DE M. LE BARON DE BESENVAL
UKE DAME £•£ VESEL
'ÉTois à Wesel. En rentrant un soir chez mot, je me sentis tirer parla manche. Au peu de clané qui resloit , j'aperçus une vieille femme qui me dît, en mauvais françois, qu'une belle dame me prioit d'aller la voir. Persuadé que c'étoit une de ces bonnes, ou plutôt de ces mauvaises Fortunes qu^on rencontre dans tous les pays, je poursuivois mon
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chemin, sans faire grand état de Tinvitation de la vieille; mais elle y mit de i^acharnement et me tira presque avec violence. Entraîné par un mouvement de curiosité, je consentis à la suivre. Elle s^arréta bientôt à la porte d'une maison dont Tapparence mVtonna. Je comptois sur quelque réduit obscur, palais digne de renfermer ma conquête. Ma surprise fut grande, lorsque la vieille ayant tiré le cordon d'une sonnette, il parut un laquais bien vêtu, qui, marchant devant moi, m'ouvrit la porte d'une pièce assez ornée, fort éclairée, au fond de laquelle j'aperçus une très jolie femme qui sortoit à peine de la première jeunesse. Elle étoit dans un déshabillé galant, et placée sur un sopha. Elle ne se leva point quand j'entrai, et se contenta de me faire une inclination de tête, qu'elle accompagna d'un sourire gracieux.
La Dame. — Monsieur, vous serez peut-être étonné de la façon dont se fait notre connoissance. Ce n'est pas l'usage des Dames françoises ; on m'a dit qu'elles sont fort retenues dans le début. Pour moi, je suis née trop franche pour me contraindre sur rien. J'écarte ce qui peut me déplaire avec autant de franchise, que je vais au devant de ce qui me paroît attrayant. Je vous ai vu passer plusieurs fois devant mes fenêtres; votre figure m'a plu. J'ai désiré vous connoître. Voilà la raison pour laquelle vous vous trouvez chez moi.
Moi. — Le suffrage que vous voulez bien
c/lventure du Baron de Besenval, 335 accorder à mon extérieur sufHroit pour me donner de Pamour-proprc; mais je ne pourrai m^en permettre, qu'autant que je serai assez heureux pour Tobtenir à d'autres égards.
La Dahe. — Au compliment entortillé que vous me faites, je vois que vous êtes embarrassé. Pour vous mettre à votre aise, je vous dirai que je ne puis les souffrir. Une vérité dure m'est plus agréable qu'une honnêteté fausse. Mais pourquoi vous tenir debout? Asseyez-vous auprès de moi.
Moi. — Puisque vous me le permettez.,...
Une vérité dure! je ne crois pas que vous ayez jamais été dans le cas d'en entendre qui s'adressassent à vous. Vos grâces suffiroient pour couvrir les défauts de votre caractère, si vous en aviez quelques-uns, ce que j'auroîs peine à me persuader. Au contraire, je suis de très bonne foi; je serois plutôt convaincu que les qualités de votre âme s'accordent en tout avec votre figure.
La Dame. — Je reconnois bien là les bommesl A cause que je suis jolie, je suis parfaite? Eh, mon Dieu! Messieurs, moins de prévention pour nous, dans le premier moment, et plus de justice dans la suite! Ne serez-vous jamais plus conséquents dans votre conduite? Vous arrivez toujours en esclaves, et vous vous en allez en tyrans. Que les femmes sont sottes de vous donner des droits 1 Si nous savions nous en tenir à vous plaire, et que vous ne nous
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plussiez jamais trop, les choses seroient bien différentes.
Moi. — Il y a plus de coquetterie que de sentiment dans ce propos-là. Je vois que vous faites plus de cas du triomphe que de i^attachement.
La Dame. — Je ne le crois pas. Outre qu'il y a fort peu de gens à qui je désire de plaire, j^ai trouvé mon cœur capable de tendresse, et même d^une tendresse assez vive.
Moi. — Vous avez donc eu des amants?
La Dame. — Trois.
