rien dire, l'avait simplement regardé, de ses yeux rieurs.

Et, à ridée que cette rousse chevelure pouvait être touchée, dénouée, par une main d'homme, ses mains à lui frémissaient.

Le pauvre Maréquet demeure troublé jusqu'aux moelles; sur sa face terne, les pommettes se sont colorées; dans les prunelles une lueur flambe... Il n'a jusqu'ici éprouvé que les joies de la nature ; aujourd'hui, il connaît cette puissance suprême de la création : la Femme...

Timide tout d'abord, rétracté en lui-même, persuadé qu'il est laid et que jamais une aussi charmante fille ne l'acceptera pour mari, Harou cherche

à se distraire, à s'étourdii\ Avec une sombre énergie, il se livre aux travaux, à la chasse, à la pêche. . . Peut-être ainsi oubliera-t-il rensorceleuse?

Non... bien au contraire, la solitude exalte cette passion.

Vaguement, il avait espéré que la Grand'Mare serait un dérivatif. Mais il ne la voit plus, ne la sent plus; il a perdu son contact.

Au hasard des coups de rame et de pagayage il lance sa yole; il s'enfonce à travers les murailles pliantes et mouvantes qui forment rivage à FÉtang; il parcourt ces rues aquatiques, labyrinthes de canaux, en je ne sais quelle Venise végétale.

Mais il ne porte plus attention aux belles plaques ocre, vert bronze, rose, formées par la végétation marine épanouie — dallage, parvis de celle cité du marécage.

Les rôs s'écartent, livrent passage. Et derrière lui se referme l'allée un instant ouverte, le sillon, creusé en ce champ mobile, en cette aquatique forêt, jungle de la bourbe.

Bambous et glaïeuls le cinglent au visage — sans qu'il en ait conscience.

Les. poissons qu il ne poursuit plus se familiarisent, dressent hors de l'eau leurs têtes plates, semblent narguer l'humain, si redouté autrefois.

LA GRAND'MÂRE 41

Le gibier a désappris la fuite et ne reconnaît pas, en cet inoffensif vagabond, l'ancien ennemi qu'il fallait éviter. Dans les yeux ronds des bêtes il y a comme des clignements de dérision, et dans leurs chansons des sarcasmes.

L'idée fixe possédait l'homme... une crainte aussi... le Maréquel avait peur de cette Roumoisane qu'il pensait coquette et rusée.

Malgré tout, en dépit des appréhensions, une impulsion grandit, s'imposa... Puisque, sans cette fille, c'était pour lui le chagrin, la folie, la noyade volontaire ou non, puisque bien entendu il ne pouvait songer à l'obtenir par séduction, il fallait l'épouser, jouer ce hardi coup de dés... puis s'en remettre au destin.

... La demande faite, avec quel tremblement il est venu demander la réponse ! . . . Oui ! . . . c'est oui . . . quelle joie ! Dans les remerciements, quelle effusion!... Et l'émotion de ce premier baiser...

Ils étaient fiancés. Et, selon l'usage du pays, cet événement fut proclamé à la face des villageois, amis et connaissances, par une promenade « à la Saint-Gille » de Pont-Audemer. Achevai tous deux, sur la même selle, Placide à « califourquelte », Arméline en croupe, ils s'en furent gaiement à la

ville, pour faire emplette du mobilier et du trousseau. Ce fut dès lors officiel. Selon l'expression consacrée, ils « se causaient ».

La Roumoisane paraissait ravie à l'idée qu'elle serait « riche » (elle appelait richesse cette demimisère, ce minimum de vie auquel est réduit tçut paysan, même celui qui possède un peu de bien).

La « prétendue » vint visiter sa future demeure. A celte occasion, Harou n'eut garde d'oublier la Grand'Mare, qui avait tenu une si large part dans son existence — sorte de Personne, géodésique bien vivante qui, pour lui, s'était montrée réellement bonne, en vérité maternelle.

Si Arméline était sa tendresse, la Grand'Mare était sa dilection. Il les présenta l'une à l'autre, ces deux créature^s ravissantes qui pareillement lui tenaient au cœur, qu'il chérissait d'une égale affection, el qui désormais représentaient les pôles de sa vie.

Du reste, n'eût-on pas dit que la Grand'Mare prenait conscience de cet amour humain? Elle se faisait belle à plaisir, et se tenait, parée de nénuphars, iris, potamots, jonquilles, renoncules d'eau, jacinthes, glaïeuls.

Des laîches cerclaient sa face brillante : c'était PQmn^e upe coifiufe... Et, d^^ns celte cojffure, les

vols de marlins-pêcheurs semblaient des émeraudes — les merles et les grappes de mûrier sauvage, des perles noires — les baies de sorbier et d'églantier, des rubis... Pareillement, les saulaies de la rive avaient je ne sais quelle apparence de cheveux où les joncs à tête brune et les « flammesd'eau » étaient piqués ainsi que des agrafes ou de grosses épingles japonaises.

Des litières formaient une fourrure que laçaient les tiges rouges de l'osier.

Les sphaignes (mousses grises) avaient l'apparence de garnitures en velours ou peluche.

Autour d'Elle s'ajustaient les genêts et les joncs marins formant un manteau de dentelle fine avec dessins en or pâli.

Et les fils que sur les herbes du bord tissèrent les araignées ne sont-ils pas des diadèmes emperlés? Voyez encore ces illusoires saphirs que forment les coins bleus du ciel reflété et les diamants qui étincellent à la crête des vaguelettes.

Aux yeux du Maréquet, la Grand'Mare semblait vraiment dire : « Ne suis-je pas charmante, ainsi?»

(L Charmante » oui... mais Arméline!... adorable.

Il voulut les unir et cueillit une fleur de glaïeul qu'il piqua au corsage de l'aimée... Gela le rendit

,-^v I I lin HUJiilJJI

heureux... Sa fiancée ainsi portait les couleurs... elle était reine de ce domaine lacustre.

Puis, le jeune homme eut un élan de gaminerie joyeuse : trempant ses mains dans le lac, il fit sur les cheveux de la Roumoisane une aspersion de quelques gouttes qui, se répandant, diamantèrentla toison fauve. Sans le savoir ni le vouloir, ce fruste paysan, revenu aux vieux mythes, accomplissait une cérémonie celtique, je ne sais quel symbole d'un culte où naïades et ondines furent de représentatives déités. Une eau lustrale consacrait la « promise » ; celle-ci était « ondoyée » •

Une obscure suggestion vint combler d'aise le Maréquet : mettant ainsi l'épouse de son choix sous l'invocation baptismale du sang planétaire, le paysan éprouva une plénitude de bonheur.

Et il lui parut ainsi qu'à toutes deux, à la Grand'- Mare comme à la mignonne fille, il ouvrait son cœur et ses bras, qu'il les mari/iit, qu'il les épousait dans un même souffle de sa poitrine, dans un même soupir d'infinie joie.

Gentiment, sans trop comprendre, Arméline se prêtait à ces fantaisies, très flattée de voir auprès d'elle un galant pareillement épris.

Ensuite, Harou désira que sa nouvelle compagne fit connaissance avec l'Amie des anciens jours.

— Nous allons nous y promener, voulez-vous ?

Mais, à peine dans le bachot, qui oscillait aux coups de rame, la terrienne devint nerveuse, presque fâchée. Elle se sentit tout à coup dépaysée, dépitée, en face de sensations nouvelles.

La voyant peureuse, il la pria de mettre pied à terre ; mais le rivage se composait de spongieuses lagunes ; pas moyen de s'accrocher aux sphaignes, aux branches flottantes, traîtresses et molles.

Le sol était de la boue et le pied s'y enlizait. Il fallait marcher sur des « roseaux à tête de chien », bornes peu stables.

... Souvent Arméline glissa : une fois même, elle fut mouillée au talon, dans le bas de ses jupes... que d'émotions désagréables!...

Ils continuèrent leur promenade sur les fossés hauts et parcoururent à pied la curieuse chaussée qu'on appelle « Digue des Hollandais » .

Le Pays-bas, le polder, se découvre, coupé comme un damier, strié de fossés que gorge une eau couleur acajou ici venue par l'infiltration des tourbières.

Paysage lacustre assez animé : des faucheurs tranchent les roseaux, par grandes volées circulaires de cet instrument vieux comme Thumanité. A couper ces épis lacustres aux tiges si dures, le fil

de la faux s'ébrèche vite : alors, les travailleurs s'assoient à terre, et entre leurs jambes ouvertes installent de petites enclumes fichées dans le sol ; puis, à coups de marteau, ils écrasent et affilent la lame de la faux, tandis que des femmes rangent sur la glaise brune cette récolte de bambous, aussi raide que des piques.

Glaneuses du marais, elles portent les cotillons haut relevés ; pour marcher dans les flaques de ce sol humide et détrempé, elles ont les pieds chaussés de demi-bottes dont la semelle est trouée comme une écumoire.

D'autres tâcherons curent les rigoles : toujours cette scène, pareille depuis les âges primordiaux ; c'est ainsi que les premiers Adamiles bêchèrent et creusèrent l'alluvion des deltas. Le fellah normand n'est-il pas identique à cet être palustre qui vécut aux^rroyos de l'Annam, aux Grands-Lacs de l'Afrique, aux jungles de l'Asie ?

Ce sol alluvionnaire n'est-il pas le placenta tellurique dont rivières, criques et fossés représentent les veinules?

Depuis la naissance de l'Être, le Terreau, le Limon vénérable n'ont point changé...

Arméline ne pouvait comprendre l'auguste beauté de cette vision. Elle constata que c'était

sale et qu'il y avait partout des fondrières : le Marais- Vernier lui parut immonde ; l'odeur de € mucre » offensa ses narines.

Sensations inverses : jadis, Harou avait trouvé la campagne du Roumois plate, banale, ennuyeuse. Arméline à son tour avait l'impression d'être tombée ici dans quelque bas-fond pestilentiel.

Elte eut un souvenir vers les luzernes fleuries, les odorants sainfoins, les trèfles, l'air frais et pur de là-bas... de là-haut... ; il lui faudrait donc quitter tout cela, pour vivre en ce cloaque, sur ces bords marécageux?

Regardant les natifs du pays qu'elle rencontrait, elle compara leurs faces blêmes avec la rouge carnation des Roumoisans, ses congénères de la plaine*

Y eut'il en elle d'autres obscures impulsions ? Instinct de terrienne... pressentiment... jalousie de femme contre l'objet qu'aime le mari ? Qui peut savoir ?

En tout cas, de suite, la Grand'Mare fut son ennemie.

Il gèle. La nuit sera bonne pour les chasseurs € àl'ajet ». Elle tombe déjà, cette nuit claire et glaciale; les ailes du gibier d'eau palpitent de toutes parts... on entend des cris.

i^ CONTES NORMANDS

Éperviers et buses cessent de planer. Sous Torabre grandissante, TÉtang se met à luire, reflétant le ciel, commençant sa fonction de miroir pour nos oiseaux nocturnes, sortes d'alouettes.

Des bandes de canards, de vingeons, d'oies et de sarcelles viennent barboter dans les flaques : les entendez-vous qui triturent des paquets de boue dans la lamelle de leur bec ?

Avant de se poser, un vol de pluviers à l'instant venu du Nord fait de longs circuits prudents, opère des randonnées pour explorer les alentours du lac... Ils s'abattent enfin et aussitôt s'établit une rumeur de cris assourdis ressemblant au caquettement de mille commères bavardes. En un gazouillis aigu, les palmipèdes échangent leurs impressions sur le marais nouveau, se félicitent de l'heureuse traversée.

Deux canards, en couple, malard et boure, passent, col tendu, pattes en arrière... ; un râle noir vole, tel un poussin malhabile sur ses courts ailerons ; quelques marouettes, probablement dérangées dans le gîte qu'elles venaient de choisir pour la nuit, passent aussi sur le ciel, allant à l'aventure, incertaines et molles comme des chauvessouris.

A cet instant, Harou, son cf fusil canardier » à la

main, s'approchait avec précaution : il ouvrit la porte basse de son « gabion », hutte faite de laîche et roseaux, posée au ras de terre, tapie (on le dirait) comme porte de lanière : il se glisse, il rampe, pour y pénétrer. C'est là qu'il va passer la nuit, espérant bonne chasse.

La Grand'Mare présente d'excellents abris pour épier les oiseaux aquatiques. Les gabions de feurre sont tout au bord des criques, assis sur petites jetées.

Étayées sur pilotis, ombragées de saules et de joncs, ces cabanes, avec leurs quais en clayonnage, donnent l'impression des repaires dont parlent les explorateurs aux Grands-Lacs africains, et où loge une humanité presque amphibie.

On songe aussi à la demeure de quelque Robinson ou à la rudimentaire paillotte en bédanes que dans les marais de Meï-Kong construisent les Annamites...; ou encore elles évoquent l'image traditionnelle des habitations lacustres.

De ces gabions clos et muets le gibier s'approche sans défiance : il picore, pêche, chasse et aime sans flairer le guet-apens, sans savoir qu'il frôle un assassin à l'affût.

A plat ventre étendu, son fusil entre les jambes, l'œil au petit judas de la lucarne, Harou est prêt*..

Mais le gibier se fait attendre ; alors, rhomme, distrait, se retourne sur le dos et songe...

Pas gaies, les réflexions du Maréquet.

Comme il est loin du bonheur rêvé pour son ménage! Aux premiers temps de leur union, Arméline s'est montrée triste ; et cette mélancolie, cette noire humeur n'a pu être dissipée par les prévenances, les humbles attentions d'un mari très épris.

Il a pourtant fait son possible, le pauvre 1 Mais ses moyens de séduction ne sont pas compliqués : l'apport de quelque sarcelle, d'une brème fraîchement pêchée... Autrefois, la mère défunte s'en régalait ; Arméline, faut croire, est plus difficile que ne fut la vieille.

Quelle amertume pour Placide quand il a senti que sa femme se détachait de lui. Il a bien vu qu'elle s'ennuyait seule, en ce Marais-Vernier : alors, puisqu'il est impuissant à la distraire, il a songé à l'unique parent, Filhû... Pourquoi celuici ne viendrait-il pas de temps à autre manger un morceau, se rafraîchir, faire quelque bout de conversation ! Même s'il le fallait, il demeurerait avec eux, en famille ; on lui ferait place au foyer...

Le Maréquet s'en fut donc à Bouquelon, voirie Maît' des mouques. Mais, aux premiers mots, Filhû répondit :

— J'y ai bien pensé, déjà... Tu me plais... et Arméline, je voudrais la voir contente!.. Mais v'ià, je me fais vieux : il y a cette grande maudite côte Pelée à remontef . Et puis, c'est pas tant ça : c'est elles qu'ont pas voulu... elles,., oui, mes mouques, crès-tu, al' refusaient de suivre la ruche, quand j'ai commencé à descendre : al's étaient colère, fallait voir ça : j'i cru qu'al's allaient me piquer. Ces bestioles, vê-tu bien, al' sentent le mauvais air d'en bas ; faut leu' obéir : al' sont madrées sur les substances et les poisons. Alors, v'iâ... je peux pas aller demeurer aveu vous... Mais, des fois, de là*haut, je vos regarde, de loin... je vos vé ben tous les deux... l'œil est toujou' bon.

Placide était revenu seul. Et, sur la roule, il avait croisé Mauduit qui semblait rôder, flâner, flairer.

Quand Arméline connut le résultat négatif de cette démarche, elle pleura... Ce sanglot bouleversa le Maréquet... il constituait son accusation, et il faisait son désespoir... Et ne rien pouvoir! quel chagrin!

Alors, les manières de sa femme changèrent :

elle se montra nerveuse, avec des écarts fantasques de coquetterie. Des paroles, entendues par

mégarde, entrèrent douloureusement dans le cœur de Placide.

Certain jour, un parti d'automobilistes, qui explorait les coins ignorés de province, s'aventura en cet élrange pays, non compris sur la carte routière du T. G. F. Les « chauffeurs » prirent repas chez Harou ; après boire, Tun d'eux devint entreprenant, croyant le mari très loin... Le pauvre se trouvait au contraire là, tout près de l'auvent, dehors. Et il perçut la voix d'Arméline :

— Quittez-maï... tranquille! Vous ne voudriez pas vous amuser avec mai, un monsieur de la haute comme vous : vous avez mieux que mai... des dames.

— Ma chère, répondit le « teuf-teuf >, il n'y a qu'une sorte de femmes, les jolies,. . et vous en êtes.

Le Maréquet demeurait stupide, refoulant sa peine... Comment! Arméline qu'il adore, qu'il estime, voilà qu'elle engage des conversations suspectes et qu'elle se prête à des propos déplacés, égrillards... Et il n'avait pas osé faire irruption, chasser à coups de poing ou de trique l'étranger trop galant. Une pensée l'avait retenu : non, il ne voulait pas la châtier, elle, l'humilier. Il préférait souffrir.

Seulement, son attention fut éveillée. Autrefois

confiant, naïvement heureux, il ressentît cette torture : la jalousie.

Il s'efforçait pourtant d'oublier.

Mais, si, lui, en un mouvement généreux, voulait ne pas se souvenir, ne pas voir, ne pas entendre, d'autres regardaient, implacables... Une rumeur courait dans le pays, unissant les bouches médisantes aux oreilles curieuses, aux yeux indiscrets.

Tant et si bien que, certain jour, ayant malmené un braconnier vagabond, surpris en train de poser ses pièges dans les oseraies, il entendit des mots d'une clarté cruelle. S'éloignanl, échine plate et mine basse, le voleur cria, quand il fut hors portée :

— Tu surveilles pas ta femme aussi ben que ton gibier. Y a un braconnier, qui s'appelle Mauduit (pour ne pas le nommer)... al' ne le maruble pas : non, aveu li, al' ne fait point la grimacière, ni la resucée; ben au contraire... même qu'ai' le caresse toute seule... et pi li... il la reliche comme une mouvette à bouillie (1)... censément qu'ai' li met des collets... autour du col.

(1) Dicton normand indiquant Faction d'embrasser longuement.

mf^tr

Placide eut un cri de rage impuissante...

Sa vie devint dès lors un supplice. Il épia. La Mare fut sa complice, son témoin : elle dénonça journellement la parjure : sur la vase de ses bords, elle gardait les empreintes de pas. Harou reconnut les traces de celui qui venait... L'Étang, l'ami fidèle, lui présenta la marque laissée par les souliers ferrés du douanier... Et la jungle foulée indiqua les rendez-vous criminels.

Le chagrin rongeait le pauvre garçon, lé faisait plus atrabilaire, plus jaune, l'enlaidissait encore. Il était minable... et demeurait obstiné en un silence d'abrutissement ou de folie.

Il revint alors aux plaisirs et dangers de la Grand'Mare, mais avec une outrance, une violence, une insensibilité singulières : c'était une frénésie, un attrait fiévreux et morbide, l'apaisement pour ses nerfs malades. Sa fureur rejaillissait sur le gibier qu'il massacrait et martyrisait en une sorte de volupté sauvage. Oh! ce plaisir de tuer, quand on n'ose pas se plaindre, de faire souffrir quand on est soi-même pantelant et torturé!

... Telle était l'histoire lamentable qui passait et repassait à la face de l'âme endolorie...

Ce soir-là, il voulait exterminer... Toutes ses précautions étaient prises pour bien savourer les

enivrements du carnage. Comme elles étaient lentes, les victimes!

Les canards d'appel demeuraient au piquet, à la « querre », près de la hutte, émantelés, tenus à rémerillon. Tapie dans l'ombre, sous le larmier, la chienne « Louve > attendait, l'œil sanglant...

La scène s'anima vers uiie heure du matin.

Harou possédait une excellente équipe de canards domestiques dressés à c l'appel >.

« Couâl couâ!... criaient-ils... venez tous... descendez des airs, vous qui passez; il y a ici bon abri et chère exquise... il y a des camarades. »

Entendant et voyant des congénères, la sauvagine approchait.

Singulier instinct en cette traîtrise... quand les € appelants > se sentaient entourés de leurs rères, ils s'écartaient, eux, prudemment, s'esquivaient, reculaient jusqu'à leur pieu d'attache. Placide alors visait les autres, cible vivante... et lirait à mitraille... «Louve» ramassait les morts, achevait les blessés et entassait le tout derrière le gabion.

Après quoi, les apprivoisés revenaient continuer leur œuvre fratricide.

La gent ailée montrait-elle quelque défiance vis-

'y^'SA^rfs^ji AyPiMjsL.^

à-vis de ce coin si bruyant? Alors, Placide détachait de rémeriilon et lâchait en l'air une de ses meilleures boures exprès éduquée. Celle-ci s'envolait, allait rejoindre les passants du ciel, parlementait avec eux en leur langage, prenait la direction de vols triangulaires... Résultat : la troupe des palmipèdes ralliait la terre, conduite par cette Dalila.

Il y eut des spectateurs que révolta cette tactique abominable : les plinguels, oiseaux de mer au bec affilé, s'indignèrent.

Et, une fois que là boure félonne était venue à la nage jusque près d'eux... ils glissèrent entre deux eaux, remontèrent sous elle, la piquèrent au ventre, la saisirent enfin par ses pattes palmées, l'attirèrent au fond et la noyèrent.

Puis, les justiciers à tired'aile s'enfuirent, loin de ce lieu de meurtre et de vengeances.

Un instant, le calme régna, profond. La vallée entière semblait vide de gibier.

Tout à coup les appelants poussèrent des cris d'alarme que répétaient en échos les bandes éparses au ciel et dans les criques ; « couâ... couâ... »

Harou connaît chaque modulation deces clameurs et sait ce qu'elle signifie.

— Quelque hibou, pense-l-il.

Car il a maintes fois constaté la frayeur qu'inspire aux palmipèdes l'oiseau des ténèbres, l'étrange ermite aux yeux jaunes.

Avec précaution il entre-bâilla la porte du gabion pour envoyer si possible un coup de fusil à la bête lugubre. Mais cette porte d'osier eut un craquement. Au même instant Placide vit la jungle remuer et une longue queue grise qui fuyait.

— Tiens ! un renard... murmura-t-il... Eh bien, il était temps : canards et canetons y auraient passé.

Et, se retournant vers Louve — qui, des glaçons aux pattes, grelottait, après ses nombreux plongeons à la poursuite des blessés — Harou eut une subite colère, une crise...

— Te v'ià! taï, bonne gardienne... tu ne sens donc rien, garce ? As-tu le nez bouché? Faudrait peut-être que le renard vienne te mordre pour que tu réventes ! Et pis, t'as peut-êtra eu peue du cahou...

Et, brutalement, d'un coup de pied en plein corps, il l'envoya à quelques pas, hurlante.

Puis, comme l'animal gémissait et frissonnait :

— T'as froid, j'te vas plaindre; mai itou, j'i les lèvres perdues de halitre; m'entends-tu dégremir?

Il s'approcha des appelants qui, tirant sur leurs

ficelles, semblaient affolés, hors d'eux-mêmes,

poussant des cris inarticulés; il les flatta de la

main.

* — Gueulez point comme cha... dit-il.

Et les bêtes, reconnaissant le maître, se turent, dociles.

Il rentra et de nouveau prit faction.

... Grand froissement dans l'air... après quoi, bruit de chute parmi la litière... qu'est-ce? une grosse pièce, sûr... Placide met l'œil à cette meurtrière qu'on appelle « la tire » ; mais, il ne peut rien voir directement... il essaye... non... Ah! par ici, en biais, du côté opposé. Alors, il écarte les parois en feurre de la paillotte, pratique une petite ouverture... et, de là, un peu au jugé, visant mal, il lâche un coup de « canardier » .

Ouvrant ensuite la porte toute grande, il se trouve en présence d'un héron-butor qui se débat, désailé seulement.

— Apporte! Louve... choule! à moi! commande le chasseur.

Obéissante, la chienne se précipite...

Le col replié sur son jabot, ses prunelles froides fixées aux yeux de l'ennemi, le butor attendait... laissant venir la chienne à bonne portée... Tout à coup, le col se détendit, tel un ressort d'arbalète. . .

Le bec acéré vint frapper Tœil de Louve. Du coup, l'orbite fut crevée net. . .

Folle de douleur, furieuse, Louve s'élança sur l'oiseau, et le déchî(jueta. Puis, le voyant mort, squelette en lambeaux, la bête que la souffrance rendait terrible se rua sur un des appelants, le saisit à pleine gueule et l'arracha de l'émerillon qui l'enchaînait. La nignbrane charnue de l'une des palmes resta seule accrochée, tenant au piquet par des tronçons de nerfs.

— T'es belle. Louve!... t'es belle... criait Harou.

Il tremblait de façon un peu conyulsive, les yeux brillants, les gencives relevées haut sur les dents.

A cette scène sauvage, il éprouvait vraiment une âpre jouissance, une ivresse de cruauté, je ne sais quel féroce soulagement de son innervation détraquée.

C'était atroce et c'était doux: ces impressions violentes et ambiguës, morsure du froid — spectacle des supplices — acre fumet du sang — émotion suprême des meurtres.

En Placide éclatait une âme nouvelle, âme de justicier et de bourreau, âme de haine, âme de tortionnaire. Il y avait là une montée de ces instincts

qui, des tréfonds de l'Inconscient, s'acharnent à combattre la vie... Pôle négatif de l'Évolution — Face de l'Être que les anciens appelèrent Gain et qui fut divinisée sous le nom de Siva destructeur. ... Et, quand, au matin gris, Placide Harou quitta la Mare, il eut à son adresse un remerciement... Elle, elle seule, le relevait de sa détresse... Elle était sa paix, son repos... Elle seule savait le consoler.

Elle devait faire plus : le venger. Les choses ontelles une volonté, une âme? que sait-on?

La Grand'Mare épousa-t-elle la haine de celui qui, après l'avoir aimée, l'avait délaissée pour une femme? Voulut-elle punir la traîtresse?

Aux premiers effluves du printemps, elle enfanta le miasme insidieux; toute sa force fut muée en impaludisme. Poisons et venins s'épanouirent sur la contrée, en virulentes ondes.

Épargné, ou préservé, Harou fut réfractaire au contage. Mais la Roumoisane, elle, n'était pas immunisée contre les atteintes de ce climat. Elle prit froid, un soir qu'à certain rendez-vous clandestin, elle était venue, folle, imprévoyante, les épaules insuffisamment couvertes d'un mauvais fichu. Elle contracta la fièvre de marais*

La GRAND'MARË 61

Son énergique constitution résista bien, d'abord ; mais la fièvre était maligne. Deux jours après, Arméline s'alitait, greloltante, en frissons de mauvais augure. Pronostic alarmant... ]es accès furent d'une foudroyante brutalité. Cette malaria vibrait el vivait, intense, méchante, sans pitié, secouait la patiente... Était-ce l'envahissement microbien? — ou l'exercice d'une vindicte consciente?

Le délire vint; et, dans l'égarement de cette hallucination, aux oreilles de Placide épouvanté, des paroles furent prononcées qui étaient des aveux, sorte de confession in extremis, La malade n'avait plus de perfidie, plus de secrets... Les replis de son âme étaient ouverts; l'intimité de son être, le mystère se montraient à jour — tel le calice d'une fleur dont quelque catastrophe aurait arraché ou flétri les pétales et la corolle.

Joyeuse, Arméline révélait tout, ses trahisons, les délices de ce crime impuni. Ce n'était plus la trompeuse habile, c'était Magdeleine la pécheresse ; c'était Messaline étalant son stupre. La vérité clamait par la bouche adultère. Les lèvres de la pauvre voluptueuse frémissaient à la fois de fièvre et de passion: dilatées, on l'eût dit, par les exlases de l'amour, les prunelles chaviraient déjà dans la grande ombre de la mort.

Puis, Taccès pernicieux tomba.,, ce fut l'heure sinistre du coma. Et, dans l'agonie de cette conscience, le dernier mot prononcé fut : « Pardon! »

D'abord, Harou avait été amolli par la pitié... Mais, subitement, une impulsioii vint et la démence envahit ce cerveau ; la résolution d'être implacable se formula... : Non, pour cette infâme, les miséricordes du prêtre, le sacrement de l'extrême-onction, jamais I Celle qui l'a odieusement bafoué ne mérite pas la rémission... Défense à elle de reposer au petit cimetière, à côté de la mère qui fut une sainte.

Mais, voilà... lui, mari trompé, se sentait encore assez abject pour aimer toujours cette épouse souillée : alors, donc, il fallait, en la châtiant, se punir, lui aussi. Il fallait la mort, la mort sans compassion, pour tous deux, la criminelle et le lâche... ensemble.

Fou, il saisit la moribonde, enleva du lit ce corps inerte qui s'abandonnait... Il sortit, alors, courut vers la Grand'Mare qui, radieuse et funèbre, semblait sourire et l'appeler. Un peu penché en arrière, il marchait, serrant son fardeau pressé sur sa poitrine.

Les bras de la femme tombaient, pendaient en

dehors des épaules de Placide — comme pour un simulacre d'embrassement — élreinte inachevée. La tète s'inclina, branlante.

Les cheveux de la mourante roulèrent sur lui, noyèrent sa figure, entrèrent dans son cou. 11 les sentit qui pénétraient parmi ses VQlements, glissaient sur sa peau, se bouclaient à sa nuque — tel un envahissement rapide de couleuvres. C'était sur toute sa chair un baiser multiple de mille souples lèvres qui, suppliantes, assiégeaient sa bouche, se collaient à elle, l'étouffaient. L'odeur chaude, animale, de cette crinière, affolait davantage encore le Maréquet; c'était un aliéné bien plus qu'un criminel.

Les \oici au bord, maintenant. . . Avant de la jeter à l'abîme, Placide éprouve une seconde d'hésitation... un recul : faut-il la noyer seule ou se précipiter avec elle? Sa femme est morte pendant cette course tragique... il a senti la convulsion, le petit souffle suprême, l'affalement cadavérique...

Mais la voix du Destin s'élève... « Il le faut... » Harou fait l'effort décisif... Les bras de la morte ont un commencement de rigidité, se sont comme figés, fixés derrière lui... El les cheveux... les cheveux vivent encore, sur ce cadavre... Ils vivent

avec une sorte d'exaltation fébrile... ils enlacent le cou du justicier, se crispent, semblent terribles... Ne sont-ce pas les mille bras des déesses hindoues, princesses de la tombe, déesses du Néant?

Harou se sentit attiré... Et, du reste, une subite résignation l'envahit, une acceptation du sacrifice. Morte maintenant, la coupable avait expié : pour- •quoi la punir encore? Au lieu de la poursuivre, ne valait-il pas mieux la suivre, docile — et périr tous deux réconciliés, scellés dans un dernier embrassement?... A cette minute, il était plein de mansuétude, de désespoir.

Et, puisqu'ils l'ordonnent, ces cheveux, qu'il a tant aimés... se refuser serait une veulerie... une lâcheté... C'est en eux qu'il expirera... ils seront son drap mortuaire... Cette noyade, ce sera la fin de tout, l'oubli des misères ; ce sera la vengeance en même temps que le pardon : l'oblation rachètera l'assassinat.

Enfin, il tomba. Et, quand l'onde s'ouvrit pour se refermer sur les jeunes gens, ce fut comme la mâchoire d'un monstre.

Les roseaux sentirent le choc en retour de cette chute et de cet engloutissement : une agitation, des remous se propagèrent... le froufroutis qui courut le long de la rive soyeuse ressemblait à je ne

sais quel frisson d'aise, à un clappement de lèvres.

Harou ne mourait pas : l'instinct de la conservation surgit, plus fort que les résolutions de suicide. Malgré l'esprit, le corps à demi suffoqué eut un incoercible mouvement de natation, un appel vers Tair, vers le salut.

Mais son lugubre fardeau l'alourdissait, devenu écrasant! Placide lutta, se raccrocha aux roseaux: leurs fils acérés le coupèrent comme lames de scalpel. Il desserra ses mains sanglantes. Du reste, ces roseaux mollement enracinés au fond mouvant cédaient, s'arrachaient. De nouveau, le malheureux dut couler à pic, tiré par le corps mort — ancre de perdition.

Quelques soubresauts encore... Mais, à cet instant, des herbes se levèrent du fond, aspirées par les girations et secousses du condamné. Elles montèrent... C'étaient des lianes sournoises, de végétales vipères, des lamproies souples et froides qui semblaient ne pas vouloir que cette double prise échappât. Dressés maintenant, les tentacules saisirent le couple, l'enlacèrent... Et bientôt furent ensevelies deux momies lacustres sous des bandelettes, sous un enduit de vase, linceul gluant...

Un flot de bourbe fut soulevé, nuée noire au sein de laquelle disparurent les êtres sombres.

Htjj ,.p!Lii I f^i.pugijpjyij M|i*H

La Grand'Mare, à la fois indulgente et vengeresse, les recueillit... Elle fut une même tombe pour la repentie et son justicier.

Au Marais- Vernier, Témotion fut d'assez courte durée. Serfs de la glèbe aux consciences lourdes, durs aux autres comme à eux-mêmes, les paysans sont résignés aux misères de la vie et ne se lamentent guère.... On crut du reste à un double accident : accès de fièvre chaude pour la malade, suicide ultérieur du mari... On causa, sans trop s'apitoyer : « Ch'est triste, ben triste... Ch'est ben jeune pour mourir... »

Pourtant, ce drame, accompli en plein jour, avait eu un témoin : Filhû, de là-haut, suivait la scène, de ses yeux perçants. 11 comprit... et fit un signe de croix.

Jamais il ne révéla ce secret. 11 se tut, avec cette force de mutisme, celte habitude de la concentration, cette indifférence morne qui le caractérisaient. Solitaire et taciturne, n'avait-il pas vu, en la nature, d'autres cruautés, d'autres tueries ?

... Certain jour pourtant, rencontrant seul Mauduit, il lui jeta ces mots :

— Te v'ià, taï, l'homme à la collerette (Jq

'Mi r '^^J'Vr* .^'

femme ! as-tu aco des malheureuses à faire? T*es dans ton rôle, faignant... un rôle déperdition, qui ne cessera qu*avec la fin du monde... Paiiv* fille, trop innocente, al' aimait la terre... al' est morte dans riau.

Et, soudain, à la pensée de cette triste Arméline, victime de Mauduit, gracieuse femme engloutie làbas, sans sépulture, Filhû devint furieux et cria au douanier :

— Va-t'en, espèce de v'iin... file... ou sinon... je te prends par la piau du côl... j't'applique une mominfle par le coin de la goule... Je te tordrais la harèque (1)...

