I. Les deux maîtresses qu'il avait laissées à Paris
ec les Œuvres de Besenval. xiii
Je succombois à mon chagrin
Quand, d'une raison réfléchie,
Empruntant le flambeau divin,
Je m'égarai dans un chemin
Qui conduisoit à la folie.
De gens de tout état suivie,
Elle y marchoit d'un air badin,
Parloit grec, parloit latin.
Et tenoit ouvert dans sa main
Un gros recueil de poésie.
Je la vis; mais, fuyant soudain,
Non, non, vous me lorgnez en vain,
Lui dis-je, 6 ma très douce amie !
Vous suivre n'est pas mon dessein.
Car j'attends la philosophie Qui m'a promis un cœur d'airain ; Oui, je l'attends, et dès demain.
Soit, reprit-elle; mais enfin Je connois bien votre Sophie.
Souvent du jour au lendemain, A l'attendre on passe sa vie.
Lors, avec un souris malin :
Venez, dit-elle, je vous prie; Ce soir, à Corine, à Sylvie^ Je donne un souper clandestin.
Et qui dent un peu de l'orgie.
Allons, marchons ; jusqu'au matin, Nous y boirons du vin d'Hongrie.
Qu'eussiez-vous fait, baron charmant ?
Vin d'Hongrie et femme nouvelle,
XIV Notice sur la Vie
C'est pour vous un attrait puissant.
Songez encor que Timmortelle, Par je ne sais quel ascendant, Malgré moi m'entraînoit vers elle.
Jamais je ne la vis si belle, Et je la suivis en sautant.
Enfin, baron, dans ce moment J*oubliai la beauté cruelle Qui m'aime et qui fait mon tourment.
Baron, j'oubliai même celle Qui de son sexe est l'ornement; Et vous, des amants le modèle, Vous en eussiez fait tout autant.
• Je voulois vous écrire en vers tout ce qui rr^est arrivé depuis que fai cessé de vous écrire en prose ; mais je ne m'en sens ni la force ni la volonté; con» tentez-vous donc de ceux-ci qui ne m^ont coûté que ce qi^ils valent^ et surtout dispensei-moi de suivre la métaphore. La description du temple de la Folie trouveroit cependant bien ici sa place^ et vous savej par vous-même que les descriptions conviennent et ne coûtent rien aux poètes. Mais pourquoi vous peindre ce que vous connoisseï si bien ?
Né dans Tenceinte de ce temple, Vous en connoissez les détours ; Souvent vous y prêchez d^exemple, Et vous Tencensez tous les jours.
et les (Euvres de Besenval. xv
f J'en reviens donc au récit simple de mes aventures que Je vous ferai j s'il vous plaît j sans poésie^ en vers cependant^ mais en vers à ma manière et à la vôtre. Vous saurej donc que ma constance étant à bout.
Enfin, j'ai pris une maîtresse, J'en ai pris deux, j'en ai pris trois.
Trois à Dresde et deux à Lutèce Font cinq de bon compte, je crois.
Si ne trouvez le nombre honnête, Voyez la vdtre seulement Deux ou trois heures tête à tête.
Puis m'en parlerez savamment.
• Ouij trois, je n? en rabattrai pas une. Vous allej me demander pourquoi Je me suis précisément arrêté à ce nombre j et je serais asseï tenté de vous répondre, à l'imitation de Tyran-le-Blanc, que c'est en mémoire de la sainte Trinité; mais, outre qu'il est mieux de ne pas mêler sacra profanis, il est aussi plus vrai et plus digne de ma candeur de vous avouer que c'est faute d'avoir eu le génie d'en concilier davantage ; ce n'est même que par degrés que J'en suis venu là. D'abord, tout mon plaisir étoit d'être triste; mais comme ce plaisir ne sauroit en être un à la longue, Je rr^en ennuyai bientôt; Je crus qu'il convenait de voir mes amis; Je les vis, et Je m'enivrai avec eux, »
Le comte de Frise parle ici d'amis divers,
. XVI Notice sur la Vie
de Duhren^ du comte de Schomberg et de M. de Martange^ Français d'origine et brillant officier.