Moi. — Que vous avez quittés?
La Dame. — Non. Le premier est mort; ainsi je n'ai rien eu à lui reprocher. Le second m'a abandonnée pour une femme qui ne me valoit pas, et je me trouvai bien vengée. J'ai encore le troisième; mais il est absent dans ce moment-ci ; je l'attends. Il se conduit à merveille et m'aime beaucoup. Si je n'avois pas envie de causer avec vous, je vous montrerois ses lettres ; vous en pourriez juger.
Moi. — Assurément, il faut que cet amant ait des affaires bien essentielles, pour s'éloigner de vous. Quand on est possesseur
La Dame. — Qu'appelez-vous possesseur?
Entendons-nous, s'il vous plaît; de mon cœur, oui ; car je l'aime à la folie : mais voilà tout.
Moi. — Comment, vous l'aimez ! et voilà tout? Vous ne faisiez donc que de le lui avouer, quand il a été obligé de partir ?
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La Dame. — Il y a près de deux ans quHI le sait et qu^il me presse, en vain, de lui accorder ce quUl prétend manquer à son bonheur. Si j^étois capable de me laisser aller, ce seroit pour lui. Mais j^entends trop bien mes intérêts. Il m'importe trop de le conserver, pour le mettre dans le cas de n'avoir plus rien à désirer, et, par conséquent, de tomber dans la langueur. Et puis, si je m'étois une fois rendue, je ne pourrois plus me dire que c'est pour moi qu'il m'aime. Cette idée non seulement empoisonneroit le charme que je trouve dans sa société, mais même je sens qu'elle mé le feroit prendre en aversion.
Moi. — Cette façon de penser est passablement personnelle, puisque vous voulez de la franchise. Je ne suis pas étonné de la rencontrer dans une femme; mais, je vous en demande pardon, je vous soupçonne un autre défaut.
La Dame. — J'entends bien ce que vous voulez dire, et je ne m'en défends pas. Les femmes m'ont souvent fait, sur cela, des contes auxquels je ne crois point, et je n'ai jamais regretté ce mérite-là ; car vous prétendez. Messieurs, que c'en est un fort grand. Je ne sais pas pourquoi vous en faites tant de cas. Il est plus dans la tête que dans le cœur.
Moi. — Je le sais bien, moi, Madame, et j'aimerois mieux vous le prouver que de vous en convaincre. Mais il ne faut pas traiter avec
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vous. Revenons-en donc à votre pauvre amant, qui me fait une pitié affreuse.
La Dame. — En effet ! n'est-il pas fort à plaindre? Il est sûr de la tendresse d'une femme qu'il aime, de tout son intérêt, de toute son occupation. Je ne songe qu'à lui plaire, et je ne lui laisse jamais le moment de désirer, hors sur le seul point qui pourroit détruire son bonheur.
Moi. — Ouï, c'est-à-dire qu'à force de l'aimer, vous en faites un martyr continuel, et martyr je sais bien de quoi. . . .
La Dame. — De quoi ?
Moi. — De votre amour-propre, puisqu'il faut vous le dire. Vous voulez jouir des mêmes droits que les femmes ont de plaire, et vous prétendez vous mettre au-dessus d'elles, en ne partageant point ce qu'elles appellent des foi^ blesses. Mais je vous avertis que vous en êtes la dupe. La calomnie attaque aussi bien vos réputations que la médisance, et vous conviendrez que vous lui fournissez matière; car les apparences sont contre vous.
La Dame. — J'en conviens, et n'en suis point effrayée. Il y a long-temps que je connois la jalousie des femmes, et la légèreté des propos des hommes sur notre compte. Aussi, mériterois-je qu'on m'attribuât la duperie dont vous me taxez, si la crainte de l'une ou de l'autre influoit en rien sur ma conduite. Il faudroit être folle, pour vouloir se mettre à l'abri de la
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méchanceté. Non, ce n'est point mon motif, non plus que Tamour, en prenant un amant.
Cest pour le rendre heureux; mais en même temps, je ne veux pas me donner un maître.
