TOME II
beaux génies étrangers dont le père Péteau ne voulait pas absolument entendre parler. On avait beau dire au père Péteau : « Mais, mon père, lisezles; lisez Shakspeare! lisez seulement Otello et le Songe d'une nuit cTèté.* Il répondait en véritable père Péteau, et avec une voix de polichinelle enrhumé : « Mes censeurs, j'ai lu le Traité du Sublime de Longin , et VArt poétique de Boileau, et les préfaces de mon savant confrère Raoul-Rochette, et je ne sors pas de là. A mon âge on n aime pas à lire du nouveau ; on aime surtout à se faire lire et écouter : lisezmoi donc, ou tout au moins écoutezmoi ; je ne sors pas de là , c'est pour votre biçn. » Alors le bon savant reprenait son . Horace : du commence-
ment à la fin de son cours, c'était absolument la tête de mulet et la queue de poisspn ; il n'y manquait que le beau corps de femme dont parle Qàintus Horatius Flaccus, de Artepoetica.
Mais, au milieu de sa harangue, le pèrePéteau était interrompu par quelques bons jeunes gens pleins de verve et d'énergie , qui lui criaient : « Père Péteau, vous êtes le génie en personne, vous êtes un autre Dacier ou un second Raoul ; mais pourtant faites-nous un peu de place , mon père :
restez dans votre couvent littéraire ; nous irons vous voir de temps à autres, comme on va voir le cabinet des médailles. Nous avons mille projets littéraires , qui réussiraient peut-être si vous nous permettiez à la fin de vivre
k notre tour, et qui na tous feraient aucun tort; car, tout ce qu'ils avaient de vie, vos livres l'ont vécu , et ajide là. »
A quoi le père répondait : « Vous êtes des insolens et des enfaus ; vous n'avez pas d'habits, et vous vo ulez parler k un homme qui a trois uniformes complets à soi* -service. Tenez ^ vous donc pour assurés que je ne quitterai la place que lorsque la providence le voudra. Je suis délégué par une société littéraire pour veiller aux bonnes doctrines, et je les surveillerai malgré vous) malgré, elles-mêmes, malgré tout le monde. Vous verrez, voiis verrez , jeunes gens, que les savans littérateurs de Trévoux ne sont pas morts.
D'ailleurs, ajoutait le bon père en se radoucissant, quand même je ne se*
rais plus là pour vous tenir en lisière, n'auriez-vous pas encore mon cohfrère Renouard, un ancien perpétuel qui ne veut pas absolument que vous lui gâtiez ses sujets de tragédie ? Prenez donc patience, ô mes enfansl et en attendant, venez à mes leçons, que je ferai aussi amusantes que possible. »
A ce discours , La Harpe ne se contint plus : « O vénérable père Çéteau!
s'écria-t-il, que je te reconnais là î Quel superbe entêtement ! que tu me parais grand homme! Oui, mon maître, défends les saines doctrines contre ces jacobins littéraires, contre ces philosophes en bonnets rouges! Oui, protège toujours Longin, Despréaux, tous les vénérables contemporains
dont tu nous parles et que je suis honteux de ne pas connaître!» Et, là dessus, LaHarpesepritàpleurerd'attendrissement, auxquels pleurs l'admiration fit bientôt place quand il entendit le père Péteau discourir sur un quatrain et rester une demi-heure sur un hémistiche, a Voilà comment je faisais mou cours autrofois! » s'écriait le traducteur de Philoctète.
Dans l'entr'acte, plusieurs libraires de la rue Saint-Jacques vinrent offrir au célèbre auditeur plusieurs cours de littérature, qui tous roulaient sur fode, la comédie, la tragédie, et autre menu fretin , séparant toutes les diverses émotions de l'a me par chapitres, renfermant l'intérêt dramatique à peu près comme Eole renfermait les
vents de l'Adriatique dans autant d'outrés différentes. La Harpe fut émerveillé de ces ingénieux traités , qu'il trouva seulement trop courts de moitié. Il s'extasia devant le cours de M. Lemercier; il fit un signe de croix devant celui de l'abbé Batteux; les six volumes de Geoffroy lui firent pousser un soupir de componction, il eut frisson de plaisir en lisant le premier volume de M. Auger , et il envoya souscrire au Féletz complet. Quant à Dussaulx,La Harpe en déchira une vingtaine de pages, et pour cause; mais arrivé au cours de Ghénier* il entra en fureur à l'aspect de ce modeste et charmant volume , comme si on lui eût rappelé le jour glorieux où il chantait son beau dithyrambe sur
l'autel de M Ue Arnould. « Pourtant , s'écria La Harpe, je vois avec plaisir que la littérature critique n'est pas morte tout entière. — Morte ! lui répondit-on de toutes parts; elle n'a jamais été plus vivante ! Lisez , par exemple , nos dissertations critiques, morales, politiques, philosophiques et littéraires; allez voir dans nos collèges ce qui s'y passe; allez dans nos Académies et dans nos Athénées, à la Sorbonne et dans nos comités de lecture; allez partout où vous voudrez , maître , et vous verrez partout v<Hre cours de littérature commenté, augmenté, annoté: c'ejst toujours vous, toujours votre esprit, toujours votre
^style déclamatoire, toujours vos auditeftrs , bouche ' béante , et assis sur
leurs bancs comme autant de points d'admiration stupide. Aussi, depuis vous, nous sommes restés stationna ires, Dieu merci! et excepté quel-* ques téméraires qui ont osé marcher en avant, voua trouverez à la même place l'Académie 9 la poésie descriptive , le drame pleureur et le Théâtre- Français!»
Vous pouvez juger si La Harpe fut content! Malheureusement l'heure fatale le rappelait dans le séjour des ombres, et il sortit du collège de France, non sans avoir jeté un dernier coup d'œil sur une classe plus sombre que les autres, où il découvrit encore une nouvelle forme du père Péteau qui expliquait Thucydide aux
murailles. « Au revoir, père Péteau!