TROIS MONOLOGUES
Un an 6*est écoulé, peut-être même deuï.
Sans doute que nos fous sont assez contents d'eux ;
Qu'ils ont déjà tordu la iféconde mamelle
Du plaisir — je devrais en faire une femelle —
Et sans doute qu'ils l'ont tarie. Ah ! vous croyez?
Eh bien ! mon cher monsieur, entendez et voyez.
Dans un grand cabinet tendu de velours rouge Et presque sombre, où rien ne bruit et ne bouge Qu'une plume qui grince, et crache quelquefois Sur le papier, un homme est assis. Et des bois, Des ciels de l'an passé, la mer, des paysages. Un tourbillon bizarre et confus de visages
Se meuvent dans l'esprit de ce voyant. Un vin
Troublant, fumeux et fort enivre l'écrivain,
Devant qui nuit et jour gambade, roule et danse
Le carnaval sans frein de l'humaine existence.
Tourbe bariolée aux sonores grelots I
Les masques de carton étouffent des sanglots ;
Mais hii, pour qui la joie est une absurde feinte,
Voit ruisseler des pleurs sur la pâte déteinte.
Lui, d'un revers de main fait sauter les faux nez.
Et déclare à tous ces fantoclies étonnés
Qu'ils ne s'amusent pas pour deux soùs. Mais la fièvre
De tous ces furieux le dévore ; il se sèvre
Des plaisirs les plus doux et les plus délicats •
Pour vivre de leur vie, au milieu du fracas
De leurs ambitions stupides, mais vivantes.
II épouse désirs, rancunes, épouvantes ;
Il chausse les souliers de tout le monde. Aussi,
Gîomme il est pâle et fin I comme il s'est aminci !
Son œil fouille les cœurs ; une chaude cervelle
Fait bouillonner son front d'une enflure jumelle ;
{Attrape^ d'Aubignél) cet obstiné martyr
S'est muré dans son œuvre et n'en veut pas sortir*
Il ne boit que de l'eau, n'écoute pas les femmes.
Et n'a d'autre souci que de peser des âmes :
Bref, cet incorruptible et ferme justicier
Deviendra sans nul doute un fameux romancier.
48 LES TROIS VERTUS fHÉOLOGALES.
Sa main \ient de laissef tomber la plume d'oie.
Il se frappe le frotit ; maussade, il se rudoie ;
Rien ne marche, il n'a fait jusqu'ici que rêver.
Le moçde est si banal ! N'impiorte, il faut trouver.
Il faut des passions à ,cet âpre génie ;
Il veut voir se dresser aux heures d'insomnie
Des êtres naturels faits de sang et de chair,
Baignés d'humanité, respirant dans notre air I
n lui revient au cœur la phrase du poète :
« L'art est long et le temps est court. » Mais dans sa tête
Un brusque souvenir a passé. Le songeur
Sent monter à sa face une faible rougeur.
Et, souriant, il dit : « Voilà comme est menée
L'humaine volonté par une destinée
Qui ne consulte pas ses victimes ! Pendant
Près d'une année, ainsi qu'un météore ardent
J'ai glissé dans le ciel des brumeuses ivresses.
Je voulais être ivrogne, et n'avais de tendresses
Que pour le boire et pour le manger. Un matin,
J'écrivis à la hâte au sortir d'un festin
Un récit de taverne J une assez piètre ébauche :
Ce jour-là seulement j'ai senti la débauche !
J'ai compris qu'enfermé, seul, dans un cabinet,
On concentrait le monde en soi ; qu'on se donnait
Un spectacle idéal de la foHe humaine
Qui dans les carrefours, bruyante, se démène ;
Qu'on incarnait en soi toutes les passions ;
Qu'on pouvait se créer d'intenses visions,
Et que dans le cerveau, dans un coin de matière
Pas plus grand que cela, tenait la vie entière !
Dans huit ans je serai célèbre. Mes amis
Se moqueront de moi 1 railler leur est permis.
Malgré tous mes efforts je suis demeuré sage ; ,
Le vice n'a jamais mordu sur moi ! Ma rage
Etait plaisante à voir : car l'austère Travail M'enchaînait près de lui mieux que tdut un sérail De bouteilles, tandis qu'une folle existence Etait pour moi la plus affreuse pénitence.
