‹ ContesChapitre 10 sur 11 · ANECDOTE BRETONNE · texte numérisé non relu

ANECDOTE BRETONNE

ONSiEUR de Kerdick, gentilhomme breton , avoit perdu sa femme depuis quelques années et vivoit dans son château près de Vannes, avec deux fils qu^il ai- > moit beaucoup. L'aîné, capitaine dans le régiment des Cravatles, périt en 1 7 1 7, à la bataille de Lawfeldt. Le cadet, âgé de vingt et un ans, servoît dans la Marine. 11 avoil donné des preuves de talent et de bravoure. M. de Kerdick étoit voisin d'une de ses parentes qu'il aimoit, et qui n'avoit qu'une fille

I Ce fait en réel et me fat raconté par un pirent de M. de Kerdick, avec le* mêmes circonitancei que celles qne je ripporte, et dani le mène sljle a pen préi.

2IO Contes de BesenvaL

fort jolie et fort aimable. Lesenfans de ces deux maisons, accoutumés à vivre ensemble dès le berceau, avoient, les uns pour les autres, des sentimens de fraternité. Leurs parens étoient enchantés de cette union. Il est même vraisemblable que M. de Kerdick avoit pour Madame de Chambière, veuve aussi depuis trois ans, des sentimens plus forts que ceux de la parenté.

Madame de Chambière ne lui cacha point, après la mort de son mari, qu'elle vouloit donner en mariage sa fille unique à son fils aîné ; et qu'elle ajouteroit, de son vivant, une grande partie de son bien à celui dont Mademoiselle de Chambière jouissoit depuis la mort de son père : qu'au surplus, ce mariage s^annonçoit pour être des plus heureux ; qu'elle voyoit avec une satisfaction parfaite qu'il relèveroit la maison de Kerdick. tombée dans une

misère extrême, depuis le temps de la Régence (1719).

Madame de Chambière se promenoit un soir, au clair de la lune, avec sa fille, dans une allée charmante. Elle dit à sa fille : « Vous ne sauriez croire, ma chère enfant, 'combien vous m'occupez, et combien je suis effrayée du moment où, pour vous marier, il faudra que je me sépare de vous. — Ah ! ma chère maman, quel mot venez- vous de prononcer ! Jamais je ne consentirois à la plus grande fortune du monde, s'il falloit me séparer de vous. Je n'ai d'existence que par le charme de la vie que je mène.

Q4necctote bretonne. 211

Tous les jours je remercie Dieu de la douceur de mon état : je vole dans vos bras ; mes tendresses sont payées de vos bontés. SMl faut me marier, de grâce, que le premier anicle soit la promesse de vivre et de mourir avec vous. Je crois bien que c'est un grand bonheur d^épouser un homme doux, tendre et vertueux ; mais ma bonne m^a dit si souvent, que rarement on étoit uni selon ses désirs, et que si Ton étoit riche, on étoit recherché pour sa fortune ; que si Ton étoit pauvre, la fortune d'un homme enrichi, souvent par des voies honteuses, décidoit un mariage où le sentiment n'entroit pour rien ! Ma chère maman, ne parlez plus de mariage, et rentrons. » Tout en marchant. Madame de Chambière dit à sa fille : «Je trouve que Fanny (c'étoit le nom de la bonne) ppuvoit se dispenser de vous faire tant de dissertations sur le mariage ; mais comment empêcher ce monde-là de jaser, et de se mêler de ce qui ne le regarde pas? Mon cher cœur, seriez-vous bien fâchée d'épouser votre cousin Kerdick ? Vous ne me répondez rien? — Mais, maman. — Mais, quoi? Répondez: seriez-vous fâchée d'épouser votre cousin Kerdick? — Ah! maman, mon cousin est encore bien jeune. — C'est de Taîné que je parle. — Ah ! l'aîné ! je sais bien... qu'il est sage... poli... réservé; mais... — Achevez. — L'autre, tenez, maman, est trop joli pour que sa femme n'en fût pas jalouse et je vous avoue que je ne voudrois pas qu'il me menât à

212 Contes de BesenvaL

Paris, ni raême à Rennes. — Vous êtes une folle, ma chère petite. Encore une fois, ne craignez rien; c^est de Taîné qu^il est question. — Maman, je vais vous souhaiter le bon soir. »

