‹ Contes parisiens: en versChapitre 10 sur 36 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

Dix ans se sont passés. L'automne est à Paris Ce qu'on pourrait nommer le triomphe du gris. Rien n'est harmonieux et fm comme l'auton^ne; L'air est tiède, le ciel joli, rien ne détonne. Le café vomissait ses tables au dehors ; Heureux du temps léger qui respectait leurs cors, Des podagres suçaient de mièvres anisettes, Ou tenaient de leurâ mains branlantes les gazett^s. Le journal des Débats était très disputé.

Le ministre parut : une fleur de santé Lui colorait la joue ; et, vêtu comme un prince, Rasé de près comme un notaire de province, Gerte, il ne sentait pas le joueur I — Puis, survînt Celui que le hasard avait fait écrivain.

LES TROIS VBRTUS THÉOLOGALBS. 55

Sombre, les yeux profonds et chargés de pensées. On sentait à le voir maintes nuits dépensées Près de la lampe amie en un travail ardu, Bien plutôt que l'orgie et que le temps perdu Dans les gais cabarets retentissants. — Très pâle, En désordre, couvert d'une espèce de châle.

Arriva le savant : ses amis étonnés Virent que l'homme avait des besicles au nez Et qu'il marchait avec la plus folle assurance Sur les cordons de ses souliers. L'indiflFérence En pareille matière est un signe certain Que le sujet n'est pas plus que ça libertin.

Quand on se fut lorgné pendant quelques secondes Et reconnu, malgré les ornières profondes Dont dix ans de travail et d'obstinés efforts Savent bien labourer le front d'un homme : « Alors, Dit l'illustre écrivain, nous voici tous en vie. Un vigoureux shake hands/ càr je mourais d'envie De vous voir. Eh ! garçon, une absinthe sans eau/ » Le mathématicien, faisant le damoiseau, Foudroyait le beau sexe à travers ses lunettes ; Mais il aurait charmé des serpents à sonnettes Beaucoup plus aisément que des filles. Tandis Qu'il lançait des regards lubriques et hardis

Et désirait en vain qu'on le prît pour un drôle, D'autre part le ministre, inquiet de son rôle. Guettait l'occasion de parier cent francs, Ou mille ! sur un fait des plus indifférents. « Eli bien ! dit tout à coup ce fameux politique, Raconte-nous un peu ta vie asiatique !

(Le malheureux savant fit la grimace.) Eh ! mais, N'as-tu pas découvert des étoiles? Jamais Je n'aurais cru qu'on pût, en bonne conscience, Allier la débauche à l'austère science !

— Et toi, reprit l'auteur, comment diable fais-lu Pour être un vrai Romain cuirassé de vertu.

Et jouer tous les soirs de monstrueuses sommes ?

— Mon cher, dit le chimiste, à quand les autres tomes De l'immense roman que tu fais ? » L'embarras

Fut énorme. Pourtant le ministre, tout bas.

Risquant les mots de « passe et d'impair, rouge et manque, »

Raconta qu'il avait fait sauter une banque.

Plus tard il perdit tout. Stupide, et décidé

D'en finir, il s'était alors suicidé.

Je ne me souviens plus par quelle circonstance

Le pistolet rata. — « Moi, j'ai fait une intense

Et magnifique orgie, insinua Fauteur;

Pas plus tard qu'avant-hier. » En rusé narrateur,

Il bourra son récit de mots gastronomiques ;

Il eut recours aux plus curieuses mimiques.

Et prétendit avoir vidé tout un tonneau.

De plus il affirma que Teau de Seine, l'eau,

Ce liquide connu de presque tout le monde,

Logis habituel de la grenouille immonde,

Avec quoi Ton se lave, une chose qu'on voit

Dans les carafes, vil breuvage impur et froid.

Une combinaison banale d'oxygène

Et d'hydrogène, enfin l'eau, quoi! l'eau de la Seine,

N'avait jamais souillé son estomac divin

Où nuit et jour pleuvaient des cascades de vin I

Le savant dit : « Voici ma dernière aventure.

J'étais à Naples. Vous savez que la nature

Dans ces pays d'amour flambe comme l'enfer.

