FÉERIE
FEERIE
iHACVH sait en pâme qu'au temps oii les fées habitoient encore parmi les hommes, la fée Serpentine demeuroît en Auvergne, et qu'elle étoit liée d'une amitié très étroite avec la comtesse de Floransac. Mais ce que peut • être beaucoup de f;ens ignorent, c'est que la comtesse, après une assez longue stérilité dont on s'affligeoit autrefois, accoucha d'une fille à laquelle on donna le nom de Rose, et que la fée, pour témoigner lapartqu'elleprenoit à la joie de son amie, per-
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mit à cette enfant de faire trois souhaits, quelle promit d'accomplir, à condition qu'elle en garderoît le secret. Aussitôt que Rose put mettre quelques suites dans ses idées, elle souhaita d'être belle; et Serpentine rendit ses traits tellement accomplis, qu'elle devint, en grandissant, l'objet de Tadmiration de tous ceux qui la voyoient, et de la jalousie des autres filles de son âge, qui, forcées de rendre justice à ses charmes, s'en dédommageoient en attaquant son esprit. En effet, il ne répondoit pas aux grâces de sa figure. Sa beauté cependant attiroit un grand nombre de jeunes gens empressés d^obtenir sa main. Entre tous ceux qui se mirent sur les rangs, le marquis de Riancour fut préféré. Transporté de son succès, les premiers temps de son mariage furent marqués par la tendresse et les attentions qu'il avoit pour sa femme; mais, soumis à la loi générale, il se refroidit bientôt pour des plaisirs trop faciles. D'autres objets eurent une préférence, peutêtre injuste, mais vers laquelle son penchant Tentraînoit. L'inconstance du mari sert ordinairement de signal aux amans. Quoique la marquise de Riancour fît la même impression à tous ceux qui la voyoient, la présence obstinée d'un mari amoureux est un obstacle fatal à la vivacité des désirs, qui ne s'accroissent que par Pespérance ; et jusqu'au changement de M. de Riancour, sa femme n'avoit reçu que ces hommages dus à la beauté, et que la galanterie au-
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torîse. L'absence du mari fournit d'heureux instantsqui furent saisis parplusieurs personnes, pour se déclarer. La marquise vit ses succès, sans en être touchée. Son cœur étoit encore insensible, et son esprit trop froid, pour qu'elle s'en dédommageât par la coquetterie. Enfin ce moment marqué pour tout le monde arriva pour elle.
Le chevalier de Franville lui parut aimable.
Les émotions sont d'autant plus vives, que l'âme qui les éprouve a résisté plus longtemps. Madame de Riancouren fut la preuve. Le chevalier ne fut pas long-temps à connoître son triomphe ; mais il reconnut que, si la première passion se trahit aisément, elle ne surmonte qu'avec la plus grande difficulté les préjugés. Ce ne fut qu'après beaucoup de temps qu'il fut parfaitement heureux.
Enchanté de son bonheur , il en jouit pendant six mois sans mélange. Au bout de ce terme, les premiers traits émoussés lui laissèrent voir madame de Riancour d'un œil moins prévenu. Une conversation languissante a voit pris la place du langage animé de la tendresse ; et son amour-propre, qui dans les commencemens étoit flatté, crut avoir à souffrir des ridicules que le peu d'esprit de la marquise lui donnoit dans le monde. On s'enflamme très vite pour un objet plein de charmes ; mais on ne s'attache point à celle qui n'est que belle. Insensiblement le bon procédé, l'habitude furent
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les seuls motifs qui ramenèrent le chevalier chez madame de Riancour. La moindre affaire, le devoir le plus léger, étoient«saisis avec empressement pour s^ éloigner; on retenoit avec instance jusqu^aux ennuyeux, pour se sauver de Tennui d'être ensemble. Enfin tout annonçoit un changement dont la marquise s'aperçut bientôt. Les femmes sont toujours pénétrantes pour leurs intérêts, et sur-tout pour celui de leur cœur ; rien n'égale leur adresse pour conserver leurs amans, quand elles les aiment autant que madame de Riancour aimoit le chevalier. D'ailleurs, comme toutes leurs conversations, quand elles sont entre elles, roulent sur le sentiment, elles font de l'amour une étude, une science, où les plus éclairées instruisent les autres.
