ANTONY BLONDEL
Au pays des sapins et des pâtés de imite ^ Dans les Vosges^ là-bas, nous avons bien souvent Lampe d'excellent kirsch, ami, tout en rêvant A ce vaste Univers sans formule et sans suite.
Notre vie est sans fin détruite et reconstruite ^ Nous vivons notre mort et mourons en vivant ^ Quoique les vains regrets et l'espoir décevant Dérobent à nos yeux les choses dans leur fuite*
24 A ANTONY BLONDBL.
Pour me distraire un peu de V obscur Univei^s^ J'ai fort patiemment limé ces quelques vers : Mon bizan^e Blondel^ à qui les donno^ai-je ?
A toi, le compagnon de mes mornes gaités, En souvenir des monts où rayonnait la neige.
De nos sombres sapins, du kirsch, et des pâtés.
Nous venions d'entamer notre lune de miel. Nous l'avions écornée à peine! et, dans le ciel Des premières amours, cette tartine blonde Étalait sa surface appétissante et ronde.
Ce soir-là, nous étions assis au coin du feu ; L'on était (il me semble) en janvier. Peu à peu S'était faite la nuit dans la chambre bien close Où s'exhalait un faible et frais parfum de rose. C'était plaisir de vivre, et, de mon bon fauteuil, Je regardais avec un légitime orgueil Ma jeune femme aux yeux couleur de violette.
Aux clairs reflets du feu chatoyait sa toilette ;
Et Kate reposait sur sa mignonne main
Sa tête aiix cheveux d'or bouclés. Un vieux Romain
Se fût montré sensible à sa « grâce touchante » ;
Et je la suppliais, la petite méchante...
Mais, passons. — Au dehors, je crois bien qu'il neigeait ;
Notre égoïsme à deux s'en faisait un sujet
De délice : on était si bien dans cette chambre !
Je logeai mon cigare en son fin tube d'ambre,
Et me mis à fumer très confortablement.
Incapable de dire un mot, et m'abîmant
Dans des réflexions toutes pleines de joie ;
Tandis que, laissant voir un peu son bas de soie,
Ma chère Gendrillon se moquait de l'hiver
En rôtissant au feu sa pantoufle de vair*
Le feu s'assoupissait, et la chambre était noire. « Ce serait bien gentil de me dire une histoire, Fit Kâte, une très longue histoire, tu veux bien? » Oh! j'aurais refusé, parbleu I mais le moyen? C'est que Kate jouit d'un accent britannique Qui lui donne un parler chantant, absurde, unique. Que je qualifierai d'adorable. Il fallait M'exécuter, c'est clair. Mais tout mon chapelet Était depuis longtemps égrené ; ma mémoire Ne logeait pas, hélas ! la plus chétive histoire. Ayant donc appelé le grand Machiavel A mon secours, dans cet embarras très réel, « Mon enfant, répondis-je, (enfant ! pas davantage ; Mais cet air paternel seyait à mon grand âge). Mon enfant, il était une fois... — C'est cela! » Cria-t-elle ; et soudain, son œil étincela.
V 11 était uoe fois, repris-je, un roi de Perse... Élait-cÈ un roi de Perse? en tous cas, je me berce De l'espoir que c'était pour le moins un pacha D'Asie ou d'autres lieux. »
Là, Kate s'approcha De moi; pauvre mignonne 1 elle était suspendue Au frêle iil de cette histoire prétendue.
« Le roi, continuai-je, avait un grand vizir Auquel il fit couper la tête, par plaisir...
— C'est horrible ! dit-elle. — Attends un peu. Ce prince, Ayant empoisonné ses parents de province.
Combattit le géant Mac-Gregor; tout d'un coup,
Il aperçut un singe à figure de loup,
Qui mangea les sept fils de la vieille sorcière.
Le repas fut seni d'une façon princière...
— Jen'f comprends plus rien, dit Kate. — Oh! tu verras. Tout s'explique à la fin. >;
J'avais donc sur les bras IjC géant Mac-Gregor; mais, derrière la tête, Je conservais encor l'espérance secrète Que Kate partirait pour le pays vermeil Où sur ses aUes d'or nous conduit le sommeil.
Aussi, je poursuivis résolument : « La grotte Etait de corail bleu; mais, d'un seul- coup de botte, Le géant la jeta par terre. J'ai grand faim 1 Grommela-t-il ; et comme il avait le nez iin, Il se mit à flairer partout. Le roi d'Asie (Ce bon roi revenait hanter ma fantaisie) Avait une massue aux clous de fer. . . »^
Soudain, Je quittai mon fauteuil et bondis comme un daim. « Je ne me souviens plus du tout de cette histoire, Dis-je, mais j'en sais une authentique. Victoire ! — Tu vas devenir fou, dit Kate. Que veux-tu Que je comprenne à ton récit? — C'est rebattu, Tout cela ! les géants ont fini leur carrière, Répondis-je. Messieurs les pourfendeurs, arrière! Je m'en vais te conter une histoire d'amour.
