‹ Contes parisiens: en versChapitre 12 sur 36 · A AMÉDÉE PIGEON · texte numérisé non relu

A AMÉDÉE PIGEON

Comment lui dédier une anecdote absurde ?

Il s'en bat l'œil autant que d'un sonnet en kurde^

Lui, par qui le contraire au contraire s'unit ;

Lui, suprême raison des choses nécessaires, Lui, dont on entrevoit le monstrueux granit A travers un rideau d'éclairs et de tonnages !

Au mois ou la poussière embaume la vanille,

Alfred de T..., ayant aux lèvres un manille,

D'un pas précipité brûlait le boulevard.

Il fallait bien qu'il fût un enragé bavard,

Car ce poète — c'est, s'il vous plaît, un poète —

Dodelinant du buste et secouant la tête,

Bien qu41 fût seul, mâchait des mots entre ses dents

Tout comme s'il eût eu quelque grain là dedans.

« Parbleu I grommelait-il, je veux que Dieu me damne

Si je ne me dois pas coiffer d'un bonnet d'âne !

Il faut que je sois fou d'aller m'amouracher

D'une fille — au moment où je suis si léger

De ce métal, le nerf de l'intrigue! Mais zeste! Puisque un louis tout neuf et tout luisant me reste, Voyons (comme disaient nos maîtres, les anciens) Si la diplomatie est faite pour les chiens. »

Le vrai, c'est que notre homme avait dans un passage Remarqué le portrait d'une femme, au visage Mélancolique, aux fins et pâles cheveux blonds, Aux yeux gris bien fendus en amande et trop longs, Qui paraissaient noyés d'une langueur charmante, Alfred avait juré d'en faire son amante.

C'était une fameuse actrice; et, le cerveau Toujours près d'accoucher d'un caprice nouveau. Il trouvait naturel qu'un amour pour la vie Prît naissance à l'aspect d'une photographie. Il savait en quel lieu sa princesse logeait.

Donc, ayant ce soir-là fait un fort long trajet Sans qu'il s'en aperçût (c'est ainsi qu'on s'abîme En quelque songerie exquisement intime) Il se trouva devant la porte d'un hôtel Fort coquet. Son état de démence fut tel Qu'il grimpa lestement sans entendre le suisse : Peut-être bien qu'il prit l'escalier de sei^vice. Le louis — pièce d'or unique ! — resplendit Aux yeux d'une servante accorte, et tout fut dit.

Madame était sortie, elle* jouait. Notre homme Se paya du bon temps pour cette faible somme. Du reste il était beau comme un page, et bien mis A vous désespérer ses plus riches amis.

Aussi, pendant une heure ou deux, la camériste L'empêcha de bâiller et de devenir triste.

La fille étant gagnée, Alfred put se cacher.

Gomme minuit sonnait, dans la chambre à coucher De la comédienne ; une chambre petite ; Le lit en absorbait les trois quarts. Il bat vite. Le cœur des amoureux qui n'ont pas vingt-sept ans ! Sur le tapis bouffaient des nuages flottants De mousseline et de batiste. saint désordre!

La faille et le satin moelleux semblaient se tordre Et se pâmer sur les fauteuils. Les falbalas, Les jupes, les chiffons, un frais chapeau lilas. Un loup malicieux à barbe de dentelle Frissonnaient, chatoyaient — sorte de cascatelle D'étoffes miroitant comme une chute d'eau I S'étant dissimulé derrière le rideau De la fenêtre, Alfred attendit. Il s'élève Gomme une capiteuse atmosphère de rêve D'une chambre de femme à la mode. Inquiet, Alfred aspirait l'air de ce temple muet

Où la déesse allait paraître dans sa gloire ; Et pâle, presque ému, se délectait à boire Ces parfums féminins, forts comme du poison, Qui donnent le vertige et troublent la raison. Il ne s'agissait pas d'étei*nuer. Un geste.

Une quinte de toux pouvait être funeste.

Et puis, si la donzelle amenait un amant?

Ma foi, notre héros goûtait modérément (Quoique brave I) une aussi maussade perspective; Et, fiévreux, il prêtait une oreille attentive Au moindre craquement. Enfin, si cette Eva»

— Je ne sais pas comment sa marraine arriva A déterrer ce nom bizarre — si la tète Exquise du portrait qui charma le poète Avait damé le pion à la réalité?

