ET LES OEUVRES DE BESENVAL
A-T-iL une plus eharmaitlt pag» sur le ba~ ron de Betenval que celle que nous a laissée cet aimable Prince de Ligne qui Jitt assuriment, quoique Belge d'origine et aussi quelque peu Auiriehitn de résidence, le Français leplut spirituel et Féerieain le plus
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français de son temps? t Voici des souvenirs^ dit^'il, en parlant de ces mémoires, que j'aurais pu écrire^ tant ils sont de ma connaissance^ mais jamais d^un style plus brillant. Il l'est autant que Vauteur^ c^est tout dire; on ne Va jamais été plus que le baron de Besenval^ à la guerre et à la Cour^ oà son amabilité F avait porté par la société favorite de la reine. Nous fûmes tous étonnés qu'il voulût être aussi de celle du roiy & est'à-dire des chasseurs y car it ften avait pas d'autres, A soixante ans^ il se fait présenter comme un jeune homme qui débute; il met l'habit gris dé débutant en attendant l'habit bleu; il monte dans les carrosses^ parce quHl s'était fait faire quelques quartiers de noblesse^ dont il r^ avait pas besoin^ en ayant tant dans l'âme; et le voilà à la chasse ^ et par conséquent soupant dans les cabinets. Un lieutenant général suisse^ et grison de chevelure^ qui s'était trouvé à la mort de Berwick^ pouvait ^ en vérité, se dispenser de se trouver à la mort du cerf^ quarante ans après, — On voit qu'il aimait à se mêler de bien des choses; mais, dans lefond^ il était comme tout le monde à la Cour^ où. l'on dit tour à tour du bien et du mal des ministres. Il s^ annonce plus intrigant qu'il ne l'était. Il a porté la parole pour MM, de Ségur et de Cas tries y et puis c'est tout. Un peu morose pour lui et grognon^ dans son intérieur j pour ses gens et
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Us femmes qvril avait; (Citait Vhomme le plus gai pour les autres et Vun des plus aimables que fait vus. — Baron! quel mauvais ton! lui disait^-on quelquefois quand il prenait son air soldat aux gardes suisses, — // savait toujours pourquoi et comment ce qu'il disait dans ce genre-là n'était que très piquant j et ne faisait qu'étonner,
t Enfermé dans un cadre de très bon goâtj sa mine franche et belle lui faisait risquer des insolences qui lui allaient à merveille; il avait un excellent ton dans son mauvais ton et ses familiarités avaient Pair d'une confiance ou d'une gaieté de bonhomie, Ilracon^ tait plaisamment et avait un style et des manières à lui. Pourquoi son éditeur ne raconte-t^il pas qu'après avoir fait tuer presque toute sa division à Amembour g ^ renvoyé au camp avec le peu qui lui en restait ^ on le vit reparaître tout à coup à l'affaire? c Que faites-vous donc encore ici, baron, lui dit-on, vous avez fini? — Que diable voulez-vous? dit-il^ c'est comme au bal de l'Opéra; on s'y ennuie et Ton reste tant qu'on entend les violons. • Voilà précisément son cachet et le baron aux coups de fusil,
f Je suis fâché qt^on ait ôté dans ses écrits bien des noms et des aventures du baron, qui, beau, inso» lent et aimable, comme je l'ai dit, en a tant eu. J'en sais dix, et il rr^en a raconté plus de vingt dont je
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ne me souviens plus. Sî f osais comme luij Je ferais aussi bien des portraits^ mais la peur défaire de la peine à toute cette cour-là nCen empêche.