Je vis une comtesse ; il faut battre le fer

Quand il est chaud, dit-on : j'assassinai le comte.

La dame m'exécrait; mais moi, sans fausse honte.

Je courtisais toujours cette fière beauté »

L'astronome ajouta d'un air épouvanté Et d'une voix très basse : <( Et comme la donzelle. Je ne sais trop pourquoi, faisait ^ de mon zèle, Un jour je lui donnai du poignard dan» le corps. Et je me satisfis sur un cadavre ! ! ! »

Alors La contrainte cessa. Ces fanfarons de vices Virent que tous les trois n'étaient que des novices.

58 LES- TROIS VERTUS THÉOLGOA-IiES.

Et furent secoués par un rire de dieux

Qui leur faisait monter des larmes dans les yeux,

a Nous nous étions trompés ! rugit le diplomate

Qui faillit étouffer au fond de sa cravate.

Mais je veux en avoir le cœur net. Et je crois

Qu'il nous faut accomplir en une seule fois

Ce (jue nous devions faire en dix ans. — Je m'enivre,

Beugla le romancier. Cette àuit, je veux vivre.

Quelle culotte ! Enfants, je fais le grand écart ;

On me rapportera dismain sur un brancard.

— Pour moi, dit le savant, il me faut deux semaines ; Je fais le tour de nos modernes Célimènes,

— Ainsi, dans quinze jours I même heure, même lien. Et cette fois, soyons sublimes, sacredien I »

Ici, je serai bref. Sachez que le soir même Le ministre joua. Sans lâcher un blasphème, Il perdit une somme assez ronde. Le jeu L'irritait, charriait dans ses veines du feu, En fit un frénétique. Il joua sur parole ; Les tempes lui sifflaient d'une manière folle. Il ne desserrait pas les dents ; il regardait Les cartes tournoyer. — Tout ce qu'il possédait Y passa. Néanmoins il espérait encore.

Et sans dire un seul mot, joua jusqu'à Taurore'.

Quand tout fat terminé, chancelant, ébloui, Il alla se brûler la cervelle chez lui.

Le romancier soupa tout seul. Quii^ze bouteilles Lui fascinaient les yeux de leurs panses vermeilles. Les vins blancs n'étaient pas rejetés : loin de là. Un repas sans pareil, un festin de gala Capable de gorger quarante pauvres diables Emplissait le salon de fumets délectables.

Le glouton dévora quatre lièvres. Bientôt, Constatant qu'il faisait effroyablement chaud, Il attaqua les vins d'une façon très brave Et but avidement, sans souci de la bave Qui mettait des rubis dans sa barbe. A la fin. Quand il eut satisfait sa monstrueuse faim, Il vida des cruchons de liqueur. Pleins de joie, Les garçons contemplaient cette bête de proie* Il s'était bien conduit I Mais quand il se leva Et voulut mettre un pied devant l'autre, il creva*

Quant au savant, il eut une longue agonie.

Jusque-là fort naïf, cet homme de génie.

Sitôt qu'il eut mordii la pomme que l'on sait. Assez rapidement désenfla son gousset.

Mais ce n'est rien encor. Le puissant astronome Cessa de s'occuper du ciel, vécut en homme, Et ne connut plus rien que les plaisirs du lit. Si bien qu'en peu de temps son jugement faiblit, A preuve qu'il est mort la semaine dernière D'un ramollissement de la moelle épinière.

&USTAYE CHANTEREL

ou

KORPHEE MODERNE

LÉON TANZI

Brute délicieuse, 6 vrai peintre, Tanzouille, Toi dont le seul bonheur est de brosser sans fin, De durcir tes biceps, de manger à ta faim.

Et de suivre, le soir, quelque svelte grenouille !

A V heure de briffer, V estomac te gargouille; Tu sais que pour la soif il n'est tel que le vin; As'tu sommeil? tu dors; et, sans être devin, Tu sais que le soleil réchauffe, et qite Veau mouille.

64 A LÉON TANZI.

Tu sais tout ce qu'il faut savoir, heureux filou ! Bien découplé, solide et maigre comme un clou, Tu peux durer un siècle ou deux : rieji ne fempéche.

