A.-J. SEGUR
Ces mémoires furent primitivement publiés Pan XIII {180^) chei F, Buisson, libraire, rue Hautefeuille, en trois volumes format in-^, avec portrait en m/daillon de Pierre-Victor baron de Besenval, dessiné par P,^H» Danloux et gravé par Dupréel, Ces trois premiers volumes forment, à proprement parler, les Mémoires réels de Besenval, et relatent les principaux incidents de sa vie et ses plus charmantes anec^ dotes sur la société du temps. Ils font partie de cette collection de mémoires et d^ouvrages historiques et
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politiques publiés par le libraire Buisson sur Us règnes de Louis XIV ^ Louis XV et Louis XVIj de leurs cours y de leurs ministres.
Ce ne fut qu'une année plus tard^ en i8oC^ que parurent chei le même Buisson les Mélanges liccérairesec historiques qui forment le tome quatrième; et^ détail digne de remarque et dont aucun bibliographe iCa révélé V originalité^ les trois premiers volumes jC eurent jamais qu'une seule édition^ alors que le qua* triéme tome était recomposé à nouveau et paraissait en t8o^ avec un tout autre aspect typographique chei le libraire Arthus-Bertrand^ acquéreur du fonds de Buisson.
Le bruit que firent ces mémoires-anecdotes ne fut
pas bien grand; le public délicat de i8o^ avait été trop surmené par la politique et les grands événements du jour pour se piquer d^une vive curiosité rétrospective. L^ histoire demande à être considérée dans une perspective voulue que donne seul le temps ^ et il fallut que M. F, Barrière réimprimât en partie vers 18^^ ces fragments du baron de Besenval dans sa Bibliothèque des Mémoires historiques relatifs à rhistoire de France pendant le xvin* siècle*, pour
I. Mémoires de Besenval, soiyis de la Viriti dans le vin, comédie de Collé. Paris, Firmin-Didot, i8$7. i vol. in-ia. En dehors d'an avertissement de M. Barrière, un ami de
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que r attention du monde des lettres fût attirée sur Porigînaîité de ces récits dont de rares écrivains j gourmets intellectuels ^ tels que Stendhal^ se nourrissaient auparavant.
La bibliographie des Mémoires de Besenval se réduit^ on vient de s'en convaincre^ à deux estions complètes. Dans une lettre à son ami le baron^ Collé parle bien^ il est vraij d'une composition légèrement satirique intitulée Je Salon de Bagnolec, dont il félicite celui-là d^étre le spirituel auteur; mais ce poème aura sans doute été égaré ou enlevé à dessein des papiers de Besenval, Nous ne le citons qiiau passage.
Ce qui nous intéresse j c'est le tome IV qui comprend les Mélanges littéraires du brillant lieutenant^colonel aux gardes suisses. D'après Pédtteurj plusieurs officiers généraux^ les uns d'un esprit aimable, les autres d'un esprit cultivé^ formèrent une sorte d'académie littéraire à Dréverdch, au cours de la campagne àe 17S7* Chacun apportait à la réunion son tribut de prose ou de vers, et les pièces qui forment le tome qua-
Besenval; ami de la dernière heure sans doate, M. Desprez| traça la notice qui ne nous offre point de bien grandes particularités sur la vie du baron.
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irieme en complément des Mémoires de Besenval ne sont que le recueil des nouvelles et historiettes four-' nies par lui à la petite société de Dréçenich,
' C'est en relisant ces pièces que l'idée nous est venue [d^un Besenval conteur, bien digne en tous points (Centrer dans notre collection, Besenval est^ on peut le dire^ inconnu sous ce Jour j et ce ne sera point sans surprise qiion verra apparaître les Contes de Besenval. Le tome quatrième a fait cependant tous les frais de notre édition, c*est dans ce recueil de mélanges littéraires que nous avons trouvé ces charmantes nouvelles : Les amants soldats ; Féerie ; Alonzo; Cœlia, Nouvelle espagnole, cet adorable récit dialogué d'une Aventure avec une dame de Wesel, et ce chef i œuvre véritable intitulé le Spleen que Stendhal signalait comme un des plus charmants opuscules du xviu* siècle et que nous considérons j nous, comme un modèle de style sobre, rehaussé par la perfection dune narration simplement conduite, et aussi par une pensée élevée et un talent indéniable.
c Lorsque f écrivis le Spleen, raconte le baron de Besenval dans une lettre à Crébillon fils. Je ri eus point en vue de raconter mes propres malheurs; Je rien ai Jamais éprouvé.
