P. DE K
Avec un jeune et gentil troubadour,
Qui lui faisait chanter tendre romance.
Et sur un luth soupirait son amour.
Pour une Agnès, la i)etite s'en donne!
Xotre ingénue au plaisir s'abandonne ;
Quoique tenant toujours ses yeux baissés,
Sa danse est vive, et de ses balancés
Les mouvements sont très bien cadencés.
Son troubadour avec ardeur l'imite ;
C'est vainement qu'on veut les arrêter.
Richardini, que cette danse irrite,
Court au corsaire, et, sans se lamenter,
Au Grand Seigneur fait présent de sa femme.
Et de deux; moi je crois qu'après cela
Notre barbon devait s'en tenir là.
Non pas vraiment !.. Il jure dans son âme
Qu'il en prendra jusqu'à ce que le sort
Lui fasse avoir une femme fidèle,
Il lui faudra chercher longtemps encor !
Pans son manoir une épouse nouvelle Paraît bientôt. Elle a trente-six ans ; Son air est fier, ses regards imposants ; D'un mot gai sa vertu s'effarouche ; Il ne faut pas près d'elle plaisanter ; C'est une prude, on ne peut se vanter De voir jamais le rire sur sa bouche.
{( Pour cette fois sur l'honneur de ma couche (( Je crois enfin que je pourrai compter, » Dit l'épouseur en passant à la dame La jupe que le diable lui vendit- Mais ce n'est pas sans peine qu'à sa femme Il peut la mettre, il faut tout son crédit Pour opérer cette cérémonie Qui de madame alarme la pudeur.
(( Ce jupon-là garantit votre honneur, (( Gardez-le bien, » lui dit-il, « belle amie.
LA JUPE ENCHANTEE
En passant a la dame la jupe. (P. 66.)
« — Que je le garde ! eli ! qui donc oserait
« Me le ravir ? Une telle insolence
« Coûterait cher à qui la tenterait !
« — Fort bien, ma foi! « se dit l'époux; je pense
« Que mon honneur n'ira plus à vau-l'eau. »
Huit jours après ce dernier mariage Richardini, partant, pour un voyage, Quitte sa femme et la laisse au château, Lui promettant de faire diligence- Son mariage est encor trop nouveau Pour redouter les effets de l'absence.
Au bout d'un mois notre homme est de retour. Qu'avec plaisir il revoit le séjour De sa moitié toujours chaste et sévère ! Dans son ivresse, il ordonne un festin ; Puis au banquet il conduit par la main Cette beauté, de son honneur si fière.
Mais, c'est le diable !... à son aspect soudain Notre époux voit sauter son médecin ; Puis un laquais, garçon de bonne mine,
Puis l'int-endant, jusqu'au chef de cuisine, En la voyant ne peuvent v tenir.
Ce sont des sauts, des bonds, des cabrioles, Jamais on a vu des danses plus folles; Tout est en l'air, c'est à n'en plus finir. (( Ah ! scélérate, ah ! trahison infâme ! » Dit le mari courant après sa femme, Qu'il veut en vain empêcher de sauter.
« La voilà donc cette prude sévère!
« Avec mes gens elle m'en fait porter l »
Il peut parler, on ne l'écoute guère !...
Et c'est encor notre ami le corsaire
Qui des époux termine les débats.
La prude fait voile pour la Turquie.
Bientôt après d'une autre elle est suivie
Et puis encore, on ne s'arrête pas.
A chaque instant on voit femme jolie
Qui du sultan va grossir les Etats.
Le Grand Seigneur bénit cette folie,
Qui fait payer les femmes bien moins cher ;
Et le corsaire y gagne aussi sa vie :
Grâce au jupon il est toujours en mer.
Mais cependant, une telle conduite
Fit redouter l'hymen du vieux seigneur-
Quand il offrait et sa main et son cœur,
Sans l'écouter, femme prenait la fuite;
De l'épouser on n'était plus d'humeur,
On le craignait autant que Barbe-Bleue ;
Il inspirait aux filles la terreur ;
Toutes, enfin, le fuyaient d'une lieue.
Sans la trouver, il cherche maintenant
Jeune beauté pour prendre en mariage,
Quand, dans ses bois, un jour se promenant,
Il aperçoit fillette du village,
Au pied mignon, à l'œil vif, au teint frais.
Richardini contemple ses attraits.
LA JTJPE ENCHANTÉE 69
Puis, de la main, il fait signe à la belle, Qui vient à lui sans se faire prier.
« Qui donc es-tu? — Monseigneur, » répond-elle, « Je suis l'enfant de votre jardinier, « Rien que Jeannette ; enfin votre servante. « — Rien que cela !... Mais elle est ravissante?... « Tiens, ma Jeannette, il faut nous marier. « — Nous marier !... Ah ! monseigneur plaisante ! « — Non pas, vraiment. En serais-tu contente ? « — Ma fine, oui ; ça me fera plaisir ; « Dans un château l'on doit se divertir. « — L'aimable enfant !... d'honneur elle m'en-
[chante ?