Souvenez-vous de ce que je vous ai dit, que vous arriviez en esclaves, et que 'vous vous en alliez en tyrans. Je ne suis pas assez barbare pour me plaire aux adorations d'un esclave; mais je crains le tyran. Vous allez encore appeler cela de la personnalité. A la bonne heure; soyez pourtant certain que je ne changerai pas d'opinion.
Moi. — Si j'étois assez heureux pour être à la place de votre amant, j'y ferois au moins mes efforts, et je me doute que quelques-uns ne l'aient tenté.
La Dame. — Eh ! mais assurément ; ce sont des langueurs, des désespoirs, des rages qui ne finissent point; il a tout essayé, jusqu'à des entreprises.
Moi. — Et rien n'a réussi ?
La Dame. — Non, rien. Quand il est dans ses langueurs ou ses bouderies, je joue du clavecin, j'apaise son désespoir par quelques caresses. Comme sa rage me fait peur, je le chasse de chez moi ; et quand il a poussé l'audace jusqu'à se permettre des entreprises, je lui interdis l'entrée de ma maison, plus ou moins long-temps, selon que je le trouve plus ou moins coupable.
Moi. — A ce que je puis juger, votre amant
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est une manière de mouton d^une espèce assez rare.
La. Dame. — Que voulez-vous qu'il fesse?
Moi. — Ma foi, qu'il vous plante là tout net.
La Dame. — Il m'aime; je n'ai pas ce malheur à craindre, et c'en seroit un véritable pour moi. Je le regarde comme le plus grand qui pût m'arriver. Cependant, faimerois mieux le
perdre que de le conserver par un sacrifice
que je ne ferai pas. Il a tâché de m'abandonner, et je puis dire que, pendant tout ce temps, j'étois véritablement malheureuse. Il n'y a rien que je n'aie mis en usage pour le feire revenir, sans toutefois lui donner aucune espérance sur le seul point que je me sois réservé.
Moi. — Savez-vous que je vous regarde avec une sorte d'indignation et comme quelqu'un de fort dangereux? Ne devriez- vous pas rougir de faire le tourment d'un homme qui, je le vois bien, est assez à plaindre pour vous adorer?
C'est abuser à la fois, et des avantages que la nature vous a donnés, et de la bonne foi publique. Car, comment s'attendre à rencontrer un caractère comme le vôtre?.... Mais je m'aperçois que je suis l'avocat de votre amant, et je vous assure que je n'étois point venu pour cela.
La Dame. — Oui; je crois bien que ce n'est pas la première idée qui vous ait frappé, quand vous avez rencontré ma vieille. Je suis fâchée que vous vous soyiez aperçu sitôt du rôle que
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vous jouez. Il me divertissoit tout à fait, et vous me paroissez plus ridicule et plus amusant comme cela, que si je vous avois trouvé plus fat que vous ne me semblez Pétre.
Moi. — Ah ! j'entends: ce n'est pas pour moi, mais pour mes travers que vous m'avez, fait
venir ici Mais qu'est-ce que c'est que
ce fracas que j'entends là-haut ?
La Dame. — C'est apparemment mon mari qui se couche.
Moi. — Votre mari? quoi! vous en avez un?
La Dame. — Et pourquoi pas ?
Moi. — Ahl mon Dieu! je ne trouve là rien que de fort ordinaire; mais ce mari, puisqu'il existe, que pense-t-il des amants ? Est-îl bien convaincu que tout se borne au sentiment ?
D'ailleurs l'idée de faire appeler les passants pour se divertir à leurs dépens lui parolt-elle aussi plaisante qu'à vous ?
La Dame. — Qu'il approuve ou qu'il désapprouve, c'est la chose du monde qui m'est le plus égale. Il m'a épousée pour mon bien ; il en jouit : que lui faut-il de plus ? Je ne l'aime point. Il a voulu, dans les commencements de notre mariage, être jaloux, fatigant, exigeant, brutal, comme tous les autres. Je l'ai tant tourmenté, qu'à la fin il se l'est tenu pour dit. Il fait ce qui lui convient, et moi ce qui me plaît. Je ne vais pas le trouver dans son appartement; je ne prétends point qu'il vienne m'importuner dans le mien. Ne trouvez-vous pas que j'ai raison?
