COELIA
-- VAKTd'arrivcr àTëpoque
qui a décidé du son de Cœlia, il est nécessaire de rappeler lesprei mlères années de la vie de cène jeune iîlle. Coclia a actuellement vingt ans.
Elle doit son éducation aux soins d'une tante à qui elle fut recommandée par son père, que la mort de sa femme conduisit au tombeau. Comme Cœlia est le fruit de Tamour le plus pur qu'on ait vu de notre temps, elle a autantde beauté et de grâces qu'en puissent posséder les personnes les plus célèbres de son sexe. Mais sa vie retirée, la médiocrité de sa fortune, son éducation toute
152 Contes de Besenval.
chrétienne, ne lui ont donné que peu d^ occasions et nul goût pour se faire admirer dans les assemblées publiques. Elle logea longtemps proche de Péglise Saint-Paul. Sa tante et elle choisirent cette demeure, pour être plus à portée de suivre ces exercices de religion qui donnoient ensuite un nouveau prix aux plaisirs que permet Pinnocence. On voyoit sur le visage de Cœlia, cette gaieté, compagne fidèle de la vertu, cette joie qui est inséparable de la vraie piété. Ses regards et ses moindres mouvemens annonçoient une âme paisible, douce, résignée, enjouée et modeste. On voyoit que son corps n^étoit qu^une machine mue par son âme : non* que ses pensées fussent employées à étudier les grâces et les séductions qui auroient pu encore ajouter à sa beauté naturelle.
Telle étoit Cœlia, lorsque Palamède la vit pour la première fois. Palamède est un jeune homme de vingt-deux ans, bien fait, fort instruit, sage et aimable, le fils et Phéritier d*un gentilhomme fort riche. Il jouissoit déjà des biens considérables que son oncle lui avoit laissés en mourant, et il fut frappé de la beauté de Cœlia. Après s^étre informé du lieu qu^elle habitoit, il se fit connoîtreàsa tante, etTinstruisit de sa passion pour sa nièce, avec un air qui annonçoit tant de raison et de bon sens, qu^elle consentit qu'il vît Cœlia, et qu'il Tentretînt de ses sentimens pour elle.
Il passa quelques mois auprès de Cœlia, sans
Cœlia. 153
pouvoir connoître si elle partageoit ses sentimens. Un jour qu'il lui parloit avec la plus grande passion, elle Pinterrompit et, prenant un air sérieux, elle lui dit qu^avant de gagner son cœur, il falloit quUl s^assurât de celui de son père. Palamède parut affligé et se plaignit à Cœlia de ce que son père étoit occupé de Pagrandissement de sa maison, et quMnsensible à toute autre considération, il ne consulteroit que les richesses, dans rétablissement quMl ap* prouveroit. Si cela est, répondit Cœlia, je ne puis donc ni vous voir ni vous entendre. Palamède se détermina sur-le-champ à parler à son père. Il rinstruisit de son amour et du mérite de celle qui en étoit Pobjet. Dès le lendemain, son père vint voir Cœlia. Sa beauté, sa réputation, un certain charme irrésistible, dont il éprouva l'ascendant ; tout cela fit sur lui une telle impression, que, malgré la pauvreté de Cœlia, il eut, pour conclure son mariage, une impatience égale à celle de son fils. Leur noce fut célébrée avec cette simplicité qui convenoit au caractère et à la modestie de Cœlia ; et, dès ce moment, ils vécurent avec toute la douceur et le bonheur qui accompagnent toujours des cœurs entièrement unis.
