‹ ContesChapitre 23 sur 30 · EDMOND · texte numérisé non relu

EDMOND

Un jour, dans un riant parterre, Se promenait Edmond avec son précepteur. Edmond n'a que huit ans, c'est l'âge du bonheur, Où l'on ne songe, en cueillant une fleur, Qu'au doux plaisir de l'offrir à sa mère. C'est pour cela qu'Edmond fait un bouquet. Déjà, dans son humeur volage.

Courant du lilas à l'œillet.

Partout, il moissonne, il ravage.

Le bouquet devient gros... il glane en liberté; Mais l'enfance est ambitieuse, Ce n'est que par la quantité Qu'on parvient à la rendre heureuse- Dans le haut d'un épais bosquet Edmond aperçoit une rose :

Elle manquait à son bouquet.

Il faut grimper, c'est peu de chose, Et la rose n'en plaît que mieux !

Edmond la saisit, il la cueille...

Mais des pleurs coulent de ses yeux...

Près de son précepteur il revient tout honteux, La main ensanglantée... arrachant feuille à feuille

Cette fleur qui l'avait charmé, u Qu'avez-vous donc. ? » dit le maître alarmé.

« Quoi ! faut-il pour quelques piqûres,

(( Effeuiller, accabler d'injures

« La rose... la reine des fleurs ?

(( — Ça... la reine des fleurs ?... Ah ! vous riez,

[je pense, (( Elle pique, et déjà j'aime moins ses couleurs. (( — L'objet dont aisément on a la jouissance (( N'est pas, Edmond, celui qui donne le bonheur, (( Vous connaîtrez plus tard que ce précepte est

[sage ; (( Vous grandirez, et vous direz, je gage : (( Il avait bien raison, mon précepteur. » Le temps passe, d'autres soins viennent; Edmond est fort bien fait, il a bonne façon.

Et toutes les dames conviennent

Que c'est un fort joli garçon.

Il est riche, sa table est bonne,

Il est aimable, généreux, Et, comme dans le monde on s'attache aux heu-

[reux,

Chacun s'attache à sa personne.

Partout il est chéri, fêté, A ses moindres vœux on s'empresse :

Les dames ont pour lui presque autant de ten-

[dresse

Qu'il a de générosité.

Mais au sein de la volupté,

Dans les fêtes, dans la mollesse,

Edmond voit que le bonheur cesse

Dès que vient la satiété.

Tout bas il soupire, il s'ennuie.

Il n'ose encore en convenir ;

Mais il sent bien que dans la vie Tous les jours du plaisir, ce n'est plus du plaisir. Si, du moins, à ses vœux on mettait des obsta-

[cles...

Mais, pour contenter son désir,

On ferait plutôt des miracles !

« Ah ! » dit Edmond lassé de son bonheur, <( Il avait bien raison, mon précepteur. « La rose sans épine aurait bien moins de char-

i mes !..

Vous connaîtrez plus tard. (P.

« Chez toutes ces beautés (^ui m'ont rendu les ar-

[nies,

« J'aurais bien voulu rencontrer « Ce qui jadis a fait couler mes larmes !

« Hélas! je n'ai qu'à me montrer!...

« Tout cède... tout sourit... grâce à ma fortune...

<( Je n'ai plus rien à désirer.

{( Et sur mes pas une foule importune <( Vole au-devant de mes moindres souhaits. « Que je suis malheureux!... Que faire ? <( Qu'est-ce donc qui pourrait me plaire ? « Eh ! mais, dans mes jardins anglais,

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« J'aperçois des buissons de roses... (( Ah ! courons bien vite en cueillir !... « A me piquer je sens que j'aurai du plaisir. » Edmond court... Il faut peu de choses Pour ranimer un faible esprit !...

Près du rosier Edmond sourit ;

Il s'arrête, contemple, admire.

(( Ah ! qu"on a bien raison de dire

« Que Toilà la reine des fleurs ! »

Puis, éprouvant presque une jouissance,

Vers le buisson sa main s'avance...

Mais ses valets, autres flatteurs, Craignant pour lui de légères douleurs,

S'il voulait cueillir une rose, Et voulant lui montrer leur zèle en toute chose,

Ont désarmé les belles fleurs.

Edmond, dont la main se hasarde,

En cueille plusieurs... Il regarde,

Et ses yeux se mouillent de pleurs.

C'est en vain qu'il les examine !

Hélas ! elles sont sans épine î

Il les rejette avec fureur,

En disant : <( Quelle différence !

« J'aimais bien mieux celles de mon enfance... « Ah ! qu'il avait raison, mon précepteur I »

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