• Je n^y fus point porté par le chagrin ou par le
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besoin de me distraire» Tai peu connu le chagnn fai senti tous les plaisirs qu'un honnête homme peut rechercher f et ces goûts m'ont préservé de Vivresse des passions particulières. Un caractère gaij quelque esprit^ un corps à toute épreuve^ voilà les dispositions oit fétois il y a vingt ans à peu prèsj lorsqu'il me prit fantaisie de démontrer que le malheur est insépa^ rahle de quelque situation que ce soit,
9 Je composai mon roman j comme on fait une lettre j sans travailler^ et surtout sans corriger; fen suis incapable. Je ne consultai personne^ parce que fétois plus pressé de satisfaire le caprice du moment que tourmenté du désir de bien faire. Quand feus fini mon ouvrage, je le Jetai dans mon portefeuille, plutôt avec désintérêt que par le besoin de me refroidir pour le mieux Juger; enfin, je Fauroîs oublié tout à fait (quel crime de lèse^postérité!), si M, Collé mon ami, ri eût voulu le connoître. Ce désir seul étoit un succès pour moi, puisqttil témmgnoit une opinion plus fiat-^ teuse que Je ne le méritois. Il me donna des éloges^ et des conseils. Je reçus les éloges et n'obéis point aux conseils. Je dirai même que Je fus étonné qu'un homme de ce talent eût des idées aussi fausses. Mon roman serait pien pire si fen eusse redressé la marche sur le plan qu'il me proposa, A l'en croire, faurois mêlé quelques tableaux grivois à des scènes
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qui se passent en bonne compagnie^ ce qui présente'' roit un disparate offensant^
€ Vcici ce que je me suis prescrit â moU-mime,
c J^ai tâché que mon malheureux ne fàt point insensible ^ pour qiCil fût intéressant. Je i^ ai pas voulu qu'il fût pleureur ; on se blase bien me sur les infortunes de celui qui ne cesse d'en gémir,
f Je ne l'ai point laissé manquer de défauts et de torts ^ afin d'éviter l'écueil de Graxidisson , qui nous excède de ses vertus. Nous n^aimons pas qi^on soit trop parfait j et nous avons nos raisons pour cela,
c Les événements qu'U éprouve sont ceux que chaque jour reproduit dans la société^ mais qui rarement iac^ cumulent sur un même homme,
c Je suis sobre de réflexion j et j'espère qu^on it^en saura gré. C'est à celui qui lit y à réfléchir; que l'au-^ teur le mette sur la voie de ce qu'il doit penser^ et s'en tienne là. Je connois un roman plein de charmes ^ qui me cause une juste impatience , par la prétention qu'a toujours l'auteur d'arracher un trait moral de la plus légère circonstance de son récit,
f J'ai craint d'être diffus ^ et j'ai tronqué tous les faits; je les ai racontés avec sécheresse j dans la peur de les surcharger. Mes conversations sont courtes et mutilées. Mon héros est un homme foible sur qui tout le monde prend de l'empire j qui se détermine au pre-
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mier mot qi/on lui dit^ et qui fia pas besoin d^etre convaincu pour agir,
c J'ai fait plusieurs autres fautes quij sans méfiât^ ter^ proviennent dincapaciti,
• Je me proposois^ en plaçant mon infortuné dans toutes les conditions^ de lui faire connoitre les philosophes^ et /entends par ce mot les précepteurs des gouvernements qu'ils ébranlent plus qu'ils ne les éclairent; mais Je redoute les applications j et mon héros ne fréquentera ni D***^ ni D***,
c Je prie AI, de Crébillon de me traiter avec toute la sévérité de l'amitié. Cette bagatelle ne sera peut-être jamais imprimée ; mais le besoin de la gloriole peut me tenter j et je me connois un grand penchant à succomber,
f Si le malheureux ne déplaît pas trop à M, de Crébillon, il se croira vengé de la fortune, •
Ce à quoi M, de Crébillon fils, le censeur royal, répondit, en prince des critiques de l'époque, par la lettre suivante qui mérite d'être conservée :
c Je vais vous rendre un compte exact, monsieur le baron, de tout ce que je pense de votre ouvrage» Voici les réflexions qui me sont venues. Je vous prie de les suivre.
