TOME II
modeste et dévoué , courant après les vieux cadres, tes vieux tableaux et les vieux meubles, comme s'il eût eu à garnir tout un château d'Âbbostford.
Qui de nous n'a pas eu sa passion pour le moyen-âge? qui ne s'est pas agenouillé devant l'Ogive? qui n'a pas fait
sa déclaration d'amour au Gothique?
qui n'a pas embrassé sur la joue la Renaissance, noble dame, si coquette et si déliée pour son âge ? La manie des antiquités a été bien grande pour nous, d*A&les temps hw^u^ WUQus n'avions pas autre çhpse 4, foire -qui qqus. construire, de jolies petite* passions feieo innocentes et bien ch&ivtt* fentes à Juotrç taille et à la taillerfb noJtrepqésie^MQi tout l$pre~ ijuer, howro* <ta sangr froid, et que
ceux qui ue me eonnaîasent pas? placeraient volontiers dans les ricaneurs, j'ai été un antiquaire très passionné et de très bonne foi. J'ai entassé avidement dans ma demeure trop étroite les vieux bahuts, les fauteuils, aux grands bras , les prie-cbea découpés, les tables aux pieds tors ., les armures reluisantes, les missels rehaussés d'or, les horloges qui chantent à midi en battant des ailes, les glaces à reflets brisés; que sais-je? f ai donné sans> dts>tinction dans toutes les relique», res*pectablesou«on;f ai conforulutou&ics temps et tous les âges. Plus d'une foi s j'ai accouplé l'armure <deier du Groisé à l'habit de velours du marquis de Louis XIV; j'ai posé let rosaire ide :1a reine Blanche sur les panier» devina*-
dame de Pompadour» profane que j'étais! Je ne sais pas jusqu'où cette ma-
nie d'antiquité m'aurait conduit, et dans quels excès elle ne m'eût pas jeté, sans une aventure assez plaisante qui m'arriva, il y a quelques années, au plus fort de ma gothique et ignorante passion.
J'avais, entendu dire qu'il existait à F***, en .Normandie, des antiquités présumées romaines, qui n'avaient pas encore été décrites. La possibilité de recueillir, sans apparence de contestation, de la gloire comme antiquaire, dans un siècle stérile ou l'on se bât à outrance pour s'arracher les derniers lambeaux de gloire qu'ont dédaignés nos prédécesseurs, m'inspira un vif désir dj'aller planter mon dra-
peau sur ce terrain, vierge encore, qui attendaitson Christophe Colomb.
Je me voyais déjà, à l'aide d'un in-folio de ma fabrique, tout orné de longues planches explicatives du texte , frappant à la porte de l'Académie des Inscriptions, et admis savant, comme tant d'autres, après huit ou dix ans de sollicitations patientes et Soumises. Je n'étais pas, à la vérité, un archéologue des plus forts, mais j'avais, pour m'enhardir, l'heureuse imprudence de MM. tels et tels : d'ailleurs, je pouvais espérer de faire mon apprentissage sur les lieux, et devenir, ainsi que beaucoup d'illustres, habile tout djk coup à force d'erreurs et de bévues.
Je résolus donc de ne pas tarder à partir pour F***; mais comme j'avais
affaire à une population que distingue exclusivement un sentiment fort chatouilleux et très raffiné de la propriété, je crus devoir prendre mes précautions à l'avance, et m'assurer de la bonne disposition des localités. Je m'adressai, à cet effet, à un de mes amis , inspecteur géoéral des finances , eu le priant de me donner des lettres de recommandation pour quelques uns de ces nombreux ageitf fiscaux, dont les employés supérieurs du ministère dirigent despotiquement les destinées, comme Dieu tient daus sa main le cœur des rois.