Or, au temps oit les bois commencent à roussir. Lis ces vei\s sous un chêne, en posant wie pêche : Et tu riras, mon vieux, pour me faire plaisir.

GUSTAVE CHANTEREl

11 était environ deux heures du matin.

Le ciel, pour étonner Paris (près de Pantin), Faisait étinceler derrière ses vitrines De piètres œils-de-chats et quelques saphirines. Pauvre diable de ciel", qui trouve bon crédit Et qui le perd, suivant ce qu'un poète en dit I Donc, vêtu d'un habit qui laissait voir la corde, Un homme déboucha place de la Concorde A cette heure tardive et ridicule. En frac!

Mais un frac décroché^e quelque bric-à-brac Où longtemps il jouit de plaisirs purs et calmes Auprès d'un uniforme aux verdoyantes palmes.

66 GUSTAVE CHANTEREL.

Le possesseur de cet impayable trésor

Portait à sa cravate un gros insecte d'or

Aux yeux rouges, flottant de la mouche à la guêpe.

Son chapeau, d'où pendait un grand voile de crêpe,

Abritait des cheveux fort longs, le nez d'un fou,

Des yeux tristes et bons, avec pas mal de cou

Et quelques poils de barbe. Une maigreur d'ascète,

Des mitaines de cuir aux pieds, nulle chaussette,

Voilà l'homme. Ajoutez cependant que le sieur

Gustave Ghanterel ruisselait de sueur,

Car il était chargé d'une certaine boîte...

Ghanterel essuya comme il put son front moite,

N'ayant aucun mouchoir sur lui : puis, contemplant

Le ciel où fourmillaient les étoiles, brûlant

Et splendide, il Jança ces mots d'une voix foUe :

« Toutes ces dames au salon! le ciel rigola; L'antique Sirius de son mollet nerveux Bat la mesure, et les comètes en cheveux.

Montrant leurs sérieux appas de viandes blanches, Retroussent galamment leurs jupes jusqu'aux hanches. Aldébaran, le nez rouge comme un glaïeul, Se lance éperdument dans un cavalier seul.

Et voilà... »

Mais soudain l'infortuné Gustave Interrompit ce flux de raots,"et d'un ton grave ;

GUSTAVE CHANTEHEIi. 67

« Je t'adore, ô grand ciel éclatant et divin;

Je t'aime avec fnreur et je te blague en vain,

Moi qui voudrais saisir et gober au passage

Les pleurs de diamant qui brûlent ton visage I

Enfin, n'en parlons plus. Pour la dernière fois

Je me charme Toreille avec ma propre voix.

La Seine n'est pas loin ; je vais dçtns trois quarts d'heure

Avaler le bouillon définitif. Je pleure!

A la fleur de mon âge (i peine trente-huit ans)

Je fais ma révérence au gracieux Printemps,

Et, bien emmitouflé dans un foulard de brume,

Je vais me procurer un assez joli rhume.

Mon enfance fut triste... »

Et Gustave, enfoncé Dans cet inoubliable et douloureux passé, Se vit petit garçon pas plus haut qu'une botte, Et chanta d'une voix minuscule et falotte :

Nous avons des petits doigts '

Pour enfiler de la soie, Pour faire un petit jupon X A Jésus, mon p'tit mignon.

Il fut musicien dès sa plus tendre enfance ; Il fuyait de l'école ; et, dans le grand silence

68 GUSTAVE CHANTEREL.

Des bois et des vallons, sa flûte de roseaux Répondait aux chansons divines des oiseaux.

Il quitta pour Paris les baisers de sa mère, Et poursuivit la fausse et cruelle chimère, La Gloire. Il devint hâve et jaune ; il mangea peu ; Il oublia le linge et méprisa, le feu.

Pauvre zèbre I il donna des leçons de solfège Aux demoiselles d'une épicière. Que sais-je?

Il fit tout ce qu'il put pour vivre.

« Et voilà tout.

Dit-il à haute voix. Je ne suis pas du goût De la vie, et je cède, avec un bonheur rare, A la sélection naturelle. Bizarre! »

Mais qui donc se résigne à mourir? Ghanterel

En sanglotant tourna ses regards vers le ciel :

« Sébastien Bach, prince de Tharmonie,

J'ai pourtant bien aimé tes fugues ! Doux génie,

Toi qui m'as consolé dans mes nuits sans sommeil.

