LE MARI QUI JOUE DE LA FLUTE
Et chaque jour, changeant de valet, de servante, Madame, dont le ton interdit, épouvante,
Se croit douce comme un mouton.
Son mari, d'humeur fort tranquille, Est heureux quand il peut souffler quelque ron-
[deau.
Mais un jour, voici du nouveau:
La flûte de madame échauffe encor la bile: Elle ne peut souffrir cet instrument.
(( Entendons-nous, dit l'époux, un moment;
({ Avec vous je prétends, ma chère, <( Faire un marché; de grâce, écoutez-moi:
ce Vous vous mettez fort souvent en colère:
« J'aime la paix, je me fais une loi « De ne point me mêler dans aucune dispute. <c Mais des que vous crierez, je jouerai de la flûte.
« Cet instrument me sauvera
« L'ennui de toujours vous entendre;
(( Vous crierez tant qu'il vous plaira!
(( Vous ne pourrez me le défendre. »
Madame accepte de bon cœur; En elle ayant beaucoup de confiance,
Elle se dit: « Par ma douceur (( Je saurai bien le forcer au silence. »
Au mari le marché plaisait;
Il savait bien ce qu'il faisait.
A se taire un instant sa femme en vain se butte ;
Bientôt il peut prendre sa flûte.
Madame crie... En son appartement L'époux va s'enfermer et sur son instrument
Notre homme s'en donne à son aise, Plus il entend crier et plus il souffle fort! Pauvres voisins que je plains votre sort!
Quand un moment cela s'apaise L'instant d'après la flûte chante encor. N'espérez pas que l'un des deux se taise.
do CONTES
Notre amateur par ce moyen, Sur la flûte commence à jouer assez bien, Madame, cependant, que la musique ennuie.
De crier se corrige un peu.
L'époux craint pour sa mélodie
De ne plus avoir si beau jeu.
Mais un événement vient servir sa folie. Un jeune militaire, ardent, impétueux,
De notre belle est amoureux.
Son ton hautain, son air sévère,
Son regard fier et dédaigneux,
Rien ne peut éteindre ses feux;
Et les obstacles, au contraire,
Ont plus de charmes à ses yeux.
Une conquête trop facile
Pour un galant a peu de prix.
De celle que l'on voit manquer au plus habile
Nous sommes toujours plus épris.
Notre amoureux, afin de s'introduire.
Se déguise en valet normand.
Chez madame il se fait conduire Sachant que de valet on change à tout moment.
D'un air niais il se présente
En saluant bien gauchement;
On vient de chasser la servante,
Et madame, à 1" essai, consent à le garder. C'est tout ce qu'il voulait: il est près de sa belle, Il faut en profiter, il faut tout hasarder.
Dès qu'il se voit seul avec elle.
Dans un boudoir touchant la chambre du mari, Il se jette à ses pieds, il déclare sa flamme.
(( 0 ciel! ô trahison infâme!... »
Dit la dame en jetant un cri.
A peine il part, que l'époux prend sa flûte En disant: « Nous avons un sénateur nouveau,
« Je vais jouer plus d'un morceau,