Prestement, Mauduit s*esquiva... Alors, Filhû, apaisé, regarda ses « mouques > :

— Venons-nous-en, mes belles... vous êtes plus sages que les hommes.

Et il partit, environné des abeilles qui voltigeaient, le frôlaient, semblant lui apporter des caresses.

Autour de sa tête, l'essaim forma comme une chevelure ailée...

(1) Arête, épine dorsale.

Digrtized by

J IW

L'Équipage de Croixmort chassera chevreuil en forêt de Brothonne les 10-15 février et 2 mars. Rendez-vous au rond-point d'Yville^ à la cabane des cantonniers, midi.

A Monsieur VAbbé Morlimer-Bayard.

De la part de M. Le Percq.

En haut, à gauche de ce bristol, une tête de brocart profilée sur fond d'or, encadrée dans une ceinture de garde-chasse... Et, en chef de ce ceinturon, flamboyait : « Brothonne », le nom de la vieille forêt royale...

M. TAbbé Mortimer-Bayard regarda celte invitation, et son œil eut un éclair.

Irait-il? Pourquoi non?... Ah! voilà... Il s'y était risqué Tannée dernière (à cheval, s*il vous

plaît...) et la chose avait prêté à la critique; on avait jasé : on ne pouvait comprendre qu'un ecclésiaslique eût des goûts à ce point cynégétiques... Lors, depuis, il jura de réprimer ce goût, inusité dans le sacerdoce, ne voulant pas être sujet de conversation, encore moins motif d'étonnement.

M"* Le Percq, très aimablement, insista, l'invitant à l'accompagner dans un des breaks du château.

Mais cela n'allait point à l'Abbé, d'être ainsi confiné avec les dames... Ce n'était plus chasser, cela!... On eût dit une disgrâce, quelque pénitence, un compromis louche, je ne sais quoi d'inférieur...

Puisque, pour éviter les commentaires des sots, il jugeait à propos de ne plus désormais suivre la chasse avec les veneurs et en leur compagnie, au même rang que ceux qui portent le bouton de l'équipage, il s'abstiendrait, et resterait dans son presbytère. Ce qu'il fit...

Donc, ce jour-là, se représentant l'agrément dont jouissaient les hôtes du château de Percq, ie bon Curé maugréait, ne pouvant satisfaire son goût.

Il avait cela dans le sang, cet amour de la

vénerie, l'ayant peut-être trouvé dans l'atavisme qu'indiquait ce beau nom « Mortimer-Bayard ». Et il n'avait pas lu sans émotion la biographie de ce prél|it croate qui, à la façon des grands seigneurs, possédait chevaux, meutes, équipages de chasse.

Les fonctions ecclésiastiques n'étaient donc pas incompatibles avec ces beaux et sains plaisirs princiers : pareil exemple le démontrait.

En quoi courre un sanglier, ou porter bas quelque cerf pouvait-il être anticanonique?

Il pensait aussi aux évoques, colons ou missionnaires de la Propagande, qui, vivant en liberté, sont à la fois pionniers, fermiers, pasteurs, chasseurs, capitaines de troupes.

Impossible de savoir comment un Mortimer- Bayard authentique, d'aspect altier, de mœurs irréprochables, de belle intelligence, demeurait, à cinquante ans, curé d'une humble paroisse tie campagne.

Était-ce refus d'obédience, indiscipline sur certains articles de foi, jalousie de supérieurs, franchise trop brusque, échine insuffisamment souple, amour de la simplicité, goût des forêls? on ne savait... tout cela peut-être, à la fois...

Au surplus, très sobre de politesses et préve-

nances vis-à-vis de ses chefs, ayant horreur des obséquiosités, nullement ambitieux, le Curé de Brothonne n'avait jamais sollicité d'avancement; il ne quittait point ce presbytère rural qu'il habitait depuis vingt-cinq ans.

Mortimer : grand gaillard, à la marche solide, tenant droite une tète caractéristique, à l'œil dur, aux cheveux plantés dru, au front bossue, au nez long et fort.

Ce faciès fruste et puissant, mais peu vulgaire vraiment, révélait la race, de vieilles assises, une ancestralité.

On sentait en ce prêtre je ne sais quelle survivance des feudataires neustriens, des cadets d'Église, des moines batailleurs dont le sang énergique forme patrimoine pour l'histoire de France.,.

C'est ainsi probablement qu'en jugeaient les châtelains du Percq, car ils traitaient ce modeste desservant comme un égal.

La silhouette féodale du Curé ne détonnait point dans le vieux manoir ; sa mâle figure apparaissait décorative à la table de famille où le « couvert de M. l'Abbé » était toujours mis, même aux festins de gala.

Donc, ce jour-là, le Curé de Brothonne ne se

joignit point à la chasse ; il se contenta d'en suivre l'itinéraire, à défaut des yeux, par les oreilles, écoutant les échos du cor...

Et, le soir, du reste, il reçut comme dédommagement une gigue de chevreuil qu'il mit soigneusement mariner dans du vin blanc...

... Très serviable et très humain, M. le Curé n'a jamais laissé les malheureux frapper en vain, à la porte du presbytère. C'est pourquoi, ce soir, à la nuit tombée, il vient d'introduire dans la cuisine le nommé Huche, pauvre hère d'aspect misérable, mal nippé, traînant la jambe...

— C'est mai, monsieur le Curé, dit le paysan, qui suis venu vous implorer, vu que je ne peux plus travailler depuis quinze jours, vu que ma gambe...

— Qu'est-ce que vous avez?

Huche montra la cheville de ,son pied droit,

d'un air embarrassé...

L'Abbé devina et eut un franc rire... ^

— Ah! oui, je sais!... le piège à loup?... où vous vous êtes pris en braconnant dans le Bois Coquin. -

Huche fit, à voix basse :

— Oui... là... j'ai été happé... mais, m'trahissez pas. Si le garde Vendôme l'apprenait!... je dis à

tout le monde que je me suis baillé une entorse : vous êtes indulgent, vous, monsieur le Curé, aux fautes du pauvre monde...

Oui, très indulgent, FAbbé Mortimer... surtout... surtout pour les méfaits des braconniers. 11 comprend si bien ces entraînements-là ; il excuse si volontiers cette passion, quand principalement elle est exaspérée par la défense, par cette condition sine qua non de prendre un permis...

— Vous avez faim? demanda-t-il.

— Oui, répondit Huche.

La voix du paysan était voilée par l'angoisse, le besoin... Ses yeux eurent un éclat et se tournèrent vers un plat odorant qui mijotait sur le réchaud... ses narines humèrent avec volupté certain fumet... bien connu... le chevreuil...

M. Mortimer parut amusé de cette mimique éloquente ; compatissant, il eut cette pensée :

— Je vais faire un heureux... Sa joie sera la mienne.

Il se leva, et, entraînant le braconnier vers la salle à manger :

— Tenez, dit-il, vous allez me tenir compagnie à table... c'est peut-être la première fois que vous mangerez sans remords le gibier de M. Le Percq... un cuissot, rien que ça... hein?

Le dîner fut charmant de bonne humeur, d'entrain, d'appétit. Les convives avaient une faim de loup et la cHère élait simplement exquise.

Huche un instant s'oublia.

— Voyons ! monsieur le Curé, c'est-i' pas ben excusable qu'on passe des nuits et qu'on risque gros pour obtenir une réjouissance pareille : c'est seigneurial, c't'viande-là !

— Oui, mais...

— Et puis, interrompit le braconnier, c'est pas tant le plaisir de le manger... c'est le contentement de le voir... ah ! viser sous bois un brocart, un daguet.!... Et... quand on voit arriver sur soi un cerf, une quatrième tête!... que biau coup de fusil, quand ça saute l'allée, à fond de train... et que ça cabriole !...

A cette pensée, le vieux chasseur rejeta en arrière sa tête qui apparut caractéristique, ressemblant presque à celle du renard , par je ne sais quelle prédestination.

... Le Curé regarda non sans plaisir ce front fuyant, ces yeux bridés qui étincelaient, cette moustache hérissée sur le rictus des lèvres, celte mâchoire prognathe aux dents très blanches...

Et, alors, incité par son hôte, qui l'écoutait les coudes sur la table, le braconnier raconta des

histoires de chasse, quelque^ faits étranges dont il fut témoin :

— Oui, monsieur le Curé! une harde de sangliers entière ; une laie et huit marcassins qui sortaient de Brothonne pour passer la Seine à la nage...

— Et un solitaire? vous en avez vu? interrogea le Curé dont les yeux brillaient.

— Oui, je crois bien ! un qui pesait trois cent cinquante ; je ne l'ai eu qu'à la quatrième balle : en sortant de sa bauge il m'a chargé... tenez, v'ià une trace de ses défenses, qu'étaient du bel ivoire...

Et il montra à son bras une cicatrice.

— Mais, continua-t-il, c'est pas toujours si dangereux que ça, le métier. Des fois, n'y a qu'à se baisser. L'autre jour, tenez, j'ai ramassé un dixcorps jeûnement... tout le monde était bien parti, en vauvent... Mais v'ià... un change, deux forlongés... l'équipage a molli... Raté !... Moi, j'ai pas raté...

Intarissable, le flibustier, énumérant ses coups de fusil, indiquant les ruses du gibier, les mœurs de la bête, et aussi la généalogie de ses furets qu'il avait baptisés « Làrchéf », « Benoît >, « le Dntiseur » (ce dëfttiëf ti-ès farce)...

— Ah ! mes furets, je m'amuse-t-i', avec eux!... ï sont si malins !... et pi, quand « ça roule » dans le terrier et que le lapin va débouler, ce petit coup dans les nerfs!...

Et les beautés du gibier !...

Il s'animait... :

— Ah ! les bêtes de basse-cour ne peuvent point en donner une idée : comparez donc une poule avec une perdrix, une pintade avec un faisan, un lapin avec un lièvre, un pigeon de colombier avec un ramier... ça se ressemble-t-il?

Il vint ensuite à narrer de bons tours joués au garde particulier de M. Le Percq, le citoyen Vendôme.

— Écoutez c't'là : Vendôme, il m'attendait, un jour que je devais venir à raffut; il s'avait posté au pied d'un frêne où qu'on l'y avait dit que je venais souvent : ilm'attendait... mais v'ià que j'étais arrivé avant li... j'étais sur sa tête, dans le fin coupet de l'arbre. Ah!... ah!... ah! i' m'veyait pas!... ah! ah I ah!

A ce souvenir, il eut un accès de franc rire. Il poursuivit :

— Mais v'ià que, tenant mon fusil, je fis un faux mouveméfit... j'allais peiil-être bien m'etidormir, a càllfourcitletlé BMt ma brâttque;.. enfin,- je éâis

".-•I 1. ■ Jlf!!! ,l.p, .Il^I^U ''^~

pas comment que ça se fit... mon fusil partit... Le gardeVendôme eut peur, monsieur le Curé, si tellement peur qu'il partit d'équilbourdée. . . il courait. . . il courait, il déganassait... les pieds li bittaient au dos.

Huche riait aux larmes et M. le Curé se tenait les côtes.

— Je sieux ben sûr... conclut Huche, que Vendôme i' n'a jamais raconté chà au château.

La soirée se termina fort tard, tant M. Mortimer-Bayard trouvait d'agrément aux récits du braconnier... et celui-ci, très fin, devina les propensions du Curé... ce qui l'encouragea à lui dire en le quittant, vers minuit :

— Quand j'irai mieux, si vous voulez voir ça, l'affût... c'est récréatif, marchez...^ je vous montrerai ça, pasqiie vous êtes un homme rare, vous, un ami et pas fier... vous verrez...

Il y alla, le digne Curé!... il y prit goût, même!... C'est ainsi que les penchants refrénés, les désirs contrariés deviennent occasions de fautes, de péchés... fruit défendu... gibier prohibé.

Il fut initié par le braconnier aux émotions de la chasse nocturne; mais bientôt il ne voulut plus continuer; c'était un cas de conscience, décidément... Certes, il ne mangeait pas ce gibier, le

donnant à Huche ou l'envoyant aux pauvres ; mais, enfin, ce n'était là qu'un palliatif, un expédient de casuistique : le gibier n'était pas à lui, en définitive... Après quelques admonestations et pénitences à lui infligées par un confrère, au tribunal de la confession, il prit le ferme propos de s'amender, y réussit, et, malgré son regret, n'accompagna plus Huche dans ses expéditions, aux « nuits de lune ».

Mais il avait reçu dans les veines certain virus, un germe qui l'agitait parfois, éveillant des ressouvenirs lointains, avivant des envies.. .

— Introîbo ad altare...

C'est M. le Curé qui dit sa messe... avec les répons du petit clerc Jonas.

Tout à coup, au moment où le célébrant met le pied sur la première marche de l'autel, des fanfares retentissent en forêt, roulant leurs échos jusque dans la petite église...

M. Mortimer-Bayarda un sursaut, une distraction incoercible, une curiosité invincible... Pourquoi, en définitive, n'irait-il pas voir? C'est si amusant, si émotionnant... Cette fanfare, il la connaît, le < laisser-courre » . Allons. . . si la chasse se rapproche trop, il ira... tant pis... Et il presse son office.

avec quelques lacunes, hélas, et des apartés...

— Sequenlia sancti Evangelii.

... C'est Taïaut qui mène, avec le piqueux Dugenet...

Ah ! voilà notre bête qui rebat ses voies...

... — Sanctus. . . sanctus !

Tiens, c'est Mélodi maintenant... ah! ah! l'animal va aux Trois-Chênes... quel train !

... — Gratias,,.aginius!,,.

A l'enfant de chœur qui présente lentement les burettes de vin et d'eau.

— Allons, mon garçon, dépêchons... dépêchons.. . je n'arriverai jamais à temps. .. ils vont le rembûcher aux oseraies...

Et Jonas pensait : « Quoi qu'il a donc, le Curé ? i' n'cause pu' en latin? »

— Ite.,. missa est...

Et vivement, déposant étole, chasuble et surplis, l'Abbé prit sa course pour arriver à l'hallali, près de la mare des oseraies, comme il l'avait prévu.

Cet incident réveilla le vieux levain de vénerie qui sommeillait dans M. le Curé.

Justement, quelques jours après, il rencontra Huche, lequel, clignant de l'œil, lui dit :

— Si ça vous fait tant deuil que ça ed' tùèr le

lapin, pourquoi que vous ne venez point avec mai au marais, à l'ajet : là, le gibier, il n'appartient à personne, puisqu'il est de passage...

Cette idée plut à M. le Curé... Effectivement, ces oiseaux migrateurs... à qui cela peut-il faire tort qu'on en tue quelques-uns?

Mais, à la campagne, tout se sait vite. Les mauvaises langues rapportèrent que M. le Curé avait passé plusieurs nuits surTalluvion... Certains affirmèrent que c'était là une feinte, au surplus, une frime destinée à cacher certaines fugues amoureuses ; on nommait sa complice. .. la femme d'un pilote obligé souvent d'être à la mer plusieurs jours de suite.

Tant et si bien que M. le Curé fut mandé chez le Doyen du canton, M. l'abbé Mercol, en vue d'une paternelle admonestation .

— Je ne m'en cache pas, monsieur le Doyen; j'aime la chasse et je la pratique, sans du reste causer.scandale, sans offusquer personne.

— Mais. . . c'est défendu, sinon par les règlemeats, au moins par les usages canoniques.

— Par exemple ! Mais le clergé italien ne s'en prive pas. Vous avez entendu parler de ce prêtre ermite du Vésuve qui est, s'il vous plaît, un beau tueur de lièvres.

— Il est écrit: « Tune tueraspoint », dit M.rArchiprêtre, sentencieux. ^

— Les hommes! d'accord... mais les lièvres?...

— Enfin, tout ce que vous voudrez; mais la chose n'est point dans la tradition catholique.

— Allons donc ! les apôtres étaient pêcheurs... et naturellement sans permis... eh bien, pêcher ou chasser, tuer du gibier ou des poissons, cela me paraît tout un...

M. le Doyen réfléchit... Les apôtres pêcheurs!... oui, au fait... il avait souvent indiqué celte circonstance dans ses sermons, instructions et lettres... mais cela au point de vue évangélique, sacerdotal, émotionnel... et c'était pour en tirer cette métaphore : < pêcheurs d'âmes ». Or, à force de contempler le dessous hermétique de cette fonction terrestre, il en avait peudu de vue le côté réel : la parabole lui avait dérobé l'histoire vraie. Le métier humain, en sa vérité positive, avait disparu sous les développements de la chaire ou de l'exégèse.

— Du reste, poursuivit l'Abbé Mortimer, il faut s'entendre : les pouvoirs civils, dans un but fiscal, se sont approprié tous gibiers pour les revendre au détail aux riches contribuables qui veulent et peuvent payer une surtaxe ; mais il y a là tout de

même une usurpation bien qualifiée : en droit naturel, le gibier est res nullius.

— Vous iriez soutenir cela à Monseigneur notre Évêque?

— Oh ! dit le Curé, s' animant un peu et retrouvant ce vieux ferment d'agressive indiscipline qui avait enrayé sa carrière ; j'ai une réponse toute prête pour lui. Je lui dirai qu'il est primus inter pares et que ses pouvoirs ne vont pas jusqu'à réglementer la chasse : entre nous, monsieur le Doyen, nos chefs... des ambitieux timides, qui ont peur des « affaires >. Ma soutane à moi n'a jamais changé de couleur; 'elle est comme moi! Eux, des caméléons...

— Chut ! dit le Doyen qui avait peur d'un pareil frondeur, en état de rébellion combative... Et M. le Grand Vicaire, qu'esl-ce que vous en faites?

— L'abbé Abraham?... N'est-ce pas à celui-là qu'un journal indiscret demandait l'autre jour s'il comptait des ancêtres israéhtes dans sa famille ?... Lui aussi, un pusillanime qui n'a pas la carrure nécessaire pour toucher à un prêtre, même qui lui déplaît comme moi : je lui demanderai en vertu de quoi les prélats citadins qui possèdent toutes leurs aises, qui vivent dans le luxe, le bien-être, qui ont leurs ambitions satisfaites, qui récoltent les

honneurs, en vertu de quoi, dis-je, ils marchanderaient au desservant de campagne quelques distractions agrestes.

— Heu! il vous déplacerait tout de même bien. , .

— Basle ! les ciirés sont rares et le recrutement se fait difficile.

Le vénérable Doyen se tut, faible et déshabitué de tout esprit de décision, influencé au surplus, dominé par cet impérieux et impétueux prêtre. Lui, savait obéir plus qu'agir : âme indulgente et douce de pasteur, il était fait pour les balbutiements du confessionnal et non pour la voix de commandement.

Son effroi cessa quand le Curé de Brothonne, paraissant calmé, revint à son sujet favori de conversation.

— D'ailleurs, monsieur le Doyen, pourquoi s'émouvoir outre mesure? le lapin est uii animal nuisible qu'il faut souvent détruire par ordre ; et puis, je ne chasse pas que le gibier : je poursuis également la bête puante.

— La bête puante ?

M. le Doyen s'écarquilla, pensant vaguement à cette Bête qu'évoquent parfois les prédicateurs... celle de l'Apocalypse.

— Jb veux dire belettes, putois, renards, loutres, martres, tous ces animaux pillards, voleurs et lueurs de basse-cour... Est-ce que débarrasser la campagne de pareille engeance, ce n'est jpas faire œuvre pie ?

Le Doyen parut d'accord avec son subordonné, heureux du reste de voir que le ton de la conversation avait baissé.

L'entretien devint même ultra-confidentiel sur ces mots :

— Et puis... voyons !... La bonne fatigue d'une journée de chasse n'est-elle pas meilleure que les distractions de bréviaire, ou tous les dérivatifs contre certains péchés?... La chair insidieuse n'at-elle pas besoin d'être matée par n'importe quels moyens?...

— Oui, oui, acquiesça le vieillard.

— Et, poursuivit M. Mortimer, si vous saviez quel charme a cette distraction ! Si vous connaissiez la beauté des ciels changeants, sur Talluvion de Seine! Si vous voyiez les oiseaux de marais « en plumage de noces d ; si vous aviez manié une sarcelle, un vanneau, ces joyaux de la création !

Il hésita un moment... puis, dépliant un petit paquet qu'il avait en main :

— Et... ceci? demanda-t-il.

C'était une superbe bécasse !... TAbbé la tenait par une patte, la balançant à deux pas de son supérieur, lequel ne pouvait s'empêcher d'admirer les plumes mordorées de l'oiseau, ses ailes, son long bec, et ce ventre si finement nuancé...

— Une bécasse ! s'il vous plaît... gibier de grand seigneur... jolie, n'est-ce pas ?

— Admirable!...

— Eh bien, un gibier mort, ce n'est rien du tout. Il faut voir cela en vie, en marche, en vol. Ah ! monsieur le Doyen, attendre la bécasse « à la croule >, quelle émotion! Elles arrivent, les jolies

. dames de l'air, en robe feuille morte : qUcs jouent, s'ébattent et virevolent le long des halliers et aux carrefours. Mais comme elles sont malignes et savent bien dépister le chasseur ! C'est pour cela qu'on dit < tirer la fine bécasse »... Celle-ci, tenez, je l'ai eue à la passée... cela ne dure qu'un instant, cette « passée » ; mais quel charme !... à la première étoile, au crépuscule silencieux... La création se recueille pour le premier sommeil... « Bjjj... » c'est la bécasse qui sort du bois pour venir boire et « vermiller » dans les mares... Bjjj... onabeau être habitué... le cœur vous bat... M. Mortimer-Bayard s'animait...

' — Et puis, continua-t-il, il y a d'autres joies cynégétiques. La chasse au blaireau, tenez ; quand le fox-terrier attaque la bête, sous terre... c*est inimaginable, l'impression que Ton ressent...

Et poursuivre une fouine dans les bâtiments!

cela, voyez-vous, c'est la suprême passion du veneur blasé... on quitte tout pour cette chasse-là... c'est une difficulté spéciale, vaincue... Du reste, là, n'y a-t-il pas la destruction d'un rival de chasse? Mais revenons, s'il vous plaît, à ce bel oiseau.

M. le Doyen palpa les plumes, le duvet.

— Allez-vous la conserver, demanda-t-il, la faire empailler ?

— Ahl par exemple! dit Mortimer, en riant; en voilà une idée !

Et plus bas :

— Vous savez, ajouta ce prêtre tentateur... vous savez... c'est aussi bon que beau. Je parie que monsieur le Doyen n'a jamais mangé un salmis de bécasse.

— Jamais, murmura le vieillard, dont la langue frémit (il était un peu gourmand, le digne homme, c'était son moindre péché...).

— Eh bien, aujourd'hui, vous en goûterez :

c'est moi qui vais le faire, ce salmis...

Et, sans demander d'autre permission, M. Morti-

iner fut trouver Gertrude, la cuisinière de M. le Doyen, avec laquelle tout de suite il élabora des plans culinaires, réclamant du poivre, du vin blanc, du cognac, des oignons, quelques clous de girofle, un réchaud,..

... Les curés se sont régalés comme deux fils du célèbre gourmet « Gorenflot »... De temps en temps, le Doyen interroge son convive... « Brothonne » -^ selon la mode des desservants qui se donnent réciproquement le nom de leur paroisse.

— Brothonne, vous m'assurez, n'est-ce pas, que celte bécasse représente un gibier de passage, sur laquelle personne n'avait de droits sérieux? Vous êtes certain qu'en la mangeant i^ous ne commettons rien de mal ?

— Ah! mon cher Doyen, cette bécasse...

voyons ! née en Norvège, aux îles Lofoden, on ne sait pas, elle allait on ne sait où!... un vrai oiseau du bon Dieu, l'espèce nomade de la création...

— Alors... nous ne faisons tort à personne ?

— Un tort ! par exemple !... cette bécasse devait être mangée... et elle ne le pouvait être de meilleur appétit... Alors?...

— Gela ressemble bien â un sophisWé... Enflh !

— Ce qUf li'ëstpâs M sophisme, c'est Taffirina-

tion suivante : la gourmandise est le seul péché qui soit à peu près toléré aux ecclésiastiques.

M. le Doyen, du reste, était conquis : il ne répondit plus, ne discuta plus, regarda U attendit...

Mortimer était absorbé dans la préparation de '^ cette dernière et flamboyante cuisson qui s'appelle « feu d'enfer ».

Les convives achevèrent ainsi cuisses et ailerons... Et les papilles de leur palais manifestaient une véritable jouissance.

Après quoi, le Doyen conclut :

— Je crois tout de même bien que l'Église n*a jamais prévu un salmis de bécasse pareil...

— Sans compter, ajouta la cuisinière Gertrude (qui, servant à table, avait la mauvaise habitude de se mêler aux conversations), saris compter que c'est meilleur à votre santé que des fayots, et toujours des fayots...

C'est le soir... à la brume. M. Mortimer s'est glissé hors du presbytère... et, d'un pas pressé, se dirige vers le marais.

Les derniers bruits du jour palpitent : abois de chiens, hennissements de poulains, appels de lâboufeurâ.

La campagne devient violette... Grenouilles coassent dans les mares; en voix cristallines et fêlées, crapauds sonnent leurs litanies ; cimes des arbres et coqs des clochers gardent encore un peu de lumière ; suj* le pas des portes, quelques ménagères enveloppent leurs petits, pour la nuit, comme, dans le cocon, des chrysalides...

M. le Curé n'y fait pas attention, négligeant toutes incitations aux pensées graves ; il passe, très vite, rasant les haies...

Une nocturne féerie se déploie au firmament : la Lune semble flotter parmi les nuages, telle une bouée sur un lac dont les vagues seraient rigides... Ne dirait-on pas qu'elle nage à la surface de quelque étang lumineux?...

La Planète va s'endormir, crépusculaire.

Aux abîmes du ciel, brillent des millions d'yeux, regards de Dieu fixés sur la Terre...

M. le Curé se hâte, ne regardant rien, songeant aux oiseaux de marais.

Il les aime, ces migrateurs, ces passants, ces nomades; ils ont, ceux-ci, l'attrait de l'inconnu, la puissante envergure des ailes, l'envolée subite et violente : ils paraissent ignorer le repos comme le sommeil.

Toujours agités, en exode sans cesse, ils apportent

au milieu de nos calmes gallinacés la fierté des longues insoumissions, le parfum de la vie sauvage, un peu de la poésie des lointains et du mystère.

Une cloche retentit à mi-côte : c'est l'église de Brothonne qui tinte, l'angélus...

M. le Curé s'arrête, se découvre, se signe, et, déposant à terre son fusil qu'il tenait caché sous sa soutane, il s'agenouille pour faire sa prière, vivement.

Puis, il reprend sa marche rapide.

Préoccupé, il n'a point aperçu le garde champêtre... Mais, celui-ci, caché derrière une saulaie, l'a vu maniant son fusil dont le canon reluisait au clair de lune... Pas d'erreur.

... Voici maintenant le chasseur installé dans un gabion, confortablement bourré de paille.

Le tir a été excellent... six canards... un gravarenne, une guédrelle, quelques vingeons, une couple de souchets.

Chargé de son gibier, marchant sur la vase, M. Mortimer reprend la route de Brothonne.

Satisfait maintenant, il regarde avec joie ce paysage de nuit finissante, si prenant par sa beauté tragique... Il contemple cette grande page émo-

tionnelle delà Nature — et il la comprend, car il a rame vaste, cet insoumis... Un atavisme profond palpite aux bases de son être.

Des échassiers dorment sur une patte aux bords des criques, ou bien s'envolent lourdement vers les hauteurs de l'atmosphère. Sur la Seine, bateaux cailloutiers et gabarres, devançant Taube, commencent leur travail le long des digues : on entend les hommes qui lancent leurs blocs sur les enrochements; on perçoit aussi la rumeur des flots, quelque bruit de jusant, le râle de la Manche, ou bien la passée d'un mascaret.

Le long des falaises de la Roque, voici des vers luisants qui rampent, promenant encore, jusqu'aux premières clartés de l'aube, leurs indigentes petites lanternes, tandis que les phares, sur les côtes, semblent une ligne de falots que tiendraient haut des gnomes évertués.

Vers l'ouest, quels sont ces frissons lumineux qui battent le ciel, à intervalles isochrones? Le ^ phare électrique tournant de la Hève. Tous les quarts de minute, la contrée est couverte, balayée, baisée par une lueur passagère qui s'éteint et se rallume.

En cette imagination de chasseur naît une idée singulière : ne dirait-on pas les coups d'ailes de

quelque surnaturel oiseau qui, sous Thorizon, passerait?...

Et aussi la troupe sublime des phares éclaire la baie. Certains feux sont fixes, d'autres temporaires...

— Et là-haut, pense le prêtre, là-haut palpite et plane le Feu éternel...

Longeant une haie» Jfortimer voit venir à lui Un lièvre, à travers la campagne; ne voulant plus tirer, il regarde...

C'est une hase : elle s'approche avec précaution, regardant, craintive, faisant des pauses... Tout à coup elle s'arrête et claque vivement ses oreiiles Tune contre l'autre : cela fait comme des coups de fouet... A cet appel connu, deux levrauts sortent des labours... rampant sur leurs faibles pattes encore inhabiles. Ils rejoignent la mère qui leur présente son ventre... et les petits tètent goulûment, gentimelit. . •

Ravi, M. le Curé, d'avoir vu ce repas de famille ! . . .

Mais voici la pénible expiation de ces plaisirs cynégétiques. Le garde champêtre a dressé contravention contre M. Je Curé, pris en flagrant délit de chasse, sans permis I . . .

M. Mortimer n'a point voulu nier : on va le traîner en police correctionnelle.

M. Le Percq essaya d'arranger cette déplorable affaire, sollicita l'aide bienveillante des pouvoirs civils.

Les paroissiens de M. Mortimer réclamèrent :

— Il donne tout son gibier aux pauvres, disaientils.

Rien n'y fît...

Certain petit journal radical de la contrée inséra cet entrefilet venimeux :

« Nous apprenons que le curé de Brothonne a été convaincu d'un délit de chasse : on l'a saisi porteur d'armes cachées! Où s'arrêtera l'audace du clergé? Sommes-nous revenjis à l'époque des bleus, des moines féodaux, aux temps sinistres de la chouannerie?...

« Caveant consules : Va-t-on, sans protestation, laisser les ensoutanés se livrer à la maraude ? On tente les plus grands efforts pour soustraire ce coupable à la punition qui l'attend... Nous faisons appel à la vigilance des autorités — sans trop y compter, du reste — car, de toutes parts, la réaction triomphe... »

Quand le tribunal eut condamné le délinquant au maximum de la peine, le même journal de-

manda : c Qu'en pense le gouvernement? Qu'en pense M. Tévêque? »

L'Évêque n'en pensait pas grand' chose ; mais le Grand Vicaire (aux oreilles de qui étaient revenus certains propos moqueurs de l'Abbé sur son nom t Abraham ») fut impitoyable.

Il exigea le déplacement du Curé.

Celui-ci, du reste, ne s'humilia nullement, sous les remontrances ecclésiastiques.

Il maintint son droit à la chasse, avec cette âpreté, cette hauteur qui lui étaient particulières.

— Vous feriez mieux, lui dit-on, de quitter le clergé séculier.

Mortimer réfléchit et vit qu'en effet, il n'était pas ici à sa place, étouffant dans les mesquineries; mais il ne voulut point pour cela se claquemurer au cloître : cela pour lui eût été la mort.

Il demanda seulement à être versé parmi les rangs de la Propagande, afin de quitter l'Europe et de mener cette belle existence de missionnaire colonial dont il avait tant de fois rêvé.

Ses vœux ont été exaucés : il fait partie maintenant de ce clergé catholique qui, dans lehautLaos, se tient à Tavant-garde de la civilisation française et de l'œuvre chrétienne.

Prenant modèle sur les religieux d'Oubône, il a fondé, sur la frontière même du Siam et de la fiirmanie, un établissement qui est en même temps ferme, monastère et fort.

Là, ce noble fils des Mortimer-Bayard a retrouvé le cadre où se fonda la vie des aïeux.

Prêtre-gentilhomme, il vit avec joie son existence dangereuse et passionnée; ce n'est plus le petit curé de village d'Europe, marmottant le bréviaire ou le catéchisme.

C'est le Catéchiste des temps évangéliques, le Pilgrim de la Rénovation ; le voici dans l'esprit, sinon dans la lettre, du Sacerdoce.

Et là, au moins, tout en ne négligeant pas l'œuvre de la conversion et du rachat des âmes, il peut chasser de merveilleux oiseaux, des gypaètes, et aussi le bouquetin, le lama, le bufQe sauvage, la mangouste, le bhaloo.

Il s'est même fait le plaisir, dans sa dernière lettre au vénérable Doyen, de lui annoncer ceci :

« Je viens de tuer un tigre royal!... »

— Nombre d'inscrits : 120. Nombre de votants :

C'était M. le Maire, Biicaiile, qui, d'une voix de stentor, proclamait les résultats du plébiscite en... 1870...

Il s'arrêta, un peu, comme péniblement oppressé, tout à coup... puis :

— ... 115 oui et... 1 non!,,.

Tous les assistants se regardèrent, effarés... consternés... Comment! un non!,.. Il existait dans la commune de Vainefleur un homme, un Français qui avait osé voter non^ c'est-à-dire manquer de respect à Napoléon!...

Le IHaire baissait la tête, comme si quelque déshonneur l'eût atteint... Un non parmi ses administrés!... Qu'allait penser M. le Sous-Préfet?

Qu'allait dire M. le Préfet? Qu'allait faire TEmpereur?

Un conseiller municipal demanda :

— Qui qui peut avè fait eune pareille chose?

— Ça doit être... avança prudemment l'adjoint Malicorne... ça pourrait bien-être... ça n'me surprendrait qu'à moitié... queuquefois... par entendre dire... çu mauvais Audoux, le berger...

— Tiens! crièrent les autres, oui, donc... j'y pensions pas... Le Roussi! c'est li, marchez... ça ne peut être que li ! Y a pas pu' guenon su' la terre : i' n's'en tendrait pas pu' aveu le bon Dieu qu'aveu le diable : i' nos aura vus tenons d'accord : alors, pour nos entaincher, vous comprenez... De quelle race qu'i' peut être?... S'il en connaissait un pu' rosse que lui, il le tuerait pour être seul ed' son espèce.