Toi qui fus mon bonheur, ma vie et mon soleil,

Toi qui me souriais derrière la portée,

Bien souvent, au pays des rêves emportée,

Mon âme chevaucha le contrepoint vainqueur ;

Avec tes grands accords j'éclatais, et mon cœur

Se fondait de délice en prolongeant un trille.

Tu connais ma profonde horreur pour tout quadrille;

Tu sais que j'ai perdu des leçons, pour avoir

En mainte circonstance écouté mon devoir,

Et que dans les salons je traitais sans vergogne

Rossini de cochon et même de charogne!

70 GUSTAVE CHANTEREL.

« Tu sais... Mais à quoi bon discourir? m'entends-tu?

Es-tu donc insensible à toute ma vertu ?

mon maître, njes-tu vraiment qu'un peu de cendre?

Non, vieux Bach vénéré ! Dieu t'a pris pour son gendre ;

La Nature est ta femme; et, le front radieux,

Toi, tu bats la mesure aux étoiles des cieux.

Ne puis-je croire, à l'heure où le ciel se constelle,

Que j'y vois flamboyer ta perruque immortelle?

Sans doute, ton archet fait de rayons d'argent

Des sphères de cristal guide le cours changeant;

La foudre fait la basse ; ainsi que des fusées

Montent dans l'infini les voix entrecroisées ;

Des gammes de soleils se déroulent sans fin,

Et l'univers sonore, harmonicjue et diviti,

Exécute une fugue à cent mille parties !

Ohl loin du monde, loin des foules abruties.

Laisse-moi m'envoler vers tpi subitement,

Gomme une triple croche ; et, dans le firmament.

Dépouillé de mon frac et commençant à vivre,

Je tournerai pour toi les pages du grand livre ! »

Gustave, tout baigné de sueur, s'essuya Le front avec son crêpe ; et puis il s'écria : a Viens, mon cher violon, mon seul ami. La Seine Nous couvrira tous deux de sa jupe malsaine ; Avant que de trousser son cotillon mouillé, Toi qu'Ambroise Thomas n'aura jamais souillé ! Chante avec moi, tu sais, l'exquise sarabande... N'éclate pas : c^est tout ce que je te demande. »

Il tira l'instrument de son morne cercueil.

Et se mit à jouer. Plein de tact et d'orgueil, Le stradivarius fit de telles merveilles Que les tritons de bronze ouvrirent les oreilles; rêve I une naïde, oyant cette chanson.

De pui^ ravissement laissa choir son poisson ^

72 GUSTAVE CHANTEREL.

Et l'on n'entendit plus couler l'eau des fontaines.

Le feuillage des houx, des tilleuls et des chênes

Se mit à remuei* doucement : sur le sol,

Le bitume fondait pour le moindre bémol.

L'Obélisque lui-même, ébranlé sur sa base,

Par quelques soubresauts témoigna son extase.

Gustave le vit bien : il se fit plus moelleux,

Les cordes et l'archet chantaient à qui mieux mieux ;

Ce fut tellement doux et tellement suave

Que Bach en eût pâmé de plaisir. Pour Gustave,

Il s'absorba si bien qu'il ne vit même pas

Les arbres s'avancer, muets, à petits pas.

Effleurant tout au plus le sol de leurs racines.

Comme s'ils eussent eu des cors. Larmes divines,

larmes de bonheur, qui roulaient sur le nez

De cet Orphée en frac! et les rats étonnés.

Sortis par millierte des prochaines gouttières,

Ecoutaient la musique, assis sur leurs derrières. Et voici : cependant que le musicien S'enivrait de soi-même et ne comprenait rien, L'Obélisque éperdu, n'en pouvant plus de joie, Pirouette sur son piédestal : il tournoie.

Pique une tête à gauche, essaye (mais en vain) De retrouver l'aplomb ; et va s'abattre enfin Sur le crâne du chaste et doux violoniste, Qu'il pulvérise, ainsi que le violon. Triste I

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