(( A son aspect je me sens rajeunir. ))
Le vieux seigneur emmène sa trouvaille ;
Avec Jeannette il forme un doux lien.
Dans son château, le jour de son hymen.
On chante, on rit, on boit, on fait ripaille ;
Puis notre époux prend Jeannette en secret,
Et vous devinez bien ce qu'il lui met...
C'est le jupon. La petite avec grâce
Se tient debout pendant qu'il le lui passe,
Le trouve beau, bien ample, bien bouffant.
Or, vous saurez que cette aimable enfant.
Sous son air simple et la grande cornette.
Cache la ruse et l'esprit d'un démon :
Depuis lon^emps la petite Jeannette,
Du vieux jaloux habitant la maison
Sans qu'il la vît, l'épiait en cachette ;
Rien n'échappant à l'œil d'une fillette.
Elle aperçut les effets du jupon.
Jeannette alors se dit : a Vengeons mon sexe
(( Qu'on vend aux Turcs, et que le diable vexe. »
D'après cela, bien loin de redouter
La main du vieux, et la jupe fatale
L'aimable enfant grille de la porter ;
Elle a son plan, et, sans se tourmenter,
Jeannette attend l'union conjugale,
En se disant : « L'or est un talisman
(( Qui vaut, au moins, tous les dons de Satan ;
(( Dans le cliâteau qu'une fois je m'installe,
(( Avec de l'or, je gage réussir. »
Après l'hymen sur son simple désir,
Richardini, sans hésiter, lui laisse
Et ses trésors, et le soin de sa caisse.
Qu'on soit fidèle est pour lui le grand point,
De tout le reste il ne s'occupe point.
Que fait Jeannette ? Aussitôt elle ordonne
A ses valets, à ses gens du château,
Puis aux bergers, aux hommes du hameau.
Bref, à tous ceux qui verront sa personne.
De ne jamais l'approcher qu'en dansant.
En sautillant, gambadant et valsant.
Pour de l'argent il n'est rien qu'on ne fasse ;
Puis, celui-ci gaiement se gagnera.
Le lendemain, dès que madame passe.
Aucun valet ne peut tenir en place.
Et c'est à qui le plus haut sautera.
Jeannette aussi danse par-ci, par-là.
Sur quoi l'époux, en se frottant la vue,
Dit : « Ils sont fous, ou bien j'ai la berlue ;
(( Je ne l'ai pas quittée un seul moment
(( Depuis hier que l'hymen nous engage,
« Je suis donc bien certain qu'elle fut sage ;
(( Et mes valets sont tous en mouvement !...
(( Ah ! c'est trop fort, et je commence à croire
« Que le jupon a perdu la mémoire. »
Prenant alors sa femme sous le bras :
a Je veux, » dit-il, « que l'on vous rende hom-
[mage ; K "Venez, mon cœur. » Mais ne voilà-t-il pas
LA JUPE ENCHANTEE
Que sa moitié fait danser le village ; Sur son chemin, tout le monde est en l'air, Bergers, fermiers, c'est une frénésie ; Jeannett-e enfin partage leur folie, Et fait sauter jusques au magister.
Ah ! pour le coup, plus d'injustes alarmes, Et le mari lui-même rit aux larmes En regardant danser tout le hameau :
Puis il s'écrie : (c Ah ! que j'étais nigaud
Aucun valet ne peut te nir en place. (P. 70.
« Et je croyais à la vertu magique
« De ce jupon ; ô maudit talisman !
« Mais je comprends la ruse diabolique ;
(( C'est moi qui suis la dupe de Satan !
« Pauvres tendrons, maintenant en Turquie,
« Je le vois bien, c'est fort innocemment
« Qu'auprès de vous on dansait constamment !
« Mais oublions, s'il se peut, ma folie.
u Et toi, jupon, qui m'as coûté si cher,
« Ya-t'en au diable et retourne en enfer. »
Après ces mots, voulant venger ses femmes,
Il prend la jupe et vous la livre aux flammes.
Or vous jugez, en la voyant roussir,
Si Jeanneton éprouve du plaisir !
Ne portant plus cette jupe iDerfide,
De son époux elle combla les vœux.
Voyant par elle, et la prenant pour guide,
Avec Jeannette il vécut fort heureux ;
En promettant chaque jour à sa femme
De ne plus rien acheter du démon,
Il retrouva la douce paix de Tâme
Et le bonheur revint dans sa maison.
Après cela, sur ce que fit Jeannette,
Je ne dis mot, je le laisse à penser...
Ne craignant plus la parure indiscrète.
Elle pouvait à son aise danser ;
Mais elle sut sauver les apparences,
C'est un devoir : avec son favori
Il ne faut pas, bravant les convenances
Se mettre en danse au nez de son mari.