Suivant les jours, on change; on peut être flatté ; Plus ou moins de soleil, une humeur passagère, Tout cela...

Brusquement, la musique légère D'un petit pied mutin et preste, et le froufrou D'une robe de soie apprit à notre fou Que son ange approchait. La porte de la chambre S'entr'ouvrit, et voilà qu'un discret parfum d'ambre Circula dans la pièce; il s'y mêlait aussi Une très faible odeur de violette, ainsi

Qu'un souvenir des champs, et puis je ne sais quelle

Fine senteur que la femme porte avec elle,

Qui se niche dans la toilette, et se répand

Lorsque la jupe fait un pli. Le sacripant.

Entre les deux épais rideaux de satin jaune.

Dardait un œil brûlant comme celui d'un faune.

La jeune femme était seule, et, silencieux.

De T... la contemplait et la buvait des yeux.

Elle s'était laissée aller sur une chaise.

Puis avait renvoyé sa suivante, fort aise

De ne pas se mêler d'un succès hasardeux.

« Maintenant, se disait Alfred, c'est à nous deux; »

Il attendait le bon moment pour se produire

Et cherchait à part lui ce qu'il pourrait bien dire.

A quoi songeait la blonde actrice? Elle avait tout Au monde : des marquis la trouvaient de leur goût ; Des hommes influents déposaient leur fortune Aux pieds de cette enfant (au prix de qui la lune Semblait bourgeoisement constante). Chaque soir Les loges l'acclamaient quand elle faisait voir Des épaules de neige incomparables. Fine, Elle savait chanter d'une façon divine Avec un tout petit filet de voix. Ses mots Étaient redits par les gens d'esprit et les sots :

Que pouvait-il manquer à cette Jeune femme?

Je ne sais quoi : la vie aventureuse, un drame,

Un amant plus naïf ou plus roué que ceux

Qu'attirait sa blancheur de beau lis paresseux,

Enfin cette folie amusante et nouvelle,

Quelqu'un qui se brûlât pour elle la cervelle,

Et ne se manquât pas ! — Roulant dans son esprit

Ces vagues et confus désirs, elle sourit,

Et sa paupière fut d'une larme mouillée.

Elle s'était avec lenteur déshabillée.

Et de ses vêtements sortait comme une fleur.

Elle avait Tair royal, et, pleine de hauteur.

Secouait un nuage éblouissant de linge.

Et l'autre regardait, lubrique comme un singe.

Une épaule de marbre à tenter le ciseau

De Phidias, bleuie un peu par le réseau

Des veines qui couraient sous la peau transparente.

Que ne possédait-il un million de rente

Pour payer cette épaule adorable! Pardi,

C'était bien le moment de se montrer hardi;

Saint Antoine eut flanqué son âme à tous les diables

Pour étreindre ce corps aux lignes impeccables

Qu'on voyait palpiter sous la chemise. Ah ! oui,

Le photographe était vaincu ! Pâle, ébloui.

Sans même égaliser les bouts de sa cravate,

Le poète bondit. Devenue écarlate.

La dame allait crier au secours. « Et pourquoi, Dit Alfred, crieriez-vous? Je suis le maître, moi. N'ai-je pas corrompu vos gens? Larbins^ concierges, Grooms, cochers? J'ai brûlé quatre livres de cierges A réglise de Saint-Eustache. Au nom du Ciel, Ne sonnez pas. L'instant, madame, est solennel. Et d'ailleurs, j'ai coupé les cordons de sonnettes. Que ne puis-je à vos pieds mettre les huit planètes ! Mais Je n'ai rien. Pardon, j'ai mon cœur. Voyez-vous, Mon amour est plus grand que la mer, et jaloux Comme un tigre. Excusez cet état de démence.

C'est la première fois que je vous vois. Immense Est mon ravissement de vous voir I Vos cheveux Frisent divinement sur la nuque, vos yeux..., Je vous aime, c'est tout ce que j'avais à dire. »

Et puis, il éclata stupidement de rire.

« Mais, monsieur, dit Eva, je ne sais même point Votre nom. — Je vous peux éclairer sur ce point, tleprit Alfred d'un ton insinuant. Le monde N'est pas sans me connaître, et Ton sait à la ronde Que, faute d'un meilleur, je suis Alfred de T..., Poète assez lyrique et, de plus, endetté.