t Le baron de Besenval raconte^ sans le vouloir , deux ou trois grandes fautes quHl fit et qui contri-^ buhent à la révolte de Paris ^ et puis, d^une manière ou for te ^ ou piquante ou gaie, sa prison. On le trouva encore aimable et brillant Jusqu'à sa mort, qu^il annonce êSune manière si intéressante, qiion ne peut /empêcher de pleurer celui qui, pendant cinquante ' ans, a été Phonneur de V armée et le charme de la société^,
Ce portratt^anecdote, troussé, à la manière de Chamfort, par Inélégant portraitiste de Catherine le Grand, campe nettement au début de cette notice la silhouette élégante du spirituel et galant gentilhomme de plume et d'épée dont nous allons retracer la vie comme un ava^t-propos aux plus coquettes de ses œuvres,
Le baron de Besenval (Pierre-Victor), naquit à Soleure-sur-l'Aar, dans les premiers mois de Pannée 1722. Sa famille patricienne était originaire de
I. Œuvres du prince de Ligne, éd. i8to, t. III, Mélanges historiques, p. 329 et suiv.
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Savoie et nous trouvons son nom orthographié Beuzenwald et Besenvald dans Bachaumont et autres écrits du temps. Sa mère^ la comtesse Bielinska^ était Polonaise et étroitement apparentée aux Lecjinski.
M^ de Besenval assistait en 172^, trois ans après la naissance de son fils j au mariage de Louis XV et ce fut d^elle que Voltaire écrivit : c Tout le monde ici fait un peu sa cour à At*^ de Besenval ^ qut est un peu parente de la reine. Cette dame^ qui a de l'esprit^ reçoit avec beaucoup de modestie les marques de bassesse qu^on lui donne. Je la vis hier chej Al, le maréchal de Villars ; on lui demanda à quel degré elle était parente de la reine ; elle répondit que les reines ri avaient point de parents, •
Cette patente d^ esprit distribuée par Voltaire à la mère du baron de Besenval peut en un sens satisfaire les esprits préoccupés des questions d'hérédité mo^ raie. Venons au père. — Celui-ci resta ministre de France en Saxe de 1707 à 171^, et il ne quitta ce poste que pour se rendre au nom de la France et sur la prière du maréchal d^Uxelles^ président du conseil des affaires étrangères^ auprès de Charles XII ^ roi de Suède ^ pour lui proposer une intervention au milieu de ses désastres et l'amener â une réconciliation avec Pierre le Grand et â une ligue contre F Angleterre,
VI Notice sur la Vie
On sait de quelle manière le cabinet anglais s'employa en cette circonstance et fit partir Marlborough pour faire échouer cette négociation. De retour en France^ Jean~Victor de Besenval mourut lieutenant général et colonel du régiment des gardes suisses ^. Si le proverbe : Tel père tel fils j est souvent en défaut^ il ment rarement au xviii* siècle dans la carrière de la robe ou de Pépée. M. de Besenval fils était des* tiné de naissance à l'armée : à neuf ans ^ il fut admis en qualité de cadet dans le même régiment des gardes dont son père était encore colonel. Il n'y resta point longtemps inactif. Il fit la campagne de 173^^ et peu après celle de 17^3^ montrant j parai t-ilj à cet âge oit la puberté vient d'éclore^ une intrépidité de p^tit soldat merveilleux et un adorable esprit d'enfant de
I. Les aiFaires étrangères conservent des pièces relatives à la mission de M. de Besenval et témoignent de son activité et de ses utiles services. — Dans les Mémoires de Besenval, sous ce titre : Anecdote sur mon père, on remarque une lettre de M. de Rulhiére où Ton trouve la preuve que le projet qu'eut Charles XII d'aller détrôner le roi d'Angleterre, conception hardie dont on a fait faussement honneur au cardinal Alberoni et au baron de Goertz, est due à Jean- Victor de Besenval, père de notre écrivain. — Cette preuve consiste en une dépêche de Besenval au maréchal d'UzelleSy datée de Varsovie le a6 février 1716 et dont M. de Rulhiére a pris une copie sur l'original dans les recueils des affaires étrangères au titre Pologne (i'* partie).