Vous aimeriez fort ce Martange ; Ainsi que vous, il rit de tout, Ainsi que vous, il boit, il mange.
D'un jeune objet, beau comme un ange, Ainsi que vous, il vient à bout.
Tous les jours nouvelle maltresse, Bon estomac, esprit joyeux.
Composent toute sa richesse.
Et sans fortune, il est heureux.
f Mais revenons aux dames de mon cœur ; il est bien Juste d'en dire quelque chose : commençons par la première.
Brune, avec le teint d'une blonde, A peine a-t-elle atteint quinze ans ; Simple et vraie en ses sentiments.
Elle ignore le train du monde Et la malice des amants.
Qu'on ignore alors qu'il est tems D'en faire une étude profonde.
Et qu'on n'apprend qu*à ses dépens.
I Ajoutei à cela tout ce qiiune âme tendre^ la modestie et Pamour peuvent prêter de grâces aux
ec les (Suvres de Besenval. xvii
Grâces mêmes ^ et vous vous formerez une image au* dessous de VoriginaL
Lorsque je lui parle d'amour, Son front modeste se colore Du vif incarnat de l'aurore Qui brille au matin d'un beau jour.
fl Réellement j baron ^ elle est charmante; il est af" freux de la tromper Mais la gloire!
Céder à son penchant volage, Aimer et changer à notre âge, Je le veux bien, rien n'est plus doux ; Mais dans un cœur porter l'orage Pour prix de l'amour le plus doux, Par air suivre un barbare usage, De sang-froid, jurer à genoux Un indigne et perfide hommage, D'un scélérat c'est là l'ouvrage.
Mais les hommes s'en mêlent tous :
Il faut hurler av^ les loups; C'étoit la devise d'un sage.
Que diroit-on sur ce rivage.
Si l'on ne parloit pas de nous?
f C'est ainsi j â peu de chose près^ que je raison'^ noisj avant de me laisser aller tout â fait à P enchantement de i' amour-propre j qui me crioit du fond du
xviij Notice sur la Vie
cmnr: Rends^la malheureuse; c^en est une de plus. Je résistois^ et mille fois Je me suis dit :
Ah ! si mon cœur du sien connoîssoic bien le prix,
Je n'aurois point d'autre maîtresse.
Par le nœud des vertus et par l'amour unis,
Des Philémons et des Baucis,
Nous rappellerions la jeunesse
Aux yeux de l'univers surpris;
Et quand la froide vieillesse
Auroit glacé nos sens flétris, Nous logerions encor, dessous nos cheveux gris,
L'âme tendre de vrais amis,
Et de Famour pour la sagesse.
fl // ne faudrait avoir qu'une âme pour écouter de pareils sentiments; mais apparemment que Je rten ai point j car ils ont glissé sur mon caur^ comme Veau glisse sur le marbre. Ayei donc des remords pour
moi, baron; aye^des remords ou plutôt épargnei'
vous'les; le ciel, qui est quelquefois Juste, a pourvu
cette fois au repos de l'innocence et Voici com^
ment la dame dont J'ai Thonneur de vous parler est au pouvoir d'un monstre, monstre de laideur, monstre . de jalousie, monstre de sottise, et, qui pis est, le plus vigilant de tous les monstres.
Son front large est armé de deux cornes naissantes; Tout son corps est couvert d'écaillés jaunissantes.
et les Œuvres de Besenval. xix
« Tel qv?il estj il fait très bien son devoir de monstre et de mari. Sa maison n'est pas plus accès* sible qu'un château de roman, ou qu^un rocher battu des vagues de la mer. Encore si c^étoit pour la dé* çorer qu'il la gardât si bien; mais c est bien pis.
Ah ! si j 'a vois du vieux Pereée, Les talonnières, le cheval, Ou seulement sa bonne épéej Ou bien sa Gorgone attachée Au milieu de l'écu Êital, Traversant la voûte azurée, Ainsi que lui, par Tanimal Je commencerois ma tournée ; Puis, vers moi la nymphe amenée.
Comme Andromède irois au bal ; Et la nuit la plus fortunée Me feroit oublier le mal Et les travaux de la journée.