M. le Maire songeait.,, t Que malheur ed' n'avoir point obtenu « Tulalimilé » lant rêvée! » Il avait pourtant pris assez de peine, parcourant la commune dans tous les sens pour entraîner ses électeurs, disant aux uns et aux autres :

— Allons, garchons... à l'urne!... pas d'abstentions!... n'caponnez point... faut faire voir qui que fsommes... j^âvoris point dégénéré ed' tlos pèfë^... vu qU*les Parisiens chefcheiït des rtlOts âU gÔUVëf-

nemenl, faut l'souteni, nous, le Gouvernement...

Tout le monde avait promis... et puis, voilà., • un non! Malheur de malheur! C'aurait été pourtant tapé, hein, Vulalimité!

M. le Maire n'a pas été faire visite à Audoux, parce que ce berger ne fait quasiment pas partie du village : toujours sur les côtes, ou sur Fallu- • vion, ou le long des chemins, avec sa troupe de moutons ; jamais on ne le voit dans le bourg ni au cabaret : jamais il ne fit œuvre de citoyen votant.

Et, pour une fois qu'il apporte son bulletin, cet abominable berger détruit tous les plans de la Municipalité, jetant une ombre sur l'allégresse générale, tachant d'une souillure les belles pages de l'histoire de Vainefleur.

Le brave Maire voyait son pays déshonoré par ce € non > insolent, provocateur. Et pas moyen de réparer cela? « Impossible, répondit M. l'Instituteur, consulté, le résultat est proclamé... et, ne le fût-il pas... le respect dû à la sincérité du suffrage universel!... rien à faire : il faut accepter cette déception, dévorer cet affront!... b

Relôttrûànt chez lui, tête basse, fiucaille réfléchissait... Tout à éoup, il eut tin stitsaut :

— Vaydfls...ujtie abotnlnâtlofl seftiblable se ^otn-

prend si peu! Y a peut-être erreur? Il a dû se tromper, Audoux; c'est pas possible autrement: du reste il paraît bien souvent distrait : no dit qu'i' cause tout seul dans la campagne... Si j'allais le voir? Y a peut-être moyen d'arranger ça : il dirait à M. le Préfet qu'i' s'a trompé de bulletin,..etv'là... i' ferait s'n'excuse.

Dès lors, une idée s'implanta en lui : prier Audoux de reconnaître son tort, amener ce coupable, cet égaré, à une rétractation motivée. L'ofïicier municipal se mit à sa recherche :

— Où qu'il est, Audoux? demanda-l-il au fermier qui l'occupait.

— Ilot lui répondit-on, en lui indiquant les pentes d'Équainville.

Un type, cet Audoux! Fainéant, jaloux de son indépendance, il avait choisi cette profession de berger parce qu'elle permet de vivre sans obéir aux ordres souvent absurdes et injustes des hommes. Habitant sa « cabane 3>, maison ambulante, confiée à la vigilance de ses chiens, il n'était pas, comme les autres, serf de la glèbe : de même que l'ancien sage, il emportait avec soi tout son bien. Après des nuits vécues à la belle étoile, il passait les jours à écouter les échos... piaulement des roues et brouettes, grincement des charrues,

bruits de chaînes que traînent les vaches entravées eomme des forçats au bagne... tout cela, voix gémissantes des choses de campagne...

Et il se complaisait en son repos, en sa solitude. Il était celui qui n'apprend pas de métier, qui renie la civilisation, fuit les hommes et vit more aniiquOy comme les primitifs. . .

Bucaille trouva Âudoux qui fermait, avec des claies fichées au sol, l'enclos de son parc à moutons.

Tout d'abord, il voulut le flatter ; et, comme le mot < berger » est au village quelque peu méprisant, étant appliqué à ceux qui n'ont <i ni feu ni lieu », il y substitua celui infiniment plus noble de € pasteur ».

— Eh bien, pasteur Audoux, pourquoi que vous disiez pas que vous vouliez voter, c't'année ? no serait venu vo demander vot' voix, comme aux autres.

Audoux — un grand maigre, déguenillé, roux de poil (d'où son surnom a le Roussi »), teint que le grand air avait hâlé au point de le rendre presque noir, yeux vifs sous un buisson de sourcils — répondit, après un silence :

— Ben... l'idée m'en a pris... pasque m'est avis qu'i' faut veiller aux intempéries de la politique, à c't'heure.

Le Maire prit un air entendu :

— J'pàrierais... insinua-t-il... j'parierais que c'est vous qu^à^ez voté non.,, j'dis-t'y vrai?

— J'suis-t'y à confesse? interrogea Audoux, goguenard. J'créyais qu'c'était Taffaire du curé ed' confesser Tmonde.

— Oh 1 protesta Bucaîlle, conciliant, rien pour vous offlusquer : no'z'est libre, tout un chacun.

— Oui... eh bien, si ça vous démange tant de le savoir, c'est maï.

— Exprès? cria naïvement Bucaille.

Le berger partit d'un énorme éclat de rire.

— M'est avis que vous méprisez un miet trop ma jugeotte : me pensez-vous aussi innocent que mes moutons?... marchez, marchez... j'i vois pu' clair que vous dans les affaires ed' not' pays; toujours des guerres, toujours des impôts... des fêtes à Paris... c'n'est point avantageux pour l'paysan, tout ça. . . créyez-maï.

— Avez-vous tant qu'ça à vos plaindre, vous qui flânez à cœur de jour?

— C'est pas pour mai qu'j'cause : j'en ferai toujours assez pour m'acheter du pain, à hère, et eune grand' chemise à Toccasion; voyez-vous, monsieur le Maire, j'mVéfléchis dans maï... j'i r temps... vous, vous êtes dans les honneurs... Ts

ambitions, les livres, les journaux... j'sais-t'y, mai !... Les gens d'ia ville, T vos font marcher... c'est pas l'bagou qui leur manque... c'est l'bon sens.

Audoux continua ainsi longtemps, catéchisant Bucaille, lui faisant, s'il vous plaît, des remontrances, le morigénant, lui exposant les idées constitutionnelles qui nous viennent <l avales camps ».

Même, voyant Bucaille muet, comme accablé, Audoux devint moqueur, et fit celte stupéfiante déclaration :

— Mai, dans ma sorte, je me crois autant que quiconque, autant qu'un maire ou qu'un préfet : un maire, en queuque sorte, c'est le berger de la commeune.. . et le préfet itou de son département... Man métier, i' n'a pas toujours été méprisé : dans Ts évangiles, no cause-l-i' pas avec respect du pasteur, du € bon pasteur » ?

Il eut je ne sais quel rire ambigu pour ajouter :

— Oui, au fait... tenez, mon bâton courbé...

c'est-il pas mon bâton pastoral?., et pi aussi ma houlette... je sieux censément un évêque...

A cette énormité, Bucaille eut un soubresaut* Ahuri, en même temps que vexé, il interrompit le discours du subversif pasteur, lui criant avec indignation :

— Vous n'n'avez, vous, une corsitude ed' platitude qu'est d'épaisseur!...

L'apostrophe ne produisit pas grand efTet... car le berger eut certain geste insouciant, secoua sa tignasse, ouvrit son « bissac » et en tira un morceau de pain qu'il se mit à chiquer à belles dents, semblant le trouver savoureux.

Et, comme pour bien signifier à son visiteur que c'en était fini de la conversation politique, il coupa court :

— R'gâdez mes moutons : la laine a du suint.., ah ! voyez-vous, je les soigne, mes bêtes... du tourteau, des féveroles... et pi... et pi... no ne sait pas... un sac de sel au coin du râtelier...

M. le Maire lui tourna le dos, pensant : « Rien à faire, il est aux trois quarts et demi fou ! >

Bucaille s'éloigne, lête basse, désolé... d'autant plus que ce quasi-échec électoral va peut-être compromettre certaine fête depuis longtemps préparée : solennelle installation d'une compagnie de pompiers avec musique municipale!... Bucaille comptait que l'éclat de ce festival lui donnerait un grand renom et quelque gloire, par tout le canton. Dans ce but, il avait invité M. le Sous-Préfet à la cérémonie... Viendrait-il maintenant, ce haut Fonctionnaire?...

LeÈ pouvoirs publics n'ont pas tenu rigueur à la commune de Vainefleur du malencontreux vote.

Au contraire, Bucaille a été félicité de son zèle et a été prévenu qu'on en ferait part € en haut lieu ».

Bien plus, M. le Maire a eu la joie de voir acceptée, avec empressement,^ l'invitation que timidement il avait adressée à M. le Sous-Préfet, pour venir au banquet du 45 juin.

... C'est aujourd'hui! Tout est prêt. La salle du banquet fut installée sous la charretterie de M. Leru t qu'est brottier et premier conseiller municipal itou ».

Vainefleur est superbe! Ceux qui possèdent des drapeaux les exhibent. Les autres ont mis aux fenêtres des tapis, peaux, branches fleuries ou feuillues. On a planté partout, dans le sol du bourg, troncs de sapins, rameaux de hêtres — illusoire forêt où s'accrochent des lanternes vénitiennes. Le boulanger a décoré sa façade avec une guirlande faile.de coquilles d'œufs, blancs, bleus, rouges.

La compagnie des pompiers, en uniformes tout neufs, flamboie au soleil, sous la conduite de son rutilant et valeureux capitaine, Bibet, lequel, si

ilO CONTES NOKMANDS

Ton en juge par sa Irogne rabelaisienne et son bedonnant profil, doit représenter un bon vivant.

La musique municipale (douze exécutants) se tient, parfaite de tenue ; les instruments de cuivre incendient le bourg, envoyant aux vitrés des maisons, aux yeux de tout le « sexe » accouru, d'insoutenables reflets.

Entre la musique et les pompiers, « le Conseil » prend place, Maire et adjoint en tête, ceinturonnés de récharpe.

Toute cette force villageoise, massée maintenant au point culminant de la côte de Garville, limite de la commune, attend, de pied ferme, le représentant de l'État. . .

Très exact, M. le Sous-Préfet... Son landau gravit la côte, à l'heure militaire annoncée, et s'arrête à vingt pas du cortège municipal.

Descendu sur la route, M. Duroy (c'est son nom) enlève son pardessus, d'un geste élégant, et apparaît sous ce costume si seyant des sous-préfets de FEmpire, moitié civil, moitié militaire, uniforme brodé, ouvert sur le plastron, cravate blanche, épée de cour, ruban violet à la boutonnière.

Le moment est solennel... Imitant M. le Sous- Préfet, les conseillers municipaux enlèvent à leur tour, qui son pardessus, qui la grande chemise

PATRIOTES m

bleue sous laquelle on voit la redingote noire... ou rhabit vert à basques courtes.

Bucaille, alors, s'avance et commence à réciter ce compliment de bienvenue, appris par cœur :

« Monsieur le SoushPréfet,

« Nous sommes venus vous attendre aux limites mêmes de la commune, pour vous faire honneur... au dernier sillon. .. C'est ainsi que faisaient les anciens, puisque Romulus avait établi les limites de sa commune avec une charrue... », etc.

Ce discours étonnant mit une gaielé dans les yeux de M. Duroy ; s'entendre comparer à Romulus, ce n'était pas banal, pour un fonctionnaire du second Empire!.,.

Qui avait bien pu inspirer à Bucaille cette métaphore hardie ? Certain jeune Fleuriot qui, ayant terminé ses études au collège (de trop bonne heure, et au prix d'une fièvre cérébrale), était venu se refaire au pays natal. Ce malheureux garçon se reposait à dix-huit ans, s'étant surmené de dix à dix-sept — résultat tout à la gloire des programmes!... Et il transmettait aux autres son art scolaire ; il inoculait à des innocents sa contagion latine... il communiquait à son ambiance le virus

de sa phraséologie — triste bachelier féru de ces comparaisons à outrance qu'enseigne le Concionés!...

Bucaille avait trouvé jolie l'histoire de Roraulus enclosant son domaine d'un trait de labour... mais il s'élait légèrement embrouillé.

Enfin, le Sous-Préfet était homme d'esprit... il loua avec beaucoup d'agrément l'extrême bonne grâce avec laquelle tous ces braves gens étaient venus l'attendre « au seuil de leurs propriétés communales, pour le garder davantage avec eux, pour lui faire cortège plus longtemps... )>

— C'est ça même que je voulais dire, appuya Bucaille; mais vous vous expliquez ben mieux que maï.

— Je ne fais que m'approprier vos idées, dit M.Duroy, exquis...

On se mit en marche : Fleuriot était chef de la musique, bien entendu; il y tenait l'emploi de piston solo, les autres rôles étant remplis par de jeunes Vainefleurais, manœuvrant bugle, baryton, basse. . . Le menuisier Gagu se faisait remarquer avec son trombone dont il tirait des sons immenses.

La fanfare joua la Marche des Soldats de Faust : t Gloire immortelle de nos aïeux »...

— Pas mal, ma foi, apprécia M. le Sous-Pré-

fet; messieurs les artistes, toutes mes félicitations !...

M. Duroy et le capitaine de gendarmerie qui raccompagnait, M. Milocha'ux, passèrent la revue ; on fit manœuvrer les pompes et par surcroît les pompiers... La fanfare municipale exécuta encore la Marche des Soldats de Faust.

— Bisrepetita placent^ dit à Fleuriot M. Tadministrateur qui, diplomate accompli, excellait en Tart de flatter pour conquérir.

Après quoi, on se réunit dans la salle du banquet où figuraient les autorités, notamment M. le curé Demy (un abbé au regard paterne et à la bouche généralement très close — type de réserve ecclésiastique).

Ce fut considérable, gargantuesque, pantagruélique. Oncques Vainefleur ne vit pareille bombance !

Le festin des. soldats d'Hamilcar, si bien raconté dans Salammbô^ ne fut pas plus corsé. Onze services! séparés chacun par une tournée « d'iau-devie de cidre » de différentes années et de crus divers, que les gars dégustaient, appréciaient, penchant la tête, clappant, en connaisseurs !

Et c'étaient des réflexions :

— No la sent jusque dans le gésier.

— Si t'en avais d'ia pareille dans ta cave, tu mettrais une pignette à ton fût pour bère à même...

— Veux-tu te taire,* taï, Alphonse!... c'est taï qu'est le plus bétureux de tout le département...

Bucaille était naturellement assis entre M. le Sous-Préfet et M. le capitaine de gendarmerie. Il leur contait ses doléances.

— J'avons eu un <( non ! » Ce fera deuil à l'Empereur.

— Mais non, dit l'administrateur, souriant; qu'est-ce que c'est que ce révolté, dans votre commune?

— Un nommé Audoux.

M. le capitaine Milochaux, qui avait déjà passablement bu, entendit mal, ayant du reste l'oreille un peu dure.

— Saindoux! couperai les oreilles... à ce gaillard-là. Polisson... Saindoux!... compagnon de saint Antoine... suppose, eh! Saindoux!...

Le Maire poursuivit :

— Un gars si tellement rouge...

— D'opinion? interrogea le Sous-Préfet.

— De cheveux itou... si tellement que j'I'appelons « le Roussi ».

— Il faut le raisonner, lui parler.

— Ouaï, c'est comme si que no cornait dans un vignot... Et pi..., j'en avons quasiment peue !... il jetterait ben des sorts à nos bêtes... Je serais porté à craire qu'il a dans la tête quéque chose ed' travers. L'autre jour, i' m'a dit...

Il baissa tragiquement la voix, pensant qu*il allait provoquer l'indignation du Sous-Préfet.

— ... r m'a dit qu'il était censément un évêque, rapport à sa houlette et à son bâton pastoral.

— Tiens... dit M. Duroy, qui aimait assez l'imprévu... c'est joli, cela... joli... Manque pas d'originalité, ce citoyen-là !..

L'adjoint, qui écoutait cette conversation, eut tout à coup un mouvement d'indignation :

— C'est un mauvais Français : y a donc pas de punition, pour ces guenons-là, sur la terre... Peutêtre que dans l'autre monde?...

Il regarda M. le curé, lequel eut un geste évasif, comme pour signifier qu'il n'était pas suffisamment documenté relativement aux peines édictées par le Très-Haut à l'endroit de ceux qui avaient commis pareille énormité plébiscitaire.

Le Sous-Préfet, devinant chez l'ecclésiastique certaine nuance d'embarras, détourna courtoisement la conversation.

il6 CONTES NORMANDS

— Du reste, fit-il, Sa Majesté accepte très bien Topposition. Elle est libérale...

— Bravo ! dit Malicorne ; Napoléon, c'est un homme ed' première !

— Mais enfin, interrogea le Sous-Préfet (qui aimait à se renseigner sur l'esprit de ses administrés), à part cet énergumène, dans votre canton, on est favorable au gouvernement ?

— Oh ! oui, l'Empereur, j'nos ferions écharper pour li... mais... voulez-vous que je vous dise...

Et, plus bas, il ajouta, confidentiel :

— Dites-z'y qu'il se méfie de Badinguet... c't'ilà, no'z' en cause ben mal, par cheux nous... i' né doit pas valoir cher, çu gars-ià...

Si habitué que fût M. Duroy à maîtriser ses impressions, il eut une suffocgition... un haul-lecorps, pour empêcher le fou rire... et son lorgnon tomba dans l'assiette.

Voulant^faire diversion, et constatant que le service se prolongeait entre les canards rôtis, dévorés déjà et le gigot attendu, il exprima le désir d'applaudir à nouveau c MM. les artistes musiciens ».

— Gomment donc ! rien de plus fiacile.».

Et la fanfare, encore une fois, exécuta... la Marche des Soldats de Famt,

Très discrètement, comme il faisait toutes choses, le premier magistrat de l'arrondissement s'informa « pourquoi cette troisième audition ».

— Monsieur le Sous-Préfet, répondit Fleuriot, quelque peu gêné... nous ne savons que ce morceau-là,..

Il n'eût pas imaginé cela, l'excellent administrateur, si rompu à l'art d'être agréable... autrement il n'aurait pas posé sa question : il trouva moyen cependant de tourner ce petit compliment :

— C'est déjà un résultat magnifique et qui dépasse toutes les espérances .

Mais Bucaille, voulant faire briller ses administrés, dit à Fleuriot :

— Puisque M. le Sous-Préfet aime la musique, chantez-li votre chanson... Vous savez ben... « la Patrie»? ah! mais, ça... d'est tapé...

Et les musiciens entonnèrent... le Chant des Girondins!

Ce n'était peut-être pas très protocole... cette évocation de farouches républicains devant un représentant de l'Empereur; mais les paysans répétaient tous, avec une telle ferveur, un tel entrain, une si naïve bonne foi, la strophe

Mourir pour la patrie, (bis) C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie...

us CONTES NORMANDS

que M. le Sous-Préfet lui-même s^y associa.., car enfin, € mourir pour la patrie », cela ne constituait pas un sentiment subversif...

11 en prit même texte pour le toast par lequel , selon l'usage, fut clos le festin :

— Oui, mes amis, la patrie... qui a sa plus haute incarnation dans la personne de notre auguste souverain...

... — Vive l'Empereur ! interrompit Bibet, dont la bouche presque édentée s'ouvrait toute grande, laissant paraître une dent unique qui ressemblait à un dard.

... — Permettez-moi, poursuivit M. Duroy, de m'associèr à l'élan patriotique de l'honorable M. Bibet... Sa Majesté n'est pas en reste avec vous, car Elle vous aime.

Ce « féminin » inquiéta Malicorne, qui dut se faire assurer par M. l'Instituteur que l'orateur parlait correctement.

— Elle est du reste la sauvegarde de vos existences... le symbole et la garantie de la paix... la paix du monde... messieurs... Cette mission providentielle, l'Empereur en a trouvé confirmation dans votre vote mémorable et significatif, en dépit d'une erreur...

— A mort Audoux! cria l'assemblée, en fureur. ..

— Mais notre éminent souverain n'en est que plus reconnaissant à tous ses loyaux sujets ; et en son nom, j'apporte ici des remerciements à votre distingué Maire...

Bucaille devint cramoisi, salua, la poitrine oppressée, les yeux brillants, à la pensée que le Chef des Français lui faisait dire quelque chose !... et, lui aussi, d'une voix terrible, cria : « Vive l'Empereur !... 7>

... — Napoléon III sera informé de vos sentiments dynastiques et il appréciera aussi comme il convient le dévouement de vos fidèles pompiers. Cette phalange d'élite représente Télément jeune du village : cette milice fait partie de l'armée, puisqu'elle porte le sabre et le fusil... mais c'est l'armée de la paix; ce sont les régiments de la nation... Cependant, si, ce qu'à Dieu ne plaise, l'ennemi louchait le sol sacré, on les verrait, ces soldats du devoir, on les verrait, implacables et résolus, voler à la frontière, nous faire un rempart de leurs vaillantes poitrines où battent des cœurs de Français.

L'auditoire était électrisé par cette éloquence officielle.

— Oui, oui, clamaient les convives, j'défendrons la France, comme des aragis... tertous... lertous...

M. Bibet, congestionné, se leva, jetant sur l'horizon un regard circulaire, comme pour découvrir dans quel coin de l'univers pourrait bien se cacher un ennemi de la Franfce. .. Ce Normand n'en découvrit qu'un... et il cria, forcené :

— A bas les Anglais !

... — Je veux terminer, acheva M. le Sous- Préfet, par l'éloge mérité de vos excellents musiciens : rheureux choix du morceau qu'ils ont brillamment exécuté, à plusieurs reprises, à la demande généralcy du reste, l'élan véritablement surprenant avec lequel ils ont chanté les patriotiques paroles que l'histoire a conservées, tout cela a excité au plus haut point notre admiration. Le chef de vos artistes municipaux est du reste un lauréat dé notre grande Université ! Continuez, jeune homme : maete animo, generose puer... et vous, messieurs, imitez son exemple.., instruisezvous, c'est le moyen de vous enrichir.

L'Instituteur applaudit à outrance, et ainsi n'entendit-il point un voisin sceptique murmurer :

— Le père Cantrel a gagné dix mille Uvres de rente à s'marchander sur les bestiaux... et il ne sait ni lire ni écrire.

La harangue officielle s'achevait, au milieu de frénétiques acclamations. . . Après quoi, les convives

PATRIOTES I2i

s'en furent dans le bourg... Toute la population était mobilisée ; sor le pas des portes, la gent féminine exhibait jolies toilettes, natures plantureuses, frais minois.

Les deux capitaines, celui de la gendarmerie et celui des pompiers, sentant qu'on les admirait, se rengorgeaient. Bibet dit à son collègue :

— C'est le prestige de l'uniforme I

Et, prenant très au sérieux son rôle d'officier, devenu régence^ talon, rouge, il s'approcha de certaine grosse fille de ferme, qui s'écarquillait les yeux devant lui ; il lui prit le menton, disant :

— Viens çà, la belle enfant !...

— Comment s'appelle cette jeune beauté ? demanda le capitaine Milochauxau lieutenant Cupidon Lahure qui s'était rapproché des chefs.

— La p'tite Jeanne Siraoneau.

— Jambonneau ! dit le capitaine qui entendait tout de travers... et vous, Lahure!... s'pas?... Saindoux, touf à l'heure, hé?... Drôles de noms dans votre sacrée commune...

M. le Sous-Préfet, lui aussi, à qui les libations et son succès ont donné des idées tendres, trouve qu'aujourd'hui les femmes de Vainefleur possèdent une grâce véritablement attirante.

Il en fait la remarque à M. le Maire, et (toujours

prêt aux politesses, aux aimables propos, cet art supérieur de radministralion) il dit ;

— Ce sont d'admirables personnes.

Bucaille prend un air à la fois fier, modeste et paternel comme si toutes étaient ses filles, et répond :

— Oui... al' sont ben luronnes.

— Sa Majesté sera informée de la beauté de cette race campagnarde, qui lui promet d'énergiques soldats, conclut M. Duroy, galamment.

A la fin de l'après-midi, les invités officiels montèrent en voiture. A pied, Bucaille les accompagna, jusqu'à la borne extrême qui sépare Vainefleur de Gréville... Là, eurent lieu les adieux.

Précisément, la silhouette d'Audoux apparut à la crête de la côte où paissait son troupeau.

Le pasteur regarda curieusement le cortège... eut un haussement d'épaules... tout à coup, constatant que, pendant sa distraction, les moutons se dispersaient, il ordonna à son t quien » de les ramener à l'ordre :*

— Té... té... passe pa' l'bout !

Et, de sa houlette, prenant une motte de terre, il la lança dans la direction des fugitifs...

Puis, se drapant dans cette houppelande que les bergers normands appellent « limousine »,

il s'en fut du côté du phare, remontant la colline, suivi-'par sa « troupe » dont le piétinement faisait comme un bruit de marée. Il disparut bientôt derrière une crête de la colline, triomphal et méprisant.

Un si beau jour ne pouvait se terminer au coucher du soleil. Il y^eut bombance dans les cafés...

Bucaille eût désiré un feu d'artifice ; mais « le Conseil d n'avait pas autorisé pareille dépense qui ne montait à rien moins que soixante-cinq francs ; on eut, à la place, une retraite aux flambeaux où les musiciens, aux sons de Faust (quatrième représentation), conduisirent la compagnie des pom* piers, laquelle défila avec la crânerie martiale d'un régiment véritable.

Ceci inquiétait les ménagères.

Le soir, l'une d'elles, femme de bon sens, interpella son mari, le caporal Patin :

— Dis donc, c' est-il que tu vas partir au service?

— Es-tu folle ? demanda le pseudo-caporal.

— Pourquoi alors que no vos donne des sabres et pi des fusils? c'est pas pour éteindre le feu, en tirant dessus?

Patin, qui était poivrot et avait le vin Rendre, fut

iU CONTES NORMANDS

un instant déconcerté par cette logique féminine. Mais il riposta, d'une voix brouillée, presque autant que son esprit :

— Le feu éteint le feu... comme les baisers de flamme éteignent l'amour.

Et il embrassa son épouse en murmurant le couplet fameux :

Éteignons Tincendie, mais jamais Tamitié.

Puis, on entendit des mots, en dialogue entrecoupé :

— A qui ces beaux cheveux-là?

— C'est z'à moi... c'est z'à toi... c'est à tous les deux.

Le lieutenant porte-drapeau Lahure dit Cupidon fut signalé, vers minuit, sur la route de Plainville, tenant la hampe, très ferme, tandis que l'étendard lui traînait dans le dos... il titubait, il chantait : (( ...rir pour la patrie ».

Un musicien, le menuisier Gagu, fier d'avoir un trombone, se promena par la campagne, tirant parfois de l'instrument des sons formidables qui effaraient toute la création.

Il s'arrêta devant le vieux c cheval à Pestel a, qui somnolait, couché le long d'une haie; pour cet auditoire étrange, il entonna « Gloire immortelle

de nos aïeux ». Le bidet se leva et eut, à Tendroit de celte sérénade nocturne, une pétarade particulièrement dédaigneuse.

Enfuis les jours de liesse. Voici Tlnvasion... temps néfastes, sinistres nouvelles, lueurs d'incendie, échos du tocsin.

Bucaille vient de recevoir de la Sous-Préfecture une lettre pressante^ et navrée :

« Notre armée en déroute à Moulineaux... votre patriotisme sera à la hauteur des événements; armez les pompiers. »

Immédiatement, le tambour Pernel bat le rappel, convoquant d'urgence à la mairie tous les soldatscitoyens.

Bucaille lit la lettre de M. le Sous-Préfet...

€ Votre patriotisme sera à la hauteur des événements. »

Puis, il attend l'effet prévu, l'explosion d'enthousiasme... mais il y a un fioid dans l'assistance.

L'Instituteur prend la parole ; très belliqueux, il développe une thèse enflammée, représentant aux villageois que les Espagnols ont vaincu Napo-

léon (le Grand !) par une guerre de partisans, par les guérillas. Les pompiers français ne sont pas moins braves que les paysans espagnols; ils sauront défendre, contre Tenvahisseur, leurs foyers, leurs femmes, leurs filles, etc.

Mais son succès oratoire fut absolument compromis par cette remarque du caporal Patin :

— Il est pas gêné, li... les maîtres d'école sont exempts d'aller sous les drapeaux.

— Voyons, interroge Bibet, qui qui s'inscrit pour monter la garde, c'I'nuit?

Silence farouche.

— Mai, dit l'adjoint Malicorne, si je m'écoutais, si je me retenais pas, je m' ferais tuer... mais (gravement) je suis père de famille... j'en ai pas le drait... ça ne m'est point permis... non, je n'n'ai point le drait!...

Le tambour Pernel ajouta :

— Et pi, vous savez ben, monsieur le Maire, si no s'bat dans le pays, les Prussiens vous emmèneront en otage... Et peut-être qu'ils vous fusilleront... Et pi aussi les notables, le curé et les plus fort imposés... dévouons-nous pour eux : noire devoir est de mettre bas les armes : pas d'imprudence... rendons-nous.

— D'ailleurs,opinale lieutenant Gupidon Lahure,

ces canailles d'Allemands (il mentre le poing à rhorizon) incendient les villages, tuent les enfants, violent les femmes,, exterminent les hommes.

Divers avis s'échangèrent.

— Maï, je me suis acheté un homme qui me remplace sous les drapeaux : ça m'a coûté quinze cents francs... j'pars pas.

— Maï, je me suis fait sauter le pouce pour pas aller au service : censément que je sieux infirme, mutilé, pour la patrie... en v'Ià assez...

— J'sommes-t'y pas des paysans? Dans le temps jadis, les serfs ne portaient pas les armes : la quérue, v'ià not' affaire...

Un nommé Cagnard observa, enfin :

— L'armée régulière s'est-i pas rendue? Faut capituler itou, nous !

Cette motion réunit l'unanimité.

On cacha dans un vieux puits abandonné ces armes, dont l'usage, décidément,ne se comprenait qu'en temps de paix.

Quand les Prussiens arrivèrent, on leur vendit très cher foin, avoine, œufs, volailles, moutons.

M. et M™'' Patin trouvèrent que l'invasion n'était pas déjà si désastreuse... qu'il faut savoir se résigner et n'avoir point de rancune.

A quelque temps de là, le menuisier Gagu rencontra Audoux et lui dit :

— Eh! Roussi... c'est taï qu'avait raison, tout bien réfléchi ! T'es un rude gars tout de même pour avè de Tesprit : c'est taï qu'aurait dû et' not' Maire.

— Pourqui point Empereur? demanda « le Roussi » devenu goguenard, avec une nuance de hauteur.

Et il ajouta :

— Dans les temps d'antiquité, les bergers, no n'en faisait-y point des rois?

Ardemment, un soleil précoce d'avril couvait les pommiers roses de fleurs, les poiriers en fête, les haies toutes écloses, et faisait sortir, du sol, les vers. Des couples d'oiseaux, énamourés à la fois et inquiets, échangeaient des becquetages, portaient, aux nids en construction, mousses, glaise, crins, plumes, brindilles. On en voyait parfois certains glisser à terre pour happer quelques graines, des larves, d'imprudents vermisseaux, une chenille... Après quoi, ils remontaient aux branches, d'un élan, ayant du soleil plein les plumes. Passereaux et mésanges se poursuivaient parmi les fleurs, faisant voler les pétales qu'avaient arrachés le fouet de leurs ailes ou la griffe de leurs pattes.

Grande rumeur, tout à coup... garrulements, piailleries. Ce sont des pinsons qui sont venus prêter main-forte à deux grives, afin de donner

la chasse à certaine pie-grièche, pie voleuse convaincue d'avoir dérobé quelques pailles au nid que construisirent les grives.

Un couple de « merles terreux > explore les fossés, en quête du logis pour la couvée future. Ils volètent, anxieux, lorgnant les sous-ronces, se chuchotant des confidences, des appréciations, des critiques.

Acculées près de la barrière, deux génisses essayent leurs cornes, front à front, dans une lutte courtoise : on entend le cliquetis des os, mêlé à de longs souffles.

Sous la charretterie, au milieu des herses et banneaux, un groupe de poules semble dormir : grisées par les premières chaleurs de la saison, pâmées sous ces printaniers rayons plus cuisants, semble-t-il, que la canicule, elles se tiennent affalées, le ventre à terre, dans des nids de poussière.

D'autres chassent, parmi les herbes — surveillées par le coq qui les appelle parfois, galamment, pour leur offrir quelque vermisseau ou quelque mouche: gourmandes, les poulettes accourent, gloussantes, pressées autour du rusé pacha qui en profite.., et choisit, à Timproviste, une des dames de sa cour pour la combler de ses faveurs.

Peu après, ce même coq part à fond de Irain, battant des ailes éperdument, vers certaine poule en apparence fort occupée et dont néanmoins il a perçu l'appel, lui subtil mâle.

Au volailler, retentit le chant d'une pondeuse dont le « hoc... hoc... hoc... hoc... » annonce la mise au monde de l'œuf germé, en ses entrailles, de par le Créateur... Et à cette douce chanson le coq répond par une fanfare cuivrée où semble palpiter cette pensée : « Compris, ma petite... à bientôt, ma. charmante!... » Après quoi. Don Juan superbement empanaché, il va promener ailleurs son galant pourchas.

Dardant sa tête, fanfaron, claironnant, il passe, chamarré de crêtes et de bajoues, portant haut sur croupion son aigrette, faisant lentement mouvoir, autour de son col et sur son dos, le chaperon de plumes qui l'habille ainsi qu'une dalmatique d'évêque... Tout à coup, le torse très cabré, allongeant en ar,rière ses ailes, il les déploie avec un bruit sec d'éventail: il les étale à la façon d'une robe à traîne, chatoyante — voulant visiblement émouvoir le « sexe faible », l'hypnotiser, porter le désarroi dans ses quelques grammes de cervelle.

Il y eut bataille. Certain petit coquet, curieux du grand mystère, osaxourtiser d'assez près une mi-

134 CONTES NORMAiNDS

gnonne poule gentiment coiffée, collerettée de rouge. Ses avances ne paraissaient pas trop mai accueillies.., lorsque, hélas! survint le grand escogriffe de coq... Le petit, qui avait du cœur, se rebiffa... mais, trop faible, le précoce galant chavira, fut roué de coups de bec et d'ongle; sa crête fut tordue et meurtrie; ses plumes volèrent... Après quoi, son vainqueur le matamore fit quelques pas de pavane, esquissa une gigue, et incontinent s'adjugea la belle — au grand scandale du coquet, dont les protestations furent vaines d'ailleurs. .

Après quoi, la demoiselle, un peu décoiffée, portant de travers son écarlate bonnet phrygien, regarda son débile poursuivant d'un œil à la fois encourageant et railleur...