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troupe que n^intimidaient ni le danger ni les horreurs de la bataille, Jusqu^â l'âge de trente-cinq ans, il nous est difficile de percer P obscurité qui enveloppe le jeune héros et ses juvéniles prouesses dans le champ de Mars et de Vénus. Pendant la guerre de Sept ans, nous le retrouvons aide de camp de M, le duc â Orléans, avec le grade de brigadier, lançant toujours des saillies au fort du péril et se jetant en avant avec une crânerie insouciante qui charmait ses soldats. En 17^, il commande, en qualité de maré^ chai de camp, un corps de troupes sur la Meuse, et deux ans plus tard, il fut mis à la tête d^une partie de la petite armée du marquis de Castries; il prit part à la belle opération sur IFesel et au chaud et brillant combat de Clostercamp, conduisant ses hommes avec cette mime belle humeur, cette même verve française, ce même esprit d'attaque dont il avait déjà donné de si intrépides témoignages.
Besenval avait, au reste, tout ce qu'il faut pour réussir dans V armée ; â sa bravoure naturelle, il joi" gnait une franchise de relations, une manière de tout animer autour de lui, un art particulier dUncourager ses inférieurs, un esprit, une grâce, une finesse extrême, tout un idéal de chevalier français qui devaient fui acquérir Pamitié dans tous les milieux où il passait, soit au camp, soit à la ville, soit à la Cour. Ce
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fut lui y quij â F assaut d'une redoute j sous un feu terrible et nourri^ se mit à la tête de ses grenadiers et^ campé à califourchon sur un des parapets de la forteresse^ criait à ses soldats avec une gaieté pi" quante : « Morbleu! camarades j cette situation-ci rtest pas commode j et /il n'y açait quelques balles â y gagner j il faudrait déloger de céans. • Cette raillerie anima les plus timides et la redoute fut emportée.
En ijCi^ le baron de Besenval servit sous les ordres du maréchal de Soubise comme commandant du régiment des gardes suisses. Il eut la douleur d'assister à la défaite de Fillinghausen et à la triste querelle de M, de Soubise et du maréchal de Broglie qui fut exilé dans ses terres.
La paix signée^ Besenval revint à Paris, Il se lia d'étroite amitié avec le duc de Choiseul qui se trouvait être colonel général des Suisses dont il était lui'mime lieutenant^colonel^ et il obtint de ce supérieur d'être nommé inspecteur de ce régiment. Ce fut alors que le fougueux guerrier^ plus rassis^ /ap^ pliqua à apporter Vordre^ la discipline et l'esprit de justice dans ce corps l^elvétiqucj dont la guerre avait singulièrement relâché la bonne tenue. Il fit des réformes considérables et arriva à une correction si grande dans les mouvements de ces troupes d'élite maintenues par lui sur un grand pied de
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sévérité, qu'il piqua d'émulation les différentes armes de l'armée française. Ces services ne furent pas y hélas ! appréciés à leur haute valeur et il eut à subir des vexations sans nombre du Conseil des deux cents dont il était membre , dans la petite république soup^ çonneuse du pays qui lui avait donné le jour. Il serait long dUnumérer toutes les accusations ^ les amendes , les dénonciations et les jugements injustes qu'il eut à subir. On trouvera dans le Spleen comme un écho de ses découragements et de sa morne tristesse à cette époque,
f Malgré son mérite réel comme officier général , écrit Sainte-Beuve '^ et quoique ensuite^ en poussant de tout son crédit au ministère de la guerre M, de Ségur^ il ait travaillé indirectement à remettre sur un meilleur pied Varmée française, Besenval rt était pas un de ces militaires ardents qui le sont corps et âme et avant toute chose. Brave, aimant son métier, embrassant avec ensemble et précision ce qui concer-^ nait son corps particulier de troupes, il n'avait pas cette avidité à ^instruire dans toutes les branches, qui dénote une nature de général proprement dit, l'homme destiné à de grands commandements. Son ambition n'était pas de ce côté, pas plus que du côté de