< Voilà, mon pauvre baron, où fen suis depuis deux mois; et pour peu que je fusse entêté, je pourrois bien en rester là ma vie.
En attendant, nous nous lorgnons ; Quand je parois, un doux sourire De loin me dit : Nous nous aimons.
Quelquefois elle ose le dire, Quelquefois elle ose Técrire...
Et quelquefois, nous nous baisons.
XX Notice sur la Vie
t Mais jamais on v^a tant parlé d^une femme qiion n!a pas eue. Passons à la seconde^ seconde en date et dernière en qualité, Celle-^i est une femme toute ordinaire; elle m'a pritj parce que je me suis présenté; elle me garde Jusqu^à ce qu^il /en présente un autre : nous ne nous aimons point ^ mais nous sommes convenus de nous dire tout le contraire.
Au demeurant, elle est bien blanche, Accorte d'esprit et d'humeur; Allant au prêche le dimanche, Et des esprits ayant grand'peur.
c Telle enfin qi/tlles sont partout. Malheureusement comme il ny a point de bonheur parfait, celui que je pourrois goûter avec elle est troublé par la fureur qu'elle a pour les romans; quelquefois ils lui échauffent Pimagination au point qu^elle ne fait pas difficulté de me dire qu'elle voudroit être aimée à la manière des dames qui y sont célébrées. Ce ne serait rien; mais elle veut aussi que je ressemble à leurs amants. Un jour que jUtois asseï ennuyé de me voir comparé à ces messieurs, avec toute sorte de désavantage, et qtielle me priait de porter un jugement sur leur mérite, j'écrivis sur ses tablettes :
Vous aimez donc la troupe vaine De ces gothiques romanciers,
et les Œuvres de Besenval. xxi
OUI sont chantés des chevaliers Qui vantent l'ennui de leur chaîne A leurs fidèles écuyers, Qui, suivis de quelques lauriers, Le jour galopent dans la plaine, Et la nuit, à Tabri d*un chêne.
S'endorment sur leurs boucliers?
Quant à moi, je ne suis, Climène, Guère plus touché de leur peine, Que jaloux de leurs oreillers.
Dans un fauteuil, petite reine.
Je veux, tranquille en mes foyers.
Moins de plaisirs et moins de peine.
c A cet égardy mes vœux sont exaucés ^ car elle me donne peu de peine ^ et encore moins de plaisirs,
f Passons à la troisième... Mais ici ma main s'arrête... Elle se refuse à vous ouçrir le sanctuaire des plus grands crimes et des plus grands plaisirs; mais mon amitié^ qui ne se refuse à rien^ vous apprendra tout. Votre curiosité s'allume; calmei votre impatience; Je pars pour Paris,
Avant que l'alcyon ait paru sur vos rives, Au dieu qui règne en vos climats, J'aurai soumis quelques captives, £n marchant de loin sur vos pas ; Alors je vous dirai tout bas Ce qu'ici mes muses craintives, Ami, ne vous apprendront pas.
XXII Notice sur la Vie
f Adieu, baron, je finis; ma verve est tarie fusqttà sa source; Je vous verrai avant qu'il soit un mois; veillei à mes intérêts, •
— Le comte de Frise revint à Paris vers ï/^-f et son retour combla de joie Besenval; mais le galant neveu du maréchal de Saxe ne devait pas tarder à succomber à une attaque de petite vérole. Le pauvre baron fut très affligé de la mort de ce compagnon de plaisir et de ce collaborateur poétique : c Nul mieux que moi, écrit-il j ne connoissoit le fond de son âme; ijtais plus il Pavoit rendue impénétrable à tout autre, ,plus sa confiance niavoit rapproché de lui, t Ce fut sur la mort du comte de Frise que Besenval fit ces vers im* primés dans ses œuvres :
O toi ! d'un 8ang illustre et d^un esprit sublime,
Tout ce qu'ajoutent les mortels, Par leurs propres efforts, à ces dons naturels, Du sage et du guerrier te méritoit l'estime.
Il manque à ton cœur magnanime Ce que le sort dispense à des êtres heureux, Un temps plus favorable et des jours plus nombreux. En vain, mille vertus ont paré ta jeunesse :
Des honneurs immortels qui leur sembloient promis, Le trépas qui te frappe, à tes cendres ne laisse
Que les larmes de tes amis.