Madame de Riancour savoit. que ce n'est ni par les reproches, ni même par les attentions, qu'on rend à la tendresse une vivacité qu'elle n'a plus, et que pour former une chaîne nouvelle il faut un attrait nouveau. File chercha donc dans les goûts du chevalier ce qui pourroit le lui rendre. Elle avoit remarqué qu'il étoit épris des talens ; elle en souhaita. La fée, fidèle à sa parole, les lui donna tous. Elle fut empressée, comme il est aisé de le juger, de les montrer à son amant, et se fit un mérite de les avoir cachés si long-temps. Elle les avoit réservés, lui dit-elle , comme un autre moyen de lui plaire, lorsque sa première ardeur seroit
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éteinte. Le chevalier, surpris, enchanté, reprit bientôt son amour, son assiduité. La marquise remplissoit ses journées d^agrémens et de délices ; elle quittoit le clavecin pour prendre le crayon, et le crayon pour former des pas ou faire entendre une voix brillante et conduite avec goût. Quelquefois, répétant des scènes qui plaisoient à son amant, elle ajoutoit à toute Tadresse de son jeu, Tillusion de se représenter Pobjet de sa tendresse dans les situations les plus malheureuses ; elle faisoit alors au chevalier des applications ingénieuses et touchantes. Quelquefois, elle rendoit avec finesse et gaieté ce que la comédie pouvoit lui fournir d^agréable. En un mot, ménageant avec art les difTérens talens qu^elle devoit à Serpentine, elle occupoit, elle amusoit le chevalier; elle excitoit des sentimens qui se succédoient sans se détruire.
Si madame de Riancour eût employé ce charme avec plus de ménagement, ou du moins qu'elle eût eu dans son esprit des ressources pour le remplacer, il auroit duré plus longtemps; mais il en est des'talens comme de tout le reste. Resserrés dans des limites^que la jouissance fait bientôt sentir à notre inconstance, nous nous fatiguons facilement de la monotonie que nous rencontrons dans un cercle d^où nous ne sortons point. Le chevalier réprouva. LUmpression des agrémens de sa maîtresse fit place à Tennui de lui voir toujours les mêmes.
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Il retomba dans la langueur et de la langueur dans les distractions. Madame de Riancour en fut au désespoir. Elle cherchoît en vain à trouver une nouvelle façon de fixer son amant ; elle ne savoit pas que Pesprit étoit la seule qui fût sûre, et que le manque d'esprit est un défaut que nous ignorons toujours. Notre amourpropre nous trompe encore plus sur cet objet que sur tous les autres ; et nos amis ne nous éclairent point sur les choses qui sont sans remède.
L'amour, capable de tout, vint au secours de la marquise. Elle remarqua que le chevalier étoit assidu chez madame de Rilliac, qui, par sa figure, n'avoit aucun droit de plaire, mais dont la société Tattiroit par les grâces de l'esprit. « Peut-être, se dit-elle, n'en ai-je point assez pour remplir vis-à-vis du chevalier les instans qui n'appartiennent pointa la tendresse. Il me reste encore un souhait à faire ; qu'il soit formé pour enchaîner mon amant. » Elle ne fit seulement pas la réflexion qu'elle se pri- Toit à jamais du secours de la fée ; qu'il se pourroit rencontrer des occasions dans le cours de sa vie, où peut-être elle se repentiroit de sa promptitude, et d'avoir épuisé les bontés de Serpentine. Quand on aime, prévoit-on d'autre malheur que celui de perdre ce qui nous rend heureux ? Madame de Riancour souhaita d'avoir de l'esprit, et ses vœux furent comblés avec Ja même profusion que les deux premières fois.
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Le chevalier ne s'aperçut que par gradation de son changement; ce n'est que par l'usage qu'on découvre les nuances de l'esprit. Ce dernier bienfait donnoit aux charmes de la marquise une variété piquante, un attrait de tous les momens, qui lui ramena son amant pour toujours.
M. de Rîancour étant mort, le chevalier épousa son aimable veuve, et, devenant son mari, ne cessa jamais d'être son amant.
ALONZO
ALONZO
LONZO, à vingt-cinq ans, commandoit déjà les armées espagnoles dans la dernière guerre qu'ils eu- ^ rent contre les Maures.
La jeunesse, la naissance, ' la valeur, les grâces, faisoient de ce jeune prince un héros, et ses vertus en faisoient un grand homme. Sensible à l'amitié, Alonzo ressentoit pour Carlos la plus vive tendresse, et Carlos Taimoit passionnément. L'amour extrême qu'il avoit pour Léonore, fille d'Alvarès, ne faisoit que disposer davantage son cœur à cène sensibilité délicieuse dont l'amitié profite dans les âmes venueuses. Alonzo n'en étoit que plus aimé.
Ces deux amis panirent ensemble pour
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TAfrique. Ils parurent comme deux astres tutélaires, à la tête des bandes espagnoles. Alonzo ne pouvant partager le titre de général avec Carlos en partageoit toute Tautorlté ; leurs ordres étoient également respectés. Des armées conduites par de tels chefs ne marchoient jamais que pour vaincre. Enfin, arriva cette mémorable journée d^Oran, qui décida du destin des Maures, et mit fin à la guerre d'Afrique.
Personne n'ignore les cruautés qui suivirent cette sanglante bataille. Le sang coula partout. L.a famille royale fut détruite. Zanga, jeune homme de dix-huit ans, resta seul. Il avoit vu son père et ses frères égorgés, ses sœurs déshonorées, son pays ravagé, ses palais réduits en cendres ; lui-même étoit dans l'esclavage, accablé de mépris, le jouet des plus vils soldats.
