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L'ÉCARTÉ

Quelle nouvelle folie !

Quelle invention jolie,

Que ce jeu de l'écarté I

C^est une mode constante,

Une rage, en vérité.

Je vois la nièce et la tante.

Je vois Toncle et le neveu

Jouer ensemble à ce jeu.

Là, ce jeune fou se vante

De passer jusqu'à vingt fois;

Ici, Ton se mord les doigts :

C'est quelque commis, je pense^

Qui perd dans une séance

Ses appointements dun mois.

Cette dame, qu'on admire,

En perdant ne fait que rire,

Et jouerait, dans son ardeur,

Jusques à son cachemire

Sans montrer la moindre humeur.

Ah ! je vois à son sourire

Que ce milord obligeant

Lui fournira de l'argent.

Partout ce jeu se faufile

Et du faubourg Saint-Germain

Jusques au quartier d'Antin,

Je le vois courir la ville,

Sans s'arrêter en chemin.

Le Marais, jadis si sage,

Cette fois cède à l'usage :

Qui ne jouerait pas, je crois,

Se ferait montrer aux doigts.

Sur ce tapis rien ne manque :

J'y vois des billets de banque.

Ici, méditant ses coups,

Ce rentier risque deux sous-

Au bal, ce n'est plus la danse

Qui remplit tous nos instants ;

Les hommes passent leur temps

A courir après la chance,

A chercher le bon côté ;

Tandis que les jeunes filles

Maudissent leur écarté.

Mesdames, en vérité.

On vous trouve fort gentilles ;

Mais, auprès de vous, peut-on

Faire le coup du lion ?

C'est là le bonheur suprême,

Cest le seul plaisir qu'on aime-

Jadis on vous adorait,

Près de vous on soupirait ;

Aujourd'hui pareille affaire

Ne nous intéresse guère ;

Nous aimons bien mieux ma foi !

Avoir la vole et le roi.

Certaine femme jolie, Epouse d'un gros marchand.

Avait aussi du penchant Pour la nouvelle folie. L'écarté lui plaisait fort.

Son époux rêvant sans cesse

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A son commerce, à sa caisse.

Rarement faisait l'effort De jouer avec sa femme ; Mais il laissait à madame Une entière liberté D'agir à sa fantaisie.

Du cher homme le génie N'était pas le beau côté.

n ne portait pas sa vue Plus loin que son nez, au plus (Notez qu'il était camus) ; Mais, c'est chose reconnue, Pour faire de bons maris, Les myopes ont le prix.

Or, sa femme était jolie,

Je crois que je vous l'ai dit,

Une bouche bien garnie,

Des yeux pétillants d'esprit,

Des appas à formes rondes,

Bien placés, bien soutenus ;

De superbes boucles blondes,

Un beau teint, trente ans au plus.

Certes, voilà de quoi plaire-

Si gentille ménagère

Doit pouvoir se satisfaire

Quand elle a la volonté

De jouer à l'écarté.

Jamais figure drôlette,

Pied mignon, jambe bien faite

De joueur ne manquera,

Quand ce désir lui prendra.

Certain voisin, homme aimable,

Bien pris, galant, de bon ton.

Va souvent dans la maison.

A l'écarté, c'est un diable.

Le jouant fort bien, dit-on.

S'échauffant, piquant sur quatre Passant dix à douze fois, Comme un autre en passe trois.

Une femme aime à se battre Avec un pareil joueur ; C'est un plaisir, un honneur De lui gagner la partie.

Le voisin, rempli d'ardeur, Chez la marchande jolie Tous les jours vient s'établir.

Pour jouer tout à loisir.

Dans la chambre de madame Se tient Taimable combat ; Et là, sans bruit, sans éclat, Peudajit que, loin de sa femme, L'époux devant son bureau Pose zéro sur zéro, Et que son esprit s'exerce Sur les chances du commerce, Les autres, de leur côté.

S'exercent à l'écarté.

Mais, voyez la médisance ! Dans le voisinage on rit ; On juge sur l'apparence ; Et Dieu sait tout ce qu'on dit !

Sur le voisin, la voisine.

Sur la partie à huis clos, Sur le mari, sur sa mine, Bref, mille insolents propos !

Nos joueurs, s'il faut le dire.

De cela s'occupent peu, Et n'en font pas moins leur jeu; Pour l'époux, le pauvre sire N'a jamais été jaloux ; Mais im ami du ménage, 'Vieux garçon du voisinage, "Vrai furet de rendez-vous.

