‹ Contes persansChapitre 11 sur 55 · Àssaf, nom du vizir de Salomon ( Souieimànc · texte numérisé non relu

Àssaf, nom du vizir de Salomon ( Souieimànc

20. — ' Aziz, nom du ministre d’Egypte, maître de Joseph, d’après le Coran, cf. Soûra 12.

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Histoire des trois Jouvenceaux qui voyagent en compagnie d’un Vieillard.

Les conteurs de nouvelles, les Iraditeurs de documents, les mesureurs du temps et les perroquets croqueurs de sucre au doux langage racontent ce qui suit :

Au temps jadis, dans la terre de Grèce, trois jeunes hommes et un vieillard voyageaient de compagnie. Après avoir éprouvé bien des vicissitudes et couru mille dangers, ils arrivèrent, harassés de fatigue, au pied d’une colline. Tous les quatre, épuisés par la faim et la soif, avaient à peine la force de la gravir. Ils firent pourtant un effort suprême pour en atteindre le sommet, et aperçurent alors, de l'autre côté, une prairie émaillée de fleurs aux couleurs variées et sillonnée dans tous les sens par des ruisseaux d’eau vive et pure. Au milieu s’élevait un campement royal avec ses pavillons et ses tentes.

Ravis de ce spectacle, ils s’assirent un instant pour le contempler et, quand ce fut le moment de se remettre en route, aucun des quatre ne se sentit le courage de se transporter jusqu’à ces tentes. Un des jeunes gens prit la parole :

« Mes amis, racontons chacun nos aventures. Celui qui n’aurait rien à dire devra prendre les autres sur son dos et les porter jusqu’à cette oasis » . Cette proposition fut agréée, et l’on offrit la parole au vieillard, qui s'excusa en disant :« Vous êtes jeunes, racontez d’abord, que j’aie le plaisir de vous écouter ». Alors un des jeunes gens commença :

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HlSTüIKK DU l’KKMIKK J K U N K H O MM K.

O mes amis, sache/ que mon père avait une grande fortune et des richesses innombrables. Il avait encore deux autres fils que moi. Etant tombé malade, il nous appela tous les trois, partagea ses biens en trois parties et uous en donna une à chacun. Quand il s’en fut allé vers la miséricorde divine, mes frères et moi nous ne continuâmes pas d’habiter ensemble, et chacun vécut à part soi. Mes frères, alors, se mirent à boire du vin et dilapidèrent avec de mauvais compagnons tout leur patrimoine, tandis que moi j’ajoutai à mon capital deux fois son équivalent. Je réglai mes dépenses sur mon revenu et, tandis que mes frères en arrivaient à ne plus posséder qu’un jardin, je disposais de sommes considérables.

Je finis par me dire : « je m’en vais acheter pour une bagatelle ce parc à mes frères » et dans ce dessein, je me rendis, porteur d’une certaine quantité d’or, au village où se trouvait le jardin. Quand le Kcdkhorfâ 1 du village apprit mon arrivée, il me conduisit chez lui avec toute la pompe et les honneurs possibles, invita d’autres fonctionnaires ainsi que mes frères, et nous fit une réception splendide. On servit devant nous îles mets savoureux et délicats, mais moi, j’étais absorbé par cette idée : « Quand on aura enlevé la nappe, je placerai un mot au sujet du jardin et je réaliserai fol. 7 B. mon intention.» Tout-à-coup, mon regard tomba sur la main du Kedkhodû, et je lui vis au doigt une bague d’or fauve. Son chaton était formé d’un rubis dont le scintillement éblouissait l’œil. Son vif éclat ressortait sur la robe blanche qu’avait revêtue le magistrat, et cet anneau me plut au point que le lui dis : « O Kedkhodà, tu as là un anneau bien remarquable ». A l’instant, il le retira de son doigt, le mit devant moi et me dit : « Il est digne de vous,

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acceptez-le » 2. Je pris la bague, je l’examinai, et je vis sur le chaton une inscription que je déchiffrai et dont voici le texte : « (Distique). Ne regrette pas le royaume de Salomon, car il n’a pas cessé d’exister. Ce royaume subsiste toujours, mais où est Salomon ? » Ces vers bouleversèrent complètement le cours de mes idées. Je me mis à réfléchir à ce monde et à la vie future, et je me dis : « En supposant même que je prenne possession du monde entier, en fin de compte, il faudra l’abandonner. Je vais penser plutôt à assurer mon bonheur éternel», et dans cette même réunion, mon cœur fut pris de compassion pour mes frères. Je leur fis. séance tenante, donation de tous mes biens meubles et immeubles, je renonçai à tout, et depuis lors je n’ai plus eu aucun chagrin. Je suis rentré en moi-même, et je me suis mis à parcourir l’univers, carde grands esprits ont dit : (Distique)* Je ne veux pas me soucier de ce bas monde, car il n’en vaut pas la peine. »

Et cette histoire a pour but de montrer que ce monde plein d'embûches et inconstant n’est fidèle à personne, et que les choses d’ici-bas n’ont pas de durée. Pratique la modération, contente-toi de ce que tu as, et renonce à la convoitise, qui n’est d'aucun profit et ne peut t’attirer que des mécomptes.