Éloigné du climat qui lui donna la vie, Il en a parmi nous retracé la douceur.
et les Œuvres de BesenvaL xxiii
Et nos soins empressés épargnoient à son c<Bur Le regret de mourir si loin de sa patrie.
Savant sans vanité, vertueux sans effort, Ami toujours égal, sans feinte et sans caprice^ Nos chagrins qu'il calmoit revivent par sa mort; Je n'eli ai point senti que sa perte n'aigrisse.
Toi que m'enlèvent les destins.
Voici les derniers sons, chère ombre, d'une lyre
Que tu m'as mise entre les mains,
Que la tienne aimoit à conduire.
Puisque de tes beaux jours s'est éteint le flambeau,
Et que tu ne peux plus l'entendre, Après avoir ofiert cet hommage à ta cendre^
Je la laisse «ur ton tombeau.
Mais il est temps de revenir à notre biographie de V auteur du Spleen. — Durant les dernières armées du règne de Louis XV ^ Besenval ne se mêla à aucune de ces intrigues grouillantes qui marquèrent la fin de Louis le Bien' Aimé. Il ne fut point un de ces nom^ breux courtisans de courtisanes qui encombrèrent Versailles^ il resta fidèle à V amitié du duc de Choi" seul et à sa politique^ et lors de la disgrâce de ce ministre^ il obtint la permission de le suivre à Chan" te loup,
A r avènement de Louis XVI^ notre baron jouissait alors des titres de lieutenant général des armées du roi; il était granicroix de Vordre de Saint-Louis ^
xxiv Notice sur la Vie
gouverneur de Haguenau et tieutenant-colonel du ré^ giment des gardes suisses. Plus tardj il put acquérir en plus le titre de commandant des provinces de ^intérieur» — Le comte d^ Artois, depuis t77S} itait devenu colonel général des Suisses et Bestnval acquit vivement F amitié de Son Altesse par les mêmes raisons qui Pavaient fait auparavant devenir F ami de M, de Choiseul, Il fut présenté à la cour et admis dans le cercle restreint que la reine s'était formé. Il réussit grandement auprès des dames, grâce à sa galanterie délicate et à son esprit enjoué; M^ Campan, qui le vit souvent dans l'entourage de Marie-Antoinette, a laissé de lui ces quelques traits : c Le bâton de Besenval avoit conservé la simplicité des Suisses, et acquis toute la finesse d'un courtisan françois» Cinquante ans révolus (il en avait alors cinquante^ quatre), des cheveux blanchis lui faisaient obtenir cette vônfiance que Page mûr inspire aux femmes, quoiquril n'eut pas cessé de viser aux aventures galantes. Il parlait de ses montagnes avec enthousiasme. Il eût volontiers chanté le ranj des vaches avec des larmes aux yeux, et il était en même temps le conteur le plus agréable du cercle de la comtesse Jules * i (depuis duchesse de Polignac).
