‹ Contes parisiens: en versChapitre 8 sur 36 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

Trois petits jeunes gçns, au sortir du lycée, Excités par les vins, la cuisine épicée Et le feu d'un premier londrès Colorado^ Comprirent qu'il faut vivre : et que les buveurs d'eau Ne sont pas de ce temps jobisseur et pratique. Ils eurent le plus grand dédain de l'art antique. Et, comme ils possédaient des rentes, noblement Ces jeunes bacheliers se prêtèrent serment De mener désormais la vie à grandes guides.

Le vice leur ouvrait des horizons splendides !

Quand Jésus, non content de mourir sur la croix,

Voulut mettre à la mode et propager. les trois

Grandes vertus que Ton nomme théologales,

Satan leur opposa des puissances égales ;

Et cet ange rusé, pour faire pièce à Dieu,

Imagina le vin, les femmes et le Jeu.

Pour ces adolescents, avoir une maîtresse

(Laide ou jolie!) était une indicible ivresse;

L'aspect seul d'un jupon les faisait chanceler.

Mais aussi, quel plaisir intense d'avaler,

Gomme des goinfres, sept ou huit douzaines d'huîtres !

Ges buveurs de Pomard disaient : « Séchons les litres »

Et se truffaient le corps infatigablement.

Jouer leur paraissait encore plus charmant ;

C'est distingué, le jeu. Gar la débauche empâte.

Le nez par la boisson s'enlumine et se gâte :

Et nos jeunes muguets se montraient élégants

De leur verre de vitre au chevreau de leurs gants.

Mais le joueur, avec son front pâle, et sa lèvre

Que fait trembler sans cesse un mouvement de fièvre,

Penché sur le tapis vert cbmme son espoir.

Plein d'horreur ou de joie est magnifique à voir!

— Aussi, déjà brûlés de cette convoitise

Que Paris monstrueux et flamboyant attise

Au cœur des débauchés et des ambitieux.

Pressés de devenir des jeunes gens très vieux,

Tous trois avaient Tesprit obscurci de fumées

Qui tournoyaient dans leurs cervelles enflammées.

Cependant Tun d'entre eux eut une idée : assez

Misérable début, bon pour les jours passés!

Dans un èiècle où l'espèce est tellement active,

Qui va se soucier de l'imaginative?

Il parla sagement, a Messieurs, nous n'avons pas

La puissance qu'il faut pour faire dix repas

Et vider une cave en moins d'une Journée ;

Nous faudra-t-il encor d'une âme forcenée

Nous ruer sur le jeu? Chaque soir épuisés,

Allons-nous à prix d'or acheter des baisers

Qui rompent un Hercule en cinq ou six semaines?

Non, c'est trop exiger : nos forces sont humaines.

Partageons la besogne, et que chacun de nous

Embrasse à tout jamais un vice. Tas de fous

Que nous sommes, réglons la folie. Eh ! tonnerre !

Il faut que dans deux ans le monde nous vénère;

Qu'à nous trois, nous ayons extrait, humé, sucé

Ce que peut contenir de bonheur épicé,

De lait acre et poivré, d'alcool incendiaire,

Le sein toujours gonflé de cette vieille terre I

— Bravo ! je prends le jeu. — Moi, les femmes ; c'est dans

Mes cordes. — Gros paillard I — J'ai d'excellentes dénis,

Poursuivit l'orateur, et dès ce soir, je bouffe,

Briffe et bâfre, corbleu I jusqu'à ce que j'étouffe,

Mais que chacun de nous excelle en son métier. Nous nous séparerons; et dans le monde entier Nous irons découvrir des débauches nouvelles.

— Quel grand homme tu fais ! comme tu te révèles ! Dit le plus jeune. Au prix de moi, votre Don Juan, Lauzun et Richelieu seront dé la Saint-Jean !

Je compte exaspérer les familles. — Madère,

Langues de rossignols, bosse de dromadaire,

Givet de kanguroo 1 telles sont mes amours.

S'écriait le gourmand. De chatoyant velours

Je tendrai mon palais délicat ; quelle étoffe

A le froufrou soyeux du vin? — philosophe.

Reprenait le joueur futur, tu ne sauras

Ni le brusque bonheur qui vous casse les bras.

Ni la rage de perdre et Tangoisseuse attente.

Ni le démon qui vous parle bas et vous tente.

Et le cœur douloureux et tordu ! — Brisons là.

Que j'aille m'ivrogner, car avec tout cela

Nous sommes vertueux encore. Adieu, mes frères!

Nous nous retrouverons dans dix ans. Point d'affaires

Qui ne nous mènent pas au but ! En avant deux

Des quatre pattes! — Vrai, le tapis hasardeux

M'obsède, interrompit le précédent. Quel rêve

Que de voir un croupier vivant ! Ma foi, je crève

Du désir d'en voir un. Conçois-tu les croupiers?

— Oui, mais dans le derrière. — Imbécile! — Mes pieds

Me porteront ce soir chez de belles impures.

— Çà, notre vaudeville a besoin de coupures ! Donc, ayant réussi' malgré les médisants,

Nous nous retrouverons chez Riche, dans dix ans.

Chacun de nous aiira sué dans le service

De ce rude empereur qu'on appelle le Vice ; .Et nous nous conterons nos mutuels essais Avec cet enjouement propre au peuple français.

— Nous sommes aujourd'hui le quatorze d'octobre, Fit un des jeunes fous. Soyons exacts ! Opprobre

Sur qui ne viendra pas au rendez-vous ! — Messieurs, Un conseil paternel : soyez prodigieux.

— Fidèles au programme ! — Honte à celui qui triche !

— Dans dix ans. — A midi moins cinq. — Au café Riche. »

Page 1