^Mais, monsieur, s'introduire à pareille heure. . . — chèi*e, Ma conduite d'abord peut paraître légère,

Mais songez que voilà je ne sais plus combien

De mois que je vous aime, et que je ne suis rien

Qu'un poète peu fait à Tintrigue amoureuse,

Et dont la bourse, hélas ! est terriblement creuse.

Je me suis introduit ici comme j'ai pu. »

Et, Fœil étincelant, vrai satyre lippu.

Gonflant sa sensuelle et moqueuse narine,

Il approchait. La joue émue et purpurine.

Et le sein bondissant sous la batiste, Eva

Ecoutait ce torrent de mots. Elle trouva

Que le jeune homme était bien fait ; des dents fort blanches

Lui donnaient un sourire aimable, et/sur les hanches

Il se campait en beau cavalier. Puis, qui sait?

Si peu de pièces d'or sonnaient dans le gousset

Du jeune homme, il avait cette audace charmante

Qui d'un petit air fat et narquois s'agrémente,

Et qui séduit un cœur de femme. Elle passa

Une robe de chambre et dit : « Contez-moi ça. »

Comme il est frais, le ciel du matin, quand la ville

Bourdonne doucement encor dans Tair tranquille !

Gomme, après, une nuit fiévreuse et les jaloux

Emportements de la passion, il est doux

De marcher en chassant devant soi la fumée

D'un havane, qui roule, épaisse et parfumée I

Alfred eût souhaité manger dans un palais ;

N'en ayant pas, il fut s'établir à l'Anglais,

Où, pour quatre-vingts francs et pas mal de centimes,

Il fit un déjeuner discret, des plus intimes.

Où diantre s'était-il muni de son trésor?

Car de la tête aux pieds il était cousu d'or.

La chose étonnera beaucoup de bonnes âmes

Qui nous jettent au nez l'épithète d' « infâmes » ;

Mais la voici. — La jeune actrice avait trouvé

Le drame, l'imprévu depuis longtemps rêvé.

Ce jeune homme élégant, fou de luxe, et du reste

Misérable, devait prendre un parti funeste ;

Il était très possible, enfin, qu'il se brûlât

La cervelle, moyen d'en finir assez plat.

« Je vous donne, avait dit Eva, trois mois de vie.

De bon temps, de plaisir, de luxure assouvie,

Moi pour maîtresse en titre et de Tor à pleins seaux.

Que vous importe, à vous, Topinion des sots?

Quand vous aurez joui d'une telle existence.

Repu, soûl de bonheur et plein d'impénitence.

Vous vous ferez sauter la cervelle pour moi.

Vous en viendriez là tôt ou tard ; et, ma foi,

Autant vous amuser : 4'occasion est belle«

J'exige maintenant d'une façon formelle

Que vous disiez en .vers de quel mal vous mourez;

J'aime assez les sonnets, précieux, très parés,

La rime bien soignée et la chute amusante.

Vous mettrez fréquemment mon nom; je veux qu*on sente

Mon inspiration à tout endroit du vers.

Je lègue ainsi ma gloire au futur univers ;

Et vous, répudiant la misère banale,

Vous faites une fin assez originale.

— Tope ! s'était alors écrié ce héros;

tïàbits noirs et gants blancs sont pour moi des bourreaux ;

Ce m'est Un désespoir, à la fleur de moii âge,

be jouer le stupide et piètre personnage

D'un homme poursuivi par les huissiers, traqué j

Maùditj et qui ne peut passer auprès d'un quai

Sans avoir le désir de piquer une tête A Teau, pour y noyer son titre de poète !

Au diable ! Soyons beaux, sortons de notre temps, Vivons rageusement nos rapides instants :

Le travail est ingrat, la veille est inféconde ; J'aime mieux être riche et me yourps du monde. Qu'il m'appelle « joli monsieur » tant qu'il voudra! Comptez sur moi, charmante amie, on se tuera. » .

Et c'est pourquoi, plein de fierté, notre poète Faisait sonner de l'or dans ses poches en fête.