Agrès y avoir pensé un instant, il me répondit qu'il avait mon affaire. — «Je uai besoin, me dit-il, que de vous adresser à un seul homme, le directeur
de l'enregistrement. Ce n'est pas qu'il jouisse d'une prépondérance marquée dans le pays , mais fl y est né , il fait cause commune avec tous 1q»
naturels du lieu. C'jest d'ailleurs un homme auquel nous reconnaissons beaucoup de mérite; je ne pense pourtant pas qu'il puisse tous aider personnellement pour le but immédiat de vos recherches, et je ne crois point que Xopus reticulare ait beaucoup de prix pour lui , i>i qu'il attache une idée de nationalité quelconque à l'arc de plein cintre et à l'ogive, mais il saura vous rendre à merveille tout le monde favorable , et intéresser au socoès de votre entreprise les vanités locales. C'est un ho pi me tout k ma dévotion r upt employé tqut a fait. Il ne
me doit point sa*place,il est vrai, mais je lui ai fait accorder sa translation dans sa ville natale , ce qui l'a mis à même d'y jouer un personnage, avantage qui n'est dédaigné par personne , par un provincial moins que par un autre; il sera enchanté de faire quelque chose pour vous. à ma recommandation. »
Muni de ce talisman , qui devait faciliter l'enlèvement du trésor de gloire auquel j'aspirais, je partis avefc un jeune lieutenant d'artillerie, que l'École Polytechnique a rendu savant, et l'ennui de la garnison , antiquaire. H était environ midi quand nous arrivâmes à F***; c'était par un beau jour de dimanche. Le mouvement cftihe population nombreuse répandtiedaîis les rues et sur la promenade , les jeux
de bague, les roulettes portatives, les marchands de pain d'épice, de massepains et de jouets établis sur l'esplanade, la joie bruyante des enfatis, la parure un peu chargée des habita m s , nous don uèrent une bonne idée des dispositions des promeneurs et de l'aisance des différentes classes. Du reste, on n'y sentait ni l'odeur du tabac de. régie , ni la poussière tourmentée par un million de pieds comme dans les fêtes publiques de Paris, i^es agrémens personnels des individus nous parurent s'accorder peu avec leurs prétentions à l'élégance ; mais nous nous rappelâmes que nous étions encore plus voisins des environs de Paris que du Calvados , renommé à juste titre pour la beauté de sa race
privilégiée; et puis, nous supposant spectateurs désintéressés, nous étions de bonne composition : nous tenions compte à tous ces gens là de leur bonne volonté.
Après avoir fait un peu de toilette à l'auberge de la poste, nous nous fîmes conduire chez M. le receveur de Yen-* registrement, qu'on nous assura bien positivement devoir être chez lui à cette heure. En effet, quand nous fûmes entrés, une domestique, après nous avoir introduits dans une salis basse très proprement boisée et déco* rée d'anciennes gravures représentant les mœurs pastorales et fardées (te Boucher etde Vatteau, amena bientôt le maître de la maison, qu'elle était allée chercher au jardin. C'était un
petit homme, rond, gris, à demi chauve , heureux , à figure ouverte et vermeille, bourgeois tout fait pour le vin vieux , le bœuf bouilli , le reversi et bonnet de coton; il n'eut pas plus tôt appris le sujet de notre visite et jeté un léger coup d'oeil sur la lettre 4e , l'inspecteur, qu'il nous aurait volontiers embrassés, —a Ces messieurs vont se rafraîchir, dit-il , même sans prendra le ton de l'interrogation. Eh! vous avez beau dire ( et cependant nous n'avions pu placer qu'une inclination d'un caractère ambigu ), quaftd on est resté long-temps en voiture par ce temps-ci , on a besoin d'atténuer les effets altérés do chemin. Demandez à monsieur l'inspecteur? il sait bien cela quand il passe par notre endroit.