Alonzo ignoroit que ce prince fût en son pouvoir. Dès qu'il le sut, il alla lui-même le dégager des fers, et Zanga fut traité avec le respect dû à sa naissance et à ses malheurs ; mais la férocité et l'orgueil de ce jeune Africain faisoient tomber sur Alonzo seul la haine et l'indignation que lui causoient les barbaries dont il venoit d'être là victime.
Cette grande victoire qui remplissoît Tarmée de joie coûtoit bien des larmes à Alqnzo. Il l'achetoit du sang de son ami. Carlos, pour décider la victoire, s'étoit trop exposé. Il avoit été blessé et pris. On ignoroit son sort, et cette incertitude accabloit Alonzo de douleur. Enfin,
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du fond de sa prison, Carlos écrivit à son ami. Dix mille Maures furent aussitôt le prix de sa rançon. Carlos libre se fit transporter à Oran.
Qui peut peindre le moment où ces deux amis se revirent! Alonzo nequittoit pas Carlos, dont les blessures n^étoient pas mortelles. Ils espéroient même bientôt partir ensemble pour retourner en Espagne, lorsqu^ Alonzo reçut ordre de la Cour de se rendre sur-le-champ à Madrid. Il se vit contraint de quitter son ami. Leurs adieux ne furent prononcés, qu^en versant un torrent de larmes. Il sembloit que ces deux amis se quittoient pour ne plus se re* voir. Carlos, en Fembrassant, lui dit : « Allez jouir des honneurs qui vous attendent ; je ne vous les envie point, vous le savez. Je ne regrette que Léonore ; voyez-la : veillez sur son cœur. Je vous confie ce que j'ai de plus cher dans le monde. » Carlos, en achevant ces mots, embrassa encore une fois son ami, et Alonzo partit pour PEspagne, emmenant avec lui Zanga, dont il s'efforçoit d'adoucir les malheurs.
Alonzo se rendit à Madrid. Avant devoir le roi, il vola Qù Pamitié Tappeloit : il alla chez Léonore, chez cette amante de Carlos, dont il avoit parlé tant de fois, et que jamais il n'avoit vue. Son goût pour la chasse, pour les lettres, son caractère un peu sauvage, peut-être sa timidité naturelle, et la tournure de son esprit, Tavoient éloigné du commerce des femmes, auprès des-
quelles il étoit toujours embarrassé. D^ailleurs^ Léonore vlvoit fort retirée, chez un père avare, ambitieux. Alvarës reçut Alonzo comme le héros de TEspagne, et comme Tami de celui à qui il destinoit sa fille.
Alonzo voyoit tous les jours Léonore. Il ne cessoit de lui parler de Pamour de Carlos. La modestie, la douceur, Tesprit, l'âme de Léonore enchantoient Alonzo. Que son ami lui parut heureux! Il trouvoit un charme inexprimable à parler de Carlos, avec une personne si belle. C^étoit pour ce jeune héros un plaisir inconnu. Il avoit, jusqu^à ce moment, vu les femmes sans trouble et presque sans plaisir; il ignoroit que leurs plus grands avantages sont dans notre âme. Carlos n^avoit jamais aimé, mais il avoit trop de vertus pour n'avoir pas un cœur tendre. Alonzo, pour intéresser le cœur de Léonore, ne se bornoit plus à lui peindre Pamour de son ami ; il cherchoit à Tintéresser par des réflexions tendres, et, par ces réflexions, il détournoit sur lui-même des mouvemens quMl ne vouloit exciter qu'en faveur de Carlos, Bientôt il Ten tret int moins de son amant ; il ne lui parla presque plus que d'elle. Il aimoit Léonore ; il Taimoit éperdument, et ne se Tétoit pas encore avoué. Mais Léonore le savoit depuis longtemps. Dès qu'il s'aperçut de sa passion, sa conduite changea. Son caractère, ses discours ne furent plus les mêmes; mais il ne changea que la manière d'exprimer son amour. Il eut
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beau paraître sombre, distrait, fantasque, mélancolique ; ces dehors devinrent d^autres moyens de se faire aimer. Son désordre, ses reproches, son humeur, son silence disoient à Léonore ce que ses attentions, sa douceur, ses grâces avoient déjà dit. Cependant Léonore n^avoit pas encore entendu le mot faime.
Alonzo ne Pavoit pas encore prononcé. Il avoit porté ses regards jusqu^au fond de son propre cœur. Il y voyoît Pamour dont il étoit consumé; mais, sûr de sa vertu, il se vit à plaindre, et non pas criminel. Il voulut fuir, mais il se reprocha sur-le-champ cette idée comme une foiblesse et comme une trahison envers son ami.
Superbe I qui se croit assez fort pour com- 'battre Famour et les femmes ! qui, dévoré d^une passion effrénée, pouvoit en méconnoître l'empire redoutable 1
Alonzo continua de voir tous les jours Léonore. Que de vertus ne reconnut-il pas dans son âme ! que de sensibilité ! que d^agrémens ! quels charmes ne découvrit-il pas dans son esprit 1 II ne s^éloignoit d'elle que pour en parler avec Zanga qui flattoit sa passion.