— Son titre? — Le Crapaud. —-Va donc, j'écoute. — Un jour , Dis-je avec assurance (enfin, j'en tenais une I) Un jour, un soir plutôt, car c'était à la brune. Dans un pays bizarre, un pays très lointain, J
Dans un siècle fort vague, autant dire incertain, Sous le règne du roi... Voyons, son nom commence Par un R, ou peut-être un Y grec. — Ta démence Est au comble, dit Kate ; il m'importe vraiment De connaître le nom du roi ! — C'est alarmant.
Fis-je; serais-je en proie à quelque maladie?
Je ne pourrai jamais jouer la tragédie,
Ni même prononcer un discours. Je poursuis ;
Mais rappelle-moi donc, ma mignonne, où j'en suis.
— Tun*as pas commencé. — Pas commencé, ma belle? Si, je t'ai dit qu'un soir... — Et voilà tout, fit-elle.
— Eh! bien donc, ce soir-là, dis-je (sans me fâcher). Une vieille envoya sa fille lui chercher
Je ne sais quoi, de l'eau, si tu veux bien. La fille
(Et pourquoi le tairais-je?) était propre et gentille,
Rose, et de beaux cheveux cendrés jusqu'aux jarrets.
Elle alla donc au puits avec un pot de grès.
Mais le puits était vide ! Elle en fut désolée ,
Et, les larmes aux yeux, s'assit toute troublée
Sur le rebord du puits, en regardant son pot.
Tout à coup, elle vit apparaître un crapaud.
Un malheureux crapaud, furtif, brusque et timide.
11 regarda la vierge avec un œil humide.
Un bel œil d'or tout rond, et dit (car tu sais bien
Que dans ce pays-là, sous ce roi très ancien.
Plusieurs bêtes parlaient français) : « Mademoiselle I
Je souffrirais que vous doutassiez de mon zèle ;
Qu'est-ce qui vous chagrine? — Oh ! monsieur le crapaud,
Lui dit la jeune fille étouffant un sanglot.
Vous le voyez, ce puits est à sec : comment faire
Pour n'être pas grondée, en rentrant, par ma mère?
— Moi, je puis vous aider, dit le batracien ;
Et Ton ne dira plus que je suis bon à rien !
Ce puits dans un instant va se remplir d'eau claire,
Si vous voulez... pardon, je crains de vous d^pla^ire,
Je n'ose... — Mais parlez, dit-elle. — Eh I bien, il faut
Que vous me promettiez de m'épouser. — Crapaud,
Dit la vierge, avec une espèce de sourire,
Je le promets. — Est-il possible? quel délire!
Dit l'animal; merci. » Là-dessus, il plongea
Dans l'herbe et disparut. Mais l'eau claire déjà
Montait en murmurant, et mouillait la margelle.
Riant de l'aventure, alors, la jeune belle
Mit de l'eau dans sa cruche, et, de son pas léger.
Prit sa coiirse à travers les prés, sans plus songer
Qu'elle. était fiancée à cet être bizarre. »
Là, je m'interrompis pour jeter mon cigare.
Le feu ne lançait plus de flamme; il faisait noir. Et, m'étant approché de Kate pour la voir,
« Dors-tu? » lui demandai-je, avec une tendresse Maternelle, vraiment. « Oh! non, je m'intéresse A ce pauvre petit crapaud. Comme il a dû Souffrir, poor Utile thing ? — Chut ! il est défendu D'anticiper, repris-je. Or, quand il fut nuit close, A cette heure charmante où sans souci l'on cause
Des petits riens du jour, la vieille défaisait Le lit pour se coucher, et sa fille jasait.
Mais voilà qu'une voix très douce et très plaintive S'éleva du dehors; et la mère, attentive, Entr'ouvrant sa fenêtre aux brises de la nuit, Entendit, mot pour mot, la complainte qui suit :
Je voudrais bien entrer^ 6 mon cœw\ ma chérie ; Reconnais-tu la voix de ton fidèle amant?
ma mie, à mon cœur y souviens-toi du serment Que tu me fis là-bas, dans la verte prairie.
« Qu'est ceci?dit la vieille. — Oh ! rien ; c'est un crapaud Que j'ai prorais d'aimer, et qui m'a prise au mot. Mais, pour qu'il n'entre pas, fermons cette fenêtre. — Pourquoi le repousser, ce pauvre petit être? Dit la sensible vieille. Entre, crapaud. » Joyeux, Le fiancé sauta dans la chambre. Ses yeux Témoignaient tant d'amour qu'il eût touché des pierres. Voluptueusement il clignait des paupières.