Trois mois, c'était bien peu ; mais certes, mieux valait

Sur sa tempe sentir le froid d'un pistolet

Que de traîner un corps épuisé dans les rues ;

Galoper nuit et jour sur des coquecigrues

Pour retourner sans cesse au funèbre château

De la misère! Alfred mordit dans le gâteau

Qu'il avait convoité pendant bien des années

A ses heures d'angoisse et de rage obstinées.

Il pouvait donc goinfrer à son aise; et c'était

Un robuste mangeur I Plein de grâce, il fouettait

Devant lui son cheval, un très beau bai cerise;

Son tilbury léger filait comme la brise.

Et le cœur du dandy, gonflé sous son veston,

En aurait fait sauter jusqu'au dernier bouton.

Au théâtre il hantait une loge princière

Et faisait, comme on dit, sa petite poussière.

Puis, il jouait; content de perdre ou de gagner,

Il se laissait gaiment rançonner et saigner, /

Ou s'en allait, faisant craquer ses fines bottes

Et dans sa main froissant un fouillis de bank-notes.

*Mais la perle de sa couronne était Eva.

De quel air grand seigneur il disait : comment va? Au pâle bataillon de ses maigres confrères, Lui qui, narguant la faim et les chances contraires. Promenait à son bras la reine de Paris (Parfaitement semblable aux célestes houris), Laquelle était Tobjet d'ardentes convoitises Et pour qui se faisaient d'innombrables sottises! L'actrice avait assez berné de Turcarets Pour héberger trois mois un poète à ses frais Et rigoureusement lui demeurer fidèle.

Le soir, quand il rentrait, s'asseyant auprès d'elle, Alfred se délassait des fatigues du jour.

Galant, il savait faire adroitement sa cour Et marchait vers la mort sans se troubler la bile. Il traitait quelque idée en ouvrier habile.

Et forgeait un dizain charmant, ou bien encor Un sonnet enrichi de ciselures d'or.

Puis il eii détaillait les beautés en orfèvre,

. Et souvent méritait les baisers d'une lèvre RoUge et suave ainsi qu'une fraise des bois.

Et, sommé de mourir par une douce voix.

Il ne s'étonnait point que cette jeune dame Demeurât impassible et montrât si peu d'âme.

Or, les trois mois avaient coulé comme un torrent.

Alfred depuis deux jours vivait au restaurant,

Engouffrait plat sur plat, civet sur matelote.

Légumes, entremets, gâteaux ; une culotte

De viandes et de vins, un vaste entassement

De ragoûts étrangers, un rêve de gourmand.

Des truffes à foison, une ample pyramide

Que les consommateurs lorgnaient, la bouche humide.

Il voulait galamment célébrer ses adieux

A la vie, au soleil aimable et radieux

Qui flambe aux vitres d'or et chauffe le bitume ;

Il voulait sans ennui ni secrète amertume

Fermer ses yeux au monde éblouissant et gai.

Aussi, rouge comme un païen de l'Uruguay,

Titubant, et gonflé de tant de nourriture,

Il monta chez la blonde et svelte créature

Qui devait dépasser Béatrix en renom.

Il entra sans frapper, comme un coup de canon.

« Mon Dieu I mais vous allez mourir d'apoplexie, Dit-elle, saignez-vous. — Non, je vous remercie. Je viens prendre congé de vous. Demain matin, Je pars pour un pays qu'est bougrement lointain. » Il la vit chanceler, toute pâle. Et, sans force. Elle lui dit : « Quoi ! les trois mois?... — Gela se corse, Pensa l'ivrogne. — Mais, êtes-vous décidé ?

Etes-vous bien certain? Avez-vous regardé...

— Un almanach ? fit-il. — Pas de plaisanterie I Je vous aime. Parlez, Alfred, je vous en prie. Allez-vous donc mourir demain ? — Je suis flatté De l'intérêt que vous portez à ma santé ; Je me propose, au point du jour, de rendre l'âme. » Mais elle, sanglotant : « Ah I je suis une infâme ! » Et, prise d'un profond chagrin, une douleur Sincère qu'accusait sa mortelle pâleur, Elle se mit à fondre en larmes.

« Imbécile !