Celui-ci, résigné mais pas corrigé, déplumé^ assez mal en point, mais vaillant toujours, se dressa sur ses ergots, se cambra du mieux qu'il put, essaya une fanfare qui sortit éraillée de son gosier insuffisant... Puis, le novice mâle, « l'apprenti », s'en fut à la recherche d'amours moins disputées... Il continua cette décevante poursuite de la « science du bien et du mal », ressort de la création...

Quelques bataillons de poussins courent, picorent, conduits par des « couvetles ». Augustes,

en leur fonction maternelle, celles-ci apprennent aux petits la chasse, la course à la vie par la mort des êtres.

D'un coup d'ergot de leurs pattes griffues, elles grattent la terre, mettant à nu quelque bonne prise, insecte, grain ou larve, vers laquelle se précipite toute la famille emplumée, non sans tumulte; parfois, il arrive que tel poussin se trouve atteint par la corne des serres de « maman » : alors, il culbute sur le dos, protestant avec énergie, s'indigoant, très fâché, hurlant, de son bec grand ouvert, je ne sais quelles horreurs... Voici que la bande, jacassante, la* chercheuse marmaille, s'en va, disparaît, sous les hautes herbes.

... Et ces herbes, à l'égard des oisillons chétifs, forment comme une forêt vierge... En cette abolition de toute échelle de proportions, en cette oblitération qui est un mode de vision de la nature, en même temps qu'une appréciation philosophique du Temps, la c couvette » semble dominer la forêt dont son ventre fait plier les cimes. Marchant à longues enjambées, levant haut ses pattes éperonnées, vêtues de plumes et chaussées d'écaillés rugueuses, elle paraît gigantesque, audessus du Règne végétal... Gonflez ces formes, multipliez ces proportions... et, si vous êtes imagi-

ISfi CONTES NORMANDS

natif, la gentille poulette peut, à vos yeux, représenter la Bêle volante, effroi de l'Age tertiaire, je ne sais quel Dinornis, le monstre empenné, velu, cuirassé, qui, de son rostre, faucha les fougères arborescentes, dont le col se dressa au-dessus des forêts du Jurassique... Oui, c'est bien le Volatile, l'oiseau meurtrier dont la poitrine en proue de navire fut bardée d'un tissu de plumes, crin et duvet, plus isolateur et défensif que le fer, ou l'acier... On songe à ce Ptérodactyle dont la triple fourche laissa, sur la glaise antique, ses empreintes, à l'Échassier dont les ongles, pareils à des socs de charrue, labourèrent les champs originels de la Planète, dont le bec fouilla les argiles du Diluvium... et qui, sur ses ailes largement étendues, reçut les apocalyptiques cataractes...

Plus loin, des canards nagent sur la mare, explorent les bourbiers : on les voit, tout à coup, basculer en avant, plongeant sous l'eau tète, col et plastron, battant l'air de leurs pattes palmées...

Un instant... Après quoi ils réapparaissent, triturant, aux lamelles de leur bec spatule, un paquet boueux où se cachent peut-être quelque insecte aquatique, un têtard frétillant à la chair

savoureuse, des pulpes de plantes marécaj^euses.

Une dinde fil des manœuvres, rasa les haies, se faufila le long des fossés, pour aller pondre sur certain haut-bord, ignoré (pensait-elle) des gens de la ferme... Arrivée là, elle se cacha la tète, enchantée de sa ruse, tière d'avoir si bien réussi, satisfaite.

Moineaux, pigeons, bergeronnettes, mésanges picoraient, jacassaient, sur le fumier... Et de ce fumier montait une puissante odeur d'ammoniaque, l'effluve, l'encens de la pourriture — la gloire du purin fécondateur.

Près de là, non loin de Tétable, un jeune veau (dont c'était peut-être la première sortie au grand air) essayait ses lourdes pattes flageolantes — sorte de gros bébé malhabile portant au museau un petit panier, comme bavette.

L'humanité n'était représentée, en cette bassecour, que par une fille de ferme qui tirait l'eau du puits et la charriait ensuite aux étables, remplissant auges et baquets. On entendait le grincement des cordes sur le rouet, puis le piaulement de la brouette.

Ce travail terminé, elle vint à la porcherie, qu'elle ouvrit pour donner passage à une bande de pourceaux qui se précipita, grognante et

joyeuse. Frappés du soleil, la laie et ses marcassias rutilaient, flambaient, transfigurés... Et la Truie réprésenta TAnimal antique, force et splendeur de la nature.

La fille, alors, dans la paresse de Touvrage terminé, parut s'alanguir... Elle s'étira, bâilla, s'énervait sa peu: Sautant par-dessus le fossé, elle s'en fut, traînant les pieds, yeux vagues^ lèvres entr'ouvertes... elle s'en fut à la cueillette des morilles, ou peut-être à l'indécise recherche de quelque gars...

L'écho d'un roulement lourd, des éclats de fouet, des hennissements, des clameurs humaines se firent entendre au chemin creux qui conduisait à cette basse-cour.

— Hu !... ho ! Dia! Vi't'en... cû... ûle... criait une voix puissante.

Et, sous le porche, apparut, traîné par trois chevaux de Irait massifs, le (c charretil » portant l'appareil de distillerie ambulante que Carouge < le bouilleux » promène de ferme en ferme.

A gauche des chevaux, Onésime, le charretier, marchait, avec ce balancement pesaîit habituel aux rustres. Il tenait de la main gauche les doubles guides et, de la droite, brandissait un fouet. Sa parole de commandement, ses appels aux bêtes se

mêlaient au claquement mou des moyeux sur l'essieu, au bruit d'écrasement que faisait dans les ornières le fer des roues.

Domestique de la ferme, cet Onésime, gaillard râblé, peau tannée, bras nus jusqu'au coude, c plaude » demi-ouverte sur la poitrine velue... Son visage avait ce hâle foncé, ce teint de brique qui fait ressembler les paysans français à je ne ^ais quelle reviviscente race de Peaux-Rouges.

Derrière lui marchait un homme gros, gras, couperosé, de forte encolure : Garouge « le bouilleux » ; celui-ci surveillait l'équilibre que gardaient, parmi cahots et soubresauts, ses cuves, alambics, chaudières et brocs.

Onésime, mal obéi par son attelage, maugréait, sacrait...

— No z'emmole, dans c't'maudite cour! Al' est si mucre!...

— Oui, répondait le bouilleux, il a si tant plu la semaine passée, pa' Fendrait...

— Et pi, man limonier qui culonne!...

continua Onésime, d'une voix terrible... Rosse!

D'un coup de manche à fouet, il frappa brutalement à la tête le cheval de timon qui bondit à droite, puis se lança à plein collier.

Le fracas de celle arrivée fit paraître au seuil de

l'habitation un homme, le fermier, Joseph Muchedent, < Maît' Joset > comme on l'appelait dans le pays. Appuyé au baret de la porte, il regarda...

Petit, voûté d'épaules, de verte allure malgré ses soixante ans, la face maigre, les yeux mobiles, Tarcade sourcilière bien fournie de longs poils qui devant le regard gris clair formaient comme une grille, le nez pincé, de courts favoris le long des joues, Maît' Joset représentait le type de ces cultivateurs aisés et avisés qui s'enrichissent en vivant bien, tout en menant grand tapage sur la a crise agricole ». Très intelligent, peu scrupuleux, dur aux serviteurs, à la fois sec et onctueux, il savait commander, mais non se faire aimer — ce dont au surplus il ne se souciait guère.

Coiffé d'une casquette de loutre, il avait ôté sa « grande chemise », ouvert son gilet, et se tenait, les deux mains passées à plat sous les bretelles haut bouclées qui faisaient remonter presque aux aisselles un pantalon à pont.

11 s'avança vers les arrivants ; s'adressant d'abord à Onésime, il dit :

— Pourrais-tu point être pu' poli avec l's animaux? No n'sait point qui qu'est le pu' bêle, de l'homme ou des gevaux.

A LA PEINE Ut

Ces mots furent appuyés d'un regard froid et dur devant lequel Onésime baissa les yeux.

Après quoi, avisant le bouilleux, Mail' Joset prononça, d'un air aimable, la figure tout à coup devenue avenante, la voix mielleuse :

— Bien le bonjour, m'sieu Garouge ; pour et' exact, vous l'êtes : dix heures du matin que vous aviez dit que vous arriveriez.

— Et il est quart moins, conclut Garouge, l'air épanoui. ...

Les deux hommes échangèrent une poignée de main qui, selon la mode campagnarde, se prolongea longtemps à petits soubresauts, par un balancement des bras unis.

Puis, on se dirigea vers le pressoir près duquel fut installée la bouillerie, ce pendant que Garouge donnait à Muchedent.des explications techniques sur les appareils de distillation. Le serpentin, l'alambic, le « pêse-degrés » parurent intéresser Muchedent :

— Fameuse invention, fit-il... vous êtes un savant, ed' pouvoir manier ces maehicadours-là.

Devant ces témoignages d'admiration, Garouge prit un air à la fois important et /nodeste, tout comme si la science lui eût été redevable de pareilles découvertes...

Voulant davantage a méduser » son hôte^ il prit dans une éprouvette un peu de Teau-de-vie qu'il venait de (c bouillir > à la précédente station, tira le € pèse-degrés » (tel un savant médecin, son thermomètre), parut calculer, méditer, puis prononça : c Al' pèse 24* ».

Après quoi, il se mit en devoir d'ajuster, par une soudure d'argile plastique, le chapiteau de cuivre rouge à la chaudière, celle-ci ayant été j^rèalablem^t nettoyée à fond aane de la brique friable.

Ensuite, on fit l'épreuve d» tâdre, du poiré et des lies qui devaient «bouillir y> ; l'homme de l'art fit alors cette déclaration :

— Avec la p'tite iau, la « première venue », le rabiot, et tout, je vos ferai un hecto et demi d'alcool qui pèsera 67* ! Y' aura pas pearisonne qui pourra la boire « rique » ! Êtes-vous content, Maît*Joset?

Enchanté, Mait' Joset!...à talleâ enseignes qull invita le bouilleux à venir goûter certaine eau-devie de 1855 qui était la gloire de sa cave :

— Vous devez et' connaisseux, affirma-t-il.

Trinqifant avec son hôte, Garouge regardait la

robe blonde du « calvados ».

— 11 est ben nif, dit-il, ben qualiteux...

fabuleux...

A ÏA PEINE 143

Avant de le goûter, il le huma, en fit tomber quelques goultes dans le creux de sa main... frotta doucement... huma derechef... puis, faisant un signe de croix, il prononça :

Au nom du Père et de TEffant, Ce qui est bon entre là dedans.

Le bouilleux était grand amateur dé proverbes locaux, dont il avait fait ample collection dans ses déplacements à travers le canton. Sa conversation en était toute semée; il ne prononçait presque jamais une phrase sans remailler de quelque brocard.

... Quand Onésime eut dételé, bquchonné les chevaux et donné à chacun d'eux sa a. pourvane », il vint à la maison.

— J'i fini, dit-il ; qui qui faut faire, à c't'heure, nol' maître?

— Va-t'en battre à la grange, fut-il répondu. Obéissant, le valet de ferme entra dans la tas-

serie, jeta des gerbes sur Taire, se dévêtit le haut du corps, noua son mouchoir sur sa nuque, triangulairement. Prenant alors, dans ses deux mains (réunies par une double courroie), des brassées de froment, il en frappait l'épi contre un chevatet, de toute sa force.

144 COiNTES NORMANDS

Son corps, éployé, puis rabaissé par un rythme précis et terrible (qui faisait mouvoir les muscles des épaules, et saillir méplats, nerfs, massifs d'os) devint un fléau animé, un mécanisme broyeur et concasseur... On entendait les coups sourds de cet écrasement qui lançait aux murs le grain, par nuées ; arraché des alvéoles, le blé giclait, fusait, rejaillissait — grêle de blonds projectiles. Une brume de paille et de poussière s'éleva, où disparut bientôt ce torse puissant ~ plus beau, en son animation, en sa furie de travail, que les Hercule Farnèse, types de farniente; bien autrement superbe que les gladiateurs de pinacothèque, les sculptures de Belvédère, marbres froids, ceux-ci, bronzes inertes — simples altitudes.

C'était une stature et non pas une statue ; c'était la vie et non plus le musée.

Puis, en ses mains, cribles et vans se mirent en branle, toutes les graines secouées dans la soufflée, dans la rumeur d'un grand vent.

... Accoudés de chaque côté de la table, dans la cuisine, les deux hommes, dégustant et savourant, devisaient.

D'abord, les banalités d'usage, avec des répétitions de phrases indiquant la pensée pauvre.

A LA PEINE i45

— 11 fait un temps superbe... car il fait un temps superbe.

— Oui, il fallait ça... il fallait ça... la terre était ben détrempée : y a z'eu ben du vent c't'hiver : mais, vous savez, « année vcniexise, année pommeuse », comme no dit.

— Ah! ah! pour les proverbes, vous n'en craignez pièche.

— Oui, tonnerre en avril, laboureur se réjouit.

Puis :

— J'i reçu vot' lettre, que vous me mandiez de venir: j*i ai répondu.

Ensuite, quelques compliments, art dans lequel le bouilleux, qui avait de Tusage, était passé maître.

— J'arrive, prononça-t-il, de cheux le fermier de Belle-Londe : Maît' Joset, sans vous contredire, san bien n'est pas si ben tint qu'le vôtre.

Muchedent eut un geste satisfait.

— No fait d'son mieux, dit-il.

— Vous avez d'superbes pommiers, insista Carouge; qui qu'vous leux faites, pour les soigner man cha ?

— Ben... j'i beaucoup d'bétail.

•^— Oui, vous connaissez le proverbe : « où qu'y

â hant, y a plant »... Et pi, pou' vos récoltes/c'est dru, c'est solide : y mettez-vous d's engrais chimiques?

— Ouaï, s'exclama Muchedenl... pou' feumer la terre, voyez-vous, comme disaient nos pères, n'y a que l'fient... n'y a que Ffient,

Cette doctrinale affirmation rendit Carouge silencieux : comme « savant », il était partisan des nouvelles méthodes, de c l'agronomie » ; mais il ne voulait point heurter la foi ancestrale de son hôte.

Après une pause, les compères en vinrent à l'examen réciproque de leurs personnes.

— Vous forchissez tous les jours, vous, monsieur Carouge : vous avez censément la cagnole du cou ben ressortie ; même que vous devenez un miet grossier... de corps, s'entend... Car, l'esprit, il est toujou' bien affilé... mai, je me voûte.

— Oh ! rectifia le bouilleux, flatteur, vous êtes aco ben drait, comme une branque ed' peupelier.

On s'interrompit pour trinquer, ce qui amena d'autres sujets,

— Vous avez un goujard qu'est ben faisant, ben adret, ben c dans le cas ».

— Oui, acquiesça Muchedent, trioniphal, il est devant mai* comme eune frémi 1

Et c'était vrai. Le fermier n'avait jamais songé à s'étonner d'une pareille obéissance, si empressée, si passive : il la croyait due à son mérite, à sa supériorité, tout simplement, ^ Il fut ensuite question de l'odieuse loi sur « les bouilleurs de cru >. On dauba sur ces c voleurs fid' Parisiens » qui mangeaient la province, tels des pucerons sur les feuilles.

Les deux paysans se firent pourtant à ce sujet quelques confidences. Carouge surtout, car sa grosse nature exubérante, échauffée d'alcool, le rendait plus expansif.

— Le métier était bon tout d'même... no faisait du mieux qu'no pouvait : on économisait... et pi, entre amis, on pouvait se le dire... on ne se trahirait pas, bien entendu : on n'allait pas raconter ces histoires-là aux députés, aux journalisses, la clique, quoi ! No z'en passait quelques hectos en maraude... no z'en vendait un brin partout, à la barbe des « commis », des « rats-decave ).

Et Carouge conclut :

— A c't'heure, j'i une petite fortune ben ronde; si j'travaille aco, c'est pour Théïodore, m'n efifant unique: il sera cossu, marchez... ça sera un biau parti.

us CONTES NORMANDS

Muchedent se fit attentif, circonspect (il était lui-même père d'une jolie fille à marier, Célina...). Sa bouche close, ses lèvres plus pincées que jamais, la rigidité subite de ses traits, indiquèrent la tension de son esprit... Il versa libéralement à soa hôte un « petit pot » .

Tout en sirotant, l'autre était devenu loquace*

— Oui, man garchon, en venant au monde, il a oublié d'èt' bête... oui-dà, comme dit le proverbe, « pus fin qu'li n'est pas bête y> ! Et pi, râblé... Vous savez, eune femme sera à s'n aise aveu li... Et pi, c'est pas tout cha (il baissa la voix), man Théïodore, il sera riche, un jour à venir : en plus de ce qui lui revient de mai, qu'est donc toute ma fortune, y a autre chose qui n'peut pas le fuir : il héritera, un de ces jours qu'est pas loin, d'sa tante qu'est millionnaire d'après le récit : al* va trépasser, faut craire, la pauv' dame : no z'attend cha tous les jours que l'bon Dieu fait...

— M*"" Massinot ? interrogea Muchedent, qui paraissait se tenir sur. la réserve, d'autant que son partenaire se montrait plus verbeux et disert.

— Oui, donc... même qu'un d'ses herbages borne vol' pré du Marais.

Maît' Joset connaissait la chose, ajant souvent regardé ces deux lopins de terre enchevêtrés l'un

dans l'autre ; maintes fois le paysan avait eu la vision de l'admirable prairie qu'on aurait créée là, rien qu'en abattant un bout de haie, et le « beauran »... oui... une fois « couchée en herbe », ce serait là une belle pièce... A cette pensée, son cœur de vrai terrien tressaillait. Et c'était même là une des raisons secrètes pour lesquelles il faisait bon accueil à ce bouilleux dont le fils posséderait plus tard le « clos » tant convoité.

Très heureux de voir Carouge toucher le sujet qui l'intéressait si fort, il eut assez d'empire sur lui-même pour n'en rien laisser paraître, manifestant là cette force morale, celte énergie de silence inhérente au paysan de Normandie.

Lef rusé bonhomme pensait à Célina. Mais l'habitude des marchés lui avait appris qu'un bon vendeur n'offre pas sa marchandise, quand il flaire un acquéreur... Rien de pressé... le bouilleux verrait la fille... on la lui exhiberait... en temps opportun.

Maît' Joset tenta même une diversion.

— Si je goûtions man cidre de l'année passée? vous m'donneriez votre avis... é po donc?

— Pas de refus, consentit Carouge; votre « matois », il est réputé parfait bon.

Le fermier s*en fut à la cave, arracha la « pi-

gnelte >.d'un des fûts... Un filet de cidre blond gicla... une odeur aromatique se répandit... et bientôt Muchedent reparaissait, son broc de « beiré i» à la main.

De nouveau les deux hommes s'attablèrent.

— Oh! oh!., dit Garouge, goûtant, en connaisseur, no ferait cinquante pots à la botte en bouillant c'ti-là; seulement, ça serait péché que de faire passer à l'alambic un fumet pareil.

Le bouilleux avait-il réfléchi, pendant l'absence de son hôte? Était-ce l'expansivité que donne au villageois le généreux suc du pommier? Sa demande était-elle de longue date préméditée? 11 devint lyrique.

— Man garchon, proclama-t-il, man Théïodore, il n'est pas difficile à établir, savez vous bien? il est d'première! C'est un gars que ben des filles ont l'œil dessus, et pi des mères itou. No l'y en propose eune riche, riche... seulement, v'iik : c'est piaffeux, ces demoiselles-là: et pi... al' li plaît point, brin du tout: c't'particulière-là, al' est nère de piau... al' a du farcin ; et pi, grêlée.- Si no li jetait eune poignée de son à la figure, il n'en retomberait point un grain par terre.

Et, tout à coup, il ajouta:

... — Eune ben gentille, no dit qu'c'est... vot*

fille ! Dites, Maît' Joset, al' est-y point bientôt bonne à marier? Eune supposition, sans offlusquer quiconque... ça ferait-y pas supérieurement l'affaire ed' man garchon? II est amituenx comme il n'y a pas, Théïodore...

Les paupières de Muchedent battirent... leurs grands cils tombèrent sur les prunelles dont elles voilèrent l'éclat trop vif... L'homme réfléchissait... devant cette demande directe, il fallait jouer serré.

— Heu, dit-il en avançant les lèvres, Gélina, qu'vous voulez dire?... al' est-y point bié jeunette?... Et pi, j'ia crairais un miet fière.

— Baste, comme disaient nos anciens, il n'est si belle marmite qui ne trouve san couvercle : et pi, le mariage la duira... Et pi aco, vous savez le proverbe : & No s'entr'aime moins avant de s*entraver que no s'entr'aime quand no s'entra ». L'amour viendra, marchez. Et... qui qu'vous l'y baillez!

... — Ghinq mille francs... devant le notaire.

— Voire pré du Marais, en plus, ben entendu?

— Pu' tard... pu' tard, dit Muchedent (faisant allusion à tel événement auquel Garouge pensait aussi, et qui devait réunir les deux prés). Et pi, j'n'ai qu'elle d'eflant : man bien se partagera point après mai ! j'i quatorze chents livres de rentes qui

ih^ CONTES NORMANDS

ne doivent rien à personne, en plus de mon petit « faire-valoir »...

... A cet instant de la négociation entre les compères, la porte s'ouvrit et la petite bonne Alphonsine entra, provocante, avec, dans ses dents, une brindille d'aubépine.

— Y'ià des morilles, fit-elle, tendant à Muchedent un lot de ces rares champignons si prisés en Normandie.

— J' les mangerons avec un morcet de viau ; j'profilerons que vous êtes à la ferme, m'sieu Carouge, dit galamment Maît' Joset.

— Le viau ben cuit surtout! vous n'ignorez pas ce que disaient nos pères: « Viau et lard cru, font le cimetière bossu. »

La bonne, avec sa lenteur ordinaire, vaquait distraitement aux soins du ménage,.. Tout à coup:

— A propos, Maît' Joset, dit-elle, j'vos ai-t-y appris que Galurin est en train de fouiller vot' cour? Il la retourne, c'est du propre !

Muchedent fit un bond.

— Tu pouvais pas le dire tout de suite, eh!

carne! al' me fait bouillir les sangs, c'tTille-là ! où qu'il est ?

— Par ilo! répondit vaguement Alphonsine...

i'va d'un bord et de l'autre...

— Galurin? quoi-t'est-ce que c'est? interrogea le bouilleux.

— Man cochon, sauf vot' respect, sans comparaison. ..man cochon, un béton que j'graisse pour nos faire un méchand lard, c'I'hiver. Il nometben dans rtourment, çu guenon-là : il n'est point raisonnable; il perd tout mon gazon. Faut l'ennoûler.., Alphonsine, va-t'en chercher Onésime, qu'il vienne m'aîder.

Mis au courant des événements, Onésime arriva, <juelques minutes après.

— V'ià du fil de fer et un bec-de-corbin, dit-il.

Le fermier écumait... exagérant un peu la fureur... il n'était pas fâché de démontrer péremptoirement au bouilleux le soin jaloux qu'il prenait de son bien. Il l'invita même à voir l'exécution du coupable : il lui semblait par là, en quelque sorte, l'associer à l'intimité de la vie de sa ferme; il le traitait en ami, déjà.

Les trois hommes s'acheminèrent vers « Galurin» — superbe animal qui, effectivement, s'occupait de son mieux à retourner l'herbe... Ainsi qu'un organe de sangsue, son groin contractile fouillait, fouillait... Or, ce qu'il trouvait sous le gazon devait lui sembler déhcieux, car ses mandibules claquaient goulûment... et l'incorrigible gourmand

poussait des grognements de satisfaction. Il était accompagné d'une « truie portière » qu'environnait une bande joyeuse et jolie de marcassins domestiques: riant tableau... bucolique...

— V'ià, dit mélancoliquement le fermier : Galurin donne le mauvais exemple à mes cochons de lait : il n'est que temps de se gendarmer pour donner une leçon à tous ces gaillards-là. Un fil de laiton à la goule... ils fouilleront plus. On va leur-z'y faire voir.

S'apercevant qu'une troupe d'humains se dirigeait vers lui, Galurin flaira certain danger et se lança dans une fuite éperdue, M^is Onésime, par quelques feintes savantes, l'accula au fossé, le prit au lazzo et l'amena, tout hurlant, au bout d'une « longe ».

Quel vacarme assourdissant!... La basse-cour entière y prit part : veaux, chiens, volailles, poulains... La truie, entendant les clameurs d'un être de sa race, souleva ses deux oreilles... qui s'enlevèrent, dressées en un geste d'ailes charnues... Ses yeux d'albinos apparurent, inquiets, inquisiteurs... Jugeant alors que pareil attentat ne présageait rien de bon, elle emmena précipitamment, dans un herbage voisin, sa nichée... Et là, tous ses petits rassemblés, elle leur présenta

ses trayons pour les garder mieux par devers elle...

Galurin élait seul maintenant, pantelant en face de ses juges, ses exécuteurs. . .

Une fois le patient immobilisé, Onésime cassa son fil de fer en petits morceaux dont il affila les pointes sur une pierre. Après quoi, se mettant à califourchon sur le misérable, que ses deux jambes maintenaient, comme un étau, il lui leva de force le mufle, choisit le juste milieu de la hure... puis enfonça l'ardillon en pleine chair I

Galurin poussait des cris épouvantables...

— Gueule-t-y ! nom de nom... mais gueule-t-y I observait Onésime.

— Si no vos en faisait autant... dit gaiement le bouilleux... vous verriez, mon garçon !

— J'crierais aco pu' fort... probable ! conclut Onésime, riant aux éclats.

Pendant que le domestique travaillait, scellant son fil métallique sur la lèvre supérieure du porc, Muchedent fit remarquer à Carouge :

— Il est bien viande, Galurin : cha fera un bon lard...

Et tout attendri, subitement, il conclut :

... — De ces bêtes-là, tout est bon, à mâquer, les issues comme les rencrues. . .

L'opération terminée, on relâcha Galurin, qui,

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d'abord, ne profila point de sa liberté... Hébété, il demeurait parmi ses bourreaux, les flancs battants ; la vrille de sa queue complètement détendue pendait flasque derrière lui... Autrefois retroussée, empesée, frétillante, elle s'était déroulée, inerte maintenant, calamiteuse, comme s'il avait plu dessus...

— Là ! dit le bouilleux, jovial... te v'ià joli comme un cœur. T'as plus la queue en trompette, c'est vrai ; mais t'as eunô papillote sur le nez. Ça le fait bien, mon gaillard!... Va-t'en, à c' l'heure, caresser ta bonne amie : m'est avis que tu seras benreçu!...

— Et pi, insista Muchedent, censément, no dirait que t'es décoré, aveu ta boutonnière dans l'mitant de la figure.

Les compères, mis en gaieté par le gros cidre, ne tarissaient point de plaisanteries à l'adresse du lamentable Galurin. Ils se répondaient, s'excitaient en leurs facéties...

— Que qu't'as fait de ton tire-bouchon?... no crérait qu't'as un cornet à piston sur la hure... vas-tu nos jouer un petit rigodon ? T'es coiffé en casseux d'assiettes... V n'te manque pu' que des boucles d'oreilles et des accroche-cœurs... No U'aura jamais vu un cochon aussi gentil.

Galurin paraissait plongé dans une comateuse stupeur... Tout à coup, il fut rappelé au sentiment de la réalité par une sensation lancinante à son groin... il grogna de douleur et partit à fond de train, galopant, affolé, d'une façon incohérente, deci, delà... ne comprenant rien à l'appendice nasal dont il se trouvait orné... soufflant, éternuant.

Accroupi maintenant dans la mare boueuse, il lève hors de l'eau son mufle d'hippopotame à corne de fer-blanc.

Dans son obscure intelligence, le supplicié Jait retour sur la catastrophe dont il fut victime et maudit ces humains qui, par leurs inventions abominables, torturent Tanimal innocent. Il s'indigne contre ces méchantes bêtes, dominatrices de la création, qui interdisent à Thonnête et doux pourceau d'avaler quelques menus mulots, ou vers de terre, ou racines odorantes, et même à l'occasion de croquer une taupe fraîche. Lui déniant le droit d'être chasseur et végétarien, pourquoi le réduit-on à manger des immondices? A bon droit Galurin estimait que ceci constituait un abus de pouvoir, que c'était même le comble de la déraison. CiOmbien cette conviction eût été affermie chez lui s'il avait su, le pauvre, que sa chair si malsai-

nement nourrie est elle-même ultérieurement destinée à servir d'aliment à Thomme !

Galurin ne comprenait rien, ne pensait à rien, ne concluait rien, tout entier à une idée obscure qui peut se traduire (et pourquoi pas cette interversion de l'injure ?) : « Sales bêtes !... Cochons d'hommes! cochons d'hommes... »

— Tû-à-tû... vit'en, ma petite, vit'en.. cria une voix fraîche.

— Meû-eû-eû... clamait une gorge de bovin.

Et Gélina, la fille à Mail* Joset, fit son entrée dans la cour.

Elle portait sur ses épaules cette pièce de bois échancrée au milieu que les villageois appellent « carcan » — à chaque extrémité duquel carcan pendait un broc pansu à bec métallique étroit.

La fille était suivie par sa vache favorite qui, tout en marchant, faisait mouvoir en éventail le pavillon de ses oreilles.

Superbes, les deux Normandes !

Le pelage fin, sépia et lilas, sur fond blanc, dont était vêtue la vache, faisait songer à je ne sais quelle indienne — ou à ces tons de céramique précieuse qu'affectionnèrent les artistes potiers du vieux Rouen.

Admirable toujours et somptueuse, cette tête de déesse que les anciens adorèrent ! Attachante, €ette face bestiale couronnée du croissant, de la double corne « d'abondance » comme dit le symbolisme : c'est l'immortelle, la renaissante Hathor en laquelle l'Antiquité personnifia la richesse, tous les biens de la Terre... Et combien fines les pattes chaussées du sabot coupé qui rappelle le pied fourchu de Pan...

Là fille était en galoches, caraco brun, jupe courte avec « devantet » ; on voyait son mollet puissant et massif sur des chevilles robustes. Élégante malgré sa solidité, la taille fleurissait sur Tove opulent des hanches (ce bulbe de la plante humaine); et, sous l'étoffe de « droguet », les seins bombaient comme les bourgeons d'un arbre impatients de leur écorce, comme des boulons qui voudraient s'épanouir, écartelant leur gaine... Oui, ce corps féminin donnait bien vraiment une image florale et fructifère.

La blancheur du cou décelait une chair- fraîche et ferme ; le chignon, cette torsade où résident le charme et la force de la femme, était fait d'une chevelure épaisse et drue. C'était la crinière blonde des Flamandes.

C'était leur carnation, aussi. Mais combien

celte Neuslrienne à la musculature harmonieuse, à la souple innervation, à la chair tassée, était plus belle que les grasses Wallonnes, les molles et dodues commères dont Rubens illustra les croupes et les truculents appas !

La fille à Maît' Joset avait te visage carré, le front droit, et cette bouche fermée à menton volontaire, à mâchoire solide, indice de la race normande. — N'est-ce pas la femme qui fait la race?...

Gélina et sa génisse, l'une à côté de l'autre, formaient une vision géminée des Forces naturanles. Toutes deux elles étaient Isis, la Femelle aux yeux placides et doux, la Déesse des Incarnations. La toison fauve de la fille et le pelage de la vache étaient nourris des mêmes sèves opulentes, issues de la vie agreste. Là et ici, c'était la Normandie éblouissante et forte, la Gybèle celtique, l'éternel mythe de Palingénésie.

L'une et l'autre, l'humaine et l'animale, avaient même coquetterie : la génisse lustrant d'un coup de langue sa robe, et s'éventant du fouet de la queue ou du frétillement des oreilles — la fille lissant ses cheveux, rafistolant ses jupes...

— Célinâ...â... cria Maît' Joset, jugeant le moment opportun de faire valoir sa fille.

Elle vint, d'un pas relevé, et s'arrêta devant les trois hommes... Gomme Onésime s'en allait, elle se retourna vers lui, par un geste vif, en un tour de reins qui fit voler son cotillon.

— Al' est ben mouvante, observa le bouilleux. C'était en effet un joli type de Française, agile

et saine, bien en vie.

La présentation faite, Célina s*en fut au travail, et bientôt distribuait à ses dindons une pâtée faite d'orties et de lait caillé que ceux-ci avalaient goulûment.

De son côté, Garouge s'était retiré près de ses appareils... et il pensait.

— G'te tréïalure-là, al' est ben covenâble ; al' est plaisante à r'gâder... al' a tout ce qu'il faut. Théïodore sera sjipérieurement avec elle... Même qu'ai' est peut-être un p'tieu trop belle ; mais rien pour nos effoucher; comme no l'expliquait dans l'ancien temps : « No dit ben des basses messes dans une cathédrale ».

Et il ajouta :

— F seront heureux : cheux Mail' Joset, ou ben cheux mai, no les mettra comme des poussins dans de l'étoupe.

Dans les nacres de l'aube, à travers la dégrada-

tion rose-lhé, parmi les atténuations blondissantes de la lumière qui filtre sous les pommiers feuillus, voyez cet âne qui vient, trottinant, trinqueballant sur son dos une fille qu'environnent plusieurs gallons de fer-blanc.

Cette fille ?... oui, Gélina... Matinale, elle s'en va au pré du Marais, pour la première traite.

Le « bourri » s'arrête quelquefois, paresseusement, afin de lorgner un chardon ou happer si possible quelque tendre pousse de saule. Mais la paysanne le pique à la croupe avec une épingle... Maître Aliboron, alors, surpris et scandalisé de ce procédé si peu courtois, se contracte... bondit à moitié. Son train de derrière fait soubresaut... il esquisse fallacieusement un petit, tout petit temps de galop... Alors, gallons, cannes, seilles tintinnabulent... Mais bientôt le baudet, comme pour affirmer son mépris à l'endroit des manœuvres employées par sa monture, se remet au pas, semblant s'étudiera marcher moins vite qu'auparavant.

Il s'arrête tout à coup devant un homme qui, sorti de la haie, vient barrer résolument la route.

Célina rougit... elle a reconnu Onésime -^ exprès venu à sa rencontre. -

— Eh bien, mam'zelle Célina, dit le gars, comme

VOS v'Jà fraîche, à çu matin ! A vos lever si bonne heure que ça, vous aurez toujou' l'ieint clair, j'en réponds !