I. Mémoires de M*"^ Campan sur la vie de Marie-Antoinette, publiés par Barrière. Didot^ 1879; in-19.
et les Œuvres de Besenval. xxv
Besenval arriva bientôt dans la nouvelle cour à la situation la plus enviable ; il était de toutes les fêtes ^ de toutes les intimités; la reine faisait grand cas de son jugement et consultait le cher baron à tous propos, aussi bien dans les crises ministérielles que dans les diverses intrigues qui se mouvaient autour d'elle. Il faut lire les mémoires anecdotes de Besenval pour juger de sa puissance et voir de combien de manières il s'entremit depuis la disgrâce du duc de Choiseul ei sa perte de la charge de colonel général des Suisses, jusqità Varrivée au pouvoir de MM, de Cas tries et de Ségur et même pendant le fameux duel de M, le comte d'Artms et de M. le duc de Bourbon, combat singulier raconté par lui avec un esprit charmant. Notre lieutenant-colonel des gardes suisses était né coiffé; en 1787, il écrivait à iW"* de Roll : c Ne me sachei pas gré de mon bonheur ; le hasard seul en fait les frais et m'a toujours bien servi. Moi, je ne n^en suis pas mêlé, si ce n'est par un certain tour d* esprit qui me montre les choses du bon côté, quand il me seroit permis de les regarder autrement,,. »
La calomnie cependant ejîeura le baron, dont Pin-limité avec la reine, son rôle de complaisant dans les comédies qui se jouaient au petit Trianon pouvaient éveiller la satire. Déjà, vers 177^, avaient paru des chansons manuscrites sur la reine et sur toutes les
XXVI Notice sur la Vie
femmes remarquables de son entourage ^. V auteur j qu^on croit être Champceneti de Riquehourg^ ne craignait pas d'y compromettre M, de Besenval^ si nous en croyons les Mémoires secrecs : f La suite des cou-* plets sur Tair la la, etc,^ est infâme j en ce qi^on y nomme sans pudeur M, de Besenwaîd (sic)^ le lieute* nant'Colonel du régiment des gardes suisses^ honoré de quelque confiance de la reine^ comme en abusant de la façon la plus criminelle s on le peint ^ en outre ^ des couleurs les plus affreuses. Ceux-ci ne sont pas aussi bienfaits que les autres et ne partent pas de la même plume.,, >
Nous n'avons pu retrouver ces couplets qui figurent sans aucun doute dans quelques-uns des noëls du temps, mais nous constatons une grande animosité, comme une sourde jalousie contre Besenval dans plusieurs Mémoires des contemporains qui ont approché de lui. jy abord chei ^^ vindicatif duc de Lauiun, qui écrit : • Depuis quelque temps la reine marquait un goût très vif pour la comtesse Jules de Polignac; ce fut à elle que M. le duc de Coigny ^adressa pour
1, Voir dans la Correspondance secrète de Métra, t. II, (édition 1787), p. 508 et suiv., de très piquants couplets sur les Prudes du siècle, où la médisance du chansonnier s'exerce sur le compte des femmes et des hommes les plus à la mode.
ec les Œuvres de fiesenval. xxvii
former un parti contre moi, M^ de Grammont sry joignit avec empressement et établit y pour son repré" sentant j le baron de Besenval, anciennement attaché à M. le duc de Choiseul et fore bien traité par la reine ; le baron voulut me persifler; mais un mauvais ton et peu de mesure sont un grand désavantage à la Cour^» •
Bien plus grave ^ plus véridique et plus piquante j est V assertion portée par M^ Campan au sujet de notre favori qui aurait témoigné vis-à^vis de la reine certains sentiments qttileàt assurément mieux fait de taire; laissons la parole aux documents :
c Le baron de Besenvalj dit la première femme de chambre de Marie^Antoinette^ paroi t fort surpris dans ses Mémoires du refroidissement subit de la reine et Vattribue d^une manière très défavorable à Pineonstance de son caractère* Je puis donner le motif de ce changement en répétant ce que Sa Majesté me dit â cette époque et je ne changerai pas une seule de ses expressions. En me parlant de l'étrange pré" somption des hommes et de la réserve que les femmes doivent toujours observer avec eux^ la reine ajouta que Vàge ne leur ôtoit pas l'idée de plaire quand ils