Après s'être embrassées, la mère et la fille se séparèrent; et toutes les deux, avant de s'endormir, pensèrent beaucoup à l'entretien de la promenade. Mademoiselle de Chambière fit des rêves affreux. Elle se croyoit mariée avec l'aîné de ses cousins, au point qu'à sept heures du malin, elle crioit de toutes ses forces : « Ma bonne, arrachez-moi cet anneau! » La bonne vint effectivement aux cris de Mademoiselle de Chambière ; et, l'écoutant avec effroi, lui dit : « En vérité. Mademoiselle, je crois que vous êtes en délire. Rendormez-vous, et je vais en faire autant. Songez plutôt au Chevalier. »

Le lendemain, M. de Kerdick vint dîner au château de Chambière. Après dîner, étant seuls, Madame de Chambière dit : a A propos, je n'ai pu me dispenser de pressentir ma fille sur son ma* riage avec votre fils : ses réponses ont été parfaites ; et tout simplement, si vous voulez, mon cousin, nous allons traiter cette affaire sérieusement. — Puis-je répondre à tant de bontés, ma cousine ? Hélas ! qu'il me seroit doux de vous devoir la fortune de mon fils ! — Faisons venir ma fille. » Madame de Chambière sonne, et Mademoiselle sa fille arrive, a Vous souvenez-vous de notre conversation d'hier au soir, ma chère enfant ? Je vais faire mentir

Qénecdote bretonne, 213

votre bonne, et je traite de votre mariage avec le fils aîné de mon cousin. — Mademoiselle, que je serois heureux si mon fiU pouvoit être digne de vous ! Il est sans biens, mais il a des sentimens nobles et, j^ose dire, des vertus. Son caractère, que je connois depuis son enfance, m^assure qu'il est capable de sentir le bonheur dont il seroit comblé. Quant à moi, je n'aurois pas de vœux à faire, si je voyois Taccomplissement de cette union.

— Elle me; flatte, Monsieur, à tous égards, répondit Mademoiselle de Chambière : les volontés de maman sont pour moi des lois que mon cœur ne sauroit démentir. » La conversation finit, et la journée se passa sans parler davantage de leurs projets. Le lendemain matin, M. de Kerdick fut fort étonné de voir entrer dans sa chambre Mademoiselle de Chambière.

« Pardonnez-moi, lui dit-elle. Monsieur, une démarche aussi légère ; mais après avoir fait beaucoup de réflexions cette nuit, sur mon mariage avec Monsieur votre fils, je veux vous faire le confident de mon cœur. Je ne Tépouserai, je vous Ta voue, qu'avec une répugnance extrême. Sa figure et son caractère ne sont pas la cause de cette façon de penser. Mais, Mbnsîeur, vous le dirois-je? c'est mon cousin, son frère, que je voudrois pour époux ; je l'aime de tout mon cœur. Vivant ensemble depuis notre jeunesse, il ne s'est jamais douté de mes sentimens pour lui. Moi-même, j'aurois été

désolée, si Tun des deux frères eût pu soupçonner la plus petite préférence dans mon amitié pour eux. Vous savez mon secret, Monsieur; je suis sûre que vous ne le confierez pas à ma mère. Je la connois ; elle m'aime beaucoup :

mais ses volontés sont des lois qu^elle ne permet pas que Ton discute. Mon père, qui Tadoroit, a voit nourri, par sa déférence, cette humeur absolue. Je crois même qu'en mourant, il lui demanda de ne rien oublier pour faire en sorte que j'épousasse votre fils aîné% Vous voyez. Monsieur, jusqu'où m'entraînent ma confiance et ma vérité. — Je n'en abuserai pas, répondit M. de Kerdick. Non, Mademoiselle ; et me voilà dans l'obligation de vous servir, comme le feroit l'ami le plus solide. Dites-moi si vous voulez que je parle, aujourd'hui même, à Madame votre mère. Je m'assurerai du degré d'obstination qu'elle met à suivre l'idée de ce mariage : au risque de me brouiller avec elle, je lui dirai que j'ai reçu des nouvelles du régiment de mon fils, et que j^ai lieu de craindre qu'il n'épouse une jeune fille de Malines, dont il est fort amoureux ; et dont le père, riche négociant, lui donne, en se mariant, six cent mille livres. Selon ce qu'elle me répondra, je parlerai de mon autre fils. — Je suis tranquille. Monsieur ; et votre probité fera plus qu'aucun de mes conseils, sur-tout dans une affaire qui me trouble l'imagination. »

Le pauvre M. de Kerdick se livra,- quand il

Q/inecdote bretonne. 215

fut seul, à sa douleur. Il résolut cependant de ne point partir sans avoir eu un entretien avec Madame de Chambière.