Palamède quittoit sa femme, tous les matins, pour aller aux universités, et souvent il la laissoit endormie. Cœlia, en s'éveillant, s^habilloit et sortoit pour aller au temple. Un jourqu^elle revenoit de Téglise, elle trouva, en rentrant
154 Contes' de BesenvaL
chez elle, sa femme de chambre qui alloit lui porter une lettre. Cœlia se retira pour la lire, dans une chambre, au bas de Pescalier. Cétoit une lettre de son mari qui lui mandoit que, pressé par ses amis, il ne pouvoit se dispenser d^aller avec eux dîner à Brenford; mais qu^il reviendroit sûrement avant la nuit. Tandis que Cœlia lisoit cette lettre, une fille de la campagne t décemment habillée, demanda si ellenMtoit pas chez M. Palamède. On lui dit que oui; mais quUl n^étoit pas dans la ville. L^étrangère demanda s''il reviendroit bientôt. La servante répondit qu^elle Pignoroit, mais qu^elle alloit le demander à sa femme. La jeune fille répéta le mot de femme et s^évanouit ; cet accident nVxcita pas moins de curiosité que d^étonnement dans Pesprit de Cœlia. Elle fit porter cette jeune fille dans son appartement, et lui donna tous les secours possibles. Cette pauvre créature revint à elle et dit à Cœlia d^une voix suppliante : Madame, êtes-vous réellement la femme de M. Palamède? Cœlia lui répondit :
J'espère que vous n'en doute:( pas en me voyant che:{ luL L'étrangèrje s'écria : Ahl madame, il est mon époux; et en même temps elle jeta à Coélia un paquet de lettres qui lui confirmèrent ce qu'elle venoit d'entendre. Leur mutuelle innocence et leur douleur firent qu'elles se regardèrent plutôt comme des victimes que comme des rivales. La supériorité du rang, du génie et du jugement donnoit à
Cœlia. 155
Cœlia une telle autorité, quMl sembloit qu^elle seule fût offensée, et que Pétrangère fût cou* pable. Elle se justifia en ces termes : « Madame, M. Palamède, ayant un oncle fort riche proche Vinchester, fut élevé à cette université. Son oncle mourut et lui laissa les biens dont il jouit présentement. LorsquMl étoit encore fort jeune, il fut amoureux de moi ; mais comme il ne pouvoit remplir ses vues, il m^épousa, me faisant jurer, ma mère (qui est une fermière) et moi, que jamais nous n^en parlerions à per-* sonne; afin, nous dit-il, que son père ne le déshéritât pas, pour s^étre marié à une fille telle que moi. Je fus bien aise de Tavoir par un moyen honnête; il venoit passer toutes les nuits chez nous. Mais il y a quelque temps qu^il m^amena un jeune gentilhomme de ses amis. Il me dit de le bien traiter pendant un voyage qu^il alloit faire. Depuis ce moment, je ne Pai pas revu; mais comme ce jeune gentilhomme cherchoitàme corrompre, je me suis déterminée à aller trouver M. Palamède, pour lui apprendre les mauvais desseins de son faux ami. »
Cœlia ne douta plus de son malheur. Elle alla dans sa chambre soulager sa douleur par ses cris et par ses larmes. Palamède apprit en arrivant tout ce qui s^étoit passé. Il se hâta de monter à la chambre de sa femme, et la trouva baignée de larmes et couchée sur la terre. Il ne lui déguisa pas son crime; mais il lui dit quUl
156 Contes de BesenvaL
pouvoît rompre un mariage fait dans sa jeunesse et contre les lois. Cœlia ne lui répondit rien, et alla s'enfermer dans son cabinet où elle passa la nuit. Le lendemain elle sortit de bonne heure pour aller au temple : elle n'y étoit pas arrivée, que Palamède reçut la lettre suivante :
ce Monsieur,
a Vous qui, ce matin, étiez le meilleur des hommes, vous êtes dans ce moment le plus méchant de ceux qui respirent. Je suis accablée d'amour, de haine, de rage et de mépris. L'infamie et l'innocence ne peuvent vivre ensemble. Je sens que le poids de l'une est trop fort pour la foiblesse de l'autre. Que mon partage, grand Dieu, est affreux!... Mais l'enfant que je porte dans mon sein souffre de mon agitation. Je dois vivre, Palamède, pour vivre dans la honte, et cette infortunée créature pour en être l'héritière. Adieu pour jamais !
« Cœlia. »
Cœlia fut longtemps à l'église; elle en sortit pour aller chez sa tante. En y entrant, les forces lui manquèrent tout à fait; elle fut plusieurs heures sans pouvoir reprendre ses esprits. Quand elle eut recouvré l'usage de ses sens, elle s'efforça de conter à sa tante sa mal-
C ce lia. i^j
heureuse histoire : ses sanglots Pinterrompoient à chaque mot, et elle ne put arriver au moment où elle quitta la maison de Palamède, sans tomber encore une fois en. foiblesse. Elle passa ainsi le reste de la journée. Le lendemain, elle se trouva mieux, et pria sa tante de lui aller acheter du drap pour se faire un habit, et du gros linge pour se faire quelques chemises. En attendant, elle prit une robe et une chemise de sa tante.
