‹ Contes parisiens: en versChapitre 5 sur 36 · A HENRI MERCIER · texte numérisé non relu

A HENRI MERCIER

Moij je viens d'accoucher de ces treize poupons. Ils ont déjà l'œil vif, des mines de fripons y

Ety tortillant du >t'jX, chacun d'eux se trémousse.

Je t'offre celui-ci^ digne et sobre Mercier.

Baise complaisamment sa mignonne frimousse.

Et bois un coup de vin pour me remej'cier.

LE

C'est dans un avant-poste, une vieille baraque

Où Teau suinte des murs et que le vent détraque ;

Des francs-tireurs sont là. C'est un piètre logis,

Mais peut-être demain les champs seront rougis

Du sang jeune et brûlant qui bat dans leurs artères.

Paris est derrière eux, qui meurt de faim. — Naguères,

C'étaient des jeunes gens pommadés et frisés

Dont la lèvre vermeille appelait les baisers ;

Qui tous les jours changeaient quatre fois de chemise

Et d'habits, et trouvaient à redire à leur mise;

Ou bien des débauchés, d'intrépides viveurs Peu faits pour mendier de trop lentes faveurs : Ces lurons fréquentaient des femmes de théâtre Et ne sourcillaient pas pour embrasser du plâtre. Là se trouvent encor des membres du Jockey, Un marchand de bouillon richissime et toqué, Et, pour finir, un peintre à la moustache blonde Qui s'est insinué, depuis peu, dans le monde. Du reste ces gens-là se moquent de mourir ; Tous ont eu des duels. Mais veiller, mais souffrir Du froid et de la faim, manquer de confortable. Chercher fiévreusement quelque matou sortable Et, le soir, dans les champs, déterrer des navets Et des topinambours hideusement mauvais.

C'est un triste métier qui dessèche et qui mine Des gens fiers avant tout d'une excellente mine. Depuis une semaine on s'ennuie à crever Et l'on n'est pas sorti. Beau plaisir, d'enlever Des postes, d'éveiller à coups de baïonnettes D'excellents Allemands, des bourgeois fort honnêtes Qui soupirent après leur ville et leur jambon, La choucroute et le nez de veau (trouver ça bon !), Les chœurs habituels, et la chope bien pleine Qu'on voit mousser, et leurs pipes de porcelaine I — Aussi nos élégants fument d'un air pensif, Comme des condamnés à mort. Quelque naïf

Songe à la politique embrouillée et stupide

Qui paralyse un peuple autrefois intrépide I

A terre, on voit grouiller un vicomte charmant

Qui n'est plus qu'une dette ; et concupiscemment

Il rebaise un portrait d'actrice. Deux bons drilles

Sifflent en les brouillant de vieux airs de quadrilles,

Pour se ravigoter de souvenirs heureux.

Un autre, se trouvant l'estomac par trop creux,

Comme il ne peut manger, pompe avec énergie,

Et l'on voit à son teint si c'est de l'eau rougie

Ou bien quelque boisson plus tonique. A côté,

Le club des mirlitons ronfle avec volupté

Sous la forme d'un peintre à petites moustaches.

Tandis que deux messieurs, bien mis et fins d'attaches,

Qui, dans le temps, auraient fait merveille à la cour.

Sont en train de jouer au bac sur un tambour.

J'oubliais d'indiquer — mais, est-ce bien la peine? —

Mon premier personnage : une noblesse ancienne.

Le même nez busqué de ses soixante aïeux,

Un sang qui mainte fois dans les combats joyeux

A doré notre terre héroïque de France,

Tout cela revivait avec peu d'espérance

Dans la personne du gommeux intitulé

François-Joseph, marquis de la Gâte-Brûlé,

Dont le blason valait celui de bien des princes.

Le marquis est fort pale, et sur ses lèvres minces

8 LE UARQTTIS DK LA QATE.

Flotte un sourire assez dénué d'à-propos.

Sa façon d"adinirer le groupe de Carpeaux

Est d'avoir pour maîtresse une danseuse habile.

Cet homme est marié, mais il n'a pas de bile

Et pardonne à sa femme, une blonde ans doux yeux,

Qui l'aime et qui le pleure. Il semble déjà vieux,

Cet excellent marquis; sa marche est incertaine

Bien qu'il n'ait pas encor dépassé la trentaine.

Et sa mémoire et lui se livrent des combats

Pour accoucher des mots qui ne lui sortent pas.

Son crâne resplendit. Au fond de quelle alcâve

A-t-il pu devenir si terriblement chauve?