Zanga, dont il avoit immolé le père, les frères et les sujets, avoit alors toute sa confiance.
Alonzo passa plusieurs mois ainsi, se nourrissant d^un amour qu'il détestoit, et qu'il croyoit toujours vaincre. Mais lorsqu'il apprit que Carlos revenoit, toute l'horreur de son état
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s'offrit alors à«sa vue. Il cessa de s'aveugler. Il réfléchit; il frémît; il appela vainement cette vertu qui jamais ne Favoît abandonné; elle Ipi dit de fuir. Résolu de faire ce grand sacrifice, il ne put se refuser la triste satisfaction d^instruire Léonore des motifs qui déterminoient sa fuite. Il fut longtemps devant elle, sans prononcer un seul mot. Enfin il lui fit la peinture la plus touchante de son amour, des peines et des tourmens qu'il éprouvoit. « Le vainqueur de l'Afrique m'étonne, lui dit Léonore. Je croyois que les peines étoient le partage de ceux qu'il avoit soumis. Votre amour est un crime; il trahit l'amitié. — Cruelle, dit alors Alonzo, rendez grâce à ce crime!, seul, il excuse votre inhumanité. Si je n'offensois pas la terre et les cieux, oseriez-vous ainsi m'accabler de votre mépris? O Léonore, continua-t-il , Léonore!
qu'ai-je donc fait? Pour servir mon ami, je vous ai vue, j'ai parlé pour Carlos ; je ne cherchois que votre estime. Bientôt je vous aimai. J'ai soupiré longtemps ; aujourd'hui je meurs. N'êtes-vous pas vengée, Léonore, par les tourmens que je souffre ? — Je pourrois l'être, répondit-elle, si vous souffriez seul. — Eh! qui souffre avec moi? s'écria vivement Alonzo. — Jouissez de votre ignorance, et laissez-moi fuir, dit Léonore en voulant s'éloigner. — Vous pleurez, s'écria Alonzo : 6 ciel! vous pleurez! D'où naissent vos pleurs? dîtes, parlez qui fait couler vos larmes? — Je
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ne sais, dit Léonore, fuyez, laissez-moi, fuyez. > Alonzo, troublé, se jeta aux pieds de Léonore. Il sut arracher de son cœur le secret quMl désiroit, et qu'il craignoit tant d'y trouver. Il lut dans son âme; il y lut qu'il avoit inspiré la plus vive tendresse, et qu'il étoit adoré de celle qu'il aimoit ; mais il vit aussi l'horreur de cette passion fatale.
Léonore lui fit l'aveu que son cœur n'avoit jamais rien senti pour son ami ; qu'elle n'avoit fait qu'obéir à son père en écoutant Carlos ; mais qu'Alvarès, voyant combien ce mariage l'inflige oit, instruit d'ailleurs que la fortune de Carlos étoit détruite, se déterminoit à rompre ce mariage, ou plutôt attendoit, pour se décider, les conseils que lui donneroit Alonzo.
Celui-ci frémit; il vit l'horreur de sa situation. Il alloit prononcer le supplice de son ami ou le sien, et dans quel moment ! dans l'instant où la fortune accabloit Carlos de ses plus cruels revers! Un silence mortel fit connottre à Léonore l'agitation de son âme. « Vous tremblez,
lui dit-elle Ah! c'est pour moi, sans
doute ! Mais enfin répondez. Mon père a remis son pouvoir en vos mains. — Hélas! dit Alonzo, j'ai donc le pouvoir d'assassiner mon ami! — Non, lui répliqua Léonore, mais soyez
moins barbare; assassinez Léonore! Ces
mots vous troublent, continua-t-elle; ils m'effrayent moi-même. Ma faute est grande, je l'avoue. Mais ne m'en blâmez pas toute seule :
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faites tomber quelques reproches sur celui qui n^a rien oublié pour me rendre coupable. — Hélas ! lui répondit Alonzo, ce bonheur oti je n'oseroîs prétendre, pour lequel je voudrois vivre, va rendre ma mort affreuse! O Léonorel pourquoi ne me haïssez-vous pas? — Pardonnez-moi, lui dit-elle, de vous aimer!
J^ai combattu longtemps cette passion, avec plus d'efforts que vous-même. — O Léonore!
interrompit alors Alonzo, croyez que je regarde votre amour comme le premier des biens.
Hélas ! il est le prix d'une année de souffrances, de soupirs et de peines : récompense douloureuse! O mon ami! Quoi! lui porterai-je un poignard dans le sein? Dites, parlez, Léonore. — Etoit-ce à vous, ingrat, lui répondit-elle, à détester sitôt notre amour? Croyez-vous donc ma passion si forte, ou ma vertu si foible, qu'il ne soit pas dangereux de me faire parler?
Pourquoi, barbare, avoir pris tant de soins pour vous emparer d'un cœur que vous alliez déchirer? O honte! mais ma peine est juste.