Cœlia fit un paquet de tout ce qui étoit sur elle, et Tenvoya à M. Palamède, en lui redemandant quelques meubles qu^elle avoit étant fille, entre autres une petite croix de diamans fins, une cornette de dentelles avec les manchettes, sa montre, et sa robe de noce qui étoit toute d'argent. Elle vendît tout cela, n^ayant plus rien, et sa tante ayant été obligée, pour son mariage, de dépenser le peu qu^elle avoit amassé. Au bout de quelques jours, Cœlia dit à sa tante que Pinstant de son plus grand mal- , heur alloit arriver, qu'il ne lui étoit pas possible de rester dans la ville; ne pouvant aller à Péglise sans s'attirer les regards de tous les hommes ; que M. Palamède, lui ayant ôté sa vertu et sa réputation, lui ôtoit encore la consolation de vivre avec elle ; qu'il falloit qu'elle l'abandonnât, pour se retirer dans quelque village, écarté. Sa tante lui offrit de la suivre partout où elle iroit. « Ah 1 ma chère tante, lui dit' Cœlia, laissez-moi vivre seule. Votre grand âge
ne vous permet pas de vous éloigner des secours de la ville ; restez-y, je vous en prie ; je viendrai plutôt vous voir tous les jours. — Hélas! ma chère enfant, lui répondit-elle, à quoi puis-je mieux employer le peu d^années qui me restent encore, qu^à vous suivre et à vous consoler ?» En effet, elle vendit sg& meubles et sa maison, et elle partit avec sa nièce, pour aller à un bourg situé à six lieues de la ville.
M. Palamède écrivit plusieurs lettres à Cœ* lia, qu^elle lut, et auxquelles elle ne fît pas de réponse. Il lui fit parler par différentes personnes, et même par des gens respectables, qui lui proposèrent de se joindre à M. Palamède pour faire casser son premier mariage. Cœlia répondit qu^elle croyoit que cela ne se pouvoit et ne se de>^it point. Cependant, comme elle se méfioit de son opinion, elle partit à pied et alla à la ville parler à deux ministres dont la piété, la vertu et le savoir lui étoient connus. Elle leur exposa sa situation, leur fit connoître la vertu, la simplicité, Tinnocence et la bonne foi de la jeune fille qui avoit épousé M. Palamède , et leur demanda ensuite si les lois divines et celles qui sont gravées dans les âmes honnêtes lui permettoient d^employer son 'crédit pour mettre cette malheureuse jeune fille dans la situation honteuse où elle se trouvoit elle-même. Les ministres répondirent qu^ils pensoient que les lois étant contraires à ce ma-
Cœlia. 159
riage, on pouvoit aisément le rompre. Mais Cœlia les pressa vivement de répondre non sur les lois humaines, et sur son état présent, mais sur les lois divines ou sur sa condition éternelle. Alors les ministres parurent indécis et n^osèrent prononcer; mais Cœlia prononça pour eux et offrit son humiliation à Dieu.
Elle retourna à son village, d^oti elle n^est plus sortie. Elle passoit une partie des journées à réglise, ou à genoux au pied de son lit; elle se promenoit peu et pleuroit ; mais elle se reprochoit souvent son affliction, comme pouvant être nuisible à Penfant qu^elle portoit dans son sein. Elle cherchoit même à se dissiper; mais quelque effort qu^elle fît, elle retomboit bientôt dans Famertume et la mélancolie» Sa tante m^a dit Tavoir vue plusieurs fois, six heures de suite, sans qu^elle fît le moindre mouvement. Elle étoit comme en contemplation, en méditation , mais c^étoient des méditations de douleur et d^angoisse; car elle ne trouvoit plus, à ce qu^elle disoit, le même attrait dans la prière : le ciel même sembloit Pavoir abandonnée.
Cœlia resta cinq mois et demi dans cette situation, son état devenant même plus pénible à mesure que sa grossesse approchoit de son terme. M. Palamède la vint voir deux fois. Elle ne lui fit aucun reproche et ne parut pas fâchée de le voir.