Et puis il se mettait à danser comme un fou.
La jeune fille fut intraitable. « Hou I hou I » Gémissait le crapaud. « Tais-toi, vilaine bête, » Disait-elle. Alors, lui, de sa voix si fluette :
Je voudrais bien souper, chère, pour le moment. Mon véritable amour, 6 mon cœur, ma chérie!
Souviens-toi que là-bas, dans la verte prairie. D'être à jamais à moi tu me fis le serment,
« Te donner à manger ! dit la belle insensible ; N'es-tu pas un crapaud dégoûtant? — C'est possible, Fit la mère, plus douce; il n'est pas très mignon, Mais baste! il soupera, le pauvre compagnon. » Et le crapaud soupa. Mais, en sortant de table, Il se mit à chanter d'une voix lamentable :
ma mie, à mon cœur, souviens-toi du serment Que tu me fis là-bas, dans la verte prairie ! Je suis las, je voudrais dormir, ma chérie, Porte-moi dans ton lit bien délicatement.
« Te mettre dans mon lit! cria-t-elle en colère. — Ma fille, dit la vieille, il nous faut lui complaire ; » Et quand il fut au lit, bien chaud, bien dorloté, Le ci-devant têtard conclut avec gaîté :
ma mie, à mon cœur, Vépreuve sera faite, Si d'un coup de couteau tu me tranches la tête.
— Ah ! mon Dieu ! fit ma jeune épouse ; quel malheur ! Et qu'est-il arrivé, dis? — Ma petite fleur, Tenez-vous en repos. Permettez que j'allume
Une bougie. — Après? Après? — Tiens! ce volume Que je n'avais pas vu; c'est un roman. Je vais Essayer de le lire. — Ah! comme il est mauvais, Dit Kate; il ne yeut pas finir la belle histoire. Je ne t'aimerai plus. — Châtiment méritoire!
Dis-je à mon tour; je suis repentant et confus. Que je m'en veux d'avoir l'esprit aussi diffus ! Enfin, je continue. Hem ! Hem ! La jeune fille Réfléchit qu'après tout ce n'est que peccadille De tuer un crapaud ; et, d'un air empressé, Obéit sans rien dire à son vert fiancé.
Mais, ô miracle, à peine... Où sont les allumettes?
— Non, la fin de l'histoire ! — Il faut que tu permettes A l'orateur... — Non, rien. — Or, dis-je avec bonté, A peine le crapaud fut-il décapité.
Qu'on le vit se changer en le plus joli prince Qui se puisse rêver. Une moustache mince Obombrait les deux coins de sa bouche ; ses dents Étaient de perle fine, et ses beaux yeux ardents Luisaient (ni plus ni moins !) comme deux escarboucles. Ses cheveux, fins et noirs, s'entremêlaient en boucles ; Et, de la tête aux pieds, il était tout en vert. Le mariage eut lieu. Ragoûts, rôtis, dessert,
On ne manqua de rien, et Ton sortit de table
Ivres morts. Le prince eut un nombre incalculable...
— D'enfants? — Non, d'invités à la noce. — Dis-moi ; Quel costume avait-il, ce joli petit roi?
— Quel costume? voici : commençons par la tête : Toque de satin vert, grosse émeraude, aigrette; Pourpoint de velours vert à crevés de satin,
Dix boutons d'émeraude. Un gant de peau de daim. Et l'autre de chamois, teints en vert ; la culotte Nuance feuille morte; et Tune et l'autre boite. Pour ne point déparer ce costume pimpant.
D'un splendide cuir vert fait de peau de serpent. »
Lorsque j'eus achevé cette naïve histoire.
J'embrassai la mignonne. A peine pus-je y croire : Elle avait si bien pris mon conte au sérieux Que des larmes (cher coeur I) lui roulaient dans les yeux.
La noce avait eu lieu; que dire davantage?
Et, s*il vous plaît, que faire avant que le potage Fumât sur notre table? Oh ! je n'eus pas besoin De me creuser la tête, et, sans chercher bien loin. Nous avions les baisers d'amour pour nous distraire. Quelques-uns là-dessus sont d'un avis contraire. Ceux-là commenceraient par s'embrasser: après, S'étant communiqué mille petits secrets, Ils se verraient contraints d'imaginer un conte. Je ne les blâme pas, s'ils y trouvent leur compte ! Mais j'estime, pour moi, qu'il vaut mieux commencer Par cent mille propos bavards, et s'embrasser Au critique moment où l'on n'a rien à dire.
D'ailleurs, tel est l'avis du suave Shakespeare.