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Voulant tout voir, tout connaître

Epiant tout ce qu'on fait,

Ecoutant à sa fenêtre,

Caché derrière un volet ;

Courant de chez l'un chez l'autre,

Sans but, sans nécessités,

Disant des méchancetés

En faisant le bon apôtre,

Chez le marchand, un beau soir,

Entre, se met au comptoir,

En disant : « Je viens vous voir-

(( — C'est très bien, j'en suis fort aise.

« — Toujours au travail ? — Ma foi !

(( Il n'est que ça qui me plaise,

<( C'est mon élément à moi.

« — Et votre femme ? — Elle joue

« Là-haut avec le voisin.

u Quoi, toujours?... — Ils sont en train

« Depuis deux heures. — J'avoue

(( Que vous m'étonnez. — Pourquoi .'•

« Laisser ainsi votre femme

« Avec un galant!... Pour moi,

(( Ce n'est pas que je vous blâmé]

« Mais le monde jase aussi !

« Il n'approuve pas ceci ;

(( Sur ces jeux fréquents en glose,

(( Je vous le dis, entre nous,

« Si j'en crois ce qu'on suppose...

« Mon cher, prenez garde à vous.

« — Pardieu ! vous me faites rire

(( Avec tous vos demi-mots,

« Votre monde et vos propos !

« Allez, quoi qu'on puisse dire.

(( Ma femme est une vertu ;

« Aimant le jeu, c'est connu ;

« Mais s'occuper d'amourette !...

« Peste ! on s'adresserait bien

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Ce n'est pas que je vous blâme (P. 86.)

« D'aller lui conter fleurette !

(( On n'arriverait à rien.

(( Tout à l'heure, ayant affaire

(( Auprès d'eux, j"ai pu les voir

<( Jouant comme à l'ordinaire :

(( C'est leur bonheur chaque soir.

(( Aux cartes ma femme excelle,

« Et le voisin, auprès d'elle,

« Mon cher, n'y voit que du feu.

« Une fois qu'elle entre au jeu

« Elle est diablement tenace !

(( Elle vous tourne les rois !

<( Et peut, sans quitter la place,

« Passer, au moins, douze fois.

« Mais, tenez, sans plus attendre,

« Près d'eux montez sans façon,

« Vous prendrez une leçon,

« — Volontiers, je vais m'y rendre, »

Répond notre vieux garçon

Enchanté d'aller s'instruire

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De ce que l'on fait en haut- Chez madame, sans mot dire, Il se dirige aussitôt ; Ne se donnant point l'allure Et le pas lourd d'un mari.

Qui fait craquer sa chaussure.

Tousse, crache, chante, jure, Pour chasser le favori; Ce qui, du reste, est fort sage Et prouve un homme prudent ; Notre furet de ménage N'avance qu'en maraudant; -

Son pied léger porte à peine; Vrai troubleur de rendez-vous, En retenant son haleine.

Il ne va qu'à pas de loups.

Tout en allant de la sorte, Il se trouve doucement Auprès de l'appartement, Dont on a fermé la porte, Pourquoi ? vous devinez bien :

L'époux a fait sa visite.

Dès lors on ne craint plus rien, Et de cela l'on profite Pour renouer l'entretien, Où, sans crainte, sans alarmes.

On trouve de nouveaux charmes, Quand au départ de l'époux On a poussé les verrous.

Notre furet, qui sans doute S'attendait à tout cela, Auprès de la porte écoute.

Il saisit, par-ci, par-là.

Certains mots qui lui font croire Que le jeu s'anime fort.

Ce n'est pas assez encor,

Et notre homme met sa gloire

A s'assurer par ses yeux

De ce qu'on fait en ces lieux.

Par le trou de la serrure

Dans l'appartement on voit;

C'est une ressource sûre :

Il s'y braque ; il aperçoit

La forme de la partie

Que l'on y joue à l'écart.

Aussitôt le vieux renard

Revient d'un air goguenard

Vprs l'époux qui multiplie,

Ecrit, compte, et caetera,

Et qui lui dit : (( Vous voilà ?

« Dans la chambre je parie

« Qu'ils sont encore à jouer ?

« — C'est vrai, je dois l'avouer,

u Mon cher ami votre femme

(( Est très forte à l'écarté.

(( A ce jeu pas une dame

« N'a plus de dextérité.

« — A-t-elJe toujours la veine .P

« — Oui, mais elle vous la mène!...

« Son joueur, sans se lasser,

<( Paraît vouloir la pousser,

« Car, aussitôt la partie

« Qui venait d'être finie,

« Je l'ai vu recommencer. »

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