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f i<> Voire objet est de faire un ouvrage de morale j de tracer un tableau du monde^ après en avoir fait VeX" périence. Rien de mieux imaginé j rien de plus digne d'occuper ces moments que le monde et vos devoirs vous ' laissent, Permettei-moi d'applaudir à ce système plein de bon esprit et de sagesse^ La suite des temps vous confirmera dans un parti si louable. Vous existerei toujours avec plaisir ^ puisque vous n^existere^ dans aucun âge sans occupation,
• 2® Votre tableau moral est bien projeté : Piu" vention est heureuse. Il ne faut ni le surcharger ni le croquer; il faut que tout y trouve sa place. Ce ne seroit plus un tableau ^ mais une simple étude de peintre. Ce n'est pas ce que nous voulons de vous; nous voulons que votre cadre soit rempli ; nous vou" Ions y trouver le monde tel quril est. Pour réussir dans ce dessein ^ il faut d'abord arrêter comme une table des afférentes matures que vous ave^ â traiter. Vous réfiéchirej sur tous les sujets que le monde offre à l'observateur Judicieux. Vous les renfermerei dans une liste j avec un énoncé court, en manière de som^ maire de chapitres. Quand vous croire^ avoir recueilli les principaux sujets^ et que votre liste sera faitCj nous en raisonnerons. Ces matériaux rassemblés, vous ferei ^^^ seconde opération : ce sera de leur assigner un ordre naturel, lequel fasse naître Us parties les
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UB$^ dês autr^4; 4n sorte que vous ne traitiei pas, dans le commencement, ce qui seroit mieux placé soit au milieu, soit à la fin. Il est dans un livre, comme dans une pièce de théâtre, une génération de choses successives et filées, qui fait ce que Von appelle une belle ordonnance. Les gens du monde se gâtent par la conversation, leur première école. On cause sans ordre, sans système, sans suite, et l'on fait bien. Mais la composition est toute différente,
c jo Sur le style, f aurai l'honneur de vous faire remarquer quril sera dçns votre ouvrage ce qu'est le coloris dans tous les tableaux. Vous êtes fait pour bien écrire. Ne vous forcei pas. Montesquieu dit qu'une femme qu'il ne nomme pas (c^étoit la sienne) marchoit naturellement bien ; mais que, quand elle voulait marcher mieux, elle boitoit. Le style qui vous convient, car il y a des vocations de style comme deprofesswn, le style qui vous convient est fort et susceptible des agréments que la, philosophie i^ exclut pas. Le style dépend nécessairement de la pensée. Telle pensée, tel tour d'esprit, tel style. Vous rifiéchisseï; vous qpnnoisseï le langage de la bonne corn-pagnie. Vous avei V usage du monde. Ecrivei comme vous parlei. Quand les fieurs se trouveront sous votre main , cueillei^les safis scrupule, mais aussi sans effort. Evitej une chose, je veux dire le tortillement,
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ov l'obscurité. Pour y réussir, allongei moins vos phrases, Evitej également une concision affectée de locutions, qui rederiendroient obscures par leur petitesse et leur maigreur. Ni trop courtes ni trop longues, claires, ou du moins faciles a pénétrer; telles sont les bonnes locutions, Coupei vos phrases par des points qui accoutument vos yeux à une certaine symétrie sur le papier. Vous parle^ bien; écrivei de même. Ne soupçonnei aucun mystère dans ce travail. Les règles sont très peu de chose, CUst l'usage qui décide; et l'usage vous est connu, comme le monde même,
f Pardonnei'-'moi tout ce pédantisme précipité, Pai suspendu quelques occupations pour m' entretenir rapidément avec vous. Quand J'aurai Phonneur de vous voir, nous en résumerons avec plus de soin, J'applau-^ dit, monsieur le baron, à des goûts si sages. Mais ce qicil importe que vous sachiei, cest que vous vale\ mille fois plus que vous ne voulei le croire, Vous avei reçu de la nature un très bon esprit. Vous avei joint à cet avantage précieux ce que Vusage du monde et la lecture doivent procurer» Vous êtes mon Baron, et celui de quiconque se pique de respecter et d'aimer le mérite agréable et solide, •
Jamais l'auteur du Sopha n avait été plus sage que dans cette lettre, et il est presque certain que
XLiv Notice sur la Vie de Beseaval.
Bestnval le comprit^ en remaniant son premier manuscrit et en allégeant le Spleen qui s*intitulait tout d^ abord le Malheureux. Nous avons conserçé au texte la correction qu'avait pu lui donner M. A.^J. Ségur^ le premier éditeur, et nous sommes assuré que^ par le choix de contes et nouvelles que nous publions sous son vrai titre, nous rendons au baron de Besenval la place qui doit lui être assignée par la postérité, celle dun spirituel diseur qui sut fixer dans ses causeries écrites quelque chose de ce qu'on attribuait à Duclos, f une manière de conversation figée 9, mais de cette conversation sincère et pleine de pointes, qui reste encore le plus aimable témoignage des mœurs du temps et de la politesse du beau langage.
Octave UZâNNE.
Paris, le 10 septembre 1881.