‹ Contes nouveauxChapitre 2 sur 37 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

téraire où l'écrivain qui se ressent quelque chose là , comme André Chénier , se hâte d'en finir avec les essais de sa jeunesse, pour entrer, s'il se peut, dans un ordre d'idées tout nouveau et plus élevé. Dans la vie de tout homme qui écrit , et qui est écouté par mille à douze cents lecteurs , tout autant, et c'est une gloire que j'envie , iï y a un instant critique f qu'on pourrait facilement appeler: œuvres complètes, maladie toute moderne et* que je divise en deux périodes d'un ^gàl danger.

La première période de cette maladie, qu'un auteur appelle :

Ses Œuvres y lui venait autrefois à Tâge de l'Institut, ce qui ne veut pas dire à l'âge déraison. Quand notre homme avait comble la mesure de gloire qu'il s'était promise, une*graode et large mesure toujours, qu'il faisait aussi comble qu'il voulait , notre -homme n'ayant plus à songer à autre chose, pensait alors à la postérité : la postérité devenait son idée dominante. Une fois qu'il avait épuisé toutes les idées de sa tête, drames, opéras, opéras co-

miques, vaudevilles , dissertation, quoi encore? il ramassait toutes les rognufes de son esprit, entassées avec le soin le plus minutieux dans son coffre-fort littéraire , meuble innocent et sacré de sa vie domestique ; il arrangeait tout cela , il compilait tout cela. Il remontait aussi haut qu'il pouvait* s'en souvenir dans sa vie pensante et écrivante. Il retrouvait par hasard son premier prix de rAcadértrie de Lyon , de Dijon ou autre Heu, son pre~ mier bouquet à Chloris, ses vers latins , datés du collège , ses

— s ~ lettres d'amour les plus compliquées , études faites d'après Voiture ou Voisenon. Il retrouvait tout cela, le pauvre homme ! Puis, de ces œuvres fugitives, moins ♦ fugitives que le titre, titre menteur et modeste, il allait à ses ouvrages sérieux, à ses tragédies par exemple , à ses comédies en cinq actes, jouées trois fois; et à ces malheureuses comédies ou tragédies, il avait toujours des variantes à ajouter, des tirades entières à refaire, des explications à donner. Il prenait tant de " mal et tant de souci de son œu-

■ vre ! Puis, enfin , il publiait tout cela , promettant de ne plus rien écrire, dans un discours préliminaire qu'il écrivait avec beau-

• coup moins de tremblement et de remords que je ne fais , moi , votre pauvre et frivole conteur , en écrivant cette préface , hélas !

Telle était autrefois la maladie , maladie incurable , appelée Œuvres complètes. Nous avons dû à cette maladie étrange une véritable carrière de craie blanche et incolore comme celle qui tombe chaque matin de la pantoufle d'un .goutteux : c'était à

r* 1 peu près le même . produit inconcevable, inexpliqué, inutile, nauséabond, La maladie Œuvres complètes , très connue dans le siècle passé r a été contagieuse dans* le nôtre. Je fais grâce ici aux martyrs de cette triste épidémie en ne les nommant pas ici : je lésai nommés si souvent î

Dieume préserve d'être atteint, moi qui parle , d'un mal pareil sur la fin de mes jours ! Dieu me préserve de cette goutte formidable qui produit de pareils résultais au milieu de pareilles doubleurs ! Passe, encore d'avoir été

atteint de l'autre espèce d' QEwvres complètes, maladie bénigne comparée à la maladie mère, véritable cholérine à côté du choléra littéraire, ce mal terrible auquel on n'arpas trouvé de remède jusqu'à ce jour.

Je dis donc que dans la vie de tout homme qui se sent, ou plutôt à qui Ton sent quelques lecteurs , il se rencontre souvent un moment de résolution énergique que prend l'auteur de se renouveler tout-à-fait et de faire maison nette dans le logis préparé pour cette folle si changeante , si

capricieuse et si aimée qu'on appelle l'imagination. La résolution est dure et elle coûte à prendre. Comment faire pour chasser la folle du logis de chez elle , où elle a pris ses coudées franches ?