— Et pi vous, riposte Gélina, vous ne dormez donc point, faut craire ? Que que vous faites par ichit?... que que vous attendiez là? ojouta-t-elle coquettement.

— Ma « bonne amie >, repartit Onésime.

Les jeunes gens paraissaient très d'accord... L'âne semblait habitué à ces rencontres, car il

se prêta de fort bonne grâce à la manœuvre que voici : la fille se pencha vers le jeune paysan; celuici l'enleva à bout de bras et... l'abaissant vers lui, progressivement, par une flexion lente des biceps, il posa... sur sa bouche à lui les lèvres de la femme — fraîches de rosée, chaudes d'amour... Un même frisson les parcourut tous deux, sans que le robuste garçon fléchît ou tremblât sous le poids du corps chéri, maintenant accolé sur sa poitrine.

— M'aimez-vous? demandait Onésime.

Et la jolie campagnarde répondait :

— Ben que d' trop... quittez mai, àc't'heure..j'sieux toute dépiautée.

Mais les baisers continuaient, rendus aussitôt que reçus...

Le jour montait : il fallut se séparer. Auparar

m GDNTES NORMANDS

vanl, Onésime cueillit une « clématite de haies j^, cette liane dont les blanches fleurs radiées ressemblent à de virginales étoiles.

— Là, dit-il, vous v'ià fleurie.

— Oui, répondit Célina avec intention : ça ressemble à de la fleur d'oranger. Me v'ià belle comme une mariée...

... Que ne sont-ils là, les compères qui,. hier, négociaient l'union conjugale de Gélina! Ils verraient que l'amour d'une belle fille n'est pas article d'échange, ni valeur de consommation : c'est un fait de consomption... C'est à la fois inappréciable et sans valeur: on le refuse à l'homme riche — tandis que tel valet de ferme l'obtient.

Célina s'était mise à aimer Onésime, naturellement, parce qu'il était solide, courageux, dur à l'ouvrage et aussi très attentionné pour elle. C'est pour « mam'zelle Célina » que le domestique cueillait les premières violettes, des pommerolles, les églantines prime-écloses, les boutons roses du pommier. Il s'ingéniait à l'aider dans ses travaux. La communauté des besognes familières, le discret dévouement du garçon pour la villageoise lia les jeunes gens.

En plus, certaine mystérieuse notion se faisait jour en l'intimité de l'être féminin, révélant que le

c sang > de cet ouvrier des champs était pur et de supérieure essence.

Enfin, Gélina était flattée du respect inspiré par elle à ce gars de pauvre condition. Délicieusement, la femme avait savouré les pâleurs d'Onésime ses émotions contenues, la peur que, tout d'abord, lui inspira sa jeune « maîtresse ». Gélina éprouvait ce sentiment qui toujours a géduit la fille d'Eve, ce bonheur de représenter, dans le cœur du viril, un prix inestimable. Toute femme digne de ce nom, toute femme bien née, veut se donner à quelqu'un qui l'estime très haut: elle veut tomber dans ses bras comme un fruit divin.

Dès qu'elle a vu, en les yeux du soupirant, luire l'extase admirative, la voici inclinée à Tindulgente tendresse ; aussitôt qu'on lui offre la souveraineté, elle y renonce... Elle abdique si volontiers aux mains de qui voulait la proclamer reine!.., Exaltavit humilesL.. Tel est l'évangile du cœur féminin.

Gélina, de plus, savait gré au domestique d'essuyer docilement les rebuffades et mauvais propos de Muchedent. La jeune fille le connaissait vif, ardent et volontaire. Gomment dès lors n'être pas touchée de le voir résigné, pour l'amour d'elle.

aux caprices souvent injustes, à l'avarice du père?

.., Muchedent n'avait pas assisté à cette scène matinale; mais il la connut par ses conséquences, et cela le plus simplement du monde, par la bouche même de Célina, qui la lui raconta, loyalement et sans détours.

Comme son père la mettait au courant de la demande faite au nom de Carouge fils, demande à demi agréée par lui, le père, Célina répondit péremptoirement :

— Jamais de la vie...

— Pasque?... si' ou plaît? questionna le fermier, interloqué.

— Pasque j'veux point me marier avec un de ces rouleux, de ces horzains qui ne sont point d'cheux nous, qui ne sont d'aucun pays, qui n'ont ni feu ni lieu, qu'on ne pénètre jamais à fond... J'sieux défiante, papa, je tiens ça d'iaï : j'veux quelqu'un de not' village, que je connaisse ben et qui n'ait que mai en tête... et v'ià... (elle hésita)... et pi... du reste.

— Et pi?... quoi? interroge le père.

— Eh bien, j'en veux un autre.

— Te v'Ià comme à t'n usage, un miet fiérotte. C'est bon, c'est bon, ne te fâche pas : rien pou* te contrarier, ma fille; tu veux un homme ed'

la haute, un monsieur, un dans l's écritures, j'sais-l-y, mai? No peut t'obtenir ça... Ça se trouvera.

— N'te détourbe pas... il est trouvé.

— Bah! s'exclama Muchedent,i|'onique;j'peuxl-y savoir son nom, à man gendre?

— Tu le sais;.. pisque c'est taï qui Ta amené. Il s'appelle tout bonnement Onésime.

Un soubresaut secoua le paysan : son œil eut un éclair.

— Oué?... tu dis... man domestique? T'es folle, ben sûr?...

— Folle?... oui... folle de lui.

— J'te l'défends, entends-tu? cria Muchedent d'une voix que la fureur étouffait.

— T'auras pu' rien à m'défendre mê que j'sois âgée.. . dans vingt-six semaines, le compte est fait, ô'tui

— T'oserais m'faire trois sommations?

— Non, eune seulement ; paraît qu'ça suffit, à c'I'heure.

Exaspéré, Muchedent, par cette volonté calme et tenace qui se dresse en face de ses propres décisions et qui le brave, le tient en échec, tranquillement! Il est scandalisé par la carrure de cette réponse à demi insolente... Et cependant, la colère

de voir son autorité paternelle méconnue se mélange à je ne sais quelle intime satisfaction.

— Têtue comme san père ! murmure-t-il... al' a d'man sang, y a pas à dire !

El même, cet^e menace d'une procédure précise, prévue, étudiée d'avance, n'est point sans douceur, sans fierté, pour cette âme de vieux Normand, admiratrice de la Loi.

— Al' sait ce qu'ai' veut, la mâtine ! al' le veut bien... mais mai ilo.«... j'sommes ostinés tous les deux...

La conclusion de l'entretien fut celle-ci :

— Eh ben, ma fille, à t'n aise... t'attendras tes vingt-six semaines.

— J'espérerai, dit simplement Célina.

Quant à Muchedent, il' avait la tête bourdonnante à celte seule pensée : « Bailler ma fille à un domestique, ça n'aurait point de bon sens, point de copie !»

Le refus catégorique de Célina mettait Muchedent en fâcheuse posture vis-à-vis du bouilleux. Il fallut bien pourtant narrer cette chose invraisemblable : la fille à Mail' Joset refusait Carouge fils pour lui préférer un « goiyard ï !

Après avoir entendu ce récit navrant, Carouge émit, selon son habitude, un petit proverbe :

A LA PEINE m

— Faut se méfier,-dans la vie. Comme disaient nos vieux^, ^n'raeltez point la filasse près, du tison^ ni la fillette près du garçon ».

Etj philosophiquement, il ajouta :

•— C'est pas eune raison pour manquer la cuvée qui bout : « brebis qui bêle perd sa goulée ». Et pi, no peut attendre; la jeunesse, ça change queuquefois d'avis, à la longue : « petit paquet et long chemin lassent le pèlerin ».

... Quant à Onésime, il fut congédié sur l'heure.

— Taï, lui cria Muchedent, déganasse ! j'ai pu' qu'faire ed' taï, ehl mal blanchi! J' m'étonne pas que taï, si brutal avec l's animaux, t'étais soumis aveu maï... tu muchais ton jeu : tu cajolais le père pour débaucher la fille, eh I galvaudeux !

Onésime répondit simplement :

— A quoi que ça vos sert, Maît' Joset, ed' vos mettre dans des états pareils?

— Si tu rentres dans ma cour, hurla Muchedent au paroxysme de la colère, je t'fous un coup de fusil.

A ces invectives forcenées, Onésime ne riposte pas, demeurant tête basse. Lui, le rude tâcheron, devenu doux de cœur par les baisers d'une femme, lui le prolétaire qui n'a rien, sauf la tendresse de son amie, il sait, il sent de quel faible poids sont

les imprécations du vieux à rencontre de jeunes amours! Il se découvre invulnérable, miséricordieux infiniment. Et sa seule réponse est :

— Laissez dire, laissez faire, marchez: Tpère de Célina, quand bien même qu'il m'bàttrait, il aura toujou' m'n amitié.

C'est la nuit de Pâques, aujourd'hui — la nuit de Pâques avec ce croisssant de la Lune dont les Orientaux firent un emblème, et aussi avec ces astres, ces signaux, ces phrases ignées, ces feux du ciel dont s'émerveillèrent les symboliques personnages, bergers, mages, apôtres... aux fêtes mythiques et mystiques de Noël, Pâques, Pentecôte, Ascension.

Cours, vergers :et chemins sont en rumeur, parcourus parles bandes de ces promeneurs nocturnes qui, suivant un usage immémorial venu des vieux peuples agricoles, célèbrent les « œufs de Pâques » — c'est-à-dire le germe de la vie, en la reviviscente saison, c'est-à-dire l'éternelle résurrection... Christ.

De leurs voix énormes, très lentes, ils clament, les aèdes rustiques... Ils chantent, sous couleur d'évangile, un psaume moitié liturgique, moitié plaisant, le tout formant poésie fruste et naïve, sur

Tair d'O filii, o filiœ,.. Un ou deux solistes disent les versets et toute la troupe donne, sur le refrain Alléluia^ repris trois fois.

E8t-il permis, dans cette maison.

De chanter la Résurrection?

Si c'est permis, on chantera Alléluia (ter).

(Une pause...)

Un ange brillait de clarté, Criant Jésus ressuscité.

En Galilée oii le voira, Alléluia.

Jean raimait bien, mais Pierre aussi.

Tous deux ils courent à Tenvi, Mais Jean le premier arriva.

Alléluia.

Quand Jésus parut à son tour, n dit : « La paix soit avec vous ! »

Ce saint discours les consola.

Alléluia.

Un seul apôtre avait douté.

Jésus lui montra son côté.

Ayant touché, Thomas cria ; • Alléluia!

Dans ce saint jour, de chants divers Faisons tous retentir les vers, Notre-Seigneur les écoutera.

Alléluia.

Nous vous prions du fond du cœur.

Donnez de quoi à ces chanteurs Récitant les louanges du Seigneur.

Alléluia.

Prenez la cleC de vol' buffet, Donnez-nous des œufs, s'il vous plaît, Donnez-nous tout ce qui vous plaira.

Alléluia !

Quand la cueillelte d'œufs, de gros sous et de pichets de cidre e^t bonne, le chœur. continue :

Nous vous remercions très humblement De nous avoir fait ce présent/.

Un jour viendra, Dieu vous le rendra.

Alléluia. . .;

Que Dieu bénipse la maisonnée.

Les jeunes ainsi que les aînés, Toute la faimiUe, tant qu'ai' vivra.

Alléluia.

Parfois, Thuis d'un avare pu d'un chagrin reste clos, ou bien quelque jovial mystificateur fait la nique aux artistes nocturnes en leur retournant pareille canttlène avec d'autres paroles et quelque goguenardise :

Pauvres chanteurs trop tôt venus, La poule: qui chante n'a pas pondu.

Quand al' pondra, no vos le dira.

Alléluia. . . .

Les chanteurs ripostent, et la lutte se continue en dialogues cadencés de répons :

{Du dehors.) C'est pas des œufs que nous demandon's. Mais c'est la fille delà maison.

S'il y en a deux, je choisirons.

Alléluia.

{De Vintérieur,) La fille que vous nous demandez Est dans Tétable, encarcanée.

Enlevez-la, no s*en rira.

Alléluia.

{Du dehors.) La demoiselle que vous offrez N*est pas assez débarbouillée.

J'saurions point par où Tembrasser.

Alléluia.

Un groupe de ces musiciens ambulants a pénétré, sous les fenêtres de Maît' Joset... elles bardes improvisés commencent leur cantilène...

Mais ils ^ en sont pour leur peine : la maison reste close, Tair hostile : il n'en descend ni cadeau, ni railleuse réplique.

Dort-il donc réellement, Maît' Joset? ou bien est-il absorbé, ruminant ses chagrins domestiques? ou bien encore sa nature rapace le rendelle insensible aux mélodiques supplications qui montent vers lui?

Mais, s'il est éveillé, comment n'a-t-il pas remarqué que le chien de garde (si sûr d'habitude, pourtant, si terrible aux maraudeurs, la nuit) n'a pas aboyé, à l'arrivée de cette compagnie de drilles joyeux qui mènent grand tapage? Gomitient n'a-t-il pas reconnu la voix qui chante le couplet, la voix d'Onésime?...

Qu'importeJ Dans la maison, quelqu'un l'a

entendue, cette voix... La tête sur l'oreiller, le corps blotti sous les couvertures, Célina écoute... Et ce timbre si connu, chaud et sonore, la pénètre toute, s'insinue en elle, fait vibrer son cœur.

Elle songe... Voici donc que l'ami chassé est de retour, près d'ici... L'humble fiancé, caché dans l'ombre, exprime, en un psaume, sa tendresse à la femme choisie, à l'épouse toujours espérée. Le naïf psaume donne, aux accents qui assiègent la vierge et troublent sa chair, je ne sais quoi d'impérieux et d'irrésistible, une sorte de consécration. Cette légende chrétienne, ce doux miracle d'amour que chante l'ouvrier de la terre, a gardé sa vertu souveraine, son charme d'autrefois. A cette jeune femme, étendue sur sa couche, des souffles viennent qui parlent d'incarnation, de conception, de passivité voulue par le Destin. Quelque chose comme une Annonciation l'environne, contre laquelle Célina se sent faible, amollie, consentante... Certaine force la soulève, l'enlève de son lit... Et dans une sorte d'enivrement somnambulique, la fille, retenant son haleine, yeux grands ouverts, pieds nus, marche, obéissante, vers l'auvent...

Un léger sifflement, signal convenu autrefois...

Onésime a compris... Il quille ses camarade el s'approche de la fenêlre... où s'est encadrée une silhouelte... La jeune fille se penche.., ses mains touchent deux bras tendus pour la recevoir..- Doucement souriante, elle se laisse tomber... comme jadis aux matinées d'amour... Ils n'ont pas plié, les deux bras musculeux, sous le cher fardeau dont ils ont souvent mesuré la divine lourdeur — et qu'ils emportent, cette fois définitivement...

Les camarades d'Onésime ont vu la manœuvre ; cessant leurs chansons, étouffant leurs rires, ils se dispersent dans la nuit, de peur de troubler les amants...

... — T'attendras les vingt-six semaines, avait dit le vieux, péremptoire.

On n'attendit pas tant que cela, l'insidieuse el bonne Nature ne l'ayant point permis, s'y opposant même à cette heure, d'une manière très visible!

Mail' Jôset reçut, certain jour, la visite de M. le curé, lequel, avec beaucoup de ménagements, lui révéla que l'état où se trouvait maintenant la fugitive exigeait une prompte union. L'honneur du nom exigeait que la chose eût lieu sans délai.

La fureur qu'il ressentit rendit d'abord Muchedent injuste envers le messager de paix.

— Mêlez-vous de vos affaires, dit-il brutalement, rentrez dans vot' probylère; les histoires ed' femmes, c'est point d'vot' compétence. Mon valet n'sera jamais mon gendre, de m'n aveu, du moins.

M. le curé, que son ministère habituait aux révoltes de l'orgueil humain, à la native grossièreté du paysan, et qui ne s'offusquait point d'un langage peu mesuré, insisla doucement, avec mansuétude :

— Mais, dit-il, un des plus grands Patriarches de l'antiquité, Laban, s'est trouvé dans le même cas que vous. Jacob était son domestique, ce qui n'empêcha point Jacob d'épouser Rachel, vous le savez aussi bien que moi, monsieur Muchedent.

Maît' Joset fut stupéfait de s'entendre censément comparer à un personnage de l'Histoire sainte. Il se radoucit. Du reste, sa finesse et sa perspicacité naturelles l'amenaient à accepter l'inévitable, l'inclinaient au silence.

« La grâce agit », pensa le prêtre, qui avait la sacerdolale et commode habitude de tout rapporter au Très-Haut.

Après un silence, Muchedent prononça :

— Eh ben! dites-y qu'i vienne me causer.

Dès qu'il aperçut Onésime, Maît' Joset l'apostropha durement :

— Te v'ià arrivé à tes fins! Tas pratiqué rengendi'ement avant d'être un gendre, taï ! T'as ben calculé : tu t'es dit man chà qu'ma fille est riche. Eh ben, man pauv' fils, veux-tu que je té dise eune bonne chose? Al' n'aura rien d'maï, tu m'entends? J'y baillerai pas son douaire.

— Je vos l'dèmande-t-y? répondait doucement Onésime. Porqui que vous vous marublez comme chà, Maît' Joset?

-^ Al' n'aura bentôl plus que ses tiardes à se mettre sur le dos ! insistait le vieux.

— J'ia prends pas pour ses bardes, marchez ; l'aurons jamais d'questions d'argent, crayeîs-maï;

— Ça se dit, ces choses-là? <

— Ça se fera, si vous voulez : j'auron$ pas d'mots!

— Enfin, tu l'as prinse, garde-la: j't'la baille ; t'élèveras la vaque et le viau.

— Oui, Maît' Joset, j'Ies élèverai ed' mon mieux. ...11 les éleva, oui, courageusement... Mais

l'existence était dure pour ces prolétaires qui iie

possédaient que leurs bras. Comptant sur la chante et les heureux hasards, ils avaient loué une ferme à crédiL Mais c'est la fortune adverse qui vint, acharnée sur eux. Les récoltes furent' mauvaises et il fallut faire maigre chère au logis ^ Muchedent triomphait, devenu implacable.

— Eh ben, dit-il un jour à Onésime, tu viendras pas lourrer après mai, à c't'heui^e, eh ! mal blanchi.

; — J'iourre après personne, dit le rustre, digne et résigné.

'■ — Oui... ricanait Muchedent, féroce; i' paraît qu'y a pas gras, dans ta maison.

— Ça, c'est vrai, fit Onésime en riant : vot' fille tet pi mai, f mangeons pu' d'morue que d'gigol.

Il disait cela sans mauvaise humeur, avec une bonhomie qui faillit désarmer Muchedent. Il eût fallu être fin diplomate pour profiler de cet avantage et mener à bien cette petite campagne pacificatrice. Malheureusement, l'ancien domestique était fruste, malhabile, taciturne, facilement replié sur lui-même. « Nuque raide », il ne savait ni supplier, ni même demander. Muchedent, de son côté, orgueilleusement se cantonnait en son rôle de père outragé. Certes, il n'eût pas longtemps résisté à quelques sollicitations... il aurait con-

senti à ce qu'on lui fît une douce violence... mais il attendait ces premières humilités, ces prodromes de filiale sounaission, qui ne vinrent pas. ' 1 c Quant à Gélina, têtue comme son père, elle trouai, vait dans son naïf bon sens cette jpensée : « A la fin des fins, j'y ayons rien fait : il s'est fâché tout seul... qu'il se raccommode de même... j'y dirohSv point de mauvaises raisons... j'avons point de part; don à li demander. . . » > ■

Une circonstance eût pu et dû les rapprocher;! le baptême. . . « l'enfant % devait être réconciliatéur,| i médiateur », comme c'est sonrôle divin... ; • Mais Muchedent ayant dit de lui (faisant allusion à l'illégitime conception) : c Ch'est la moitié d'un bâtard », Gélina riposta, furieuse: « Ch'est pour cha qu'i' n'aura qu'la moitié d'une famille : s'il n'a point de bon papa, il aura toujours uû père. » s Le parrain fut donc pris, comme là marraine, parmi la parenté d'Onésime. Maît' Joset fut à la. fois dupe et offensé...

De telle sorte que les partenaires demeurèrent irréductibles en leur hostilité.

Et puis, un mauvais génie soufflait des pensées de haine en l'âme du fermier. Carouge n'avait pas vu, sans dépit, échouer ses projets matrimoniaux... et il ne renonçait pas à l'espoir d'une rer

iSa CONTES NORMANDS

vanche, si pitoyable fut-elle!... Cet odieux mariage, conséquence d'un rapt, ne pouvait-il être rompu ? Un divorce ?... ou même la mort dii coupable ?... Alors, cette bru rêvée, il l'aurait — même veuve;.*

— Al' sera « duite », pensait-il... pasqu'al' aura mangé une p'tieu de vache enragée... al' sera attraitée (il employait là malicieusement ce mot réservé d'ordinaire aux juments et pouliches).

Le bouilleux, être d'alcool, de spiritueux et de feu, voyait rouge devant l'obstacle, ébauchant des projets de destruction, parmi de fuligineuses vapeurs d'ivresse, sous la nuée des liqueurs fortes :

— Un coup que j'en serons débarrassés...

grommelait-il parfois à l'oreille de Maît' Joset...

Mais celui-ci protestait :

— Je l'haïs- t-il, Seigneur !... oui... mais.*, question de l'supprimer... non...

Non, il n'en était pas là... il gardait mieux son sang-froid ; même une secrète envie d'indulgence le tenait, un désir de réparation, certaine tendance à la juste appréciation des choses... Le terrien assistait, avec on ne sait quelle secrète satisfaction, qu'il ne s'avouait pas encore, au travail de son ancien domestique. Vraiment, oui, Gnésime c cultivait ben » : il était « veillatif » aux labours, semis et plantations*..

Maît' Joset épiait parfois son gendre ; quand il entendait le grincement de la charrue, il ne pouvait se défendre d'approcher... Blotti alors au pied de quelque haie, il regardait... et réfléchissait.

« Gomme il est robuste et beau, ce laboureur, là-bas ! comme ses bras sont musculeux, ressemblant à je ne sais quels nœuds de chêne !... Et puis, ce sillon, est-ce rond, tiré au cordeau?

v'ià de l'ouvrage proprement faite oui, Oné-

sime est a cultivateur dans l'âme »... on aurait pu s'entendre avec lui. r

Et le cœur de Muchedent se trouvait envahi par une subtile contagion venue de l'atavisme celtique. Il percevait les voix de ceux qui, de toute antiquité, retournèrent et ensemencèrent le sol ancestral...

- Mais le secret penchant du père était rebuté par l'attitude froidement dédaigneuse, par les procédés peu engageants du jeune ménage.

Il eût fallu un observateur plus affiné, plus avisé que Muchedent pour démêler, sons ces dehors répulsifs, la gaucherie... Lui, ne devinait pas la timidité, ne constatant que l'éloignement, certaines allures d'insolence.

... Mais voici que, peu à peu, le chagrin poigne l'âme du vieillard. Il songe... : « Vraiment ce foyer

désert est triste ! Comme elle est froide et nue, celte maison vide maintenant, vide de cette chère présence qui, autrefois, l'anima de son mouvement, l'égaya de son charme, de son babil, de ses caprices! »

Parfois, longuement, Maît' Joset s'absorbe devant la huche, la font^ne en cuivre rouge, le rouet de mère-grand, l'horloge muette désormais dans sa gaine, avec son balancier immobile.,.

Il évoque les jours heureux où sa fille tant regrettée l'appelait, criant : « Vite, papa, vi't'en prendre un air de feu... vi't'en goûter t'n écuellée de soupe aux pois... »

Certain après-midi, il demeura en la contemplation des bardes et bijoux qui, ayant été portés par «sa défunte», étaient destinés à leur fille... Voici la coiffe de dentelle avec sa double épingle d'or — le fichu de cachemire sur lequel on voit encore étalée la chaînette de montre — le vieux crucifix qui avait figuré à toutes les inhumations de famille. Par ici, le portrait de sa chère femme, au-dessus duquel Célina, dévotement, plaça une branche de buis...

Il remuait la pile de linge fleurant bon dans l'armoire... Hélas! à quoi tout cela servîra-t-il,

maintenant que Tunique fille de la race a renié le toit, Tâtre et le seuil?...

Ah! voilà, de ce côté, les tabliers, jupes et nippes que, soigneuse et propre ménagère, Gélina raccommodait, le soir, aux veillées.

Alors, tout à coup, tiré du rêve, sorti de l'anesthésiante contemplation, remis en face de sa douleur et de son abandon, Muchedent se lance en jérémiades, coupées de jurons.

Il voulut employer à la lecture ses interminables soirées; mais, peu lettré, il ne connaissait •que l'almanach : or, ce livre monotone, bien peu prophétique, l'excéda bientôt... Résultat : des bâillements incoercibles.

Et puis, quel problème! comment continuer son exploitation, maintenant qu'il a perdu en même temps Onésime et Gélina, ces deux vaillants qui faisaient tout Touvrage et qui le faisaient bien — tellement bien que Maît' Joset s'était déshabitué des tâches journalières.

Le domestique qui remplaçait Onésime était incapable et « musard >, « aimant la besogne toute faite », comme on dit au village. Quant à la bonne, Alphonsine, Muchedent la jugeait « fainéante de ses bras et pi d'ses gambes ». Elle faisait regretter l'énergique et vive Gélina. Il est vrai que, peu

travailleuse, Alphonsîne n'était pas du tout farouche... Ses yeux effrontés, de subites langueurs, ses propos l'indiquaient apte à certaines occupalions autres que le labeur agricole... Mais ce rude paysan avait le respect foncier de la femme. De plus, ses habitudes de commandement réloignaient de toute basse sollicitation ou compromission vis-à-vis d'une fille « en condition » chez lui '.celle-là, du reste, il la méprisait particulièrement: a al' est garçonnière », pensait-il: c'est eune « pouque » — employant ce mot qui constitue la plus grosse injure qu'on puisse faire aux campagnardes. D'ailleurs, ses préoccupations l'absorbaient... C'est pourquoi il ne voulut point comprendre certaines ancillaires provocations.

Découragé, excédé, le vieillard chercha des consolations dans les petits verres ; on le vit sauvent, en compagnie du bouilleux, absorbant des « lampées de beire », des « saladiers » de vin chaud, des « gattées » de calvados ou du « flip ».

— r s'boissonne, Maît Joset, disait-on dans le village... i' se dégrade le coffre.

Oui, il détruisait sa santé, sa raison et aussi compromettait son petit avoir. Vint un moment où ses revenus furent insuffisants. Mis ainsi dans la

nécessité de se créer des ressources, il recourut aux expédients.

Trop fier pour empruntai*, il préféra mettre une partie de son bien « en viager ». Ce moyen lui souriait assez, parce qu'ainsi il déshériterait sa fille révoltée. Gela lui permettait de venger son autorité paternelle, qu'avait bafouée rindocile enfant, égarée dans les voies maudites de la rébellion. Sa fortune, une fois dénaturée, évanouie, Célina et l'odieux ravisseur seraient punis : n'était-ce pas mérité?

Il consulta Garouge, lequel ne marchanda pas son approbation.

— C'est « pu' que juste! » cria ce dernier.

Gomme ça, Onésime n'aura pas «plus d'argent qu'un crapaud n'a d'puces ».

Après quelques instants de réflexion, Garouge ajouta :

— Dites donc^., Maît' Joset, j'veux vos rendre un service... j'consentirais ben, maï, à prendre vot' bien à «rente voyagère», toutes garanties, ben entendu; pas d'difficultés, jamais, au grand jamais... je vos ferai un acte comme par lequel vous aurez tous les drets. J'irons cheux l'notaire... Les écrits passent les dits, pas vrai ?

Mais le prudent fermier éluda cette insidieuse

offre. Il se fiait assez peu à la solvabilité, à la conscience du c bouilleux 2».

— Non, dit-il, je préférerais en queuque sorte pas avé affaire à un ami, dans ces affaires-là,

Pour le paysan, du reste, vendre son bien, s'en dessaisir c à fonds perdu », l'abandonner « soi vivant », c'est toujours une affaire grave... « Grosse aventure », comme disaient autrefois ces armateurs hardis, joueurs qui risquaient tout contre la destinée. Or, pour contre-partie à cette aventure, Muchedent voulait une équivalence énorme, quelque chose de colossal, un maximum. Étant dans cet état d'esprit, il remarqua à plusieurs reprises, sur les murs de la ville où il allait au marché, cette annonce flamboyante en lettres d'or sur fond rouge : L'Égide française — placements viagers — 300 millions de capital.

Il fut positivement médusé: « Ça, c'était bien... c'était sûr... Bigre! 300 millions!... »

— Mâtin! s'écria-t-il, v'ià m'n' affaire: premier qu'ils aient mangé leurs millions, ma rente voyagère aura le temps d'être payée.

Une autre raison invitait Muchedent à traiter avec la puissante compagnie : le sentiment de Firrévocable. Le vieux tenait à châtier irrémédiablement sa fille ainsi que le misérable qui l'avait

fait beau-père malgré lui. Or, cette décision, sur laquelle on ne peut plus revenir, il l'obtenait avec l'anonyme société — tandis qu'avec un particulier, un ami, peut-être pourrait-on résilier le marché. Cela, non... non... il ne le voulait pas : or, Maît' Joset se défiait de sa faiblesse future;

Ce n'était pas tout : quelque chose le tenait... la haine muette que nourrissent instinctivement certains contre celui qui profitera de leur mort, qui « héritera... }^. Ayant pour partenaire ou débirentier en ce funèbre défi, une compagnie sans nom, Muchedent admit que nul ne désirerait cette affreuse chose (dont il avait le frisson rien que d'y penser...) : sa mort! il lui sembla que personne individuellement n'y gagnerait.

Tout à ses rancunes, sa mauvaise passion excitée ainsi, le paysan désira savourer ses représailles : il voulut annoncer lui-même aux victimes leur désastre, leur ruine, et s'en proclamer l'auteur satisfait.

Se trouvant un jour à dessein sur le passage de son gendre, il lui cria :

— Eh ben, galvaudeux, suborneux, tu vas et' ben attrapé ; j'i pas le sou, ô'tu, au jour d'aujourd'hui. Tout meurt avec mai. Je n^sieux riche que d'man vivant... T'auras rien ; pas d^héritage ; tu

ne diras point que je ressemble aux compagnons de saint Antoine qui ne font du bien qu'après leur mort.

— Alors, man chà, fit Onésime, vous ne crairez point que no désire vos vê trépasser. J'en serons pas pires amis, Maît' Joset. Ma fême... ça vaut mieux comme ça...

Au lieu de désarmer Muchedent, cette persistante douceur que montrait son gendre, l'irrita, en le déroutant... 11 eût mieux aimé des violences, des reproches, voire quelques injures : les adversaires eussent été ainsi à deux de jeu, égaux en une lutte implacable... Mais pareille indifférence, ce pardon empressé de l'outrage, tout cela le dépassait, le bravait. Celte impassibilité revêtait positivement à son adresse les dehors d'une leçon, d'un affront, d'un défi. Tant de résignation constituait la marque d'une supériorité, l'indice d*une force d'âme peu commune vraiment. Muchedent ne fut pas désarmé; il fut humilié...

Il advint donc que, la fureur étant mauvaise conseillère, une poussée de haine, je ne sais quel besoin de venger de réelles insultes, obnubila tout à fait l'obtuge vision du rustre.

■ Des résolutions s'ébauchent... Onésime doit expier! Envolant la fille de Muchedent, le cynique

gredin a dérobé une partie, la plus précieuse certes, du patrimoine : ce misérable a attenté à la continuation de la vie de celui qui fut son maître, son bienfaiteur!... par lui se trouve amputée la race légitime de Maît' Joset. Si on lui demande un compte sévère de pareils forfaits, si même on l'attaque, ne sera-t-on pas en état de légitime défense? supprimer ce criminel serait, sera, un fait excusable... oui... oui, le devoir se précise : il faut une punition, qui sera la réparation non seulement d'un préjudice, mais d'un parricide.

Et puis, ce chenapan n'est-il pas le seul obstacle au retour de l'enfant, chérie toujours malgré ses égarements? Désabusée, isolée, guérie, Gélina reviendra, une fois mort celui qui l'a séduite, qui l'a séquestrée, qui la persécute !

La déformation est complète, maintenant; la perversion du sens moral achevée. L'autosuggestion bourdonne aux oreilles du paysan... une rumeur assiège son cerveau... une marée tumultueuse submerge sa raison, noyant toute idée de justice.

Le bouilleux vint maintes fois, donnant au vieux fermier d'insidieux conseils auxquels celui-ci résistait mollement.

— Tant pire pour li I Ne cédez point, Maît'

Josel! dans la vie, faut pas être trop bon; faut pas se laisser molester : no vos méprise, après; « qui se fait brebis, le loup le mange », suivant les on-dit. . .

Muchedent l'invitait parfois à dinar, le retenait, ayant besoin de causer de « la chose » et n'en pouvant causer qu'avec Garouge.

Galurin était devenu « gras » : il fut décidé qu'on le mangerait. M. Garouge participa au festin.

La viande du porc fut exquise, arrosée de gros « beire » et d'eau-de-vie.

Ge fut une cène de bas étage, une eucharistie de lard, chair réprouvée, au cours de laquelle, chez les deux compères devenus complices, parurent se transfuser instincts bestiaux, splénétiques, abominations, toute l'âme de la brute...

Et Garouge prononça enfin ces tendancieuses paroles :

— Si no li faisait beire la lavure ed' ses pieds... ça serait pain bénit...

... Tant et si bien que, certain jour d'hiver, où Onésime franchissait, comme c'était son habitude, la passerelle qui, par-dessus le « fossé coulant », donne accès au Banc communal du Marais... la planche céda (elle avait été, pendant la nuit, sciée

parle milieu). Le malheureux fut précipité dans l'eau.

Gorume tous les terriens, Onésime ignorait l'art de la natation ; mais, vigoureux et adroit, il réussit â se tirer d'affaire et se hissa hors du dangereux fossé. .

Ne voulant pas alarmer Célina, ayant surtout la générosité de lui cacher ses soupçons au sujet du criminel, le pauvre garçon eut le courage de ne pas revenir à la maison pour se changer... il continua le travail avec des vêtements mouillés.

Le résultat de celte imprudence fut, non pas tout à fait une fluxion de poitrine, mais un rhume insidieux, un commencement de pleurésie, par quoi la constitution du paysan devait demeurer irrémédiablement altérée.