Je n'en sais rien, ni tous non plus. — Pour le moment,

Il joue au bilboquet, tout seul ; et se pâmant

A chaque coup manqué, par sa façon de rire

Donne de violents symptômes de délire.

Cependant l'on s'anime, on cause. Quelquefois Eclate un quolibet; puis des éclats de voix S'élèvent ; les propos vont leur train. « Tu sais, Chose ? Le voilà qui se colle avec la grande Rose.

— Qui ça, Chose? — Comment, tu ne le connais pas ? Mais c'est Machin, parbleu. — Machin? Oh 1 dans ce cas. ..

— Mes petits cœurs, je crois qu'avant une semaine Nous aurons du nouveau. — Bon ! pourvu qu'on nous mène,

Nous irons bien casser quelques nez aux Prussiens. —Eh! menons-nous tout seuls, c'est plus simple! —Tiens, tiens, Mais je deviens très fort, dit le marquis. Vingt-quatre! Un joli point. — Gageons que je m'en vais abattre, Fait un des deux joueurs. J'ai huit ou neuf. — C'est bon. Noua verrons ça, mon vieux. — Je tremble. Nom de nom ! Tu me flanques toujours despato'cfs. J'imagine Qu'une ancienne m'en veut, sous la forme d'Argine. Est-ce comique! Vrai, je n'ai jamais tant ri.

— Que je mangerais bien un pied de céleri.

Fait observer Tivrogne. — Allons, beugle l'artiste Endormi, tiens-toi bien, Velasquezt — [C'est fort triste, Un si joli garçon qui rêve à la couleur.

— Ce poste manque un peu de «uratvç. — chaleur!

— Sacrebleu qu'on s'embête, ici ! — Beauté mutine. J'aimerais à téfer le bout de ta bottine,

Soupire le vicomte. — Ah çà! Gâte-Brûlé, C'est ta garde, demain? — Oui, jeune écei^elé; Mais, à part le respect qu'on doit au capitaine. J'irai dedans Paris courir la prétentaine.

Germain, tu monteras ma garde, m'entends-tu?

— Oui, monsieur. — Ce valet, au moins, n'est pas têtu. Çà, mon vieux, ne va pas faire casser ta tête?

J'en serais désolé. Ne bats pas en retraite; Mais si tu vois venir les balles, mon ancien. Fiche-toi sur le ventre et fais semblant de rien.

■JbAa

— Oui, monsieur le marquis. — Car une sentinelle, Vois-tu, Germain, ne doit jamais faire de zèle. Mais s'embêter le plus possible. Couche-moi, Ouf, je suis fatigué. Là, je suis comme un roi ; Gomme un roi qui serait joliment mal. Quel ange Que cette Paméla I L'œil gauche me démange ; Tiens! et Fœil droit aussi, je crève de sommeil. Paméla! Je crois qu*un service en vermeil Ferait bien son affaire, à cette brave fille. Comme elle pirouette et comme elle gambille ! Quelle âme! quels jarrets! Taisez-vous donc, là-bas; On ne peut pas dormir. Que le Dieu des combats Veille sur toi, Germain ! Je m'endors. Quelle scie, Encor, que la famine. Une épaule farcie Me plairait bigrement à déjeuner. Holà !

Je me cogne. Demain je vais voir Paméla, Paméla... Pa... mé... la... Krrr... ! ! »

Et le gentilhomme Jusques au lendemain matin ne fit qu'un somme.

Tandis que le marquis fait la noce à Paris,

Inquiet de savoir s'il sera bientôt gris,

Et, prenant une pose aimable et paresseuse,

Croque des aboukirs aux pieds de sa danseuse,

Germain, comme un chasseur le fusil sous le bras,

Monte sa faction sans le moindre embarras.

Il est seul, dans les champs. Au loin, la neige vierge

Etincelle. Il fait froid.

« Je pense qu'une auberge Est un délicieux endroit pour se chauffer.

(Germain, quand il est seul, aime à philosopher.) Un feu clair, pétillant ; et puis une omelette... Quelle béatitude absolue et complète!

Une omelette au lard, c'est ça le paradis; Évideniment, c'est ça. Puisque je vous le dis !.;.

Mais je suis seul, au fait. Et dire que mon maître Auprès de Paméla goûte un parfait bien-être... Heureux coquin ! VoiJà ce que j'appelle un sort. Mais il n'est pas malin, le marquis; pas très fort. Bah! il est, après tout, d'assez bonne naissance... Voilà sept ans que nous avons fait connaissance ; Un congé, quoi. J'en suis content; nous avons ri Ensemble si souvent ! Il est mauvais mari, Par exemple ; il faudra -^ pauvre petite femme ! J'ai pitié d'elle, moi. Oui, faut que je réclame ; Je lui dirai : monsieur le marquis, c'est pas bien. D'abord — car, vous savez — aimez-la, nom d'un chien ! Je lui dirai tout plein de choses bien senties.