Lorsque les femmes s'abaissent à ce point, elles doivent être dédaignées. Vous me haïssez ! vous me méprisez! cela doit être. Je me hais, je me méprise moi-même. »
En achevant ces mots , ses sens se troublèrent; elle se promenoit comme une personne égarée. Sa foiblesse naturelle ne lui permettant pas de souffrir plus long-temps un état si violent, elle tomba dans l'abattement le plus pro-
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fond. Alonzo tenoit ses yeuï fixés sur elle ; aucune parole ne sortolt de sa bouche : il laissa Léonore dans ce désordre mortel. Les amans furent des heures entières sans proférer un mot. Onentendoit seulement des sons mal articulés. Ils se regardoient souvent et détournoient la vue. Alonzo rompit le premier ce silence. « C^en est fait, dit-il ; les gémissements de Tamitié ne se feront plus entendre. Non, Léonore, non, je suis à vous pour toujours!... En dépit de Carlos... Que dis-je ?... Ah ! malheureux ami ! Je le vois couvert des ombres de la mort ! J^entends ses cris ! Il se déchire les entrailles ! il est baigné dans son sang I II meurt !... Il meurt désespéré... Léonore ! prenez ma vie, cruelle, et laissez-moi mon ami ! » Ce fut dans cet instant terribles que Carlos s'offrit à ses yeux. La tendresse d'Alonzo pour Carlois étoit extrême ; elle sMpancha dans ses bras avec tant de vivacité, que Carlos ne put s'apercevoir du trouble de Léonore. Les embrassemens d' Alonzo étoient sincères ; il vit, dans son ami, l'assurance de sa vertu : la paix revint dans son âme.
Carlos le couvrit de larmes. L'attendrissement que lui causa la vie de son ami lui fit répandre des pleurs que ses malheurs ne lui avoient pas arrachés. Carlos avoit appris, en arrivant en Espagne, la perte totale des biens immenses qu'il possédoit en Amérique. De l'homme le plus puissant de la Castille il se voyoit le plus misérable. Mais ce n'étoit pas ses biens qu'il re-
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grettoit! c^étoit Léonore quUl trembloit de perdre. Il ne jetoit sur elle que de tristes regards ; il n^osoit lui parler. Alvarës parut, et Carlos vit d^abord, dans le froid accueil qu^ll en reçut, tout ce quMl a voit à craindre. Alonzo s^aperçut aisément du trouble qu^Alvarès jetoit dans Tâme de son ami. Il Tarracha d^un lieu où son amesouffroit, il Pentraîna chez lui. Ce fut alors que, libre avec son ami, Carlos répandit un torrent de larmes. Il lui dévoila toute Thorreur de son sort. Alonzo s^efforça de le calmer. « Hélas ! qu^espérez-vous? lui répondit Carlos; vous connoissez Alvarès : sa fille est perdue pour moi. Je mourrai, mon cher Alonzo ; je mourrai si je la perds. O mon ami, que je vous regretterai ! » Alonzo lui représenta que les services signalés qu^il venoit de rendre à PÉtat lui donnoientdes droits légitimes pour attendre les plus grandes récompenses et que les bienfaits du roi pouvoient encore rétablir sa fortune et le rendre digne de la fille d^ Alvarès. Ces mots portèrent du calme dans son âme.
En quittant Alonzo, Carlos étoit moins troublé que lui.
La vue de son ami venoit de réveiller toute sa vertu. Plein d^un projet digne de lui, il alla chez le roi, demanda pour Carlos le gouvernement de Castille et Tobtint. Il se transporta de là chez Alvarès, Tinstruisit de la grâce que le roi faisoit à Carlos, et s^offrit de lui céder les terres immenses qu^ilpossédoitdansPAndalou-
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sie. Alvarës fut surpris derhérbïsmed^Alonzo; mais il connoissoit les hommes. Vivant à la Cour, vieilli dans Pintrigue, il lés croyoit tous vicieux et savoit découvrir leurs foiblesses les plus cachées. Il nMgnorôit pas Pamour d^ Alonzo pour sa fille, et, sur cette passion, il avoit fondé les espérances de la plus haute fortune. Dès lors, il avoit résolu de rompre le mariage de Carlos, et d^avoir Alonzo pour gendre. Il lui laissa toute la gloire de son action ; et pour lui en faire recueillir le fruit, il ne lui donna point espérance de voir jamais Carlos heureux par rhymen de sa fille.
Alvarès rompit avec éclat tous les engagemens qu^il avoit avec Carlos. Carlos lui parla vainement. Il n'en reçut que les réponses les plus hautes et les plus dures. Alvarës ne lui cacha ni les offres d^Alon2^o ni ses refus. Le malheureux Carlos acheva de lire sa perte dans les yeux.de Léonore. Il vola vers son ami ; il le trouva dans un désordre égal au sien. Alonzo le serra dans ses bras, et laissoit tomber sur lui des regards qui témoignoient toute Tamertume de son âme. Il n^osoit parler ; il vouloit que Carlos ignorât Tamour qu^il avoit pour sa maîtresse. Il vouloit les unir, jouir du bonheur de son ami, triompher d^une passion criminelle.