J'allais d'un cœur léger vers mes sales bouquins Gomme on se livrerait à de joyeux coquins ; Et l'orgie empourprée avec sa voix stridente M'apparaissait maussade ainsi qu'une pédante. On ne peut échapper au destin ; et, ma foi, Je serai, s'il le faut, grand homme malgré moi. »
Mon suave monsieur, vous me croirez à peine Quand je pénétrerai, calme et plein de sans-gêne, Chez le joueur en herbe et chez le libertin Qui devait « dépasser Pétrone et FArétin. »
ph bien I brave monsieur, notre joueur en herbe Devint morne sitôt qu'il ne fut plus imberbe : Monaco l'assommait. Longtemps, par point d'honneur, Il perdit tour à tour et gagna de bon cœur* Que la bille passât ou manquât, que la noire ■ Apparût dix-huit fois de suite (dans Thistoire On voit de ces coups-là), le joueur négligent Avec grâce empochait ou semait de l*argent ; Mais le fdit est qu'il eut mieux aimé, le pauvre homme, N*avoir plus un radis et l^allef dire à Rome^ Cet angélique enfant était ambitieux, Et se fit'journàliste. Il avait de beaux yeux
Et des façons, si bien qu'il plut dans le grand monde.
Il eut à son service une aimable faconde
Qui séduisait les gens naïfs. Bref, il voulait
Être ministre un jour, et quand il dévallait
Par les grands boulevards saturés de lumière,
Chaque soir absorbant un kilo de poussière.
Le de Morny futur, fiévreux, surexcité.
Mêlait sa voix aux voix de l'énorme cité.
« Moi, joueur! criait-il ; que j'aille en imbécile
Perdre les battements de njoln cœur ! c'est facile.
Trop facile : Je veux jouer un autre jeu.
Cette vocation me tentait? Nom de Dieu !
C'était une patente et grossière bévue.
Me voici positif ; je fonde une Revue
Abominablement sérieuse. Je vais
Analyser mon siècle en style fort mauvais.
Avant tout, je veux être homme d'ordre. Ministre !
Être haï, mais craint ; qu'on me trouve sinistre ;
Supprimer des journaux pour rien du tout ; d'un mot
Faire trembler un tel comme un simple marmot:..
Ah I je serai ministre, ou que la mort me fauche !
Je corromprai tous les députés de la gauchç. »
Ainsi, c'était encore un homme d'avenir Qui tenta de se perdre et n'y put réussir.
Peut-être voulez-vous que je vous scandalise, Respectable monsieur ? Mais je veux qu'on me lise ; Ainsi, rien de scabreux. Le frais adolescent Qui n'avait au menton qu'un fin duvet naissant, S'est bientôt aperçu que rien n'est plus stupide Que les femmes. (Pardon.) Il fut très intrépide Pendant un mois ou deux ; mais cet infortuné Vit que pour le déduit il n'était jamais né.
Il avait un penchant on ne peut plus étrange Pouria mathématique ; et, sage comme un ange. Il vivait enfermé dans sa chambre, mordant Aux fruits de la science, observant et sondant Les mystères les plus horrifiques. Grimoires, Manuscrits à lasser d'étonnantes mémoires, Il étudia tout, et risqua bien souvent De se faire sauter en l'air, pauvre savant !
Quand il manipulait ses brûlantes cornues.
Il approfondissait des choses inconnues :
L'algèbre, la chimie ! Il regardait les cieux Pendant les soirs d'hiver froids et silencieux, Et couvait du regard toutes ces blondes fées Qui glissent dans Tazur, rouges et décoiffées. Il en découvrit une ou deux qui, dans le temps, Ne montraient pas le bout de leur nez. Le printemps N'éveillait plus en lui de désirs ; la Nature Fut son unique amour et sa folle aventure.
Il songeait quelquefois : « Leurs sacrés cotillons ! Ah ! c'est ça qui m'est bien égal ! — tas de souillons I J'étais jeune, pourtant ; il faut que l'on s'amuse. J'ignorais la pensée et ce travail qui m'use... Que leur raconterai-je, au jour du rendez-vous ? Ah ! par saint Galilée, on était de vrais fous ! Tout de même, un beau soir — Tiens, il vient de m'éclore Une idée. Oui. Je vais décomposer le chlore/ )x