A propos, qu'attend-on pour faire des sorties? Moi, si j'étais Trochu, j'aurais bientôt fini. Ils sont tous bons à mettre au bazar de Gluny ! Voyons, si ce n'est pas à hausser les épaules? Avec ça, les Prussiens nous en font voir de drôles ; Guillaume est très malin, Fritz veut tout embrocher. . , Fritz, quel singulier nom! c'est un nom de cocher; J'aime bien mieux Germain, ça flatte davantage. Ah ! diable ! »

Au beau milieu de tout ce radotage,

Un obus éclata, puis d'autres. Le valet Était peu rassuré; mais, comme il le fallait. Que, d'ailleurs, il était Parisien de race Et que Tesprit vaut bien une bonne cuirasse, Il se donna le change en blaguant le danger.

« Mon ami Fritz n'a pas voulu se déranger.

Reprit-il, il m'envoie au moins une ambassade. Bien obligé, mon vieux, je la trouve maussade. Encore un. Boum, voilà! C'est une grêle, alors; Une bombe glacée, une! Ils ne sont pas morts. Les artilleurs de Fritz ; le diable les emporte ! »

Peut-être eût-il longtemps péroré de la sorte; Mais soudain un éclat d'obus le décolla.

« Je suis fritz, » pensa-t-il. Et son chapeau roula Par terre avec sa tête.

« Eh ! bien, mon cher la Gâte, Que fait notre Paris? — Il brait, mais on le bâte; Il n'a plus que du foin à manger. Et Germain, Comment se porte-t-il, cet illustre Romain?

— Il ne se porte plus, ton Germain ; c'est la terre Qui s'en charge. — Quel est encore ce mystère?

Dit le marquis» — Parbleu, c'est que Germain est mort.

Mouché par un obus ; et tu n'as pas eu tort

De le mettre à ta place. — Ah I diable, diable, diable I

— A quinze pas de lui (spectacle pitoyable I) Sa tête lui faisait la grimace. Vraiment, Voilà ce qui s'appelle un fichu dénoûment* *— Sambleu ! » fit le marquis.

Toute cette journée Il se promena seul. La mort inopinée De rhonnête Germain l'avait bouleversé ; Ce n'était plus le fat languissant et lassé, Pris de spleen, grasseyant, verni d'indifférence ; C'était un homme enfin mordu par la souffrance, Qui ne comprenait pas qu'on vînt le déranger. Qui ne savait quoi faire et comment se venger. Vers le soir, son parti fut pris. « Sale canaille ! Disait-il. A-t-on vu tuer la valetaille?

Pourquoi faire? Je suis assez peu belliqueux, Mais je réglerai bien cette affaire avec eux. Lui, ce brave Germain. Le tonnerre les broie ! Je sens que je deviens une bête de proie.

Si j'avais été là, c'est moi qui serais mort: Ainsi, je dois mourir. J'ai beau faire ; mon sort . Était marqué d'avance, il faut bien que je meure. C'est ma femme, qui va pleurer! mais qu'elle pleure; Ma vie est une dette à l'Honneur des aïeux.

Et pour la rareté de la chose, je veux Avoir payé ma dette à ce monsieur Dimanche. »

Tout se taisait. La plaine au loin , lugubre et blanche , Comme un drap mortuaire étendait ses plis froids. Sur ce champ-là devaient se planter bien des croix...

Attendre une bataille eût été long peut-être ;

Et puis on n'est pas sûr de mourir, on s'empêtre

Au milieu de§ blessés. Mais non, ce n'était pas

Dans le tumulte et dans l'ivresse des combats

Que le marquis voulait s'offrir comme une cible

A l'ennemi : tuer le plus de gens possible

Eft mourir sûrement, sans un dernier adieu,

Sans dire un mot, tout seul, c'était bien là son vœu.

Au plus noir de la nuit, il quitta la baraque.

La neige de satin, qui frissonne et qui craque,

Développait son blanc tapis. A l'horizon,

Un poste de Prussiens sans doute, une maison

Dardant comme des yeux ses fenêtres rougies.

Fascinait cet ancien habitué d'orgies

Qui marchait maintenant, sombre et le front baissé.

Serrant entre ses doigts son chassepot glacé.

En route, il trouverait quelque factionnaire

Qui lui crierait : qui vive? en allemand. Tonnerre !

Quel beau coup de fusil ! dent pour dent, œil pour œil.

Ce soldat-là pouvait commander son cercueil.