1. Mémoires du duc de Lau^un. Édition Rouveyre, 1880, p. i$7.
xxvui Notice sur la Vie
avaient conservé quelques qualités agréables; qurelle avoit traité le baron de Besenval comme un brave Suisse poliy spirituel^ que ses cheveux blancs lui avoient fait voir comme un homme sans conséquence^ et quelle /étoit bien trompée. Sa Majesté^ après m^avoir recommandé le plus grand secret sur ce qu'elle alloit me confier^ me raconta que^ s'étarit trouvée seule avec le baron^ il avoit commencé par lui dire des choses d'une galanterie qui V avoit jetée dans le plus grand étonnement, et qu'il avoit porté le dé^ lire Jusqu'à se précipiter à ses genoux en lui faisant une déclaration en forme. La reine ajouta qi^elle lui avoit dit : « Levei-vous, monsieur; le roi ignorera un tort qui vous fer oit disgracier pour toujours i^ que. le baron avoit pâli et balbutié des excuses; qu'elle étoit sortie de son cabinet sans lui dire un mot de plus et que^ depuis ce temps, elle lui parloit à peine. La reine à cette occasion me dit : c // est doux d'avoir des amis; mais^ dans ma position ^ il est diffircile que les amis de nos amis nous conviennent aU" tant. •
L'anecdote valait qu'on la citât, mais nous la sup^ posons quelque peu exagérée par le lèle de M^' Campan. Besenval conserva longtemps encore son ascen^ dant sur la reine et AI. de Lévis, dans ses Souvenirs et portraits, constate que le rusé Suisse se mainte'»
et les Œuvres de BesénvaL xxix naît en faveur par une raillerie incessante : t Af, de
Besenval avait une belle taille^ une figure agréable^ de l' esprit j de V audace : que faut^il de plus pour réussir? Aussi avait-il beaucoup de succès auprès des femmes ; cependant ses manières avec elles étaient, trop libres et sa galanterie était de mauvais ton.,, La reine^ avec un très bon cœur, avait un penchant malheureux pour la moquerie. Il applaudit à ce dé-* faut, que l'on pourrait presque appeler vice dans un tel rang, »
A côté des parties défectueuses de notre conteur que nous venons de laisser mettre en relief par ses contemporains^ il nous serait aisé de démontrer les rares qualités du vît boQUS, de l'homme intègre ; le goût sincère qu'il professait pour les beaux^arts, ce qui V avait fait recevoir au rang des membres honoraires de V Académie de peinture, sa passion pour la nature et la décoration des jardins et sa grande bonté d'âme qui lui faisaient toujours racheter les emportements subits d'un naturel irascible et violent. Mais tous ces détails j qui trouveraient facilement leur place dans un éloge académique où pourraient /épanouir les vertus domestiques du baron, ne feraient ici que longueur dans une préface qui demande plus de documents, d'esprit de logique et de concision que, de phrases pompeuses et de discours apologétiques.
XXX Notice sur la Vie
Nous passerons donc sous silence les scènes du Bourru bienfaisant, où Besenval nous apparaît vis* à'vis de ses vieux serviteurs brutal et impétueux comme un foudre de guerre^ pour se montrer peu après soUple^ repentant^ Vœil humide et la parole caressante»
Aux approches de la Révolution^ le galant lieute^ nant'Colonel des gardes suisses avait reçu un cotnmandement qui comprenait P Ile-de-France ^ le Sois^ sonnais j le Bourbonnais^ le Maine^ le Berryj VOt" léonais^ la Tour aine; autrement dit^ l'intérieur du royaume. Dans la journée du 12 juillet ^ Besenval eut à prendre des mesures urgentes pour la défense; on lui reproche encore de tCavoir dorme que des ordres vagues et d'avoir organisé une résistance timide et modérée.
Il ne faut pas oublier que le baron se trouvait alors sous le commandement en chef du maréchal de Bro* glie^ et que ses moyens se trouvaient paralysés par des ordres qu'il eût dû recevoir du ministère de la guerre^ qu^il devait attendre patiemment et qui n^ar-rivèrent pas. Dans deux chapitres de ses mémoires : Ce qui m'est arrivé à la Révolution de 1789, et 12, 13, 14 juillet 1789, Ma prison et mon procès, Besenval raconte minutieusement sa conduite et ses infortunes en faisant justice des attaques lancées contre lui et qui le rendirent si impopulaire, A Ver-
et les (Ruvres de Besenval. xxxi
sailles^ où il fallut se replier^ le pauvre baron fut en butte aux' blâmes et aux menaces de tout genre; sa vie semblait si fortement menacée par la vindicte de ceux quil n^ avait pu servir^ que Louis XVI dut lui ordonner de retourner en Suisse par mesure de prudence. Son départ fut donc conforme aux désirs du roiy et le mot de fuite qu'on osa prononcer demeure absolument controuvé.