Si peu que V accident et ses conséquences eussent été ébruités, l'écho en vint pourtant aux oreilles de Muchedent. Ce coup manqué provoqua chez lui je ne sais quelle détente... Le lourd paysan se retrouva une conscience... Il se demanda quelle responsabilité morale il aurait encourue en cas de réussite de cet attentat — qui lui apparut soudain, alors, comme abominable. Ce presque conts^ct du crime fut le choc, le point d'arrêt qui détermina chez lui un recul dans la voie des haines.

Le fatidique ensemencement du remords était accompli...

... Le courage d'Onésime ne faiblissait pas : son organisme fut le théâtre d'une lutte entre le mal physique et l'énergie morale, l'un demeurant tenace, Tautre se maintenant indomptable.

On vit le valeureux gars, malgré une toux qui lui arrachait les poumons, continuer le dur labeur des champs, sous la bise, la pluie, le soleil. Après des nuits sans sommeil, épuisé par les sueurs profuses, il s'acharna aux labours, semailles, travaux de granges, soins aux étables et bassescours. Même, il advint que, souvent, ne pouvant dormir, il abrégea les heures de repos, en quittant son lit avant l'aube.

Impuissante à le faire rester, Gélina se levait avec lui, et l'accompagnait dehors, fidèle, dévouée à son homme. Alors il y eut parfois ce spectacle qu'aucun œil ne regardait : la vision tragique de ce rustre tremblant de fièvre et de froid, dirigeant sa charrue que traînaient un âne et une femme !

Les chevaux, harassés des efforts du jour, somnolaient à l'écurie, pendant ce temps. Et r.1ne, en son obscur intellect, tournait parfois sa longue tête en arrière, se demandant ce que voulait dire un

travail pareillement insolite, sous les étoiles...

Et il observait cette compagne humaine qui, avec lui, tirait sur les longes... Mais, bientôt, sans avoir compris, l'âne, habitué aux caprices et aux coups, recommençait à donner de l'épaule avec sa camarade de trait — sa maîtresse, accoutumée aujourd'hui comme lui à la peine, résignée comme lui à l'incompréhensible loi du martyre terrestre...

Cependant, l'adversité -ne se lassait pas. Et je ne sais quelle vindicte du ciel ^'ingéniait à poursuivre le triste ménage.

Une épidémie de fièvre aphteuse décima Tétable à vaches ; des gelées tardives brûlèrent les pommiers en fleur. Onésime gardait comme espoir l'opulente récolte de l'unique champ de blé qu'il avait ensemencé avec amour, sarclé, cultivé, nourri à la sueur de son sang : or, voici que deux orages de grêle, coup sur coup répétés, survenus quelques jours avant la moisson, fondirent sur les épis mûrs, les tordirent, les piétinèrent, les vidèrent — comme si vraiment quelque conspiration d'En-Haut s'acharnait sur les lamentables cultivateurs, pour détruire leur ouvrage.

Pareille suite d'infortunes ne terrassa point

Onésime, ne désespéra point Gélina, ne découragea

point ces obstinés vivants.

Onésime dit seulement, à la vue du dernier désastre :

— Ma pauv' femme, j'sommes-t-y condamnés à mourir de faim?

Condamné ou non, le paysan ne s'arrêta pas un instant dans la voie douloureuse. Obligé, par pénurie d'argent, de licencier aides, domestiques, tâcherons et gens de journée, il dut suffire à l'entière besogne de l'exploitation. Il fit front, de toutes parts, à je ne sais quel concert de sinistres attaques, à je ne sais quelle volonté d'écroulements.

Avec son air calamiteux, son teint jaune, son œil de fièvre et ses joues ravinées, on le vit bêcher le sol, remonter les fossés, émonder les arbres, « renchapeler » en glanes les bâtiments de sa ferme.

Même, en une opiniâtreté d'économie, le pauvre • garçon alla sur les routes, ramasser de la fiente qu'il ajoutait à son fumier.

Ce courage in extremis^ cet inlassable effort avait sa grandeur. Il émut de piti^ le propriétaire, lequel ne put se résigner à saisir et expulser ce pauvre hère de fermier qui ne payait pas son loyer — et qui ne payait pas de mine.

Célina aussi allait par les sentiers et chemins, triste, portant son nourrisson et gardant à la longe

un lamentable cheval. L*animal, bête poussive aux vertèbres saillantes, pâturait, famélique, cette prairie du bon Dieu qui s'appelle la berge des routes, cette récolte d'herbe commune à la nation. C'est ici la part du déshérité, le lot du miséreux et de son maigre bétail. .

Mal pourvue de gramen, dévastée par la pioche des cantonniers, cette lande reçoit les semailles de Dieu : dures plantes, végétations ligneuses et noueuses ainsi que des cordes, tiges coriaces, millepertuis, chicorées sauvages, aigremoines... telles sont les consolations de la malheureuse femme en sa détresse... Parfois, le bébé a été assis parmi ces frustes fleurs... alors, il les cueille, en constelle ses cheveux follets, les porte à ses lèvres comme s'il envoyait un baiser au Jardinier céleste. Quelquefois aussi, l'enfant goûte aux fraises des bois que la bonne nature sema, dans cet indigent parterre... .

Gomme elle est changée, Célina 1... combien ravagée par les soucis, les chagrins, la mauvaise nourriture!... La souffrance a durci le masque, creusé les traits du visage. La chevelure, autrefois si drue, s'est clairsemée et semble même avoir été décolorée : l'ancienne crinière blond vénitien est devenue tignasse rousse et filasseuse. Aux

mamelles le lait s'est tari. La taille, jadis élégante et bien coupée, la voici tassée, alourdie, par les fardeaux qui l'écrasèrent. Le corps de la femme, merveille de grâce en même temps que de force, n'est destiné qu'au doux faix de l'enfant, « fruit des entrailles »... les poids lourds le déforment ; l'effort le brise. Deux avortements produits par l'excessif labeur et la misère physiologique avaient mis en déchéance ces formes maternelles naguère opulentes, mécanisme si délicat.

Célina, pourtant, ne se plaint pas, ne reste pas dolente. Gomme toute femme, elle se sent faite pour souffrir: dès lors, les rigueurs de ladestinée, au lieu de l'abattre, l'ont revêtue d'une sorte d'exaltation. Sur ce front, à ces yeux, à cette bouche, flotte je ne sais quelle harmonie, une farouche splendeur d'auréole.

Les nuits, elle les passait blanches, souvent, attentive à soigner, à soulager son malade que les quintes et transpirations épuisaient, et qui s'en allait vers la mort.

Vaillante, Célina ressentit celle pitié qui transforme et transfigure un être. Elle avait aimé Onésime brillant de force, de santé, de jeunesse; elle l'adora minable, exténué par le mal. Il lui avait été cher, il lui devint sacré. Ne lui donnant plus

d'amour, elle lui prodigua un pieux dévouement. Ce fut toujours de la tendresse, de la passion, non plus avec les ivresses de la joie, mais avec Tamère et exquise frénésie de la douleur. N'étant plus épouse, la paysanne s'institua sœur de charité — éprise désormais de ce rôle sublime où la Femme, secourable à Thomme, devient religieuse, asexuée, presque divine...

Héva — comment définir?... comment exprimer? — Héva aime certes à être pour son mari Vénus l'adorée, la féconde Niobé : oui... mais peutêtre préfère-t-elle encore remplir près de lui l'auguste rôle de Notre-Dame de Grâce — être la Madone de Bon-Secours — ou bien encore assumer ce mystique rôle de « Délivrande », qui la rend archangélique.

Villageoise ou Princesse du sang, elle comprend à merveille et savoure ces choses de miséricorde : elle est Maternelle inépuisablement, Mater Dolorosa; elle représente l'ésotérique Déesse dont la vie s'étend de Noël au Calvaire, dont le cœur réunit la Nativité et la Pascalité...

A ses yeux, l'homme, affaibli, blessé par le Destin, c'est la victime de l'Holocauste éternel, l'Agneau pascal... Le viril qu'elle embrassa, serra sur sa poitrine comme roi salace de la création,

'**T TT. ^.«Wjf^»

elle le presse maintenant sur son cœur attendri et compatissant, comme patient en agonie, comme Race expirante. L'homme fut sa part d'amour — il sera son lot de sacrifice, d'affliction...

Certain jour, Muchedent rencontra son gendre au détour du chemin. D'abord embarrassé, il fut saisi d'étonnement, voyant la maigreur, l'air abattu, rémaciation de ce gars qu'il avait connu si robuste. Une rumeur se fit en lui, galopa ses nerfs, congestionna son cerveau.

Cet être hâve... surgi tout à coup devant lui comme un reproche, une apparition vengeresse, n'était-ce point sa victime? La maladie qui minait le pitoyable Onésime, c'était l'œuvre d'un criminel... Ce criminel, cet assassin, Muchedent le connaissait!

La poussée d'émotion interne fut si violente que le vieillard porta la main à ses yeux, pour ne point voir: il passa- rapidement, baissant la tête, sans proférer une parole... emportant dans son âme bouleversée la lueur de ces yeux caves qui l'avaient fixement regardé...

Alors, un repentir envahit le campagnard; un flot d'humanité réconciliatrice et d'impérieuses pensées submergea ce cœur durci, Maît' Joset

devint honteux d'avoir pu haïr, persécuter, ce digne et simple garçon, si endurant, si modeste, qui jamais ne répondit à ses injures.

Le remords, maintenant, angoissait le vieux, troublant son sommeil, obsédant ses journées par des désirs fous de réparation, par une idée fixe.

Plus de fierté, désormais : il veut bien, il veut s'humilier, demander son pardon, implorer l'oubli de son acte criminel. L'heure fatidique est venue — cette minute où disparaît la tension des fureurs, et où, de par l'Équilibre suprême, se met en branle le Fléau des Balances de Justice. La Conscience parle, accusatrice...

Pèlerin suppliant, des hoquets plein la gorge, le voici devant la maison de sa fille. Mais celle-ci, à la vue de celui qui fut implacable, se leva, courroucée, et dit :

— Si c'est maï qu'tu cherches, j'te connais plus! Si c'est m'n homme, viens-tu pour vè s'il est bientôt mort? T'attendras pas longtemps, à c'I'heure. Me diras-tu le mal qu'i' t'avait fait, le pauv' malheureux?

Puis, lui montrant l'enfant malingre, elle continua :

... — Tiens, en v'ià encore un qui vivra pas vieux! Le temps est trop dur pour les « moitiés

de bâtard >!... Et pi mai, quand in'n homme et man p'tit seront dans le cimetière, les frères de charité seront pas longtemps à veni' quérir mes os... JVencharge ben, ce jour-là, d'ies inviter à beire un coup, avec t'n ami le bouilleux...

Elle s'interrompit, serra les poings... Puis, plus bas :

... — Tu sais ben... t'n abomination... je la connais... c'est taï qu'avais scié la planche!... Assassin! t'es l'assassin de m'n homme! Je ne sais pas si la malédiction d'une fille peut servir au bon • Dieu pour juger et condamner un mauvais père... Va-t'en! car j'ai peut-être encore assez de force pour te tuer... de mes mains... et, ma parole, j'en ai la tentation!...

Proférant ces imprécations, Célina avait une figure terrible, je ne sais quoi d'apocalyptique et de vengeur! Muchedent fut terrassé. Il poussa un gémissement douloureux... tout chancelant, paraissant assommé, il s'éloigna.

Le lendemain, on le trouva mort d'apoplexie... étendu au seuil de sa porte... 11 semblait que la maison ancestrale elle-même s'était fermée devant lui ! On eût dit que les Mânes irrités avaient repoussé de l'huis, avaient chassé du Foyer,

ce misérable aïeul, race de Gain, race d'Atrides, ce bourreau qui avait détesté les siens et renié sa progéniture.

Céline fut impitoyable et dit :

— G'est-i' pas les Parisiens de l'Assurance qu'héritent ed' li? qu'ils s'occupent de son cercueil — c'est pu' qu'juste.

La néfaste Puissance, tortionnaire des « enfants de l'homme », n'était pas apaisée encore. L'église, funèbre couveuse, reçut, bientôt après, les corps épuisés de cette famille lamentable.

Et le prêtre, témoin des tragédies humaines, auxquelles il ne participe point, fonctionnaire insensible de la Fatalité, numérateur des défunts, jeta sur eux l'Eau lustrale — l'Eau bénite, dérisoire rosée pour les âmes mortes, pour les fleurs flétries, les fleurs enfouies qui ne s'épanouiront plus...

Et alors, dans le cimetière du village, la couvée entière dort, non loin de l'ancêtre réprouvé... Onésime, Gélina, la « moitié de bâtard » reposent, larves que Dieu voulait faire germer, et que tua l'inclémente Terre.

Garouge fut sévère, en ses appréciations :

— Muchedent, conclut-il, ne surveillait pas

assez sa fille; le domestique s'est enhardi : « laiterie ouverte rend les cats friands », comme dit « la sagesse ed' nos pères > .

Mais, voici que la Nature, en son morne et obstiné recommencement de la vie, réserve à Garouge certaine contre-partie à ce drame dont il fut acteur. Voici que les charmes d'Alphonsine,, son appel femellier, ses façons garçonnières, ont allumé les désirs de Théïodore!...

Remarquant le trouble où est son fils, Garouge s'inquiète et juge utile de lui donner quelques conseils.

— Veille ben à taï! Méfie-taï, surtout! L'amour, tu sais ben, c'est censément comme la cache... c'est rudement dangereux... no n'sait point oyou que l'plomb va...

Garouge aura ainsi l'occasion de placer quelques dictons et de citer « la sagesse ed' nos pères >•

Aussi leste qu'un écureuil, Vengeon n'avait pas son pareil dans la contrée pour émonder les arbres.

Appendu à une corde, des éperons intérieurs rivés à ses savates, sa serpe attachée en bandoulière derrière le dos, il s'accrochait aux rameaux, s'y cramponnait des jambes, des ongles, des orteils, du menton, de la nuque, et au besoin de la mâchoire, montait le long des troncs les plus lisses, escaladait les coupelles, enjambait les branches, se balançait presque à l'extrémité des ramures.

Allant ainsi jusqu'à l'imprudence, il tomba parfois lourdement à terre... mais il rebondissait, d'un coup de reins, puis remontait, furieux... Nouvelle attaque, alors, de cet arbre qui l'avait rejeté comme un ennemi... C'était un assaut impétueux, une lutte d'estoc et de taille qui faisait pleuvoir

les verdures fauchées... c'était une bataille à la hache conduite avec furie — hfuriàfrancesa,..

Tous les arbres du pays brutalement tondus avaient saigné sous ses coups dont ils portaient les cicatrices.

11 y en avait qui tendaient leurs moignons lamentables... certains saules ressemblaient à des têtards d'où l'ancienne couronne de végétale cérébralité avait disparu : la tête chevelue d'antan était coupée, pour faire place à je ne sais quel boursouflement hydrocéphale...

Dépouillés de toute frondaison, mutilés, des peupliers, avec leur petite houppette en cime, étaient pareils à quelques balais, à je ne sais quels pinceaux, ou bien encore aux plus chétifs palmiers.

Complètement étêtés, bouleaux et frênes donnaient l'image de poteaux morts, de tristes gibets : on en voyait parfois plusieurs, à la file rangés, comme sciés à la même hauteur, qui se tenaient en ligne, dressant leurs corps sans bras et sans chef. On eût dit des victimes saluant, de toute leur rigidité, le bourreau qui les guillotina. Et lui, se cambrait, portant au ceinturon la serpe qui, avec sa lame tenue dans une fourche de bois, vous avait comme une ressemblance avec la dague d'un gentilhomme.

Des ormes noueux, dont la tige était rasée de près, prenaient Taspect de lombrics suçant la terre. D'autres, où avaient repoussé quelques poils de végétalit^, paraissaient des chenilles.

Certains pommiers aux branches enchevêtrées faisaient penser, en leur grimaçant effort, à des paquets d'annélides enroulés sous quelque. multiple torsion ; d'autres ondulaient leurs rameaux ainsi que des tentacules de pieuvre où les ventouses et suçoirs étaient figurés par les sections blanches que fit la hache de Témondeur.

A la lisière du bois, on voyait certains chênes et sapins marqués d'une croix rouge — signe sanglant qui annonce je ne sais quelle Saint-Barthélémy prochaine... D'autres avaient la peau enlevée circulairement, en forme annulaire — étrange alliance, prise de possession de la mort, funèbre nuptialité.

Quand il n'émondait pas, Vengeon taillait les haies, les cépées. Et il fallait voir alors avec quelle maestria le rustre maniait ses cisailles, ses faucilles haut emmanchées.

— Je sieux le fratres des arbres, disait-il, je les rase; je leur coupe les cheveux.

Effectivement, des paquets chevelus de feuilles et charmilles tombaient, laissant chauves, scalpées, les tètes d'arbrisseaux»

La tragique signification de son œuvre, Vengeon ne la percevait point. Il ne faisait que l'accomplir, avec un exclusif amour, l'esprit entièrement absorbé en cette besogne, en cette fonction : c'était, cela, dans sa destinée : il était l'homme de son métier, l'homme du coutelas, du sécateur, du glaive. Son agilité de grand félin, ses yeux gris clair, ses mains énormes, ses cuisses puissantes et prenantes comme des tenailles, la lueur bleuâtre des prunelles semblable à celle du couperet, tout faisait de Vengeon un ^ exécuteur », un athlète destructeur, un dévastateur des Arbres.

Cette brute ne comprenait rien. Vengeon était loin de supposer que les arbres fussent des personnes. Il ignorait que, dans l'Edda Scandinave, le frêne Ygdravil eut un rôle mythique, représentatif du Temps. Il ignorait aussi que la Loi salique décréta la mort contre ceux qui attentèrent aux pommiers. Il ne savait pas que la cueillette du gui et des feuilles de chêne s'opéra jadis religieusement, par la serpette d'or des druides... On ne lui avait pas raconté le châtiment qu'un chêne infligea à Milon de Crotone. Et comment eût-il pénétré lé Mythe redoutable de l'Arbre, au paradis terrestre?... (a Ecce lignum i, saluez le Bois; célébrez les Rameaux...)

Obtus et brutal, il demeurait tout à son plaisir de tortionnaire... Si Briarée aux cent bras s'était dressé devant lui, et aussi tel dieu hindou aux têtes multiples... Vengeon se serait rué dessus, faisant des cicatrices à la place des membres réséqués.

Ce jour-là, précisément, il entamait, frappait, tailladait avec une énergie singulière; dans ses pupilles je ne sais quelle joie éclatait qui était de la fureur; à chaque coup, sa bouche proférait un « han T> sourd.

Tranchées d'un coup sec, les ramées s'éclataient, étaient précipitées; les brindilles s'écrasaient... et lui, rémondeur, se tenait fier, au sein du désastre, au milieu des suppliciés.

Il regardait parfois sa serpe, avec amour, avec admiration... Il la contemplait, comme les preux contemplèrent autrefois leur épée.

— Al' coupe rudement ben, disait-il.

Et il murmurait, sombre, farouche :

— C'est pas ça que je voudrais couper...

Puis, brandissant sa lourde lame, il abattit violemment autour de lui les cépées, qui gémirent... Déjeunes pousses le frôlaient, flattaient sa main, semblant demander grâce; féroce, il les saccagea, les massacra, comme s'il assouvissait une sorte de rage...

... Mais voici que Vengeon s'arrête tout à coup, interrompt son travail de haine... Il écoute... Son oreille tendue a perçu de joyeux échos, voix, cris et rires... C'est une compagnie qui approche... montant la côte de la Pommeraye à Fatouville..

L'émondeur se blottit, s'aplatit sur une a tronche » dont il parut n'être qu'une bosse, devenu là moins visible que tel charançon, tel pivert, telle punaise d'arbre.

Qu'y a-t-il donc?... Quelle venue peut ainsi troubler ce fléau des arbres, cette force de la nature, cet assassin qui tient aux mains son arme, plus meurtrière qu'un hansard de boucher?

Une bande joyeuse... les gens de la noce...

Zulmée, la jolie Bervillaise, a épousé aujourd'hui son « bon ami », le pèqueux Mérieult; et, selon l'usage, entre deux plantureux repas, époux et invités des deux sexes, viennent faire cette promenade au phare de Fatouville, traditionnelle en notre coin de pays normand.

Les femmes arborent leurs plus beaux atours, « affutiaux, cornettes, calipettes », leurs châles les plus recherchés.

Quelques-unes ont cette coiffe en dentelle, si riche, rappel de l'antique hennin que portèrent longtemps les aïeules normandes, adniirables et

placides. Devenu bientôt objet de musée, ce ravissant objet de toilette apparaît encore, çà et là, au fond de quelques campagnes où se conservent les us, coutumes et costumes de la province abolie, où palpitent les signes distinctifs de notre race.

Pareille coiffure n'est-elle pas plus gracieuse que les extravagantes inventions des modistes, des professionnelles de « fleurs et plumes 5>?... Pourquoi le déséquilibre parisien fut-il substitué à Fart ancestral?...

Le cortège s'est arrête, bien entendu, à la chapelle de Carbec pour boire Teau de la fontaine miraculeuse, celle qui « guérit les maux de saints ». PouUain, le gardien de la source, fait le boniment.

— C'est c't'iau-là qu'a guéri Herluin, qu'avait une maladie que personne n'y connaissait goutte.

— Il est mort tout de même? interrogea, gouailleur, le père Bisson, un vieux pilote loustic.

— Il est mort guéri, affirma Poullain, péremptoire.

— Que que lu peux en savè? Ça se passait-il point dans le temps jadis?

— Comme tous les miracles, man paur' fils.

Mathurin, ivrogne fameux dans le pays, questionna :

— AI* guérit-i ed' la pituite, ton iau?

Poullain, qui avait de la répartie, décocha aussitôt à son interlocuteur cette parole sévère, ce trait empoisonné :

— Ar guérirait putôt ed' la pépie!

Tous les gens s'esclaffèrent... car les « soifs » de Mathurin (atteignant l'intensité de la douloureuse « pépie ») passaient pour fort difficiles à étancher.

Mathurin riposta :

— Tu bès ben itou, taï... et pi, pas de l'iau d'ta fontaine, ben entendu... pu' souvent! Au sacrifice de la messe, les burettes à M. le curé sont pas toujou' pleines! tu les as survidées... tu t'dégoulines ça tout, seul dans le gosier.

Zulrnée, accorte fille aux cheveux châtains, fraîche, avenante au possible sous sa fleur d'oranger et son voile blanc, voulut entrer à la chapelle; toute la noce s'y engouffra après elle.

Mais personne n'est recueilli... on a tant ri, tant ripaillé, tant bu — pas de l'eau de la source, naturellement...

— Via saint Meen, dit le gardien, montrant une statuette.

— Qui qu'i' guérit, c'ti-là?...

— Les démangeaisons, les a fourmilières », les rhumatisses... ça, c'est pu' qu'sûr!... tenez, v'ià toutes les épingles des ceuss' qu'il a soulagés.

En effet, un usage singulier veut que les convalescents viennent offrir un sou d'épingles au bon saint qui leur fut secourable... On y ajoute une aumône.

Ce qui fait dire au père Bisson, à l'adresse de Poullain :

— Avec toutes ces épingles-là, je crêrais assez que tu dois te faire une bonne petite pelote.

— Mais, déclara un gars du Roumois, Ferment, j'y sieùx venu à çu pèlerinage-là : ça n'm'a rien fait.

Fontaine, défenseur attitré des vertus curatives de saint Meen, devenu inquiet, demanda :

— Y êtes-vous venu à pied, à jeun, en ne dépensant que le produit des quêtes faites en route ?

— Ouaï ! j'y sieux venu monté sur ma jument blanche... et j'avais ben déjeuné... avec m'n argent... l'sien à ma femme plutôt... m'prenez-vous pour un mendiant ? qui qu'ça peut faire au bon saint ?

— Si il veut vos punir?... avant de vos guérir... i' n'a-t-i' point le dret?

Mais les gens de la noce réunirent contre Poul-

lain toutes leurs jovialités agressives. Ils « l'accueillirent ed' mauvaises raisons ».

Celui-ci rentra dans la sacristie...

— Restes-y, lui criait-on. No z'est ben à la sec, dedans, biau temps, mauvais temps.

Devisant de la sorte, échangeant des propos plaisants, nos villageois achevèrent de gravir la côte de Fatouville.

A certain endroit, voici la route obstruée par lès branchages; il faut franchir l'obstacle; alors, les cavaliers deviennent galants vis-à-vis des dames.

— Crochez-maï, Victorine, dit l'un à une sémillante villageoise — crochez-maï; j'sommes-t'y pas cousins fréreux?

La dame obéit, rieuse, à cette annonce intensive; langoureusement, elle s'appuie au bras du soi-disant « cousin fréreux ».

Mais une ombre passe sur l'assistance... Tous songent à l'émondeur... et, levant la tête, le cherchent des yeux... inutilement : car Vengeon est là-haut, tapi comme un chat, collé au bois à la mode des < grimpeux », allongé, invisible.

Personne n'a prononcé son nom... chacun se rappelle en effet que ce gars redouté a poursuivi la jolie Zulmée de ses assiduités, et qu'elle l'a refusé, pour épouser Mérieult..,

Elle pâlit, la mariée... à la pensée de ce soupirant, au souvenir des menaces qu'il proféra : une phrase lui revient en mémoire : « Si j't'ai pas, personne t'aura!... »

Mérieult, de son côté, se remémore certaine agression nocturne où il faillit être tué par Vengeon. Mais le pêcheur est robuste; il a terrassé son^ ennemi, le marquant au front d'un coup de barre d'anspect.

Vengeon n'a pas avoué cette querelle, dans le pays : il a mis sa balafre sur le compte d'un coup de serpe mal appliqué...

Mérieult regarde, inquiet, autour de lui; car il sait son rival rancuneux et impitoyable.

Rien... personne... mais pourquoi l'ébrancheur travaille-t-il justement sur le passage de la noce? Est-ce exprès? N'y a-t-il là qu'un hasard?

On est passé... et les idées importunes disparaissent, sous les éclats d'une gaieté bruyante.

Toute la noce maintenant grimpe au phare et parvient dans la lanterne : chacun se tord de rire aux portraits abominablement défigurés que lui renvoient lentilles, disques, miroirs, réflecteurs concaves et convexes.

Tous s'extasient sur le paysage, qui se découvre, superbe : campagnes, rivages, alluvions.

embouchure de la Seine... Manche... C'est un coin de la mappemonde : une vision du globe élargi : c'est la sérénité dans l'Espace et l'oubli dans le Temps...

La mariée se tient, immobile, songeuse; l'ampleur souveraine de ce spectacle agit sur son innervation, ouvrant dans sa sensibilité Pobscure source des tendresses et de la mélancolie.

Devant la splendeur de la Terre, mieux encore que tout à l'heure aux pieds de l'autel, Zulmée se sent prise, pour l'époux de son choix, d'un ardent désir de bonté, de foi, de dévouement.

Lui aussi, le pêcheur, que sa vie en mer, perpétuellement tragique, prédispose à la perception des choses profondes, participe à l'émotion de sa compagne.

Tous deux s'isolent de l'ambiance vulgaire ; ils se haussent jusqu'à l'idéal amour. La beauté du spectacle jaillit à leurs yeux; la majesté planétaire sublime leurs consciences... Humbles petits mariés, vous ne voyez plus les misères du sort; à cette minute, vous ne connaissez plus les faibless.es de la nature humaine... Mais restez fidèles au serment... L'union définitive s'affirme dans un frisson de vos mains enlacées. Si vous gardez cette grandeur morale; si vous demeurez cet infrangible

faisceau, ce couple voulu par le Créateur... eritis sicut dei*

Ensuite, les paysans défilent devant la lampe à sept mèches, repassent 4 nouveau le long des lentilles mobiles, des mrroirs concaves et convexes qui déforment les images et en font des < grotesques ». L'hilarité des villageois est au comble. Le rustre n'apprécie pas les atténuations du sourire. Il lui faut le « burlesque », la grosse et lourde gaieté. Cela seul l'amuse et le pâme...

En bas, toute l'assistance écrit ses noms sur un registre à ce destiné.

Mérieult et sa femme mettent les leurs dans une accolade, en face de laquelle Zulmée commence ce mot : s'ain^... qu'elle n'achève point... car le gardien est intervenu... «Défendu aux visiteurs de consigner leurs observations... excepté si cela concerne le service — pas de critiques, bien entendu... des éloges seulement... autant que possible... »

Contrariés, les jeunes gens s'éloignent, s'esquivent ; on veut les suivre :

— Quittez-les aller, dit le père de Zulmée ; la bru, et pi le brument, ils sont aussi amitieux l'un comme l'autre.

^ Oui, acquiesça M"' Hartout, ne lés détourbez

I ■ I », i» m pi jf n t ■

point... ce qu'ils font... ce qu'ils vont faire, C6st le meilleu' d'Ia vie...

Les mariés s'assoient sur un banc, derrière les charmilles... et alors, avec la pointe de son ombrelle, la paysanne écrit, devant son mari extasié, sur le gravier de l'allée, les mots que le fonctionnaire proscrivit des registres de l'administration :

. . . s'aimeront éternellement. . •

Mérieult prend Zulmée sur son cœur, dans ses bras fermés...

Pendant ce temps, la noce se promène... On admire d'abord le « pluviomètre », la rose des vents, les appareils météorologiques.

— C'est ben fait, tout ça... disent-ils... Ah I les Parisiens, en ont-ils, des inventions 1

Mais l'extase scientifique a des bornes : et voici que l'on organise quelques réjouissances. Le jeu du « bec » ou « serpent » obtient son succès ordinaire. Voici en quoi consiste cette élémentaire récréation, qui doit être aussi vieille que le premier hameau des Adamites.

Toute l'assistance se groupe en monôme, chacun tenant en main la basque d'habit ou la robe qui est

devant lui. Deux joueurs seuls sont libres : un homme face au « serpent t> et une dame à Tarrière, en serre-file... L'enjeu est un baiser — pour la perpétration duquel l'homme doit rejoindre et « happer » sa partenaire.

Mais le monôme, vivement conduit par le joueur de tête, s'y oppose, étant toujours nez à nez avec l'homme au baiser — au « bec » .

Naturellement, les contorsions du serpent articulé sont brusques ; et les dames qui le composent doivent s'agiter, sauter deci, delà, en avant, en arrière, à droite, à gauche ; elles s'échauffent et s'essoufflent, en une pareille gymnastique; leurs joues apparaissent cramoisies, reluisantes: leurs toilettes sont fripées dans ces bonds désordonnés ; elles se désagrègent; certains puissants appas, mal contenus par un corset inusité, saillent trop... vont jaillir... n'était la main qui les soutient et les repousse, pudiquement... D'opulentes croupes se montrent impatientes des robes de gala, des lacets, des tournures comprimantes...

Les gars profilaient du désordre général pour serrer de près les dames, lesquelles, se sentant « catouillées », protestaient par de faibles cris.

Le « charivari » fut à son comble quand il s'agit d'empêcher Constant, jeune frère de la mariée, de

(( caresser » Lisabeth, sa demoiselle d'honneur, la fille à Mathurin.

Le petit paysan, blondin admirablement découplé, bâti en athlète, durci aux travaux de campagne, y mettait une ardeur extraordinaire, faisant des sauts qui secouaient le monôme, en grande tempête.

Lisabeth est charmante du reste et ne se défend du baiser que juste assez pour le rendre plus ardent... Et, dans les yeux de la Bervillaise, une flamme luit, magnétique.

Les arbres retentissaient de rires et de clameurs... Mais voici que ce bruit est traversé... éteint subitement par un cri affreux... Oh! ce cri de femme épouvantée!...

Quoi!... que se passe-t-il? Les villageois s'arrêtent, yeux fixes, bouche ouverte... Le cri vient du côté où sont partis les mariés... Bien sûr, il est arrivé malheur...

Tous se précipitent...

A cent pas du lieu de la fête, dans une clairière, Zulmée est à genoux, tenant à bras-le-corps Mérieult, qui paraît inerte... Plus loin, un homme fuit, disparaît, au tournant du chemin.

Voici le drame qui s'est passé : pendant que, par leurs lèvres unies, les mariés échangent leurs

âmes... oubliant la terre, Vengeon s'est approché derrière eux, rampant presque. Et, soudain, il bondit, sa terrible serpe à la main.

— J*ai dit que personne Taurait... crie-t-il.

Une lueur... le couperet s'abat sur le cou de Mérieult, en arrière, ouvrant les chairs, tranchant une carotide...

C'est alors que Zulmée pousse cet effroyable cri qui a glacé tout le monde...

La victime est tombée... le sang fuît de l'aorte, fumant, «avec un sinistre glou-gloiî...

Zulmée met sa main sur la blessure pour l'étancher; elle fait un tampon avec ses dentelles déchirées... hélas! en vain... le jet sanglant l'inonde sans relâche... et sa robe de mariée est rouge, déjà...

Ses baisers fous sentent peu à peu le front de l'aimé se refroidir : les yeux de la victime se ferment; la bouche se décolore... c'est la fin... à bout de sang, le paysan meurt... La stupeur des assistants en habits de fête est tragique.

Constant, le garçon d'honneur, l'adolescent, seul, n'a pas perdu la tête. 11 a vu le meurtrier qui se sauvait et se lance résolument à sa poursuite.

Vengeon entend une course derrière lui et se

retourne, disposé à tenir tête, prêt à tuer encore. 11 regarde... et cette pensée lui vient : « Baste, ce n'est qu'un gamin, Constant. » Le misérable se rassure et attend, son arme bien en main.

Mais l'enfant ne s'arrête pas, précipite sa course..., il baisse la tête maintenant, et la tient serrée entre ses deux poings fermés.

L'assassin reçoit en plein ventre ce boulet humain, cette catapulte lancée avec une vitesse folle... et il culbute en arrière, avec son agresseur que, de sa main gauche, il a saisi.

Une seconde à peine... Le petit, semblant élastique, s'est relevé déjà, dégagé de l'étreinte... Il ramasse à terre un caillou coupant... Le voici à dix pas... son caillou dans la main... muet, attentif, en garde...

Il est temps... Vengeon se remet sur pied...

poussant un juron effroyable...

— Tu vas mouri', taï itou! hurle-t-il.

— Oui, si no te quitte faire... riposte l'enfant. Et, d'une main sûre, il lance sa pierre, qui

siffle en l'air... Atteint à la tempe, l'émondeur s'affaisse, lâchant sa serpe.

