‹ ContesChapitre 3 sur 30 · LES GONDOLIERS H · texte numérisé non relu

LES GONDOLIERS H

Rien ne le met en belle humeur Comme l'espoir de quelque récompense.

Veut-on se marier? on le trouve au besoin Tout prêt à sei-vir de témoin.

Et ce patron des bons apôtres Prétend forcer sa fille à fléchir sous sa loi,

Car ce qu'on veut bien faire aux autres Est ordinairement ce qu'on défend chez soi. Pour avoir Zanetta, ce n'est donc qu'à la ruse

Qu'Urbino peut avoir recours j On l'emploie en intrigue, à la guerre, en amours, Et le succès est son excuse.

Mais sans argent on doit fort mal ruser.

Urbino n'a pas une obole !

Le pauvre amant vend sa gondole :

C'était son seul trésor, mais il faut tout oser

Pour posséder celle qu'on aime.

On est en carnaval ; il va se déguiser. Puis près de Paoli se rend à l'instant même,

Et sous le masque, ose lui proposer De gagner beaucoup d'or en servant sa tendresse.

« Je suis tout prêt, recevez ma promesse, » Dit le vieux gondolier. « Parlez, qu' exigez-vous ^ »

(( — Ce soir, prépare ta gondole :

(( J'arrache mon amante aux fureurs d'un jaloux.

(( Mais elle a reçu ma parole (( Que l'hymen, cette nuit consacrerait nos nœuds. « — Seigneur, je comblerai vos vœux ; (( Je connais un endroit propice ; (( Un chapelain prévenu par mes soins, (( Nous attendra. Pour des témoins, « Je vous en tiendrai lieu... J'ai même à mon ser-

[vice « Un villageois qui fera le second.

(( Je me charge de tout ; allez, je vous répond

<( Que l'ai souvent conduit pareille affaire. « — C'est fort bien. Prends ceci, ce n'est de ton salaire

<{ Qu'une bien faible portion.

<( De la prudence, du mystère,

« Surtout de la discrétion. )>

De Zanetta quittant le père, TJrbino fuit sans être reconnu.

Paoli ne se doute guère Par qui son bâtiment vient d'être retenu.

Tout occupé de cette affaire, II laisse à Zanetta bien plus de liberté.

TJrbino s'en était douté !

Vers la nuit il parvient auprès de son amante ; Un large domino de sa taille charmante

Cache la forme et les contours;

TJn masque couvre son visage.

Et tous deux, déguisés, se rendent au rivage,

Se recommandant aux amours.

Paoli les attend : au fond de sa gondole

n fait entrer les deux amants.

Et, pendant qu'ils se font les plus tendres serments, Il entonne sa barcaroUe

En se disant : « Encore un de dupé,

(( Quelque jaloux, quelque tuteur trompé... (( Cela ne va pas mal, et j'ai sujet de rire ;

« Le carnaval paraît bien commencer.

(( Encore un an, et puis je me retire. « Il faut jouir un peu, je suis las d'amasser. (( A quelque vieux richard je marierai ma fille ;

(( Je n'aurai point de dot à lui donner, (( Et je vivrai content au sein de sa famille, (( Qui pourra tous les jours me donner à dîner. »

Tout en faisant son plan, il rame et l'on arrive : Les amants déguisés descendent sur la rive. Paoli les conduit vers un bois ténébreux Dans lequel est bâtie une vieille chapelle. C'est là qu'un ministre fidèle

LES GONDOLIBBS 13

Va consacrer les plus doux nœuds.

On a tout préparé pour la cérémonie.

Avec le villageois, qui fait l'autre témoin,

Paoli redoublant de soin, Va se mettre à la porte ; et là, sans qu'on l'en prie, Il fait le guet pendant qu'on unit les amants.

Ceux-ci découvrent leur visage :

Le prêtre reçoit leurs serments.

Puis il bénit le mariage,

Et les jeunes gens sont époux.

« Eh bien ! » dit Paoli, qui se tient à la porte,

(( Est-ce fini ? ^ — Ne craignez plus pour nous .. « Venez, » dit TJrbino ; « vous avez fait en sorte « Que tout a réussi... Mais ce n'est pas grâce à

[vous. »

Le gondolier, croyant toucher sa récompense, Se hâte d'accourir près d'eux...

Que devient-il ?... immobile... en silence, n les regarde... et se frotte les yenx,

C'est TJrbino près de sa fille...

Elle est unie au jeune gondolier, Et la gondole du vieux drille A conduit les amants qu'on vient de marier !... n tempête, se désespère 1 Mais à quoi bon tant de colère ?

Les jeunes ctcns sont à ses piedo...

D'ailleurs ils sont unis, que faire ?

Ce que l'on fait quand on est père:

On pardonne, et les torts sont bientôt oubliés.

<( Ami, )) dit Paoli, <( songe avec ta gondole,

(( Qu'il faut nourrir ta femme et t'occuper. « — Hélas ! » dit TJrbino, « tout ce qui me désole, « Cest que je l'ai vendue, afin de vous tromper. « — Comment coquin ! — Ah ! calmez-vous, de

[grâce !

i CONTES

(( Vous vieillissez, et le travail vous lasse, Je connais vos projets. Eh bien ! à votre place

(( Je conduirai votre bateau ;

(( Vous lui devez votre richesse ; (( Je veux vous imiter et servir la jeunesse

(( En fait de ruses, de finesse,

(( A mon âge, on sait du nouveau.

(( Tranquille, heureux, près de votre famille

(( Vous passerez des jours bien doux ! « Vous n'irez pas dîner chez votre fille...

« Mais elle ira dîner chez vous. »

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