Il se flattoit encore de ramener Alvarès, et crut ne devoir pas confier à Carlos un secret qui pouvoit PafHiger. Mais ce fut en vain qu^il tenta de nouveaux efforts auprès d'Alvarè^. Ce
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fut en vain quUl combattit contre les charmes et les pleurs de Léonore. Al varès fut inflexible, et, par les conseils de Zanga, fit courir le bruit qu^il alloit donner sa fille à don Pèdre, un des plus puissans seigneurs de TEspagne. Ce bruit qui parvint bientôt aux oreilles d^Alonzo lui fut confirmé par Zanga. Carlos et lui alloient perdre ce qu^ils aimoient. « Ce n^est plus un sacrifice que vous faites à Pamitié, lui dit Zanga ; Léonore ne peut appartenir à votre ami ; déclarez-lui votre passion pour elle. Carlos vous aime, et du moment quMl ne peut être Tépoux de Léonore, pourquoi ne consenti roi t-il pas à la voir dans les bras de son ami ? — Que tu connois peu la force de Pamour ! lui répondit Alonzo ; s^il est guidé par la jalousie, il méconnoît les liens les plus sacrés. J^aime Carlos ; mais je sais bien quels tourmens j^ai sentis, lorsque j^ai voulu lui donner Léonore. Je ressens pour lui, maintenant, les mêmes peines que j^éprouvois alors. — Seigneur, lui dit Zanga, vos erreurs naissent de vos vertus ; mais votre amitié vous conduit aveuglément à votre perte. Considérez qu'Alvarës a rompu le mariage de Carlos : Tavarice et Tambition ont dicté ses refus. Il trouve à satisfaire ses passions, en donnant sa fille à don Pèdre : demain , demain , vous la perdrez. — Quoi ! vous penseriez, Zanga, dit Alonzo, que si je parlois à Carlos, sa bonté le résigneroit à me voir épouser Léonore ?... Mais qu^il est affreux de lui faire une telle
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demande ! — Il me semble, lui répondit Zanga, que vous êtes trop timide auprès d^un ami qui vous doit la vie, la liberté. — Et c'est là précisément, reprit Alonzo, la raison qui m'arrête. Si je n'étois pas son ami, je lui parlerois plus librement. — Eh bien, Alonzo, lui dit Zanga, je lui parlerai; j'intéresserai pour vous cette amitié vive qui règne dans le cœur du généreux Carlos. »
Zanga, quittant Alonzo, alla trouver Carlos.
Il rinstruisit de l'amour de son ami pour Léonore, et fit valoir à ses yeux les nobles efforts d' Alonzo pour la lui faire épouser. Il lui confirma ce qu'il savoit déjà; que don Pèdre alloit la posséder, et que tous deux la perdroient, s'il ne faisoit maintenant pour Alonzo ce que ce dernier avoit fait pour lui ; s'il ne le pressoit enfin lui-même d'épouser Léonore.
« Quoi ! s'écria Carlos, ce n'est pas assez que je la perde ! Ce n'est pas assez que je meure ! Faut-il encore que je sois déchiré jusqu'au tombeau? C'est Alonzo qui demande... Dois- je le conduire moi-même dans, les bras de Léonore...? O Léonore! jamais, jamais. »
Ce combat entre l'amour et l'amitié bouleversoit l'âme du malheureux Carlos. Il perdoit Léonore pour toujours ; devoit-il encore l'enlever à son ami, qui vcnoit de lui donner l'exemple de ce que peut l'amitié dans une âme courageuse? Mais prononcer lui-même son supplice étoit un effort dont il ne se croyoit
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pas capable. Il se sépara de Zanga sans avoir rien promis.
Cest dans ces momens de solitude et de réflexion que Pâme peut se déterminer à ces pénibles sacrifices, que les prières, la force, les raisons, ni même les larmes des femmes n^obtiendroient jamais.
Carlos étoit dans cette situation lorsqu^il vit entrer son ami. « O Carlos! lui dit Alonzo, qu'ordonnez-vous ? » Carlos ne répondit point. — « O Carlos 1 que je souffre de vos malheurs ! et peut-être qu'Alonzo contribue lui-mSmc à les accroître ! Vous m'avez chargé de veiller sur Léonore ; mais hélas ! je n'ai pu me défendre de l'aimer. Maudissez-moi ; que tout le monde, par mon exemple, apprenne combien est sacré le nom d'un ami ! — Vous vous accusez injustement, lui répondit Carlos. Alvarès seul est la cause de tous mes maux. Alvarès, cruel Alvarès !... Alonzo, votre crime est le mien ; moi seul je fus coupable, en vous faisant courir un péril oti votre vertu pouvoit seule succomber, quoique je connusse bien à quelle épreuve redoutable je l'exposois. Eh! qui pourroit soutenir les yeux de Léonore ! Mon cœur qui l'adore parle pour toi et t'excuse. — Ah! reprit Alonzo, vous voulez diminuer l'horreur de ma conduite, mais ne pensez pas qua je m'abuse. Pardonnez-la-moi, pour être aussi généreux que je fus déloyal. — Vous pardonner, lui dit Carlos, à vous mon ami , qui
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ce matin encore dédaigniez Léonore enflammée pour vous! Mais il étoit en toi, parfait ami, de résister à tant de charme et de fermer ton cœur à des séductions si douces ? Aussi, tant que je vivrai, je vivrai pour toi. Mes vœux n^auront que ton bonheur pour objet. — O Carlos I lui dit Alonzo, en lui pressant la main, que ne pouvez-vous lire dans le fond de mon âme !