Comment la mettre à la porté? C est bien difficile, savez-vous, à présent qu'elle a élevé tous ses petits et qu'ils montrent tous les dents en aboyant plus haut que leur mère ? Comment dire à cette pauvre jeune folle , qui vous a donné ses vingt-cinq ans, qui s'est donnée à vous corps et ame : Va-t'en!

ta figure me déplaît ! Displicuit

nasus tauSy comme dit Juvénal \ cela est difficile et dur. L'imagination tient encore tant de place daus la vie d'un homme mûr !. Il est encore si faible devant ce^ vieilles rêveries si aimée», si fêtées , compagnes chéries et mystérieuses de son joyeux printemps, bonnes fées assises à son foyer domestique en hiver $ haletantes avec lui dans les guérets de Tété, et bondissantes sous le pampre doré de l'automne! Il est dur de dire le dernier adieu à ces bonnes sœurs et de les baiser sur le front une dernière fois

pour ne plus les revoir jamais !

Mais enfin il le faut ; lage arrive, Tâge sérieux, repoussant de ses mains plus nerveuses et de son regard plus sévère le blond printemps, bel enfant à l'œil bleu.

Adieu donc , mes belles et dernières années ! adieu, mon âge poétique ! adieu ! adieu ! adieu !

Replions bagage, mon ami, vat'en sur la grande route , où tu

pourras, le Sàcsurlé dos.

Or le sac sur le dos de la jeunesse poétique ; ce sont les premières œuvres du jeune homme; ce sont ses œuvres complètes de

vingt-sept ans ,- c'est le résumé très diffus de ses premières ébauches. Les voilà toutes, prenezles , choisissez ! Furetez dans ses œuvres éparses, y cherchant un germe de pensée , moins que cela , un rêve , un souvenir , quelques uns de ces parfums timides qui s'exhalent d'une lettre d'amour ! Si donc j'ai commence par juger sévèrement la maladie des Œuvres complètes pour le vieillard, cette espèce de testament littéraire sans héritiers directs ni indirects , qui n'est ouvert par personne ,

parce que personne n'a d'intérêt à Fouvrjr, je vous demande grâce , en revanche , pour les Œuvres complètes du jeune homme , pour cette espèce # de contrefaçon , bonne enfante d'une fantaisie qui ressemble à un ridicule. Pardonnez-la-moi donc, cette innocente fantaisie!

laissez-moi sur le dos ce pauvre bagage! Si le jeune homme vous fait ses œuvres complètes , cela est tout gain pour lui et pour vous; lui et vous, vous êtes sûrs que le vieillard ne fera pas les siennes !

J'avais besoin de vous faire mes excuses , à vous tous , lecteurs , qui êtes toujours les mêmes ; . à vous qui êtes fidèles , à vous qui m'aimez autant que je vous aime ! J'avais besoin de vous expliquer le pompeux prospectus que vous avez lu cet automne : Œuvres complètes de Jules Janin. Ceux qui ont pris au sérieux cette annonce , ceuxlà s'en sont irrités contre moi comme on s'irrite contre une vanité mesquine j ceux-là ont été injustes et cruels* Loin que!

ce fût de ma part œuvre eom-

plète de vanité , c'était là œuvre complète de modestie. Quelle plus grande modestie que de dire adieu , et devant tous , à sa jeunesse , à son inspiration, à Sa rêvsrie -, à ses vingt-sept ans, à tout ce qu'on a été jusqu ? alors , saqs savoir ce qu'on sera dans la suite, à supposer qu'on sera quelque chose? Je n'ai pas fait autre chose, en vérité.

Ces quatre derniers volumes que j'ai publiés, et ceux que je publie en ce jour, (style d'ŒuyfpS Complètes) représentent en ef$çt , et complètement, le pre~

mier essor de ma pensée, s'il y a pensée. Et, puisque nous eu sommes à ce sujet, voulez-vous qu'à la place d'un conte, que je ferais peut - être fort mal , je vous écrive le récit exact de ma vie littéraire? Voulez-vous, s'il n'y a pas trop d'orgueil à moi , que je vous parle de moi , pauvre homme ! et que je vous dise comment je suis parvenu à avoir fait tant de volumes imprimés, et à vous avoir pour amis et compagnons fidèles, vous qui me lisez les yeux ouverts 5 et comment il est arrivé que , sans invention, sans

création , sans un esprit supérieur, sans un style très correct , sans rien revoir, je mç suis fait un nom assez sonore pour n'avoir pas été écrasé tout à fait sous ce gros mot : Œuvres complètes?

Allons! je vais vous le dire. Aussi bien cela me fera un conte de moins et une préface de plus.

Donc, je "commence :

Il m'est arrivé ce qui est arrivé à tous les hommes de lettres des temps présens et des temps passés : je suis entré dans la viei lit-

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