Effectivement, après souper, il la prit en particulier, et lui dit qu'il ne pouvoit pas plus longtemps lui cacher les nouvelles qu'il avoit reçues du régiment des Cravattes. Madame de Chambière, sans le laisser finir : a Cela suffit, Monsieur ; je vois votre défaite, et votre petite histoire ne m^en impose point du tout. Ma fille n'épousera point votre fils. Je déclare même que jamais elle ne se mariera, de mon vivant. Puisque mes vœux pour son bonheur ne peuvent s'accomplir, je me défendrai, pour le reste de ma vie, de m'occuper d'un établissement pour elle. Au reste, je n'ai pas eu beaucoup de peine à découvrir qu'elle aime son cousin ; et j'avoue même que j'ai bien à me reprocher l'habitude qu'ils avoient de se voir et de se regarder comme frère et sœur ; mais, enfin, nous changerons de faconde vivre, s'il vous plaît, Monsieur; et dès demain, ma fille sera mise au couvent à Rennes. Je ne me brouillerai point avec un parent, avec un ami de vingt-cinq ans : le public respecte les attachemens soutenus; et tout ce qui peut les rompre fait tort également à tous les deux. Ainsi, revenez, je vous prie, revenez comme à l'ordinaire. Il faut même craindre, dans le monde, les réflexions des valets^ et les décisions de la bonne compagnie, qui ne juge pas mieux qu'eux. Bonsoir, Monsieur; j'espère

2î6 Contes de Besenval.

que vous ne partirez point d^ici demain, sans que nous nous soyons revus. »

M. de Kerdick se retira dans sa chambre, sans oser dire un seul mot à Madame de Chambière. Il résolut d^écrire un billet à Mademoiselle de Chambière. « Ma chère petite cousine, je viens d^avoir la conversation fatale avec Madame votre mère. Vous la connoissez mieux que moi : mes démarches n'ont pas été réfléchies ; je me les reproche, et je suis au désespoir. Je désirerois presque la mort de mes enfans, et sûrement la mienne, si nous sommes^u monde pour y faire votre malheur. Votre mère m^a déclaré que, de son vivant, elle ne vous marieroit point, puisque vous ne pouvez pas épouser mon fils aîné ; elle me croit d'ailleurs un homme faux et parjure. Vous le dirai-je ? ma chère petite. Elle veut vous mettre, dès demain, dans un couvent. Sacrifiez-moi, de grâce, et accusez-moi de mensonge, pour vous tirer d'affaire. Ayez Tair de ne rien savoir, ou bien mandez-moi que vous êtes décidée à soutenir devant moi la scène comme je le désire, c'est-àdire à lui déclarer la confidence que vous m'avez faite. Bonjour, chère petite. » Mademoiselle de Chambière lui répondit : « Déguiser n'est pas mon caractère , Monsieur ; tromper l'est encore moi>ns. J'irai au couvent, et n'y serai pas malheureuse ; et mon cœur ne sera que pour votre fils le Chevalier. Adieu, Monsieur.»

On sonna le dîner ; et M. de Kerdick, ainsi

Qânecdote bretonne. zij

que Mademoiselle de Chambiére, vinrent se mettre à table. Elle combla de tendresses sa maman. Madame de Chambière étoit rêveuse ; sa fille employa tout son esprit pour Pégaycr, mais elle ne pouvoit réussir. Lorsque M. de Kerdick fut parti, elle lui dit : « Ma fille, j^aurois un voyage à faire en Normandie pour vos affaires ; j^ai le chagrin d^étre obligée de me séparer de' vous, et de vous mettre au couvent pendant quelque temps. — Ah ! ma chère maman, puisque vqus ne me menez pas avec vous, il faut que vos raisons soient bien fortes. Je respecte vos volontés : je vous adore ; je jn^odcuperai sans cesse de vous ; je vous écrirai tous les jours ; j^arroserai mes lettres de mes larmes ; et si mes regrets vous touchent, peut-être un jour me ferez-vous revenir. »