Constant s'approche alors... et regarde.

— Tus ton compte, hein? dit-il.

Alors, il reste là, très pâle, la pupille dilatée...

contemplant ce mort.,. Une voix parle à côté de lui, celle de Mathurin.

— J'm'en doutais, ô tu! quVétait Vengeon qu'avait fait le coup... Alors, tu Tas corrigé, petit! Parfait, gosse!... Il a tourné de l'œil, dà! Mâtin, t'as un bon coup dans le bras! Seulement, tu sais... faut pas avé affaire à la justice, à c't'heure... Espère-maï un brin : j'ai m'n idée.

Et il disparaît... Quelques minutes après, il revient.

— Un coup de main, petiot, dit-il. A deux pas, ilo, y a une ancienne mâlière ; j'allons y déposer « not' ami ». C'est pas la peine de déranger le fossieux pour çu parliculier-là.

Avec l'aide de Constant, il prend le cadavre.

Tous deux, ils le traînent jusqu'au bord du trou. »

Devant « l'œil i de la mâlière, au moment où le corps tomba, Mathurin eut celte réflexion railleuse, à l'adresse de feu Vengeon :

— No disait qu't'avais le mauvais œil; tu vas avé l'bon, à c't'heure...

Eh! allez donc, conclut Mathurin, ni vu, ni connu; i' sera supérieurement là dedans... i' sera ben pu' tranquille que dans le cimclière, oyou

^.'■. J V'^IPJ

qu'no vos déterre tous les vingt ans. C'est comme qui dirait une concession à perpétuité...

Et les justiciers s'en furent rejoindre la noce, devenue funèbre cortège.

— Petiot, dit tout à coup Mathurin, t'es un rude gars... un gars ben adrait et qu'a pas peur de rien... T'es cœuru, no peut le dire... T'auras Lisabelhen mariage; je te la baille... puisque no dit partout que tu li causes... qu't'es toujou* après elle... qu'tu peux point la laisser en repos. Ça finirait mal, peut-être... comme ça, ça finira bien...

... La gentille Zulmée^ changea sa robe blanche pour une robe noire : elle mourut peu après, cette pauvre viêrge-veuve, dont l'amour porta malheur.

La gendarmerie rechercha l'assassin; et l'enquête ét^lit péremptoirement que Vengeon s'était jeté à l'eau. Une bonne femme affirma l'avoir vu, de ses yeux vu (ainsi !) et entendu dire: a J'sieux damné. »

Quand Mathurin apprit cette conclusion, il se permit de dire au brigadier :

— Que ça seye par terre ou par mer, il est toujou' parti ben louans...

... Le soir de ce drame, les arbres dormirent,

en un repos de délivrance. Ils rentrèrent dans le noir^ qui est un illusoire linceul, une tombe éphémère, jusqu'à l'aube du soleil ressuscité.

Avant de s'anesthésier par le sommeil, ils eurent une longue palpitation, un soupir de volupté, sous le baiser des brises nocturnes.

. ^u^ijp/^Fnvppp

Souvenirs d'enfaoce... transparentes eaux, pure fontaine, sources vives d'un fleuve qui se trouble avant d'entrer dans la mer, dans l'anéantissement, parmi les vagues — le vague océanique.

Ce que je retrouve, moi, daas cette prime conscience, ce sont les rusticités qui fondèrent mon âme de paysan.

Ils m'élaiçnt tous très chers, les gens de la ferme ancestrale où je fus élevé... Très chers parce qu'ils m'aimaient, après avoir aimé mes aïeux.

€ Nos gens », c'est ainsi qu'on les appelait dans ma famille, employant ce même mot (gens) que les Romains consacrèrent aux primordiaux et paternels rapports existant entre patrons et prolétaires.

Les UDS faisaient partie du personnel fixe agraire, étant t loués » à l'année, depuis longtemps attachés à nous. C'était d'abord le charre-

lier « Désir », expert aux tra\aux de culture, fm laboureur ayant un tour de charrue particulier pour « rondir » un sillon.

Puis, « Milienne », la servante, née chez nous, fille admirable comme sveltesse et force.

Trop enfant pour m'apercevoir que t Milienne » était jolie, j'étais néanmoins attiré vers elle par sa gaieté et sa franchise ; elle m'amusait, m'intéressait. Vaillante à l'ouvrage, quand elle avait terminé ses travaux à elle, lorsque tout était en règle à la cuisine et à la laiterie, elle donnait volontiers un a coup de main » aux autres domestiques. Vive, le rein souple, elle faisait cela avec un entrain contagieux, avec une ingéniosité particulière. Et les domestiques disaient : « Al' est tout de même ben plaisante, Milienne. » « Plaisante », oui, tout à fait... Et d'une propreté! Après qu'elle avait aidé les hommes aux travaux lourds, il lui arrivait de se trouver « fripée », « désaillée », comme on dit au village. Sa chevelure s'était défaite et portait encore des brindilles de foin ou des épis; la poussière des granges s'élait attachée à ses sourcils, aux frisons de sa nuque, à ses longs cils... (Elle s'était mise en corset pour résister mieux au feu de l'action.) Alors, constatant le désordre de sa toilette, on la voyait

monter à sa mansarde, sous le « larmier » et reparaître bientôt, ajustée à nouveau, le teint frais, fleurant bon la jeunesse, attifée d'un caraco ou d'un « devantet » neufs, ses beaux cheveux blonds lissés... A sa bouche parfois souriait une fleur ou une feuille... L'or de ses boucles d'oreilles tranchait sur la blancheur du cou... instinctive et toujours charmante coquetterie de la femme...

Les « hommes de journée t> se présentent à ma mémoire en une trilogie, d'abord parce qu'on ne les voyait presque jamais Tun sans l'autre, ensuite à cause de leurs noms étranges : Philigone — Marcelus — Polydor... D'où pouvaient venir ces consonances singulières qui, n'étant point « de chez nous », rappelaient vaguement je ne sais quelles origines espagnole, latine ou grecque?...

Au surplus, tous trois de souche normande, nés à Appleville, de « père en fils », comme ils disaient. Pas très travailleurs, ceux-li\... mais rien à craindre, pour eux, sous l'autorité indulgente de la vieille grand'mère !... Et puis, Philigone jouait du violon à ravir... du moins à mon goût: sa longue figure était d'un artiste. Polydor, gaillard solide et râblé, la face pleine de ces taches de rousseur qui sont caractéristiques du Bas-Nor-

mand, passait pour émérite joueur de « palet » ou de boule ; et, le dimanche dans le bourg, il émerveillait la galerie par son adresse. Plus tard, quand je fus a humaniste », il me fut permis de le comparer au discobole de l'antiquité.

Quant à Marcelus, petit gringalet brun, joues marquées de variole, c'était un conteur incomparable dont la verve se montrait communicative au delà de toute expression.

La première fois que, de sa voix gouailleuse et claire, il /me narra l'aventure nocturne au cours de laquelle, sautant par-dessus le « fossé du noc >, il était tombé sur une bourrique couchée, laquelle, ahurie, s'était jetée dans la mare... ce fut pour moi un accès de fou rire dont, maintenant encore, mes côtes et ma rate se souviennent.

A côté de ces joyeux drilles, formant contraste avec eux, je revois Pierre Pille, le jardinier... Singulier, celui-là, avec son grand front, son crâne haut et chauve, ses yeux profonds, sa barbe de patriarche. Toujours sérieux, n'ayant jamais que des paroles graves teintées de tristesse...

Quelque chagrin intime avait-il ridé ce visage?

Nullement. Pierre n'avait pas de besoins, se portait bien, aimait son métier, se sentait considéré de tous; le malheur s'était toujours écarté de

JOURS D'ANÏAN 233

lui... alors, pourquoi ce pli au front, cette physionomie d'ascète, cet amour de la solitude, ces mutismes?...

Voici: le cœur de ce rustre était vaste... l'âme de cet humble artisan de la terre était celle d'un apôtre qui éprouvait les douleurs collectives de l'humanité.

La souffrance épandue dans le monde retentissait en lui... N'ayant pas à se plaindre du sort, personnellement, il plaignait les autres et pleurait, sur les infortunés. Il ne connaissait vraisemblablement pas la parole évangélique : Misereor super' turbam; mais il la pratiquait.

Être de compassion, voulant soulager les misères terrestres, en un effort d'amour et de charité, il fut séduit par le saint-simonisme. Épris de loule action généreuse, il s'affilia particulièrement à la secte de Cabet. Et, quand son Prophète fonda ce curieux phalanstère d'Icarie, Pierre Pille, disciple fervent, non seulement en paroles, mais par les œuvres, se mit à envoyer « aux frères d'Icarie » presque tout son salaire, ne gardant pour lui que le strict nécessaire.

Pareil sacrifice, un détachement de soi poussé à ce point dépassait Marcelus, Polydor, Désir et Philigone.

— Donner son bien à des gens qu'on ne connaît point, disaient-ils, au comble de la stupéfaction... pour faire ça, faut être fou !

Ils se moquaient de Pille, lui demandant :

— Et pi, si vous êtes malade, qui qui vous soignera? Sur vos vieux jours, qui qu'aura soin de vous?

— No causez pas de cela, répondait gravement le jardinier.

Les autres continuaient à railler ; mais, dans leur rire, il y avait certaine nuance de respect.

Parfois, voulant détourner la conversation, il s'adressait à moi :

— M'sieu Jean, prononçait-il, quand tu seras grand, il ne faudra pas être un mauvais riche... 11 faudra donner aux pauvres un peu de ton bien... beaucoup de ton bien...

Il me tutoyait, avec celte familiarité de vieux serviteur qui se sent fatniliaris.

A mon âge, je ne comprenais pas tant de philosophie. Ce qui m'attirait vers Pille, ce n'étaient point ses idées de dévouement ou d'abnégation, mais son art d'horticulteur. Je trouvais cela miraculeux. Quand il s'en allait pour lailier, greffer, je portais d'office son sécateur, déclarant :

— Pierre Pilte, je vais avec vous soigner les petits arbres.

Et, avec une serpette, je grattais les mousses et coupais les gourmands.

Là où il avait semé des graines, je venais chaque jour surveiller la terre; et, dès que la tige verte apparaissait, c'était une joie!... Je courais au jardinier.

— Venez voir la petite herbe qui est sortie... C'est le bon Dieu qui l'a fait pousser, pas?

— Oui, pour nourrir les hommes... tous les hommes.

11 disait ces choses d'une façon recueillie et presque sacerdotale qui me frappait... Semblables paroles tombaient dans ma pensée, pour y germer plus tard et devenir moisson, à l'époque de l'âge mûr.

L'art du jardinier (cette maîtrise sur les plantes et les arbres) m'intéressait ; les mystères de la vie ligneuse excitaient ma curiosité...

Je vis, un jour, à l'extrême bord de la falaise, un jeune merisier. A moitié déraciné par les pluies et le vent, l'arbuste, crânement, de quelques brindilles, accrochées à l'humus comme des ongles, résistait à l'écroulemenL.. Mais les jours du chétif végétal étaient comptés, . .

236 CONTES NORWANDS

Ayant déjà l'obscure aperceplion de la pitié que rhomme doit à la nature entière, je recueillis le merisier et rapportai à la maison.

— Peut-on le remettre sur mon parterre? demandai-je à Pierre.

— Oh! répondit-il, la saison n'est pas bonne pour ça; enfin, on peut essayer... Avec des soins... il a du cœur, le petit; il veut vivre... sauvons-le...

Nous le replantâmes, avec amour, éparpillant soigneusemement, dans le sol bien ameubli, la chevelure des radicelles... Soir et matin, je l'arrosais... Que l'on juge de mon contentement, quand je vis à chaque œil de la tige se gonfler un bourgeon!...

— Il a repris, criai-je, Pierre Pille, venez... Quelbonheur!...

L'arbuste devint vigoureux; mais ses pousses étaient sauvages et ses fruits âpres : l'opération de la greffe s'annonça nécessaire. Ce ne fut pas sans émotion que je vis Tégoïne trancher la tête luxuriante de mon ami végétal... Un froid courut à travers ma chair quand la scie entama récorce... C'était la blessure fatidique, t Técusson » de l'Humanité mis sur la plante asservie. Cela me produisit l'effet de quelque attentat... On allait faire souffrir l'arbre, bien sûr... Je n'osais

rien dire, muet devant ce mystère, au seuil des arcanes de la vie... Et, de ce jour, l'arbre guillotiné vécut pour ses dominateurs, nourrit la greffe amie de l'homme.

Je ne mange jamais ses cerises, maintenant, sans penser à Pierre Pille.

La tige est à moi; les fruits sont à lui : la sève qui gonfle ces fruits écarlates est fille de sa science et de ma naïve tendresse...

J'ai souvenir d'un autre merisier. Celui-là osa résister à l'homme greffeur, et se refusa positivement à devenir cerisier : il ne voulait pas renier sa naissance, ses belles et robustes racines. A plusieurs reprises, il fit mourir Técusson, rejetant le sang étranger, le vaccin... On le condamna à mort. Mais il était si sain, si somptueux, fleuri de toute sa vigueur, effluent de tous ses parfums, que j'implorai sa grâce... Et, l'ayant obtenue, je baisai l'arbre, sur sa peau rugueuse.

;.. Il est toujours là, ce merisier, hélas! bien crevassé... et moi aussi, un peu las de la vie. Parfois, je m'appuie à son tronc. Mon ami végétal laisse tomber sur mon front quelque fine merise — comme pour me remercier, par l'offrande de son fruit — semblant dire : « N'est-elle point jolie, voyons? »

Ce à quoi je pourrais répondre : « Elle ne vaut rien! »

Il me semble alors que l'arbre va peut-être riposter: « Qui te Ta dit? N'est-elle pas un délice pour les oiseaux, les insectes? Alors... »

Un autre personnage de ma vie émotionnelle fut le forgeron Edouard qui s'était installé au bord de la route, sur une lisière de notre cour-masure, dont ma grand'mère lui avait fait gratuitement concession.

Gomme c'était étrange, attirant, cet antre noirci où grondait la soufflerie, cette caverne ignée où le fer flambait! Extasié, je regardais ce marteau qui écrasait la barre rougie... Spectacle terrifiant... Au coup de pilon, les morceaux jaillissaient comme des étincelles, tel un essaim de fleurs sanglantes... Ils s'envolaient, en chutes paraboliques, ainsi que des étoiles filantes...

Et c'en était eff'ectivement, à mes yeux, des étoiles... Lorsque j'observais le firmament et qu'un astre incandescent tombait, rayant l'horizon de sa vive trajectoire, cette pensée me venait : « Y a-t-il donc Quelqu'un, là-haut, qui lance à travers l'Espace des scories fumantes et fusantes? »

Plus tard, l'instinct de l'enfant se corrobora aux rêveries du philosophe, et je compris ce que les

anciens personnifièrent sous le nom de « Vulcain »... Je me représentai ces éternelles « Forges de TAbyme » d'où sont précipités les astres^ pour choir dans le vide.

Distinctement, je vis ce Haut Fourneau ou l'Énergie incréée malaxe et pélrit la matière mundiale... Je devinai la Fournaise, actionnée par le souffle divin, traversée par l'Epphèta, où les rythmes de l'Infini, les Lois du Temps, ainsi que des Balanciers, martellent l'atome — sur l'Étendue prise comme Enclume.

Je ne me lassais pas de revenir à là forge — exalté par toutes ces inventions humaines qui ont pour but la mise en œuvre de la force — ressentant déjà l'admiration pour tout ce qui est outil, engin, machinerie, pour tant de génie humain qu'amassèrent, en vue de l'avenir, les générations mortes.

Mais, entre tous, un moteur me plaisait, me passionnait: le rouet de mon aïeule, humble mécanisme, élégante chose de Gaule, plus humaine que toutes les usines... Disparu, l'industrieux rouet, pour faire place aux lourdes bâtisses industrielles ! . . . Quel dommage ! Filer était une occupation, autrefois, un délassement; aujourd'hui, c'est un métier, un effort.. >

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En écrivant ceci, je sens et je sais que l'usine reviendra au village ; avec la force motrice l'énergie vitale y renaîtra .Nous le reverrons, ce village complet et gai avec tous ses corps de métier, ses organes... Dieu merci !... Car on ne peut regarder sans mélancolie le bourg actuel, anémié, amputé, infirme, que la ville voisine soutient et sustente — après l'avoir dépouillé.

J'avais aussi d'autres agréments.

Tantôt c'était le chasse-moûte qui venait du moulin changer la farine contre deux sacs de blé. Je demeurais contemplatif devant ces mules harnachées, pomponnées, retentissantes de grelots. Et ce qui me médusait particulièrement, c'était le long fouet à manche court, que, d'un geste, le chasse-moûte Gustave déroulait en forme de serpent, pour en tirer une grêle de claquements semblables à des détonations.

Tantôt, c'était la cuisson du pain, dans notre four de ferme, occupation antique et si attrayante.

D'autres fois, la construction des cabanes avec des branches et des bancs de gazon.

Puis, aux jours d'orage, je m'occupais diligemment à l'établissement de rigoles pour conduire l'eau dans notre mare.

L'été, avec des tiges de sureau vidées de leur

JOURS D^ANTAN 2il

moelle, je confectionnais des « canoneures » et \ éclippeures », sortes de petits canons, catapultes, béliers hydrauliques.

Souvent, j'allais avec Marcelus pêcher c à la vermée » dans les fossés du marais ou les criques de la Risle.

Les jours de repos, on jouait aux a caillouets », à la frondé, ainsi que l'homme tertiaire, ou bien encore à l'arbalète suivant l'usage des premiers chasseurs... Toujours cette reviviscente antiquité, les outils primordiaux, le recommencement de la vie. Quelle distraction aussi que le jeu des pois ! Pille m'en donnait de superbes, vêtus de ces robes éclatantes dont les dota là Nature, pour des jBns mystérieuses de consommation et de semailles.

J'aimais également beaucoup certain travail : l'humble besogne de terrassier. Et, plus tard, devenu méditatif, je connus qu'il n'est pas de métier plus beau, plus suggestif que celui-là, parce qu'il met à nu devant nous les Ages de la Terre... parce que les couches de la Planète, ce lit où fut conçue la Vie ascendante, tout cela est auguste à voir... parce que, tourner ces feuillets de la Création, c'est mille fois plus intéressant que parcourir des in-folio de bibliothèque.

-242 . CONTES NOKMAiNDS

Sous le pic de la pioche, sous le tranchant du « louchet », je voyais apparaître la géologie, science vénérable.

Venue la saison des moites, je ifi'évertuais à tasser le marc de pomme dans les moules de fer ; et, quand les rondelles étaient bjen réussies, semblables à de grosses et belles pièces de monnaie fauve, j'étais si content de mon ouvrage !...

En automne, je devenais chasseur : le long des haies je posais un « willaumet», sorte de cage ouverte, maintenue en équilibre sur un jeu de bâtonnets appelé « quat' chiffres » — ou encore, j'accrochais aux arbres des a argiboures » faites avec des branches de sureau tendues en arc, munies de lacets... c'étaient là joies de piégeur et d'oiseleur... Mais il m'arrivait souvent de relâcher mes captifs — à moins que ce ne fussent des geais ou des pies. J'étais impitoyable pour ceux-là... Ne m'avait-on pas dit qu'ils faisaient du mal aux autres, et qu'ils osaient pourchasser les oiselets, après avoir c suppé » les œufs du nid !

Dès que la neige tombait, avec mes compagnons, je m'élançais dans cette pluie florale de glaçons... Et tous, nous chantions, éperdument amusés :

V'ià la bonne femme qui pleume ses oies !

Ensuite, nous devenions statuaires el modelions

JOURS D'AlNTAN 243

des bonshommes de neige plus blancs que marbres et albâtres.

Or, ces ébauches de sauvages, ces burlesques représentations de l'homme, étant notre ouvrage, nous faisaient éprouver Fémotion créatrice... celle de Pygmalion... oui... la même !

Plus tard, devant les merveilles des musées, devant tous les chefs-d'œuvre d'artistes, je ne connus jamais bonheur pareil.

Pour semblables raisons, nulle musique d'opéra n'égala, depuis, le charme qu'avaient à mes oreilles les sons grêles ou stridents que je tirais des sifflets et flûtes de Pan de mes mains confectionnées avec l'écorce des saules.

Dans cette existence d'aurore, dans le soleil de mes yeux, une ombre quelquefois passait... c'était une femme en deuil, de cagoule vêtue... Selon l'usage normand, celle-ci parcourait les maisons, venant «prier», c'est-à-dire inviter aux inhumations... Cette « pleureuse », c'était la vision de la mort, presque son frôlement... Peu après, j'entendais les cloches lancer leur sonnerie plaintive : t l'entre-passé... » Ces « anhelées », ces sons fêlés, eh mesure claudicante, me retentissaient sur le cœur comme l'appel des défunts. ^Et, si ce glas -commençait le soir, une inexpri-

mable tristesse me gagoait : ces lugubres tintements paraissaient des soupirs, des sanglots.

Mais, par contre, quelle joie, quel épanouissement, quand, aux jours de fêtes, baptêmes ou mariages, notre sonneur, le père Pasdeloup, carillonnait! Ces cascades dénotes cristallines, lancées par les abat-son du clocher, m'enfiévraient. Je gambadais : il me semblait que tout autour de moi des perles tombaient...

L'être qui, dans la ferme, me tenait particulièrement au cœur, c'était l'ânesse Javolte. Je l'aimais, d'abord parce qu'elle était bonne, résignée, ensuite et surtout parce que je l'avais sauvée de la souffrance.

Certain jour, dans la descente du mont Picot, Polydor et moi avions croisé l'attelage singulier d'un cheval et d'un âne. L'âne boitait, marchait avec peine, malgré la grêle de coups dont l'accablait le charretier Potin.

— Qui qu'il a, ton bourri ?* interrogea Polydor.

— Ch'est eune bourrique, répondit Potin. Al' fait la guenole... j'ia tuerais, si j'me retenais pas.

— Al' saigne, qu'on dirait?

Et, vérification faite, on put constater que la lamentable bête n'était point ferrée : la corne du sabot s'était usée, sur la route... la patte mise à-

vif saignait, et chaque pas laissait une trace rouge.

Je fus saisi d'horreur... et l'émotion fut si profonde que je suppliai mes parents d'acheter pour moi la triste ânesse, afin de la soustraire à son bourreau.

C'est ainsi que Javotte entra dans la ferme, où elle fut, je m'en flatte, la plus heureuse des bourriques, et aussi la plus intelligente.

Gela fut même l'occasion de certain malentendu entre moi et l'instituteur, M. Talon. Celui-ci menaçait de mettre, sur la tête des écoliers paresseux, le € bonnet d'âne », comme emblème de stupidité. Je protestai, disant qu'on se montrait injuste envers les ânes, en les faisant passer pour idiots et entêtés. Je les trouvais, au contraire, très fins, très bons... attendrissants... C'était abominable de les mépriser et de les brutaliser.

Mon algarade fit hausser les épaules du « magister ».

— Petit Jean, me dit-il, voilà une propension qui te fera du mal..; Ta sensibilité deviendra « sensiblerie »..

11 avait raison; car beaucoup de choses, depuis, me firent souffrir qui en laissèrent d'autres indifférents.

Mais, lui, le « maître d'école », si fier de sa

science, convaincu de sa supériorité, pénétré de Texcellence de ses fonctions éducatrices, ne se trompait-il point? « L'instruction » (telle qu'il la distribuait, du moins), est-elle le but de la vie? Le bon sens campagnard s'exprima un jour devant lui; et le maître ne fut pas médiocrement stupéfait... Il reprochait au père Resson de ne pas envoyer son fils à Tecole.

— Basle ! lui fut-il répondu, m'n effant apprend la culture aveu mai : ce que vous y enseignez, voyezvous, cha ne sert point à autre chose qu'à lui faire mépriser le métier de son père et à l'attirer dans les villes. Y apprenez- vous à cultiver mieux que mai, à connaître la campagne, à se soigner, à soigner les autres, bêtes et gens, à tirer parti de ce qui existe?... Non, voulez-vous que j'vos diche? \ros livres ed' classe, ch'est fait pour les citadins ; pour nous, ce n'est point fructif.

Ces paroles me frappèrent... oui, l'instruction scolaire me parut, dès lors, faire fausse roule. Le seul livre qu'elle devrait ouvrir et commenter, pour le paysan, c'est ce « Livre de la Nature » dont tous les feuillets sont ouverts, Bible que personne ne lit, que tout le monde ânonne.

La science ! mais c'est la création, c'est la plante, l'animal, l'air, l'eau, les phénonfiènes, les nids, le

soleil, les fleurs... tout ce que je voudrais connaître, tout ce que vous m'ordonnez d'ignorer I

Que me font à moi vos bébêtes récits : le prophète Élie montant au ciel sur un char de feu!... Samson et Dalila, cette histoire à laquelle je ne comprenais rien — à laquelle je ne comprends rien encore, du reste... et tant d'autres abracadabrantes inutilités.

professeur, ta science s'appelle tœdium vitœ, le cauchemar... Pourquoi enlever si vile la chrysalide à son cocon, l'enfant à son rêve et à ses jeux, pour le mettre dans les niaiseries imprimées, pour en faire un € livresque ».

Et voyez l'œuvre néfaste qui s'accomplit : l'engrenage universitaire ne dépeuple-t-il pas la campagne? Les chaumières m'apparaissent comme des nids vides qu'abandonnèrent des oiseaux fous, pour aller, en ville, s'enfermer dans des cages en pierre, fer et verre — ces cages malpropres où fientent les volatiles de toute race et de tous passages.

Oui, celte éducation qui nous enseigne à mépriser les phénomènes, les miracles de la création divine, pour nous faire étudier les œuvres humaines, est anti terrestre — rebelle à Dieu.

Absorbée en son admiration studieuse pour les

choses périssables, elle ignore les permanences. Elle ne sait plus vénérer Dieu, l'ayant perdu de vue...

... Et voici, pourtant : si grande est la poésie du souvenir, si charmant l'aspect des lointains, que ces jours passés m'apparaissent nimbés de grâce et de joie attendrie. Je revois alors, je revis ce petit paysan que je fus, montant vers l'école, avec les camarades... Tous, nous apportions un panier de provisions pour déjeuner... et aussi une bûche ou une bourrée, en vue d'assurer le chauffage en commun de notre modeste classe.

Cette sensibilité que blâmait l'instituteur était parfois pour moi effectivement cause de souffrances.

Je me rappelle que, certain jour, l'aubergiste, accompagné de gamins et armé de son fusil, entra dans une masure voisine de la nôtre pour « dénicher » un nid de grives. Le crime était prémédité; on avait laissé grandir la nichée afin de la prendre bonne pour la casserole : l'heure était venue de saisir les oiselets et de joindre à ces victimes leurs parents, que l'on tuerait à coups de fusil! Un enfant monta sur le pommier... Au moment où il mettait la main sur le nid, le père et la mère grive arrivèrent à tire-d'aile, inquiets, fous, jetant des garrulements de désespoir. Alors, Tau-

JOURS D'AiNTAN 249

bergiste les ajusta... Je m'enfuis, tout tremblant...

Et, le soir, j'entendis ce bourreau dire : « Bonne fricassée I j'ai le père et les petits... mais la mère m'a écappé... je n'ai réussi qu'à lui casser la patte... »

Et je me représentais alors la pauvre oiselle blessée ne pouvant plus nulle part poser sa patte sanglante... et pleurant ses petits!

Longtemps après, quand il m'ar rivait de rencontrer ce meurtrier, j'avais un battement de cœur... une crispation douloureuse*!

... Souvent, je passais la veillée chez un autre tenancier, établi, lui aussi, à même le sol de la ferme : le cordonnier Pasdeloup. Il m'avait en affection particulière, celui-là ; et, moi, je l'admirais, tout simplement...

Ce travail de suture, ces alênes brillantes, ces emporte-pièce, ce marteau singulier, le ligneul, le brai, tout cet attirail pour confectionner (avec des gestes, avec des outils, d'après des traditions, séculaires) le soulier, la botte, ces perfectionnements de l'antique sandale... tout cela m'était un charme; et ma rêverie s'harmonisait avec le ronflement du poêle, avec la longue immobilité des paysans amis qui venaient s'asseoir en rond, autour de cet artisan artiste... Ils le regardaient, sans

mot dire, les bras croisés, la tête penchée...

Comme dans la fable, il était heureux, ce « savetier », et il m'accueillait toujours par de gais propos : « Bonjour, mon merle ! » disait-il. Et je répondais : € Bonjour, mon merle ! »

Pasdeloup racontait des histoires si drôles, qui commençaient souvent ainsi :

« Il y avait une fois un maréquet ! > — Le «maréquet », l'homme du Marais-Vernier, était notre Galino, notre Béotien, notre bouffon, à nous autres Bas-Normands ; on lui prêtait un esprit lourd, obtus, peu compréhensif, mal éveillé. Par tradition, ce personnage de légende rustique se laissait facilement abuser : il était soi-disant Jupe de sa crédulité naïve; on lui attribuait toutes sortes d'aventures cocases, mille désopilantes histoires. Par exemple, on mettait en scène l'un d'eux qui, très ignare en géographie, avait pris un champ de colza pour la mer Jaune, un champ de chènevis pour la mer Blanche, un champ de lin pour la mer Bleue... puis, au soir, comme il avait trop bu, on l'enfermait dans la grange — la mer Noire... Et de rire! on s'amuse de peu au village.

Plusieurs fois par an, cette placide existence de campagnard était traversée par une apparition étrange, « le Brillant Maître ».

Le « Brillant Maître »... un mendiant, mais peu ordinaire celui-là. ïl arrivait, monté sur un âne de toute beauté, superbement harnaché, qui portait quelque vingt casseroles, gallons, brocs et boîtes de fer-blanc. Luisante comme de l'argent, cette ferblanterie faisait un carillon par (|uoi tout le monde était appelé au dehors, sur les portes. Chacun, alors, souhaitait la bienvenue au « chercheux de pain )).

— Boujou', Brillant Maître.

Et le triomphal chemineau descendait de sa monture... Il enlevait le couvercle d'un de ses brocs et nous exhibait des « grillades » qu'il mangeait au bord de la route, en disant : a On m'a fait la charité... il n'y a plus que le cidre qui manque. »

Et les ménagères s'empressaient, pour lui apporter le cidre demandé.

Elles critiquaient parfois la toilette du vagabond.

— Vous n'êtes pas brin propre an'hui, Brillant Maître! >

Les villageoises éprouvaient cet attrait que toute femme ressent pour le mystère qui passe... ce désir de suivre le nomade, ou au moins de l'accueillir... Et du reste, toujours, le pauvre « hère » qui tend la main excite en la femme des innéités de compassion.

D'où venait cet étranger?... Où allait-il? Comment s'appelait-il? Personne ne le savait... Comète humaine, il avait des passages périodiques qui agitaient les villageois.

Pierre Pille surtout était nerveux.

« L'Icarien » ne décolérait pas contre ce singulier pauvre...

— Il vole les malheureux ! criait-il. Il ne faut pas lui donner. 11 est plus riche que nous..

Malgré tout, le « Brillant Maître t> possédait la vogue, ayant l'oreille des dames, à qui il racontait des histoires... que l'on disait impayables.

— Il est ben plaisant, disaient-elles.

11 les tenait par la curiosité, par les propos gaulois, par la flatterie également... Et chacune de ces « filles d'Eve » l'assistait, lui faisait des cadeaux, tandis que Pille répétait, ironique :

— J'en connais qui ramassent la fiente des chemins; on ne les aide pas, ceux-là... non; mais v'ià!... i' nous faut des horsains.

— A ce compte-là, ripostait Marcelus, porqui qu'vous envoyez vot' argent aux Icariens, vous? Ceux-là, i' sont aco ben plus horsains, ben plus fainiants.

Le jardinier se taisait, décontenancé par cette

logique de paysan; mais il continuait d'expédier là-bas, « aux frères », toutes ses économies...

Quelle épreuve pour ce naïf et simple rustre quand il apprit la ruine de la colonie phalanstérienne, quand il connut certains détails si décevants pour ses illusions généreuses... Il en tomba malade, le pauvre... L'appétit disparut... et aussi le sommeil.

Sur un organisme pareillement épuisé, vieilli prématurément, la maladie eut prise; il fut atteint de celte fièvre paludéenne qui, avant la confection des endiguements actuels, désolait les pays ripuaires.

Il dut rester dans sa chaumière, ne demandant aucun secours, trop fier pour solliciter, sentant que ses camarades de travail le plaisanteraient, le morigéneraient, du haut de leur prévoyant égoïsme, lui généreux jusqu'à l'oubli de soi : non, il demeurerait seul... avec le sentiment de sa supériorité humaine.

De temps à autre, à la ferme, quelqu'un s'informait :

— Qui qui devient, li, Pille?

— r tremble la fièvre, toujou', répondait-on... Qu'il y aille maintenant, en Icarie, r'demander

s'n argent... Il va tendre la main, à cTheure... il peut chercher sa vie... oui, guette voir!...

— Mais, observa un jour Milienne, si no l'abandonne, ce malheureux, i'va trépasser; c'est point humain, ça, les amis, savez-vous ben?

Et la brave fille fut le visiter: quand elle vit ce triste corps, maigre, devenu chétif, brûlé par la fièvre d'accès, ces yeux agrandis qui brillaient trop, avec l'effarement de la mort.... Milienne se sentit prise de pitié.

— Mon paur' vieux Pierre, dit-elle, la voix couverte par l'émotion, dans quel état que vous v'ià I Ça me fait deuil ! car on s'aime ben, tout de même, ouvriers de la terre que nous sommes...

Par permission des maîtres, elle s'installa au chevet de Pierre, devint garde-malade. Alors, s'ingéniant en son cœur de femme, ellq soigna son ami avec les remèdes du pauvre, eau sédative, quat' fleurs, infusion de mauve ou de verveine, catepuce...

Et Milienne disait :

— Je ne sais pas si tout ça va vous guérir : vaudrait mieux un docteur de la ville.

— Non, répondait le paysan, ce qui guérit, ce n'est pas la « médecine », c'est le cœur... le cœur qui la donne.

— Ah ! pour ça, disait la brave fille, c'est de bon cœur... oui...