Le 27 juillet, à sa première halte à Villenox^ près de Provins, Besenval fut arrêté par la milice du pays et dirigé immédiatement sur Paris, Il ne dut la vie qu^à M. Necker qui revenait de Vexil comme une idole populaire et qui fit différer, sur la route où ils se rencontrèrent, P arrivée du lieutenant général à Paris, M. Necker obtint dt abord la liberté dit baron, mais cet ordre était à peine donné que l'Assemblée natio^ nale confirma la détention de l'officier suisse. Ce dé" cret traduisait le baron de Besenval devant le tribunal du Châtelet, institué Juge des crimes de lèse^nation. Transféré le 7 novembre 178^ dans la chambre de Vaumônier du Châtelet, Besenval passa en juge^ ment le i^^ mars 1790, De Sè^e, V avocat célèbre, présenta sa défense; Garran de Coulonfit un acte d^ accusations foudroyantes, mais il était dit que V aimable baron ne devait pas porter sa tête sur Véchafaud, Grâce à la netteté de ses réponses et aussi à Pinsi^
XXXII Notice sur la Vie
gnifiance des dépositions ^ le tribunal V acquitta sans restriction, ainsi, que ses coaccusés,
Besemal sortit de prison gravement atteint du mal qui devait V emporter seije mois plus tard, le 2 juin t79t'} à rage de soixante-dix ans ^ . « Echappant j dit spirituellement un de ses biographes^ au spectacle des derniers malheurs où alloit achever de se con-fondre V ordre social qtr'il avoit aimé. >
Sur un exemplaire de ses Mémoires que nous avons sous les yeux y nous ' trouvons ^ écrite d'une main vieillotte et mal assurée^ cette note qui révèle la prononcia* tion du nom de Besenval ; i à la Cour ec dans l'ancien monde, nous prononcions Bessval ■.
Les Mémoires de Besenval ne furent publiés à Paris qu'en i8o^,
M, A .- J. Ségur. exécuteur testamentaire du ba^ ron et publicateur de ces Mémoires que la famille de Pécrivain a cru devoir désavouer sans parvenir à
I. La Biographie Michaud, défavorable de parti pris au baron de Besenval, termine ainsi sa petite notice : « Il disparut de la scène politique et mourut dans une obscurité peu glorieuse, le 27 juin 1794. "
Hâtons-nous de relever cette grosse erreur de date.
et les Œ uvres de Besenval. xxxii
convaincre le public^ donne dans un avertissement l'historique du manuscrit.
c Malgré la volonté du testateur , dit-il^ faurois peut-être^ pour des raisons qu'on pénétrera sans peine ^ reculé indéfiniment la publication de ces Mémoires ; mais un événement inattendu m^a forcé de les mettre au jour,
( Quand je fus conduit en prison^ sous le règne, de la Terreur p je n'eus qu'un instant pour chercher à sauver ce manuscrit précieux de la main des révolution^ noires. Une personne m' assuroit avoir un ami dont les moyens étoient certains pour préserver ces Mémoires de tout accident ; je les lui confiai. Mais quel fut mon étonnement lorsqW après un an de détention^ ayant redemandé ces papiers^ j'appris qu^on avoit violé mon dépôt; que Von avoit tiré furtivement une copie rapide^ et nécessairement tronquée ^ de quelques chapitres !
« La personne qui nCoffensoit si grièvement m' avoit rendu le plus grand service dans une importante occasion; je me contentai de réclamations vives ^ mais qui furent infructueuses,
I N^ obtenant rien^ je passai plusieurs années dans une grande perplexité» Tentendois dire que Ton avolc vu des morceaux des Mémoires de M. de Besenval; que Pon dévoie en avoir quelques autres
XXXIV Notice sur la Vie
fragments, etc. Enfin, depuis un an, les bruits sont devenus plus inquiétants : quelques libraires parlaient sourdement d'impression. Ce seul mot nCa décidé. Craignant qu*il ne parût quelque ouprage informe sous le titre de Mémoires de M. de Besenval, je me suis empressé de parer ce coup en les publiant.
c Je déclare donc, comme exécuteur testamentaire de M. de Besenval et 'seul héritier de son manuscrit, que les Mémoires de M. le baron de Besenval, imprimés et publiés par M. Buisson, libraire, sont les seuls authentiques; que tous autres qui pourraient paraître sont absolument faux et controuvés, §
A Paris, ce as floréal an XIII (1$ mai 180$).