Vous permettrez , en outre, que je vous conduise au jardin, Messieurs; vous vous y trouverez, sans vanité, mieux qu'ici, et j'y serai à portée d'ordonner quelques apprêts. »
Ce disant, il nous conduisit sous uile treiHe où nous trouvâmes l'explication du sans vanité. Nous reconnu- .
mes *n cet endroit tout le confortable innocent et presque enfantin que sait si bien se ménager le loisir du provincial , et qui diffère si fort du confort anglais. On peut dire que
ce bien-être de la province n'est guère que défensif, puisqu'il a principalement pour cause le besoin constant de lutter contre les fâcheux effets du climat et de l'ennui endémique.
La recherche de l'Anglais et des peu-
pies méridionaux tend, au contraire, toujours à la conquête de jouissances réelles et positives, sauf à négliger quelques grêles détails d'élégance et d'étiquette. La treille de notre ami le receveur, également couverte à sa partie supérieure , était abondamment garnie, à chacun de ses piliers, de chèvrefeuille, de jasmin, de clématite et autres plantes grimpantes et parfumées, et de joyeux buissons d'églantiers qui portaient des roses de toutes nuances et de toutes saisons.
La vue, perçant sous ces festons de coquette verdure et de fleurs, allait se reposer sur une double ligne de petits orangers, et, passant au-delà des cimes des arbres du jardin qui descendait vers la rivière, s'arrêtait
nonchalamment sur le coteau opposé, décoré partout de jardins et de frais bosquets. Dans la verdure ressortait au loin, de tous côtés, et dans toutes les postures, de jolies maisons soigneusement blanchies, et ornées parfois d'un encadrement de briques. En faisant un retour sur la scène que nous occupions , nous trouvâmes sous la treille une grande table sur laquelle commençait à courir en chantant un cercle auimé de couverts.
Une tapisserie faite de divers morceaux , mais tendue avec netteté et prévoyance , était destinée à garantir de l'humidité du sol les pieds des convives. Dans un coin rafraîchissait un bataillon de bouteilles, rangées par ordre de bataille, les conscrits en
avant et les 'troupes d'élite par derrière, pour «achever l'assaut. Nous nous récriâmes sur la beauté de l'aspect et sur l'ingénieuse sensualité qui avait tiré si bon parti de cette heureuse situation.
« C'est moi, nous dit notre homme; qui ai planté tout cela, moi qui ai greffé sur ces sauvageons tant de roses d'espèces si différentes. J'ai fait plus d'un essai, Messieurs, et je me suis piqué à plus d'une épine ; mais avec du temps et de la patience on vient à bout de choses plus difficiles»
Orçà, Messieurs, vous avez été bien inspirés en venant nous visiter à cette époque. C'est aujourd'hui qu'on célèbre la Saint-Loup, fête patronale de iiotre petite villa. Voua avez déjà pu
voir beaucoup de préparatifs. Pour moi , je paie aussi mon tribut de zélé citoyen , et j'ai invité à dîner quelques bons amis : j'espère que vous voudrez bien, au moins pour aujourd'hui , être des nôtres. »
Après huit heures de chaleur et de cahots sur une route poudreuse, tomber du haut d'une diligence dans un joli petit Éden bourgeois, plein de verres et de bouteilles à la glace , aspirer dans le calme l'air pur et la lumière , sentir ses nerfs olfactifs sollicités à la fois par les parfums végétaux et par une odeur flagrante de cuisine, c'était là se trouver dans une position trop désavantageuse pour résister : un Haïtien aurait été séduit. D'une. corn* mime inspiration, nous répondîmes,
mon compagnon et moi, quelques paroles vagues sur l'honneur qu'on voulait nous faire en nous admettant à une réjouissance toute locale , et notre plus forte objection fut que notre dîner avait été commandé à Tauberge. On la détruisit avec plus de force que nous ne l'avions espéré , en nous apprenant que l'on avait déjà tout prévu; que non seulement notre dîner avait été décommandé, mais que nos effets venaient d'être transportés chez notre hôte, qui nous faisait préparer un appartement. C'était à en être confus ou enchanté. Après le premier instant de confusion, nous fûmes tirés d'embarras par* l'arrivée de deux convives ; c'étaient le lieutenant de gendarmerie et son épouse ,