Et alors, le saint-simonien apprécia de combien la « fraternité » philosophique est inférieure à l'affection, à la sympathie active... Que représente l'attraction intellectuelle, que sont les serments de solidarité, à côté de l'énergique et infrangible lien qui, en vérité, en action j unit deux êtres, l'un à l'autre dévoués? Que valent tous les cénacles, à côté d'un foyer? Et il comprit le mystique pouvoir du « couple »•.. 11 vit surgir devant lui la a femme... la vraie compagne »... la seule amie.

Dans ses nuits traversées de lueurs, aux instants lucides des cauchemars, apparurent les tréfonds de la vie, les arcanes dé Genèse...

La loi d'amour qui constitua Adam-Ève s'inscrivit dans ses fibres.

Une phrase chanta : a II n'est pas bon que l'homme soit seul! »... Regardant Milienne, Pierre eut cette conscience bien claire : « Combien fragiles et débiles sont les « systèmes » en présence du charme féminin ! > Il expérimenta à quel point le plus farouche penseur est faible, désarmé, devant la séductrice ironie de deux yeux rieurs et doux.

Quand il fut mieux, un colloque s'engagea à la

face de lui-même : « Est-il donc trop âgé, avec ses cinquante ans, trop désabusé par l'épreuve cruelle dont il demeure encore meurtri?... Un mariage est-il possible avec cette vaillante fille qui lui fut secourable et qui lui révéla Tultime secret des choses?... Sa tête fatiguée ne pourrat-elle se reposer et mourir sur les genoux d'une épouse?... »

Non, il n'osa pas... Pierre avait la pudeur de ses désillusions, la fierté de son rêve inviolé...

Ayant été méprisant, contempteur des autres en sa victoire d'âme... il ne voulut pas avouer sa défaite...

— J'achèverai seul le chemin vers la tombe... Seul je me présenterai devant le Créateur... Mon erreur est sienne... C'est sur son ordre que je me suis sacrifié à mon semblable... Oui, quand j'ai fait cela, c'était Lui qui ordonnait... C'était Sa voix que j'entendais.

Au surplus, l'avisée paysanne aurait-elle consenti à « prendre » un homme sans le sou ?...

Elle avait eu pitié de l'imprévoyance ; soit ; mais l'imprévoyance représente, en Normandie, une faiblesse ; et puis, ce philosophe était triste... élégiaque, « un miet pleurard », comme disait Milienne, gentiment...

Elle aimait la. vie, cette accorte servante; une gaillarde pareille était faite pour les exubérances de la joie.

Il existait, au surplus, quelqu'un qui convenait mieux à la jolie Normande, c'était Marcelus; ce petit gringalet, aussi vivace que bien musclé, maigre et gai comme une cigale, mais économe comme une fourmi, avait quelque peu «caressé.» Milienne... La vérité nous oblige à dire que, tout d'abord, ce fut pour un motif... l'autre...

Mais, vertement repoussé, le circonspect gars apprécia beaucoup cette résistance; il fut heureux de constater que Milienne était sage et savait se conduire.

D'autre part, voyant avec quel cœur sa camarade soignait Pierre Pille, Marcelus se dit :

— Ar est d'attaque, c'tTille-là ; al' n'est point niente ; al' a du prix ! i' m'Ia faut.

De plus, se remémorant les jours de grande chaleur où la villageoise était presque dévêtue, au travail, il s'ajouta, mentalement, avec une satisfaction sensuelle :

— Et pi, censément... qu'ai' est rudement ben étoffée, comme corporence... tout ça, c'est point brin du tout déplaisant.

Quand Milienne sut que Marcelus la « voulait », elle demanda, coquette :

— Es-tu si pressé que ça ?

— No ne peut pas Têlre davantage ! dit galamment Marcelus.

Milienne parut flattée... Défiante, elle interrogea :

— Mais,de c't'fois...c'est-ilpour tout de bon ?...

— Oui-dà... lu fais m'n aff'aire : sîj'tevas, tu m'corresponds...

— T'es pas de ces pu' travaillants... insista la paysanne, un pli au front.

— Oh ! protesta Marcelus, fâché, y a de certains ouvrages... ousque j'n'ai pas mon pareil... tu saisben...

Milienne rit.

— Bétonne point, observa-t-elle. Espère un peu, ô tu ; j'n'ai point encore ma chambrée.

— Je t'épouse sans la chambrée, fit l'impatient a prétendu »... J'en aurons toujou' assez pour nous deux.

Et, en homme qui sait ce qu'il dit, il ajouta :

— La chambrée, vê-tu bien, ça ne fait rien à l'amour !

— Mais... dit Milienne, qui voyait de loin... mais...

— Les effants?... pas?... devina Marcelus ; no les élèvera... comme no les fera... ed' bon cœur...

— Ed' bon cœur... acquiesça Milienne, un peu rouge.

— Je te rendrai heureuse, marche ! proclama le jeune homme, d'un ton entraînant et pathétique. Va! marions-nous, tout d'un temps...

Quand on apprit dans le pays les fiançailles des domestiques, les gens prudents dirent :

— Ça fait-il pas pitié ! ils sont aussi manants, aussi dépourvus l'un comme l'autre !

Ils reçurent un cadeau, pourtant, qui contribua à monter le ménage. Pille possédait certaine belle armoire du vieux temps, un de ces meubles rares, que les antiquaires recherchent maintenant avec tant d'âpreté.

Un artiste inconnu l'avait sculptée, celle-là, de toute son âme : avec sa rosace, ses paniers de fleurs, son chapiteau somptueux, ses nervures et draperies taillées en plein chêne, elle avait arrêté souvent les yeux de Milienne, quand celle-ci soignait et veillait Pierre Pille.

Ce dernier s'en souvint ; et il lui parut bonde s'acquitter... en ce moment... qui avait pourtant vis-à-vis de lui quelque cruauté.

— T'auras m'n ormoire, dit-il à la jeune fille ; je te la baille.

— L'ormoire! dit Milienne, extasiée; mais porqui que vous vous en privez? Pierre, vous êtes toujou' prompt à vous dépouiller pour les autres...

— C'est m'n agrément, oui... répondit le jardinier; du reste, j'ai pas de linge à y mettre, ed'dans!...

— Ah I et pi, conclut gaiement Marcelus, al' est trop lourde pour fé l'viâge d'Icarie!...

Pauvres gens... généreuses etvivaces natures ; tous si bons, avec je ne sais quoi de grand, de noble, de rêveur, qui leur venait peut-être de l'ascendance norvégienne.

Il m'a été doux d'évoquer ces figures,' efFacées ainsi que de vieux pastels à demi éteints...

... Tous morts maintenant — dormant côte à côte, dans le petit cimetière — où ils m'attendent.

A QUILLEBEU'

A QUILLEBEU'

Vers Tannée 18... je prenais souvent Quillebeuf pour but de mes excursions. Cette station maritime, isolée au bout de sa presqu'île, enfermée dans une boucle de la Seine, a gardé son cachet original. Dans Tuniformisation générale de la France, les Quillebois conservent des us particuliers, caractéristiques, une naïveté, certaine verdeur de langage qui, partout ailleurs, demeurent oblitérés. Ils ne ressemblent pas tout à fait aux paysans du Roumois, pas tout à fait non plus aux pêcheurs de nos côtes — ceux-ci ayant, de l'Océan à la Méditerranée, type commun, air de famille.

Autrefois provinces et cantons possédaient leur personnalité, du relief. A cette heure, nous avons « la province », si monotone !...

Les pilotes, péqueux, ou ruraux, de Quillebeuf, c'étaient — du moins à l'époque où se place notre

mi CONTES NORMANDS

récit — c'étaient les Quillebois, race à part, définie.

Ces braves gens me plaisaient, m'attiraient, savaient charmer mes loisirs. Le pittoresque de leurs contes, leur gaieté robuste et de bon aloi, leur verve bon enfant, leur rire sonore, l'ingénue vivacité de leurs attendrissements comme de leurs colères, tout cela contagionnait mon esprit, rayonnait en mon être,' provoquait chez moi une joie de vivre, un optimisme, le « ton majeur » de l'existence.

J'étais gagné, grisé, grandi, par tout ce réconfort quç donne la nature, en la plénitude de son harmonieuse paix, en la sincérité de sa force inaltérée. Je n'étais plus triste, et me sentais meilleur.

L'univers me semblait charmant, bien fait, à l'apogée...

... Ce jour-là, dès l'aube, je me mis en roule ; et, dépassant bientôt la Pointe de la Roque, je marchais, vers l'Est, longeant Técore de la Seine.

Une dernière fois, je me retournai pour voir, dans le couchant, l'estuaire, où la marée venait d'entrer, amenant la flotte journalière.

Grand calme. Pas un souftle...

Ils avancent, les navires, en procession...

portant, au-dessus d'eux, la fumée de leurs chaudières, qui affecte les formes les plus bizarres.

A QUILLEBEU' 265

Avec lenteur marchant sur l'eau, ils semblent je ne sais quels Êtres qui dresseraient très haut, droits, élargis, leurs « chefs » — silhouettes changeantes de « bois » héraldiques.

En ces jeux de la « Force », quelle multiplicité d'images !

Parfois, on dirait des têtes de cerfs, fleuries de somptueux andouillers. Puis, c'est un paon qui fait la roue, toutes ses plumes en éventail hérissées. L'instant d'après, tout est mué : vous reconnaissez quelque arborescente végétation, laquelle, en un changement à vue, cède la place à un bulbe d'où s'élèvent des tiges, des tulipes ailées, de flexibles lis... Et maintenant, regardez : voici des champignons, des parasols, des panaches...

D'autres steamers viennent, coiffes de leur masse charbonneuse ; n'est-ce point la chevelure d'une déesse hindoue, floconneuse et nattée ? Et, peu après, nouvelle transformation : cela est devenu la propre face d'Isis ou d'Halhor, portant au front la Lune cornée.

Puis, on pourrait croire qu'apparaissent des Néréides aux crinières rabattues sur les yeux..* des Espagnoles agitant mollement dentelles et mantilles... des sortes de Loïe FuUer faisant mouvoir à longs plis des gazes transparentes, des traînes de guipures.

Là-bas, au bord de la Manche grise, plusieurs coques semblent des points, à chacun desquels s'attache une virgule, allongée sur quatre ou cinq lieues d'espace.

Yachts, chalutiers, bateaux de plaisance, avec ce ruban de fumée, évoquent l'image de je ne sais quel bétail qu'une main retiendrait par la crinière on d'animaux conduits en laisse, à la longe.

Des transatlantiques, à moitié disparus sous la courbure de l'horizon, laissent voir encore leurs tuyaux, manches à air et cheminées rouges.

Près de moi passent de petits remorqueurs courts et trapus... Au bec camus de l'étrave, aux écubiers, ils ont une bande d'écume retombante : et je me figure certains profils de Gaulois moustachus de blanc ; or, cette image, cette imagination, se confirme aux fumerolles qui prennent — on le dirait — le contour de ces casques ailés chers aux Celtes, Calètes, Kymris, coiffures des chevaliers d'Odin.

Ce torpilleur à aigrettes blanches et noires... par quelle association d'idées me fait-il songer à ceux qui brandissaient les guidons maudits, les guidons de deuil, en Tannée terrible?...

C'était d'une magnificence et d'une variété inimaginables.

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Tout ce peuple de Formes glissait, marchait, semblait vivant... Ces Apparences n'avaient-elles point, au surplus, la « vie de relation » à défaut de la vie consciente?... Et, au fait, qu'est le « mouvement », sinon l6f « lieu j^ (pour parler comme les mathématiciens), le « lieu » où se confondent, eu quoi se résolvent toutes les modalités, tous les dynamismes de l'univers?...

Ils ont une voix, aussi, ces hôtes de l'estuaire, ces passants, ces pèlerins. On entend leurs ululantes sirènes, qui lancent je ne sais quels braiments d'ânes apocalyptiques!... El, alors, oui... un imaginatif peut amplifier ces bâtiments jusqu'à la vision des Bêtes palustres qui, de leurs ailerons, nageoires et palmes, battirent lourdement les Eaux du Déluge...

Or, cette même Baie, qui entendit les gueules bayantes et clamantes des Monstres, retentit maintenant aux échos des lèvres de cuivre et d'acier, à ces cris monotones et rauques qui constituent le langage inarticulé, l'obstiné syllabisme, des êtresmachines — premiers rudiments des assemblages plus parfaits que l'avenir créera...

Et, dans ma substance, à moi aussi, on dirait que certains souvenirs palpitent : en la profondeur du temps, l'être atavique dont je suis présentement

,"-•*■,■ *« vfn^S^aqetqH!^

la manifestation, n'a-t-il point ouï quelque part ces gutturaux accents, ce verbe d'épouvante ?

Les Navires que voici, Outils et Instruments gigantesques, possèdent-ils une réalité plus durable — ou moins durable — que les cétacés, morses, plésiosaures, qui animèrent l'Age tertiaire ? Produits de la force, ou fils du génie, ne sont-ils pas une Espèce ? Existe-t-il une telle différence entre la construction de ces automates et la création des êtres par naissance? Organisme ou mécanisme , n'est-ce pas tout un? Les Engins me représentent un Règne, une formule nouvelle pour agencer l'énergie cinétique qui est la loi du monde — l'âme du monde; or, cette âme, actionnante, vibre dans les bielles et pistons, de même qu'elle s'incarna dans les membres et cerveaux.

La Faune antédiluvienne eut-elle une fonction autre que nos Moteurs actuels? L'invention des hommes (celte idée s'impose à moi) n^est qu'un mode, une manifestation de second degré, par quoi s'exprime le Créateur, agissant toujours sans jamais se recommencer, inlassable parce que infini?...

Philosophant de la sorte, j'obliquais à droite vers la « Digue des Hollandais ». Continuant alors ma roule, j'allais parmi les prairies ; il y avait sur

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ma gauche des rangées de peupliers, des saulaies, à travers lesquelles se profilaient voiles de navires, ailes de macreuses, de bisettes et goélands.

Autour de moi, en l'air, un fleuve passe, une onde d'atmosphère — marée tumultueuse de germes, spores, infusoires, qui voyage, allant à la conquête des guérets.

C'est ici le Marais-Vernier. Le pays entier baigne dans les buées qui s'élèvent de la Seine, des fossés, des flaques. Sous des arbres fantômaux paît maint troupeau de vaches en train de prendre son premier déjeuner d'herbe et de rosée.

J'arrive à Quillebeuf, retrouvant autour de moi, sur le quai, l'animation familière.

Pêcheurs en surouët jauni, chapeau de taff'elas gommé, rabattu sur la nuque, jambes emmitouflées dans des chausses en laine tricotée — lamaneurs ou passeurs en justaucorps bleu — pilotes avec leur casquette de loutre nouée à l'occiput — chasseurs en hautes bottes d'égoutiers à reversis, gentilshommes du marécage, chevaliers de la vase — femmes à démarche traînante, bas sans chaussons dans les sabots claquants.

Voici des gamins engagés en de vertigineuses courses, à l'extrême bord du parapet, au pied duquel coule la Seine. D'autres se tiennent en

Googk

équilibre sur la Ijarre d'appui qui surplombe le fleuve.

Par des esqaliers ménagés aux échancrures des quais, par des marches de fer cramponnées au granit, on débarque le poisson qui fut tout à l'heure péché sur les bancs de l'estuaire ou dans la Manche. Plus loin, des mousses et novices procèdent à l'étalage des filets, trémats, diables, seines et appelets.

Devant la Mairie et le télégraphe, le quai s'élargit en esplanade ; là gisent sur le flanc embarcations des Travaux, canots de pêche, barques de sauvetage, chaloupes, yoles et norvégiennes.

Appuyé au plat-bord de son « bachot », voyez ce « péqueux » qui regarde une fille. Portant à la main droite un broc lourd, celle-ci passe, écartant en forme de balancier son bras gauche. L'inflexion de sa taille est mille fois pins charmante que tous les gestes des ballerines, les poses des écuyères, les mièvres et coquets alanguissements des grandes dames. Le « péqueux » la trouve jolie, cette tâcheronne : il a raison. La femme, en eifet, est une force agissante ; et sa grâce est extrême dans la marche comme dans l'effort. Telle robuste servante de Normandie représente une merveille semblable aux canéphores, aux cariatides de l'an-

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liquilé — plus belle que Vénus accroupie ou la déesse de Milo, plus belle que le marbre de Médicis aux bras gauchement ballants.

Le « Tout Quillebeuf » semble sorti des maisons : travailleurs, promeneurs, flâneurs, sont égaillés au bord de la Seine : spectacle mouvant, avec ses navires ; vision qui passe et qui reste à la ibis.

Les gens d'ici contemplent leur fleuve, sans se lasser : ils vivent aux fenêtres, penchés aux contrevents, quand ils n'arpentent pas le quai. Leur Seine, ils ont toujours l'œil dessus : elle les attire. Les pilotes en particulier ont une façon à eux, hostile et ardente, de regarder « la Barre », cette vieille ennemie deux fois par jour renaissante. Comme la crête glauque des vagues, leurs fixes prunelles luisent.

Le Bac efl'ectue sa traversée de Port-Jérôme à Quillebeuf. En ce mouvement de va-et-vient, il ressemble à telle grosse sarcelle dont les pattes palmées formeraient un sillon.

Là-bas, sous «la Corvette», bateaux cailloutiers, gabarres et gribanes glissent sur la rivière, calme ainsi qu'un bain de mercure : leurs rames semblent des pattes d'insectes qui marcheraient à la surface de l'eau, en l'égratignant.

Le défilé des navires ne cesse point ; l'un d'eux

monte, crachant Teau à intervalles réguliers — jets de salive... on dirait!

— Tenez ! dit Guerrier à une femme arrêtée près de lui, tenez, la mère Olive, çu baliau-là, il est comme vous, quand vous chiquez.

L'interpellée était une mendiante bien connue ici : jadis, elle avait tendu la main pour acheter du tabac à priser ; mais, quand on vit qu'elle y joignait la chique, les bonnes âmes charitables firent quelques observations : « C'est rapport au scorbut (avait-elle répondu); que mon garchon l'avait attrapé à la côte d'Afrique et que c'est li qu'i' mè Ta conseillé : il est parfait bon, mon fieu... »

Les conversations s'engagent, se croisent, avec ces gros accents éraillés qu'usèrent les porte-voix, les cris à la mer et le jus de nicotine.

LouTREL. — Guette voir la Dame-Blanche :

je l'ai descendue à la marée de nuit d'il y a six jours : al' est ben acastillée.

Ange Vavasseur. — Y a une nouvelle ligne de Rouen à la Baltique, paraît... G'est-il pas le Cymo docée, là-bas ?

Prosper Lesueur. — Et pi, v'ià le pavillon français qui va, à c't'heure, sans rompre charge, de Paris à Londres et pi à Glasgow...

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Caron. — Tant mieux I L'Anglais va bisquer.

L'Anglais, je rhaï-t'y, mon Dieu, je Thaï-l'y !

Guerrier. — Ça change notre station, tout ça. Nos pilotes, au jour d'aujourd'hui, ils sont à Villequier ou ben au Havre. Y a pu' de pause à Quillebeuf.

RozELET. — Étais-tu là, hier, quand le quatremâts Vieux-Rouen a monté, avec ses deux « abeilles » qui l'ont remouqué jusqu'à Rouen? C'est un voilier -ed' première.

Pierre Bouchard. — Ça navigue pour la prime...

Troude. — Que que t'en sais? As-tu vu sa charte partie?

Lesueur. — Il a passé ben à peine, sur les hauls de la rivière.

Léon Joret. — No dit qu'il va y avoir un pont sur la Seine I Malheur !

RozELET.. — Tous ces travaux-là, ça fait du tort aux péqueux ; tiens, les digues, al's ont supprimé les criques, oyou que le poisson se reposait et frayait ; à c't'heure, il fatigue dans le courant ; y a pu' de flondres, pu' de faintier.

Caron. — Leflot, anuit, il a ben des bouillards.

Pierre Revel. — Le garchon à Deshayes, il a été prins pour l'inscription maritime : il sera sur la Flotte.

Un pilotin. — JTerons comme li ; j'naviguerons à rÉlat ; c'est not' sort, à nous, de vivre à la mer et d'y mourir.

LouTREL. — Avez-vous des nouvelles deBiette?

Ange Vavasseur.. — Il commande au bornage ou à la petite pêche.

Caron, — Non... non! il a maintenant son brevet de maître au cabotage.

Daubichon. — Vlà un vapeur pour Hambourg:

d'où vient qu'i' passe si près du quai?

Guerrier. — Ben... le pilote, c'est le petit Gilles; et, rapport que c'est son premier viâge, il veut dire boujou' à sa promise, qu'est là.

Roussel. — Gilles, il n'est pas encore reçu pilote de droit : il fait le tiers à un ancien : i* n'peut monter que les navires dé onze pieds.

Hartout. — La mer est étale, à c't'heure.

Caron. — Non, au premier perdant.

Parut un long train de bateaux plats, traînés par deux remorqueurs.

— Tiens ! dit Rozelet, v'Ià les péniches, les Demoiselles de BeUAir^ comme no dit : al's manœuvrent pour entrer au canal (1).

(1) Les péniches de canal ne peuvent naviguer en sécurité dans la Basse-Seine que par beau temps, d*où leur surnom : demoiselles de Bel-Air.

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— Al's ont évité à Tefabe, au mouillage de la Vacquerie.

Parfois, las de causer entre eux, les Quillebois interpellaient ceux des navires, quand ils connaissaient les noms des pilotes. Et, dans leurs deux mains fermées en guise de porte-voix, ils lançaient des appels, en syllabes très espacées pour être entendues au loin.

De la rive et du bateau, on échangeait d'affectueuses banalités.

— Ya-t-ildubon?

— Boujou', l's amis : quéqu'j'en dirons?

— J'avais pas emporté des œufs durs (1).

— Veux-tu mon catéchisme (2)?

— Y a-t-il de la houle, au large ?

— Un brin de levée, dehors, oui. .

— Un peu de maigre d'eau, en rivière...

Il y avait des disputes parfois : deux hommes sortirent du « cabaret de la Marine », excités l'un contre l'autre, échangeant des horreurs.

— Vieux mouron !

— Vieux carriââge !

(1) « Emporter des œufs durs, ça porte malheur », dicton de Quillebeuf.

(2) Formulaire du pilote*

— T'as subi/grand piant !

Un robuste gaillard, qui apparut par la route de Pont-Audemer, fut tout de suite très entouré : c'était l'un des survivants du naufrage qui venait d'engloutir le Vercingétorix. Pressé de questions, il raconta :

— Le capitaine, il était sâs perdu! « Y a un peu de brise? » qu'i' disait... «full speed d... D'ia brise! une tornade, mes amis, que jamais je n'en ai vu ni entendu la pareille. L'baliau, aplati par un paquet de mer, a sombré de l'avant; il apiquait... i' battait de s*n hélice en l'air, comme un cachalot, censément : j'avons sauvé l'capitaine; quand il a été dégrisé, il bafouillait : « La brise était fraîche un peu, faut en convenir. »

A cet instant, des rumeurs se firent : on annonçait qu'un vapeur venait d'échouer sous c La Roque». La barque de sauvetage fut rapidement mise à l'eau et, montée par six lamaneurs, fila vers le lieu du sinistre.

Des groupes se formèrent pour aller à la pointe du phare, en aval: de là, sans doute, on pourrait voir la scène.

... Nous y voici. Les uns regardent à la longuevue. Les autres s'en fient à leurs yeux, dont la vision est si perçante, si aiguë. Je suis confondu

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qu'ils puissent distinguer si nettement à cette distance. Ils échangent leurs impressions.

— Le yès-tu... sous le phare de TÉpi?

— Il m'paraît dans le courant.

— Ouaï ! Il est au plein.

— Oui, donc, monté sur la digue Sud.

— Il fatigue un brin : il donne de la gîte à tribord.

— Tel que le v'ià, i' va être suppé par la vase, d'ici t'a peu.

— Va-t-il pouvoir se renflouer, au deuxième flot?

— J'sommes en morte-eau... Sera pas facile à alléger.

•— On aurait pu eu 1er droit...

— Qui qu'était pilote, à bord?

— Poulain, qu'no dit. Mais y a rien d'sa faute : ïa mer « marne » ; il aura rencontré un bouchon de brume ; pas moyen de mouiller, des fois.

— Tiens, oui, j'allons en avé itou, d'ia brume ; v'ià la rivière qui feume.

Effectivement, un brouillard se répandait, s'insinuait, enténébrant Quillebeuf, effaçant les côtes, noyant les lointains.

Nous revînmes au quai : fleuve et rives avaient

disparu. Alors, des cloches tintèrent partout, au phare, à Port-Jérôme, à Tembarcadère, sur le bac... Ces sonneries signalaient la côte aux navires. Et ceux-ci, invisibles sous le rideau d'ouate épaisse, clamaient, meuglaient, de toutes leurs sirènes... Et j'analysais mal l'espèce d'inquiétude qui me troublait à entendre ces cris trouant la nuit blanche, animant celte vision diluvienne.

Brume glacée : rien à voir maintenant... Quand les Quillebois ne peuvent plus regarder leur Amie, ils désertent le quai. Je les accompagnai chez le lamaneur Pestel.

Un ancien, celui-là, médaillé de l'État, qui, ayant cessé de naviguer, prenait son plaisir à recevoir, héberger, régaler les camarades ; on était toujours certain de lui faire plaisir en venant s'asseoir chez lui, fumer une bouffarde, boire un verre — ou plusieurs — aux jours de loisir, pluie, grésil ou brume. El, dans ces amicales réceptions, il était secondé par sa femme, grosse commère réjouie qui, pleine d'entrain et de bonne humeur, faisait les honneurs de sa maison.

Avec sa barbiche d'Osiris et ses anneaux d'oreille, Pestel élait un type de vieux pilote. — Quillebois d'origine, né à deux pas du 9 Puils du Gard » (le

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Forum, la Cité de l'endroit) et naturellemenl baptisé de la « bienheureuse iau (1) ».

Personne n'était plus heureux que lui d*entendre ses jeunes camarades narrer leurs aventures de mer : cela lui permettait de revivre les siennes propres, par le souvenir.

Là, reprirent de plus belle les conversations.

Passavant raconta comme quoi, lundi passé, il avait € décapelé(2) ».

— J'étais à la bouée 5, dit-il. Par temps clair, je voyais le feu de Barfleur...

— Ça, interrompit Léon Romy, c'est pas possible; no ne le découvre que par le travers de Ouistreham... et encore!...

Passavant. — Je Ti vu, que je te dis; ça clignotait sur la vague comme un feu follet. Un pari, veux-tu? Si tu perds, tu régaleras d'un demi au « café de la Basse-Eau », à l'Épi de Saint- Armel.

RozELET. — Tu t'y plais, d'apparence, à çu cafélà, pasque la bourgeoise en fait porter au patron.

(1) Us antique de Quiilebeuf : jadis, ceux-là seuls pouvaient être pilotes qui étaient baptisés de la « bienheureuse iau du puits du Gard ». Les femmes donc restaient ou venaient à Quiilebeuf pour donner le jour à leurs enfants.

(2) Décapeler : sortir, des bouées de la Seine, en débouquant dans la Manche.

^M P'iiy .

Pestel. — Vos moquez point du malheur des autres; de ces malheurs-là surtout : ça n'porte pas chance; il vos en arrivera autant.

Passavant. — Enfin, oui ou non, Romy, paries-lu? *

Léon Romy. — Pu' souvent que j'irai exprès pour vérifier; no z'a trop de mal en mer à guetter les navires à l'ouvert de la Manche.

Pestel. — Trop de mal! Plaignez-vous... Le pilote-major vos garde ben tranquilles sur la jetée du Havre; il vos embarque à plusieurs sur un vapeur; et, comme il y a, de l'instant, une forte navigation sur Rouen, vous accrochez un navire à toute marée, quasiment. Et puis, l'embouchure, al' est canalisée, balisée, et mçme éclairée la nuit; no peut y monter, à coup sûr, comme sur une grande route... Ah! de mon temps, fallait voir! Des semaines entières, je restions chacun sur notre bateau, ponté plus ou moins, ou bien entassés « à bord du cotre ». Et je restions là, croisant, tirant des bordées, de Falmouth à Ouessant, de Cherbourg à Land's End et Lizard... On reposait trois heures par nuit : fallait se dépêcher de dormir... Et la merl la chienne!... al' nos mâquail, pendant l'hiver surtout... Et puis, quand on devait grimper à bord sur des escaliers de verglas ! Quelle vie 1 Les

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capitaines étaient soulagés quand ils nos iremettaierit la barre ; ils se trouvaient mal à l'aise dans toutes ces passes-là... Ah! c'est qu'elles changeaient souvent, les passes! i' nos arrivait quelquefois de laisser le navire dans la petite rade pour venir vérifier si le chenal avait point sauté du Nord au Sud... Bienheureux, alors, quand no ne revenait pas « avec un bâton blanc (1) ». Vous, mes amis, vous êtes de grands seigneurs ; je me suis laissé dire qu'un pilote gagne huit cents francs, rien qu'à border un transatlantique; pas même besoin d'embarquer : on rentre, v'ià tout. Vous récoltez facilement les écus. Nous autres, entre deux montées, il fallait péquer, pour pas crever de faim. Je vous regarde, au jour d'aujourd'hui ; quand vous avez des loisirs, que que vous faites! Ces messieurs vont chasser!

Pierre Bouchard. — Oui, donc 1 Et je payons pas cher à quiconque pour cha; j'avons suffisant d'ia cache des autres; les lièvres, ils viennent boire à la rivière, drès le matin. Sont-ils pas à nous? Et pi, j'avons pas besoin de braconner en Brothonne pour attraper des cerfs. Vous rappelez-vous c'ti-là qui s'était jeté à l'iau, pour traverser à la nage. Il

(1) Bredouille.

dérivait dans le jusant... que qu'il fallait faire, dites?... un filin auxandouillers... et... oh! hisse: jTavons déhalé à terre ; était-il pas à nous ? J'avons-t'y pas le droit de tirer des t culs-blancs » le long deTécore?

Prstel. — Oui, mais vous allez itou marauder dans les prairies de Gravenchon et de Radicatel.

Ange Vavasseur. — J'faisons pas grand mal au gibier. Si vous pouviez voir Daubichon tirer!... Malheur! i' n'mire pas brin du tout. Quand la perdrix se lève, i' s'arrête, Daubichon, comme s'i' jetait la sonde, ou ben le loch... Mais v'ià... i' règle pas ben ses compas: al' a fait un quart de cercle, la perdrix; al' est déjà au Sud... Daubichon, li, tire N.-N.-O.

Daubichon. — Ça, c'est vrai qu'un fusil, ça s'manœuvre pas comme un sextant; et pi, on n'a pas le temps de relever les amers... seulement, taï... itou, tu tires mal... tu regardes toujours l'azîmuth de la polaire! Et c'est pas tout; tu prends quéquefois pour cible le bas des reins des camarades.

Passavant. — L'autre jour, y a une bécachaine qui y a jeté du lest sur la figure!

Les braves pilotes racontaient en riant leurs prouesses et déconvenues en cet art cynégétique qui les amuse tant et où ils sont si maladroits.

A QUILLEBEU' ' 283

L'auditoire, lui aussi, était considérablement réjoui ; et à certaines saillies plus ou moins épicées des narrateurs, la grosse maman Pestel tenait son ventre à deux mains, pour mieux rire.

Mais il se faisait tard : des voisins et des voisines entrèrent pour faire la veillée, avec les Pestel.

La ménagère alluma une « chandelle des seize > à double mèche, l'environna de quatre carafes pleines d'eau. Ces lentilles-réflecteurs tamisaient et réfractaient la lumière, qui se répandait très douce sur la lable! Autour de cette table prirent place : d'un côté, les couturières, dentellières, brodeuses, avec leurs ouvrages; et, en face, les hommes réparant leurs « cauches » à l'aiguille, tricotant ou raccommodant des filets.

Dans le coin, un large tabouret fut chargé de fioles et verres, contenant les « tournées », vin, eau-de-vie, calvados, curaçao des îles, punch, cognac de Norvège, etc. . .

Parmi les dentellières, je reconnus Léopoldine, « M™* Milord >, ainsi nommée dans le pays, à cause de son mariage, avec un Anglais — dont elle était veuve, du reste.

Aventure bizarre : cet insulaire avait contracté le spleen dans le brouillard natal, à la fréquentation des ladies et misses trop maigres : parcourant

28 i CONTES NORMANDS

la joyeuse France, en touriste, il fut médusé par les robustes appas et les joues fraîches de notre Quilleboise; il l'épousa, carrément... Gomme il passait pour très riche, l'événement produisit dans tout le canton une sensation énorme.

Seulement, devenue milady, Léopoldine s'était « assommée », regrettant sa vie libre des quais... Elle était demeurée foncièrement « poissonnière >. Et, à ses amies, dans les moments d'expansion, elle disait, parlant de c milord » : a; Il nos hembête I »

Irascible à l'excès, forte en g... (comme M"" Angot),elle faisait parfois à son flegmatique mari d'épouvantables scènes. Et l'Anglais de riposter : « Je savais, eu mariant avec vô, que vô étiez pas distinguée ; mais je savais pas que vô étiez grossière ! >

Milord aimait pourtant sa femme — trop, car il en mourut.

Et voici qu'à la grande stupeur de Léopoldine la succession de son mari ne produisit aucun actif. Imprévoyant et peu économe, comme tout bon Anglais, négateur des droits à l'héritage, le prétendu milord avait placé sa fortune entière en viager, aux Compagnies d'assurances.

Léopoldine fut consternée et elle dit aux Quilleboises :

A QUILLEBEU' tm

— Créyez-vous qu'il m*a fait un sale tour, hein, mon milord ? M'avoir habituée au lusque et me laisser sans le sou! C'est peut-être pou' se faire regretter... A c't'heure, personne ne me voudra, mai, la veuve d'unEnglish !...

Et c'est ainsi qu'elle fréquentait chez les Pestel, cherchant un « épouseux ».

Il me sembla que, ce soir-là, elle se montrait particulièrement attentive pour Bénoni Godey, hercule renommé à cause de sa force — il cassait une noisette rien qu'en la serrant entre le pouce et l'index !

... Je retrouvai là également, parmi les nouveaux venus, Heutte, le maréchal ferrant, de Jobles, et aussi M. Lelargue, médecin, officier de santé, du Mesnil — deux grands narrateurs d'historiettes.

Ce soir-là, chacun paya son écol, plus ou moins heureusement, selon sa verve.

Voici quelques-unes de celles que racontèrent nos pilotes et leurs amis.

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