TOME II
qui forent bientôt suivis de la directrice des poètes, grosse petite dame qui cumulait avec ses importantes fonctions le débit d'eau de Cologne , de boules de Nancy, de pilules de santé et autres préparations de cette puissance médicale. Le reste des invités ne tarda pasà paraître, et nous nous trouvâmes à table au nombre d'environ douze ou quinze convives Xa chère fut excellente , et même fort délicate pour un pays où les cuisinières ne lisent sûrement ni Fouret ni Carême , et le vin très bon, comme partout où le sol n'en produit pas. En vrai Parisien > j'avais passé d'avance condamnation sur le tour d esprit des gens de province, et, à dire le vrai, jen'éprou* y ai ni surprise ni mécompte; mais je
m'étais inutilement flatté de me dédommager •am&cle ibon sens et les connaissances locales. Nos gens, dédaigneux ce jour+Urdes choses commîmes, et jaloux peut-être de soutenir l'honneur du- pays devant des Parisiens, £rent an contraire de l'esprit et de l'élégance à perte de vue; on parla politique, Saint-Simonisjae, et.de beaucoup d'autres choses encore dont le nom n'était pas même prononcé correctement. Je 4s beaucoup de questions sur les intérêts; matériels du pays; oh y répondit avec plus de corn* plaisance que de véritable sympathie.
En vain j'espérai de ces dames quelque discussion instructive sur la meilleure mattlèreide préparer les conserves d'oseille et les confitums^ froid;
tout le monda Totokit -garder son esprit de fête. Je nie rabattis alors; sur le lieutenant <le gendar iherie ;, assis auprès de moi; je comptai* ao moins en tirer quelque-récit de ses vieilles campagnes. J'aime à la passion oes mensortges charmans, inrodoatairés, auxquels chaque v nouvelle répétition ajoute comme par tfne alluvion insensible', et que le -conteur finit par rendre, à' son insu ^merveilleux comme une histoire o#entale. Je manque narement^anâ mes promenades, dten demander de pareils- au cocher de coucou et au batelier qui nje conduisent; viercx soldatb, àicqnp suivq«i ne tconipent jaiwaii mon attente. Bar malheur p&ar moi f ce jour 4a] te tieutebatït était un homme de sens, t>our-
geois complet, sauf l'uniforme, ne parlant même pas toujours de ee qu'il ayait vu : ainsi désapointé du côté de la conversation , je pris le parti de me faire gastronome ; moyennant quoi je passai deux, heures d'un bon* heur complet.
Après le café, dans ce moment heureux de> renaissance et de léger trouble, où tout, paraît au mieux dans le meilleur des mondes possi- •bks , où Y on éprouve ce que MfAzaïs appellerait sans doute, dans son explication universelle, un énergique besoin d'expansion, on proposa daller visiter les danse» établies au bord de la rivière \ la -motion • fut accueillie avec acclamations , surtout par moi, qui commençais à . m'inquiéter- de
Temploi du temps, Nous donnâmes le bras k nos dames , et nous arrivâmes à une demi-lune plantée de tilleuls. Nous étions curieux, mon compagnon de voyage et moi, de profiter de # cette occasion pour savoir à quoi nous en tenir sur la popn* lation féminine de la ville. Dans cette intention , que nous n'osâmes avouer à nos compagnes > nous leur fîmes passer la revue de toutes les lignes de dftises; nous avions -déjà vu vmt* foule de têtes et de tournures comme on en voit trop , et de toilettes comme on les fait au loin, d'après tes gravures du tournai des Modes. Résignés et fidèles à notre mission de voyageurs curieux , nous ne voyions là aucun «ujet de con*
trartété, quand nous aperçûmes dans un coin un groupe à part d'environ trente perso nues , aristocratie tout e&tiére, admirable d'élégance et de bou goût , colonie envoyée tous les étés par le faubourg Saint-Germain et la Chaussée-d'Antin dans les châteaux environnais Peu de mouve-* ment de ce côté, mais des physionomies investigatrices et des demisourires continuels qui se comprenaient eruse croisant. Je commençais à frissonner , en pensant que nous ne pourrions échapper à ce tribunal dédaigneux et muet, quand je crus m'apercevoir que nous étions l'objet d'une attention particulière, et même de quelques chuchottemtns. Au même instant, mon jeune compagnon nous
quitta précipitamment pour s'avancer vers -cette troupe* d'élus; les physionomies devinrent plus sérieuses, et tes sourires se comprimèrent. Urie jeune femme , une sylphide , d'une pâleur fraîche et ravissante , se leva en rougissant , et tendit au jeune lieutenant la main avec une grâce parfaite; elle lui fit apercevoir aussitôt quelques autres personnes, qu'il s'empressa de saluer: Après quelques instans , il revint vers noue , et s'excusa, en dissimulant mal sa joie, d'è- ■
tre obligé de irons quitter pour quelque temps ; il venait de trouver là des parens qu'il ne savait pas dans les environs, et il ne pouvait s'empêcher de leur tenir assez Compagnie pour qu'ils ne pussent supposer que
la rencontre le gênait en rien. Il s'éèhappa aussitôt, et courut rejoindre sa parente avec laquelle il dansa presque tout de suite. Nos braves bourgeoises, que l'amour-propre rendait clairvoyantes, ne prirent guère la peine de cacher qu'elles trouvaient inconvenante la conduite dé ce jeune homme , qui leur eût paru toute naturelle s'il n'était passé dans le camp ennemi. Les plaisanteries, bonnes ou mauvaises, sur les dames du beau monde , ne furent pas non plus économisées. Comme on ne pouvait cependant détacher les yeux de ce groupe décrié et envié , j'eus tout le temps d'apercevoir ce qui s'y passait; je vis que mon compagnon parlait de moi, soit pour s'excuser, soit