La litière arriva ; la mère et la fille fondirent en pleurs et se séparèrent. La bonne conduisoit Mademoiselle de Chambière ; et dès la seconde journée, cette bonne, à force de questions, fut bientôt au fait de cette histoire. Ses conseils étoient pour que la jeune personne épousât M. de Kerdick Taîné ; mais elle n^obtenoit rien, et même il fallut qu^elle promît à sa maîtresse de remettre le billet suivant à M. le Chevalier de Kerdick : « On me met au couvent, mon cher cousin, à cause de vous. Je voulois vous épouser et ne point épouser votre frère. Je vous aime, je peux le dire maintenant; je vous aimerai jusqu'à la mort et n'aurai jar

ai8 Contes de Besenval.

mais d^autre époux. Voyez ce que voire cœur vous dictera ; il m'a paru tendre, et s'il a pénétré le secret du mien, un moment de bonheur à la fin de ses jours vaut mieux qu'une vie longue et malheureuse. Brûlez ce billet, votre cousine l'ordonne. »

Le Chevalier le reçut et manqua de devenir fou. Son amour fit autant de chemin dans un seul instant, qu'il en auroit pu faire pendant dix ans. Il baigna de ses larmes ce billet et, par soumission, le brûla. Mais il en porta toujours la cendre sur son cœur.* Il tomba dans une langueur si grande, dés ce moment, que bientôt il fut méconnoissable. Son père reçut, un mois après, la nouvelle de la mort de son fils aîné. Il alla le troisième jour en faire part à Madame de Chambière, qui d'abord osa presque en douter. Ensuite, elle fut obligée de la croire vraie ; mais jamais elle ne parla du mariage du cadet.

M. de Kerdick retourna dans son château, où il se livra à toute sa douleur. Le Chevalier plaignit son frère, mais il ne pensa plus qu'à sa cousine et aux moyens de la retrouver. Il s'instruisit du couvent qu'elle habitoit. Un jour, il partit dans la nuit, et courut se jeter dans un couvent.de Récollets. Sa tournure, sa physionomie, persuadèrent aisément à tout, le couvent que ce jeune homme avoit une vocation décidée. Il déguisa son nom ; et comme il avoit fait un séjour en Amérique, il n'eut pas

Q4necdote bretonne. aip

de peine à faire croire qu'il étoit de ce pays ; et que, sans père ni mère, il avoit résolu de se faire religieux ; il n'en faut pas tant pour persuader des moines. On lui donna le froc de novice. Sa ferveur et sa piété répandoient l'édification dans cette maison; effectivement, il invoquoit le Ciel de tout son cœur ; mais on devine assez l'objet de ses prières. Notre jeune novice savoit fort bien que les pères Récollets alloient desservir le couvent des Ursulines, où la pauvre petite cousine étoit renfermée. Pendant un assez long-temps, il ne put ni n'osa demander d'accompagner le confesseur du couvent. Enfin, il apprit qu'il y avoit deux prises d'habits : il ne savoit le nom que de Mademoiselle de Coëlosket. Il n'hésita pas à demander la faveur d'en être le témoin ; il espéroit voir, au travers de la grille, l'objet de son amour. On lui permit de suivre le révérend père. Il pénétra plein d'effroi dans ce lieu saint, cherchant de tous ses yeux ce qui l'occupoit le plus, et donnant peu d'attention à la terrible cérémonie. Dans le moment oii l'on tenoit le drap mortuaire sur la tête de la victime, et comme elle alloit jurer à toute la communauté de vivre et de mourir en bonne religieuse, on leva le voile. Apercevant son cousin : « Ciel ! s'écriat-elle; je me meurs! Ayez pitié de moi! Mes vœux sont rompus. J'adore le Ciel et mon amant qui s'offre à mes regards. » Le pauvre novice s'évanouit aussi. Toute l'assemblée fut

consternée de cet événement et se dispersa. Le conseil fut tenu chez l'abbesse; et là, les pontifes résolurent de marier en face de PÉglise des amans si tendres, si bien faits pour Tamour et si peu pour le cloître.

Page 1