‹ Contes nouveauxChapitre 3 sur 37 · OME I · texte numérisé non relu

OME I

téraire sans le .savoir et sans Je vouloir, l'ai été écrivain à mon insu, par nécessité, comme tout le monde. Rien ne ressemble à mes commencetoêns comme ces his~ toires du café Procope au dkhuitième siècle ; sëuleiûeut , je n'allais pas au café Procope, et , cela pour de bonnes raisons.

Je me souviendrai -toute ma vie du jour où je dis adieu à ma mère pour ne plus la revoir.

Nous nous étions levés bon matin ce jour-là , car nous devions aller rejoindre à quatre grandes listes de traverse la méchante

voiture publique par laquelle je devais partir, de Vautre côte du Rhône. La chambre de ma mère donnait justement sur le grand fleuve. On l'entendait mugir et gronder , on le voyait , à travers les rideaux, scintiller comme une flamme ; cette petite maison paternelle^ sur les bords de l'eau, éteittoute retentissante, elle appartenait au Rhône tout entière ; c'était son bien , son domaine.

En été , il enlevait les fruits et les* légumes du jardin ; en hiver , il prenait ses ébats au rez-dechaussée , il dansait au salon , il

s'asseyait à la table de la cuisine;

nous étions faits à ses visites;

c'était notre hôte «forcé , comme

% au temps de Y invasion ; seulement, pour nous , l'invasion du

Rhône revenait tous les ans.

Ce jour-là , je vous dis que le

Rhône était bien grondeur, il bat.

tait le pied de la mais ou , frappant

déjà à la porte et demandant à

haute voix à y entrer : moi, sur le

point de partir , je- me précipitai

dans les bras de ma mère , qui

était déjà malade de la maladie

dont elle est morte , pauvre mère!

Elle me tendit les br/is ayec des

larmes et des sanglots, pauvre mère.! Ma* mère était belle $ et partout à Condrieu, où elle était née, quand Condrieu était une

ville animçe et joyeuse, livrée

aux doubles fêtes de la navigation et de la vendange , on citait ma mère pour la fraîcheur de ses joues , la blancheur de ses mains et la beauté de ses bras. Je ne l'avais jamais vue pleurer que ce jour-là j car c'était une femme heureuse naturellement-" et d'un caractère élevé et fort qui ne s'étonnait guère des petits malheurs qui s'élèvent dans tous les mena-

ges. Cesjarmes silencieuses qw baignèrent mon visage tput à coup, me firent beaucoup pleurer quand je fus loin de sa vue; mais tant que je fus près de son lit je me contins : je l'aurais fait trop pleurer si j'avais , moi aussi, pleuré.

J'étais donc assis sur son Jk,

sans mot dire. Elle ne me dit rien

non ph^s , me prenant la main et

m'embrassant, essuyant ses larmes pour pleurer encore , Jusqu'à ce

jour, quand nous ne nous étions

sépares que pour quelques lietfes

et quelques mois, elle n'avait cessé

me faire mille recommandations toutes remplies de sa sollicitude maternelle; à présent que j'allais à Paris, à présent que je lui étais enlevé , ma pauvre mère n'avait rien à me dire ; je n'étais plus à elle, elle n'était plus à moi $ elle n'avait plus: que des larmes et non plus des conseils à me donner.

A présent que je me souviens de cette douleur muette, il me semble que je n'ai jamais eu tant de douleur.

Ma mère n'était pas la seule mère qu'il me fallût quitter en

quittant ma petite villç; j'avais

une autre mère, qui m'était bien chère aussi : c'était ma grand' tante. Voilà une femme ! du courage , du cœur, de Vaine , toutes les vertus fortes $ une femme éprouvée. Elle m'avait adopté tout enfant , un jour qu'en revenant de l'île de Corse, comme nous revenons de Saint-Cloud, elle m'avait rencontré dans le jardin et que j'avais couru au devant d'elle, la tirant à moi comme si je m'étais douté de tout le bien qu'elle me ferait. Elle m'aimait encore plus que ne m'aimait •ma mère ou du moins tout autrement.

Elle me passait aveuglement toi»»

tes mes fantaisies , tous mes caprices, elle était mon esclave, attentive,- patiente, éoumise, toujours prête à tout souffrir de moi:

à l'heure qu'iLeM, à quatre-vingtseize ans passes, elle est encore là à côté de mon cabinet , prêtant machinalement l'oreille à mes exclamations entrecoupées et au bruit de ma plume qui court sur lepapier, s'ettasiant à l'avance sur les belles choses que j'écris.

Je nç fis pas mes adieux à ma tante, par la raisop que ma tante était partie ■ depuis huit jours on.

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