Vous verriez à quel point vous y régnez. — Hélas! mon ami, reprit Carlos, vous pleurez, vous me serrez tendrement dans vos bras : vous paroissez pénétré de la plus vive douleur ; vous n^osez me parler ; cela n^est pas bien, mon cher Alonzo. Vous pensez mal de moi, de n^oser m'ouvrir votre âme lorsque je vois qu'elle est accablée de souffrances. Avez-vous oublié combien nous étions unis ? La liberté, la vie, sont les moindres preuves que j'ai reçues de votre amitié. — O mon ami ! s'écria douloureusement Alonzo, qu'il est affreux de demander, lorsqu'on est sûr de n'être pas refusé ! — Ainsi, vous avouez, reprit Carlos, que vous avez quelque chose à me demander ? — Non, sur mon âme, dit Alonzo. Eh bien ! puisque ta grande âme résiste à me demander une grâce, reçois avec bonté celle que je te fais. — Que voulezvous dire? repartit Alonzo. — Je te prie, continua Carlos, de m'écouter. Les destins m'ont arraché celle pour qui seule j'aurois voulu vivre ; il faut accepter maintenant ce que la raison commande. Je ne puis l'épouser ; elle
est à toi. Mais, ô mon ami, donne-lui tous tes soins... Songe combien une femme est foible... Toujours incertaine, agitée même dans le sein du bonheur, elle est si naturellement Tobjet de Taffliction, quMl semble que le ciel ait pris plaisir à la former pour la douleur, et qu Vile ne soit jamais plus aimable que dans les larmes... Prends mon cœur pour la dot de Léonore ; sois son gardien, sois toujours mon ami. Quelle soit heureuse : promets-moi son bonheur. — Quoi, Carlos ! lui dit Alonzo,yous pouvez vous séparer de Léonore ? — Je ne mVn sépare point, mon ami, lui dit Carlos ; je vous la donne. Crois-moi, continua-t-il, je suis sincère : ce que je fais nVst que juste. N^as-tu pas voulu me la sacrifier ? J^imite une vertu dont tu m^as donné Texemple. »
Alonzo voulut lui répondre, mais les larmes Ten empêchèrent. Le silence, les pleurs, furent les seules expressions de sa reconnoissance.
Carlos laissa son ami dans un trouble inexprimable. Il courut chez Léonore. Il la trouva remplie de la même émotion que les deux amis qui se la disputoient. Sa fierté, son orgueil étoient tellement blessés de la conduite d^Alonzo ! Mais Pamour parla et Tamour fut écouté. Bientôt Alonzo ne lui parut que plus digne d^tre aimé. Elle-même ne sVn crut que plus aimée.
Enfin, Léonore et Alonzo furent unis. Leur bonheur ne fut pas même troublé par les reproches secrets qu^ils auroient pu se faire de
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rendre Carlos malheureux. Il paroissoit tranquille. Il sembloit oublier ses peines par la vue du bonheur de son ami. Mais ce bonheur ne devoit pas durer long-temps. Une lettre tombe entre les mains d^Alonzo ; elle est de Carlos. Elle est adressée à Léonore. Elle est remplie de protestations d'un amour éternel. Quelle lumière affreuse vint tout à coup éclairer Alonzo ! Il se rappelle combien ces deux amans se sont aimés ; il ne voit dans leur séparation que l'ordre d^Alvarès, et dans la générosité de Carlos, qu'une trahison nécessaire à leur amour. Hor» de lui-même, il appelle Zanga, lui montre la lettre interceptée. Zanga la lit ; on voit sur son visage Tindignation dont il est saisi. En la lisant il frémit et la déchire. Ensuite, s'efforçant de se contraindre, il tâche d'effacer de l'esprit d' Alonzo les soupçons dont il est agité. Zanga les combat. Alon2o se flatte qu'il n'est pas trahi. Mais bientôt le hasard lui fait découvrir dans l'appartement de Léonore une boîte qu'il ne connoissoit point encore. Il l'examine, il croit qu'elle renferme un secret. Il la brise et trouve un portrait : c'est celui de Carlos. Tous ses soupçons renaissent. Zanga s'efforce encore de les calmer. En vain, il lui dit que ce portrait peut, depuis long-temps^ être resté dans les mains de Léonore. Rien n'apaise Alonzo. Enfin, Zanga lui propose de s'éloigner pour quelques jours, et lui promet, pendant son absence, d'examiner avec soin la conduite de Léonore.
