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LES DEUX FRERES

Il redoutait la moindre catastrophe ; Il aimait ses enfants, et tremblait pour son bien. En vain notre esprit fort, se moquant de son frère, Se donnait pour exemple, et cherchait tous les

[jours A lui former le caractère :

Il y perdait son temps et ses discours. Le naturel est comme une rivière Dont on ne peut changer le cours.

Il est des maux pour le village

Comme il en est pour les cités.

Par une tempête, un orage, Le laboureur voit ses champs dévastés :

Il gémit, se plaint, se lamente,

Son frère veut le sermonner ;

Mais le villageois se contente

A son travail de s'obstiner.

Bientôt après, autres alarmes :

Pour la milice on prend son fils chéri; Il faut s'en séparer... Le pauvre homme, attendri,

En l'embrassant verse des larmes.

Le philosophe en vain vient, d'un ton de docteur.

ï)ire : (( Comme vous je suis père, ({ J'aime fort mes enfants^ mais qu'y voulez-vous

[faire i*

(( A quoi leur sert votre doul

eur

A tout cela, le pauvre laboureur L'air surpris regarde son frère, Et pose sa main sur son cœur.

Mais le vent tourne, et la fortune Qui, dit-on, fait comme le vent, Au laboureur ne garde plus rancune.

Et tourne le dos au savant ; A sa maison éclate un incendie :

Sa fille se jette dans l'eau:

Une cruelle maladie Conduit son fils aux portes du tombeau. Mais, il faut lui rendre justice, Sans murmurer ni répandre des pleurs, Il supporte tous ces malheurs :

Et son frère accouru pour lui rendre seiTice Le trouve d'un sang-froid que rien ne peut tron-

[bler.

(( Tn. vois, )) dit-il, (c l'effet de ma philosophie : « Admire donc ma sagesse infinie, « Tout cela ne peut l'ébranler. »

Pour notre laboureur c'est bien une autre affaire ; Son fils revient, il a gagné la croix. Avec quel charme le vieux père Entend le jeune militaire Lui raconter ses combats, ses exploits ! Cependant il se dit : (c Retournons chez mon frère ;

(( Je suis heureux... mais peut-être que lui, » Dans ce moment, perd son unique appui !... »

Heureusement la nature l'emporte :

Du philosophe elle sauve l'enfant Mais celui-ci, jamais ne s'échauffant, X'en est pas plus ému. (c Que le diable t'emporte ! » Dit notre laboureur, de son calme irrité,

« Ah ! toute ta philosophie « Consiste à n'avoir point de sensibilité ! « Ne crois pa^ que je l'envie ; (( Va, des maux de l'humanité (( J'aime mieux redouter les chances (( Que de fermer mon oœur aux plaisirs les plus

[doux.

(( Lorsque viendront les chagrins, les souffrances, « Lorsque du sort j'éprouverai les coups, <{ En respectant la main qui les fit naître, « A ton sang-froid bien loin de m'élever,

LES DEUX FEÈBES ^9

(( Je me plaindrai, je gémirai peut-être; « Mais celui qui nous donna l'être, (( Alors qu'il nous punit, devons-nous le braver ! « Ah 1 qu'il me donnera de douces récompenses, (( Lorsque ma femme, mes enfants « M'entoureront de leurs bras caressants ? « J'éprouverai des jouissances « Que ton cœur ne saurait sentir !

« Ne crois pas que jamais ton exemple m'entraîne; « Non. J'aime mieux tarder des larmes pour la

[peine « Que d'en manquer pour le plaisir. »

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