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Moi. — Sans contredit ; d'ailleurs, vous ne me trouverez pas chevalier des maris, comme je le suis des amants.
La Dame. — Parce qu'apparemment vous n'êtes pas marié? De plus, Messieurs, vous affectez tous, sur ce point, dans le monde, un ton de légèreté dont vous êtes bien éloignés, dans le fond et vis-à-vis de vos malheureuses femmes, vous êtes tous capricieux, injustes, despotiques, bourrus. Ah ! la sotte chose qu'un
mari ! Comment donc ! voilà trois heures
qui sonnent! Allez-vous-en bien vite. C'est demain dimanche', il faut que j'aille au prêché, de bonne heure.
Moi. — Au prêche! et qu'est-ce que vous faites là? J'imagine que ce n'est pas le respect humain qui vous y conduit ; il me semble que vous ne consultez guère l'opinion des autres pour vous décider. Est-ce que vous êtes attachée à ce prêche ?
La Dame. — Certainement : si l'opinion générale ne me décide pas pour les choses de la société, je suis très attentive à faire ce qu'il faut pour le ciel, et contre l'enfer.
Moi. — Il ne vous manquoit plus que d'être un peu superstitieuse, et je suis ravi de vous découvrir cette nouvelle qualité : en tout, je suis enchanté de vous. Je regarderai toujours comme un instant fortuné l'instant où vous avez jugé, sur ma figure, que j'avois assez de ridicule pour mériter votre attention. Je
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vous demande la permission de vous faire ma cour assidûment, pendant le .temps que j'ai encore à passer ici.
La Dame. — Vous me ferez le plus grand plaisir du monde. Cependant je vous prie de croire que les ridicules seuls ne suffisent pas pour me plaire. Bonsoir, Monsieur.»
J'avoue que quoique j'aie vu des femmes bien extraordinaires en ma vie, celle-ci me parut l'emporter sur toutes les autres, et je bénis mon destin de rencontrer à Wesel une ressource comme celle-là. Je fus très exact à la voir^ et je là trouvai toujours la même, avec autant de naïveté dans l'esprit, que de franchise dans ses façous.
Il y avoit huit jours que je jouissois de sa société, lorsque, m'étant présenté à sa porte, un soir, on me dit qu'elle rCy étoit pa^s. Cela me surprit; car elle ne sortoit jamais que pour aller à l'église, et quelquefois à la promenade, s'étant absolument soustraite à toute espèce de devoirs. J'y retournai à quelque temps de là ; on me fit la même réponse. Je m'y rendis encore le lendemain, à plusieurs reprises, sans avoir plus de succès. Je recKerchois la raison de cet événement, lorsque je vis entrer dans ma chambre la même vieille qui m'avoit introduit chez elle» et qui me remit de sa part la lettre suivante :
« Cet amant dont vous avez si bien défendu la cause est arrivé, Monsieur; je n'ai rien eu
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de plus pressé que de rinformer de notre connoîssance. Quoique jeTaie fort assuré que vous étiez plus aimable que dangereux, il m^a paru inquiet de notre liaison, et je t'aime trop pour lui donner le moindre ombrage. Ne soyez point surpris, si je vous prie de ne plus revenir chez moi. Je vous regrette sûrement plus que vous ne me regretterez. Mais puisque vous voulez tant de complaisance pour un amant, vous ne me désapprouverez pas de vous sacrifier au mien. Adieu, Monsieur. Comptez sur les sentimens que vous m'avez inspirés, et sur le plaisir que j'aurois à vous revoir, s'il le permettoit.
Je trouvai que cette lettre terminoit à' merveille mon aventure. J'en aurois cependant été fort affligé, si peu de jours après, je n'avois été forcé de quitter Wesel,