Cœlia entroit dans le huitième mois de sa
i6o Contes de Besenval.
grossesse, lorsqu'elle sentit des douleurs. Sa tante envoya chercher une sage«femme qui ne put venir, étant à un château, auprès de la femme d'un gentilhomme. Cœlia fut trois jours dans les plus violentes douleurs. Enfin, cette malheureuse fille, aidée de sa tante, mit au monde un enfant destiné au malheur, même avant de naître. Les souffrances qu'elle avoit eues, la manière dont elle avoit été accouchée, lui faisant craindre que son enfant ne fût bien mal, elle le demanda dès l'instant qu'il naquit, le baptisa elle-même, et dit ensuite : « Mon Dieu, que Vous êtes bon ! je vous le donne. Il est votre enfant; hélas! il n'a que vous pour son père. »
Cœlia fut le reste de la journée dans une grande foiblesse. Le lendemain, elle fut mieux, et fit venir encore sa fille. Sa vue parut lui causer une grande révolution. Elle répxmdit une telle abondance de larmes, que sa tante crut devoir arracher son enfant de ses bras. Son excessif attendrissement faillit lui être funeste; car elle fut très mal depuis cet instant. Sa nuit fut fort mauvaise. Elle étoit accouchée le lundi; le mercredi matin, la fièvre lui prit avec beaucoup de violence. On envoya à la ville chercher un médecin ; il fut deux jours sans venir; et lorsqu'il vit Cœlia, elle étoit dans le plus grand péril. On la saigna du pied, mais la saignée ne produisit pas l'effet qu'on en attendoit. Elle eut une longue foiblesse dont elle
Cœlia. i6i
ne revint, que pour se plaindre d'un malaise général. Alors elle crut sa fin prochaine ; elle sourit et remercia le ciel. Sa tête s'embarrassa ensuite. Elle distinguoit mal les objets; elle ne reconnoissoit même pas sa tante. Lorsque M. Palamède entra, son nom, qu'elle entendit prononcer, lui rendit sa raison; elle l'a presque conservée jusqu'au tombeau. « Monsieur Pa* lamède, lui dit-elle, vous voyez l'état où vous m'avez réduite. Je ne vous le -reproche point; je vous ai bien aimé. J'ai demandé tous les jours votre bonheur à Dieu. Je vous recommande, en mourant, votre épouse. Promettez-moi que vous la rendrez heureuse, et que vous ne l'abandonnerez point. » Palamède ne put lui répondre qu'en lui serrant la main et en répandant des larmes. « Vous pleurez, lui dit-elle, Monsieur Palamède. Ma mort est un bonheur pour vous; car vous êtes né sensible, et ma vie malheureuse vous affligeroit beaucoup. Et...» Alors elle sentit un grand trouble dans toute sa personne ; et, craignant que ce ne fût son dernier moment, elle s'écria d'une voix haute : a Ah! Monsieur Palamède, je meurs, laissezmoi... laissez-moi, je ne veux pas mourir en votre présence. » Un moment après, elle se souleva; puis, jetant les yeux autour de son lit, elle aperçut encore M. Palamède ; elle le supplia instamment de se retirer, et elle le suivit des yeux jusqu'à ce qu'il fût enfin sorti.
Quand il fut parti, Cœlia tomba dans une profonde tristesse, oti elle demeura plongée
i6z Contes de Besenval.
jusqu'à la nuit, qu^elle passa dans des agitations convulsives. Elle demanda à boire, et sur ce qu^on ne lui en apportoit pas assez promptement, elle se mit dans une grande colère. Sa tante me dit que cMtoit le seul moment d^im patience qu'elle eût jamais remarqué en elle. Sur les six heures du matin, elle eut de fortes terreurs et de longs frémissemens. Elle demanda un prêtre et de quoi écrire. Elle écrivit huit ou dix lignes, et une lettre pour Milady d^Heifort. A peine eut-elle fini sa lettre, que ses agitations augmentèrent. Elle crut voir dans sa chambre des gens qui creusoient une fosse, et sur son lit, des figures qu'elle n^avoit jamais vues. Elle pria sa tante de les renvoyer, en disant qu^on la laissât tranquille, et qu^on attendît un peu. Sa tante s^approcha d'elle pour la calmer. Cœlia se jeta sur elle d'un air troublé. Elle lui prit le bras qu'elle serra avec force. Elle dit qu'elle avoit bien mal au cœur , et qu'elle soufFroit beaucoup. Elle prononça alors le nom de Palamède et mourut en le prononçant.
Note de VÉditeur,
On trouve cette note dans le manuscrit^ t la fin de Thistoire de Cœlîa.
« J'ai taché de conserver, en écrivant ce récit, le ton, et jusqu'aux expressions de la tante de Cœlia, qui m'a raconté l'aventure de sa malheureuse nièce. »