I. Causeries du lundi, t. XII, p. 408 et suivantes. (Feailleton du lundi $ janvier 1857.)
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la grande politique. Epicurien par principes comme par goût ^ ami des jouissances sociales j amateur même des artSj des tableaux ^ des jardins^ il prisait trop les délices de la civilisation pour s'en passer volontiers. Il était loin de regretter ce temps de trouble et d'agitatipnféodale^ oà les ambitions avaient toute carrière et oà les facultés énergiques luttaient à nu. Il se félicitait donc de vivre jdus un régime qui avait mis fin à ce qui-vive perpétuel depuis que tout était réglé par l'autorité d'un maître, t
f Aï. de Besenval^ a dit le vicomte de Ségur^ héritier et premier éditeur de ses Mémoires, Joignait â la taille la plus imposante une figure pleine de charme dans sa Jeunesse et de dignité dans un âge avancé. Son organisation était forte et robuste ^ en même temps que fine et distinguée. Il avait les passions violentes et les premiers mouvements impétueux. De la har^ diesse^ de l'intelligence^ de l' esprit ^ et même un assej bon esprit j de qualité ferme et asseï Judicieuse^ tout cela se dépensa dans une vie de courtisan et dans un cercle d'intérêts frivoles. Il nous apprend par son exemple comment des hommes de vigueur entrent^ /agitent et tournent dans des boudoirs. L'air du siècle l'avait touché et amolli de bonne heure ^ Pavait gâté; il en avait contracté les vices , les travers et il se piquait d'y donner un tour qui était bien à lui, «
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Ce sont de si aimables vices que ceux qu'il avait contractés ! la critique est^elle bien endroit de les lui reprocher? Besenval avait pris des maur s policées jusques aux raffinements du plaisir^ dans cette société heureuse qui succéda à la Régence et pour laquelle tout était séduction f galanterie et fi tes amoureuses. Ami de tous les plus fripons gentilshommes de ce royaume de Cythere et en particulier du duc d'Orléans^ il fut un coureur d'aventures à la manière de Bouffiers et eut pour principal compagnon de bonnes fortunes intimes un jeune seigneur allemand^ le comte de Frise, neveu du maréchal de Saxe^ ce grand troisième rôle des comédies d'amour. Le comte de Frise, d'après le portrait que nous en a laissé le baron, était bien un des plus exquis chevaliers de son temps. Avec une figure agréable, beaucoup de fatuité, infiniment d'esprit, U était très aimable dans la société où il captivait les femmes avec d'autant plus de facilité, que, n'ayant pas de principes, il les affichait tous, et que, n'étant pas dominé par le désir, il mettait l'emportement, le sang-froid, la louange et le blâme à leur place; en un mot, il savait user avec elles des avantages qi^ elles ont ordinairement sur nous *.
I. 4 Le comte de Frise, écrit le prince de Ligne, était si beaa, avait une tournure si élégante, et j'en ai été si frappé, à l'âge de sept à huit ans <]uand je l'ai vu, que je me son-
xii Notice sur la Vie
Dans un chapitre de ses Mémoires, intitulé : Aventures de société, Besenval raconte une longue intrigue amoureuse à plusieurs personnages , qui est^ à notre avisj la plus charmante pièce de ses fragments historiques. Dans ce petit roman^ le comte de Frise jouait au naturel le rôle de Lovelace; /étant décidé à partir pour Dresde j afin de fuir Vimbroglio galant où il s^ était fourré p il écrivit à son ami le baron-poète une lettre mi-prose mi^vers qui peut être considérée à bon droit comme Vune des plus ravissantes pièces fugitives de ce spirituel xviii* siècle qui en compte cependant un si grand nombre. Voici cette pièce au" près de laquelle Boujfiers pâlit un peu et Dorât /éclipse tout à fait. C'est de la vtrve naturelle et du meilleur goût.
Heureux baron, dont le destin Naguère me faisoit envie, Sachez qu'en ce climat lointain, Aux bords glacés de ma patrie, De mes ennuis j'ai vu la fin.
Loin de Doris, loin de Délie* :
viens de lai, comme si c'était hier. — Peut-on voir de plus jolis vers que les siens dans cette lettre moitié pros« que cite le baron de Besenval? N'est-ce pas l'homme de cour, de bonne compagnie, d'une légèreté, d'un piquant et d'un ton que n'a jamais un homme de lettres? »