Histoire du second jeune homme.

Le second jeune homme prit la parole : « O mon vieux père, dit-il, « sache que j’ai été, à l’époque de Hadjdjàdj ibn Youssouf x, le héros d’une aventure bien plus remarquable que tout cela. Mes joues n’étaient pas encore couvertes du duvet d’une barbe naissante que j’exerçais dt*jà la profession de changeur. J’avais bien cent amoureuses et plus. Or, Hadjdjàdj avait une favorite d’une extrême beauté, et il en

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était tellement épris qu’il n’était heureux qu’auprès d’elle. Bref, il l'aimait à la folie. Un jour que la jeune fille allait au bain, elle me vit et s’amouracha de moi. Le lendemain, elle me fit quérir par un messager qui me dit : « Viens, car la favorite de Hadjdjàdj veut t’acheter une certaine quantité d’or ». On me conduisit donc au harem de Hadjdjàdj. La maîtresse qui m’attendait était bien la personne la plus charmante et la plus adorable qu’on puisse réver. Aussi ne manquai-je pas non plus d’en devenir, à mon tour, amoureux à en perdre la tête. Sur le champ nous cherchâmes l’isolement et nous nous échangeâmes nos caresses. Après quelque temps, un des émirs de Hadjdjàdj apporta à la jeune fille trois oiseaux pour son repas. C’était Hadjdjàdj qui, par amour pour elle, avait pensé à les lui envoyer, mais la favorite, de son côté, par amour pour moi, les fit mettre de côté à mon intention. J’avais un associé. [Quand je retournai au bazar], rapportant ces oiseaux, je l’appelai pour les manger avec moi. Quand nous les découpâmes, nous leur trouvâmes l’intérieur du corps rempli de pierres précieuses. Mon compagnon me demanda comment ces oiseaux étaient venus en ma possession. Sans défiance, je lui racontai ma bonne fortune, puis je lui donnai une partie des bijoux et je gardai le reste pour moi. Le perfide alla rapporter l’affaire à Hadjdjàdj.

Le prince, alors, nous fit comparaître, la jeune fille, mon associé, l’émir et moi. Il interrogea d’abord ce dernier : « Comment se fait-il qu’au lieu de farcir ces oiseaux de hachis, tu les aies remplis de joyaux ? — C’était, » répondit l’émir, « afin de m’acquitter de mon service d’une façon digne de toi. Je me suis dis que dans la cuisine de Hadjdjàdj abondaient les mets les plus friands *. [J’ai voulu préparer un plat remarquable] et cuire des oiseaux sertis de joyaux, afin qu’on dise que chez Hadjdjàdj au lieu de farcir les

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fol. 8 A.

oiseaux de viande hachée, on les bourre de pierres précieuses. Voilà pourquoi je les ai remplis de bijoux. »

Alors Hadjdjàdj se tourna vers la jeune fille et lui dit : ♦ Pourquoi n’as-tu pas mangé toi-même les mets que j’avais envoyés à ton intention ? Pourquoi en as-tu fait cadeau à ce jeune homme? — Seigneur» répondit-elle, « quel était ton but en me les envoyant, au lieu de les manger toi-même? — C’est par amour pour toi que je n’y ai pas touché et que j’ai tenu absolument à te les offrir. — Eh bien ! les sentiments que tu éprouves pour moi, moi je les éprouve pour ce jeune homme. C’est par excès d’amour pour lui que j'ai tenu à lui voir manger ces oiseaux, plutôt que d’en profiter moi-même. »

Hadjdjàdj alors me questionna : « Pourquoi as-tu eu l’audace de prendre de pareilles libertés dans le harem des rois ? — O Seigneur », répondis-je, « pourquoi déguiser la vérité ? Où trouverait-on un homme qui repousse les avances d’une femme ? » Hadjdjàdj se mit à rire et reprit : « Mais pourquoi as-tu révélé ton secret à ton associé, car lu n’ignores pas que le poète a dit : ( Distique )