Cria-t-elle soudain, mais rien n'est plus facile ; A quoi diable pensais-je? mon cher bien-aimé. Ne meurs pas, ne meurs pas! —Mais si je suis charmé De mourir? — Tais-toi donc, fit la comédienne. Rien ne vaut le soleil de ce monde ! — Pardienne, Je suis de votre avis, mais j'ai juré. — ^^ Juré? Devant qui? devant quoi? quand ça? Bon gré, mal gré.

Tu vivras ! » Mais Alfred reprit d'un ton colère : « Je veux me tuer, moi I va te faire lanlaire. Si je meurs, ton nom passe à la postérité.

— Eh I je me moque bien de l'immortalité !

Rugit-elle. — Voyons, répliqua le poète, Ma vie est grâce à vous une éternelle fête ; Je fume des brevas d'un prix exorbitant ;

Dans la me on me prend pour un homme important, Car je suis constellé de bijoux. Mais que diable! Puisque je dois payer cette veine incroyable En me faisant sauter le caisson de bon cœur.

Laissez-le donc sauter, ce caisson de malheur! * Sans cela, je n'aurais pas d'excuse. Ma belle, Je m'en vais de ce pas où le devoir m'appelle. Gomme l'on dit dans les opéras. — Non, non, non! Je ne yeux pas, Alfred. . . — Eh bien ! oui, c'est mon nom. Là, je m'appelle Alfred : mais laisse-moi tranquille.

— Foule-moi sous tes pieds comme une chose vile, - Dit-elle, quitte-moi, bats-moi, mais ne meurs pas. Tu ne vas pas mourir, non ! — J'y vais de ce pas, » Dit Alfred, calme et froid.

Les cheveux en désordre, L'œil fixe, elle se mit à crier, à se tordre Les poignets avec rage ; elle resta devant La porte de la chambre, et, farouche, bravant

La colère d'Alfred allumé par Tivresse,

Elle dit sourdement : « Égorge ta maîtresse,

Fais ce que tu voudras, mais ne meurs pas. D'abord,

Je t'en empêcherai, \ois-tu ; je hais la mort. »

L'autre la regarda pendant une seconde,

Et puis, avec le ton d'une pitié profonde.

Il répondit : « C'est bien, madame, je vivrai.

Non qu'un ordre de vous me paraisse sacré ;

Mais bah! je vous méprise, et je vois bien qu'en somme

Votre peau ne vaudra jamais la mort d'un homme. »

Et, mettant son chapeau sur sa tête, il sortit.

Eva êe tut longtemps. Son front s'appesantit ; Folle, elle entendait battre et siffler ses artères. Ce fut une heure ou deux d'angoisses solitaires Qui payaient chèrement l'insouciante humeur De cette fdle à qui la publique rumeur S'obstinait à prêter un corps dépourvu d'âme. Mais elle se dressa brusquement : une flamme Luisait dans son œil gris qui devint presque noir, Et tout haut elle dit : « Gela sera, ce soir. Moi qui l'avais aimé sans m'en être doutée! » Elle tremblait de tous ses membres. Tourmentée, Indécise, elle fit quelques pas ; et sourit En voyant un couteau de chasse. Elle le prit :

La lame ruissela dans un rai de lumière

Qui passait à travers les rideaux ; une pierre

Énorme scintillait au pommeau de vermeil.

Ensuite elle voulut regarder le soleil,

Et se souvint de bien des choses envolées

Qui la firent pleurer. Un pot de giroflées

Fleurissait, qu'elle alla respirer longuement.

Gomme elle sanglotait, songeant à son amant.

Elle se dit : « Pour lui, le sourire à la lèvre,

Il se serait tué sans grelotter de fièvre.

Et tout cela pour un caprice, et sans m'aimer I »

Cette réflexion sembla la ranimer.

Et le sang-froid d'Alfred la rendit tout heureuse.

Suprême vanité de la femme amoureuse !

Au bout d'une heure ou deux, elle était prête. Alors

Un frisson, malgré tout, lui passa dans le corps,

Et réveilla sa peur un moment assoupie ;

Car elle allait mourir, et la mort est impie

Qui glace une beautç si radieuse à voir !

Gomme elle allait crier, elle mit un mouchoir

Sur sa bouche ; et soudain retrouvant son courage,

Pâle, sans remuer un muscle du visage.

Elle planta d'un coup rapide et violent

La lame du couteau dans son ferme sein blanc.

Page 1