Après quoi, le marquis prendrait le pas de charge;

L'ennemi réveillé n'en mènerait pas large.

Et l'on verrait la suite.

Or, en ce moment-là, La Gâte se mit à songer à Paméla.

Il est vrai que le vent le glaçait jusqu'aux moelles ;

Il eût fait bon marché de toutes les étoiles,

S'il eût pu les changer contre un lit tiède, avec

L'emplâtre d'un baiser bien senti sur le bec.

La vie est après tout une chose divine ;

Et la Gâte quittait une jambe très fine,

Cent mille francs de rente et d'excellents dîners.

Ces méditations allongèrent son nez ;

Mais il se raffermit en se traitant de lâche,

Et parlant à mi-voix : « D'où vient que je me fâche?

Le sort m'a désigné ; je dois mourir. Il faut

Que cela soit I D'ailleurs, mctnter à l'échafaud

Comme fit mon aïeul, est plus désagréable.

La mort est 4e ces vins qu'en souriant on sable

Quand on porte d'azur au chef de .... Trahison I

Je ne me souviens plus même de mon blason.

Çà, que je l'écartèle aux armes de la lune. »

La lune apparaissait en effet. « Vieille prune. Lui cria le marquis, comment te portes-tu?

Quand on est si malade, il faut être têtu Pour s'obstiner à vivre. Ehl la vieille, es-tu sourde? Si tu veux boire un coup de rhum, voici ma gourde. Mais non, rien ne saurait t'empêcher de mourir ; Et comme toi, les lis ont fini de fleurir !

La noblesse et la lune en tout point sont pareilles ;

Elles sont rococo, les pauvres bonnes vieilles.

Toutes deux elles ont leurs quartiers. (Tiens, pas raal.

D'où vient que Paméla me traitait d'animal?)

Et puis toutes les deux, blêmes, violacées,

N'ont plus que du sang bleu dans leurs veines glacées.

Crève donc comme nous, vieil astre démodé !

Quant à moi, lune, avant que d'être décédé,

Je dépose un baiser sur la pantoufle eiquise,

El prends très humblement congé. Bonsoir, marquise. »

11 se vit interrompre en ses propos galants '

Par un cri guttural. 11 fut donc à pas lents

S'agenouiller derrière une petite butte, |

Et chargea son fusil. Au bout d'une minute, ^ ]

11 vit la sentinelle; elle poussa son cri

De nouveau. Le marquis d'avance avait souri ;

Il visa lentement; le coup partit, et l'homme |

Fit un trou dans la neige avec son nez. Puis, comme 1

On avait dû, là-bas, se réveiller au bruit.

Le marquis rechargea son arme, et dans la nuit

Bondit avec fureur vers la rouge lumière '

Qui semblait, comme un œil, cligner de la paupière.

Tout en courant, il mit sa baïonnette. Enfin i

Il arriva devant le poste : quelle faim

De meurtre le saisit, quand il vit un gros mâle Qui luttait contre son sommeil! Farouche et pâle, Le marquis s'avança; puis, d'un grand coup lancée Il lui planta le fer dans la gorge. Blessé, Le gros homme ne put pas dire une parole, Mais il eut un regard effrayant. « A l'école, Dit le marquis ; voilà pour Rapprendre à veiller ! » Il retira sa lame, et puis, sans sourciller.

L'essuya tout entière au front de sa victime, Comme un vrai criminel l'eût fait après le crime. Cependant les Prussiens se levaient effarés ; Ils étaient huit ou dix. « Défendez-vous! parez ! Hurlait le franc-tireur ainsi qu'un frénétique. Tiens, emporte-moi ça jusque dans ta Baltique. Attrape celle-là. Si vous êtes gourmands.

Buvez-moi ce bouillon, gros cochons d'Allemands ! »

Les autres, stupéfaits, mal éveillés du reste.

Se défendaient comme ils pouvaient. Rapide et leste.

Le marquis leur glissait toujours entre les mains.

On eût dit qu'il avait une bande de nains

Acharnée après lui. Sa rouge baïonnette

Dans la mêlée avait pris à plus d'une tête

Des morceaux de cervelle avec des cheveux blonds. .

Quand il fut épuisé, marchant à reculons

Il alla s'adosser au mur ; terrible encore, Il se défendit là presque jusqu'à l'aurore.

Gare à qui s'approchait de lui ! Silencieux, Il avait des éclairs de haine dans les yeux.

A la fin, tout couvert de sang et de blessures, Léguant un noble exemple aux époques futures. Horrible, furieux, que dis-je? échevelé.

S'abattit le marquis de la Gâte-Brûlé.

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