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Alonzo, reconnoissant , embrassse son cher Zanga. Le lendemain, il part pour Valladolid. Il ne peut y vivre. Déchiré par ses idées, dévoré par sa jalousie, il revient à Madrid ; et par le trouble qu'il voit dans les yeux de Zanga, il lit déjà le malheur qu'il craint d^apprendre. Zanga cherche inutilement à le déguiser. Alonzo Toblige à lui tout avouer ; et par ce quMl apprend, il ne lui reste aucun doute sur Pinfidélité de Léonore.
Que le crime entre aisément dans une âme où règne la jalousie! La mort de Carlos ne parut au malheureux Alonzo qu^une justice. Il charge Zanga de Passassiner, et ne remet qu^à lui-même le soin de se venger de la perfidie de sa femme. Il s^arme d^un poignard et va chez Léonore. Il la trouve endormie; il s^étonne qu^une femme si coupable puisse jouir du repos. Sa beauté Parréte; il hésite. Tous les endroits où sa main veut la frapper sont mille fois couverts de ses baisers. Enfin, il fortifie son âme contre tant de charmes; il s^avance et détourne la vue. Dans cet instant, Léonore 3^éveille. Elle aperçoit un poignard levé sur son sein. « Que vois-jel s'écria-t-elle. » Alonzo Paccable de reproches. « Pouvez-vous soupçonner ma vertu? dit Léonore. Vous, mon époux!
Pouvez-vous attenter sur ma vie? Quels momens de mes jours ne vous ont pas dit à quel point je vous aime? Quel crime ai-je commis?
— O sexe trompeur ! s^écria le jaloux Alonzo :
ALONZO
Oâlon^o, X45
voilà votre langage ! Femme hardie, qui fa dit que je voulois attenter à ta vie ? Qui t'a dit que je soupçonnois ta vertu ? Ce n^est pas ce poignard, c^est le cri de ta conscience. — Ciel ! s^écria Léonore. Je cherche en vain à douter de tout ce que j^entends ! Mais tu me forces à le croire, barbare ! Tu t'en repentiras. — C'est en vain, répondit Alonzo, c'est en vain que vous cherchez à voiler votre crime; vos artifices ne m'abuseront plus. — Mes artifices! dit Léonore avec indignation. — Oui, reprit Alonzo ; n'espérez pas m'attendrir par vos larmes. — Je dédaigne de te répondre, homme présomptueux, lui dit fièrement Léonore. » Alors Alonzo, pour la convaincre de son infidélité, lui montra le portrait de Carlos. Léonore prit ce portrait, l'examina longtemps. « Ahl c'est Carlos, dit-elle. Hélas I il eût fait mon bonheurl — Eh bien! perfide, m'avouerez-vous enfin votre coupable amour ? — Quoi ! tu persistes, dit-elle, à me croire coupable? — Oui, sans doute, je le crois. — Eh bien, dit Léonore en se perçant le sein, que ce coup aille à ton cœur ! » Elle tomba dans les bras de son époux. En rassemblant ses forces, elle lui dit : « C'étoit le seul moyen que j'eusse de me venger de toi, ô le plus injuste des hommes î crois-moi main-^ tenant criminelle, si tu veux..... 9 Elle mourut en achevant ces mots, et laissa son époux l'oeil attaché sur une femme qu'il venoit d'assassiner. La vue de ce spectacle troubla ses sens;
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le désespoir s^empara de son âme. Il alloit venger Léonore, lorsque Zanga parut, les mains teintes encore du sang du malheureux Carlos.
Q( O Zanga! lui dit Alonzo — Ne
tremblez pas, lui répondit Zanga ; mais parlez. Vous répandez des pleurs? — Hélas! n^ai-je pas sujet d'en répandre? — Plus que vous ne le pensez, dit Zanga ; je vous ai trompé. — Veillaije? s'écrie Alonzo. -^ Non, lui dit Zanga; ta femme n'étoit point coupable. J'ai décidé Carlos à te céder Léonore. J^ai forgé la lettre. J'ai fait tomber le portrait entre tes mains. Je te haïssois, jeteméprisois, et je t'ai détruit. — Esclave inhumain ! dit Alonzo ! — Vil chrétien ! répliqua Zanga, tu méconnois mon caractère; qui suis-je? Un Maure, un esclave. Malheur à celui qui m'a mis dans les fers! Je suis vengé! Qu'attendoîs-tu d'un prince dont le père et les frères sont tombés sous tes coups ? dont ta fureur a ravagé les États? dont tes chaînes ont profané la gloire. Que me reste-t-il du rang où je suis né? Rien que le souvenir ; mais la vengeance. Nuls trésors; mais tes tortures et tes gémissemens. Quand les hommes te demanderont qui t'a fait souffrir ; dis-leur que c'est le Maure, le Maure implacable. Si les froids Européens condamnent ma vengeance, avertis-les de ne pas juger les êtres qui leur sont supérieurs, et des âmes de feu, en qui la vengeance est une vertu. »
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En schevant ces mots, Zanga se plongea son poignard dans le sein, en laissant au malheureux Espagnol un exemple qu'il ne tarda pas à