LES GONDOLIERS
Qu'un bien triste séjour du dieu de la folie. Mais près de gondoliers fixons-nous désormais; Qu'on est bien, étendu dans leur maison mobile 1 Là, seulement, je retrouve la ville Que dans mes songes je rêvais !
Sur les flots de l'Adriatique
TJrbino, dès ses jeunes ans, Avait bravé les plus forts ouragans ;
Sa gondole, son bien unique,
Le voyait, dès le point du jour, S'embarquer en chantant, et chanter au retour.
Heureux, content dans sa nacelle,
Sans amour, sans ambition^
Sa gaieté lui restait fidèle.
Si l'on pouvait vivre sans passion, Alors, comme Urbino, sans tourments, sans envie, On descendrait gaiement le fleuve de la vie.
Gaiement ?... Xon. L'uniformité
Tôt ou tard fait fuir la gaieté.
Les passions éveillent dans notre âme
L'espoir, l'attente, le désir.
Celui qui de l'amour n'a point connu la flamme
A-t-il donc connu le plaisir ?
Mais bientôt Urbino perd son indifférence,
Zanetta le fait soupirer ;
I/amour le tient en sa puissance, Et Zanetta sait si bien l'inspirer !
Elle a seize ans, un regard tendre, Grâce naïve et modeste maintien, Un son de voix que l'on veut toujours entendre, Et de grands yeux que l'on comprend si bien !... De l'adorer qui pourrait se défendre ?
Urbino jeune et beau Taimera-t-il en vain ?
Pour Zanetta, dès le matin.
Il redit tendre barcarolle.
Et nuit et jour, dans sa gondole,
10 C0NTE5
Du nom de Zanetta fatiguant les échos, Le mêle en soupirant au murmure des flots. Tant d'amour a touché le cœur de la fillette :
Quand, près de son père, le soir,
Sur la rive elle vient s'asseoir.
C'est Urbino que son œil guette ; C'est pour lui ce soupir et ce brûlant regard
Qui l'accompagnent au départ.
Si le ciel s'obscurcit, s'il se forme un orage,
Inquiète, sur le rivage,
Semblable à la triste Héroj
Son ctoeur, qui s'agite et s'oppresse,
Craint pour l'objet de sa tendresse...
Mais ce sourire, cette ivresse
Annoncent aussi qu'Urbino
Revient auprès de sa maîtresse.
Cependant Paoli, père de Zanetta,
N'approuve point l'amour d'Urbmo pour sa fille.
Il veut des écus ; sans cela
On n'entre point dans sa famille.
Il n'est aussi que simple gondplier,
Mais il a su, dans ce métier.
En servant les amants, arrondir sa fortune.
Quand il s'agit de gagner de l'argent, Paoli, toujours prêt, est actif, obligeant.
Il sert et la blonde et la brune ;
C'est à lui que les amoureux Vont compter leurs tourments, désigner leurs maî-
[tresses ;
Pourvu que l'on ait des espèces, Il trouve le moyen de faire des heureux ;
Et mainte fois dans sa gondole.
Emmenant un couple joyeux,
Il entonne sa barcarolle En riant aux dépens d'un père ou d'un tuteur Dont il vient de tromper l'aotive surveillance.