« Autant que possible, ne confie pas ton secret à ton ami. Ton ami a aussi des amis. Méfie-toi de tou ami même. »

« O roi, » répondis-je, je ne le savais pas si perfide. C'était mon homme de confiance, je le considérais comme un frère, et voilà comme il a agi à mon égard ! »

Enfin Hadjdjàdj apostropha mon associé : « Pourquoi as-tu dénoncé ton compagnon ?» Il baissa la tète et 11e trouva rien à répondre. Hadjdjàdj reprit : « C’est l’envie qui t’a poussé. Je vais te traiter comme tu le mérites. » Ensuite il me fit cadeau de la belle jeune fille et nous dit : « Puisque vous avez dit franchement la vérité, je vous pardonne. » Quant à mon associé, il le fit mettre à mort , et fit exposer sa tète dans toute la ville pour montrer le châtiment qui

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attendait les délateurs. Voilà quelle fut la punition du traître, et voici la morale de cette histoire: Ne révèle pas les secrets de celui qui a confiance en toi, et n’agis pas indignement envers lui, de peur de devenir toi-même un objet d’ignominie.

Alors vint le tour du troisième jeune homme.

Histoirk r>r tkoisikmk jkunk hommk.

« Ma vie et mes aventures, » dit-il, « sont bien plus intéressantes que les vôtres. Sachez, mes amis, que mon père possédait d’immenses richesses et n’avait d’autre enfant que moi. Quand j’atteignis l’àge de la puberté, il me maria et m'établit on ne peut mieux, et j’eus six enfants. Quand mon père ne fut plus de ce monde, je me mis à vivre dans l’insouciance la plus parfaite, je gaspillai mon patrimoine et, en un rien de temps, je me ruinai complètement, sans qu’il se trouvât personne pour me donner de bons conseils et m’arracher à cette pente fatale.

Bref, je finis par devenir la risée de la ville, les médisants allongèrent contre moi la langue du sarcasme, et je dus bientôt, fuyant les lazzi de mes concitoyens, prendre avec ma famille le chemin de l’exil.

Après bien des vicissitudes, j’arrivai à Bagdad en haillons, les pieds endoloris et le ventre vide. Au comble de la détresse, je cherchai un asile. Je le trouvai bientôt dans une mosquée où j’installai ma mère, ma femme et mes enfants. « Restez ici. » leur dis-je, \< pendant que je vais au bazar. Peut-être parviendrai-je à y amasser votre pitance. » Je m’acheminai donc vers le bazar, en proie au découragement. « Que faire ? Oui pourrait s’intéresser à mes misères ? Où recourir ? » Arrivé là, je vis une foule richement équipée. <n Voilà. s> pensai-je, « des gens qui se rendent à une invitation. * Je les accompagnai, et j’arrivai avec eux à la porte

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d'une maison où l’on s’arrêta. Des esclaves étaient occupés à arroser et à balayer. I.es gens que j’avais suivis pénétrèrent dans l'habitation, et j’étais bien embarrassé. « A Dieu ne plaise, » me dis-je enfin, « qu’on ne me laisse pas entrer ici.* Le cœur palpitant, plein d’appréhension, je suivis le cortège et personne ne protesta

La demeure où j’entrai était un palais luxueux orné de peintures, de tapis de s rie et de beaux coussins moelleux. Tout le monde s’assit, et moi, craignant qu’on ne me mit dehors, je pris modestement le bord d’un sopha. Un des assistants me jeta un regard. Je frissonnai de peur. Je m’attendais déjà à le voir me demander : « Pourquoi es-tu venu ici ? » mais, tout au contraire, il me souhaita la bienvenue et me fit asseoir à la place d'honneur. Cet accueil me réconforta un peu et je m’assis. Tout-à-coup entra un personnage à qui tout le monde fit la révérence, et qui prit place sur un trône Deux serviteurs s’approchèrent de lui et prirent ses ordres. « Faites entrer, » dit-il, « ce jeune homme ». On mit alors un coussin au milieu de la pièce, le jeune homme annoncé entra et s’agenouilla sur le coussin, et le personnage assis sur le trône l’unit à une jeune fille par les liens du mariage, puis tous les invités les félicitèrent.

Le jeune marié sortit et l’on dressa la table. On apporta dix plats, et les esclaves en déposèrent un devant chacun des convives. Il n’y en avait pas pour moi. « Eh bien ! » s’écria le maître de la maison, « pourquoi n’est-il pas servi comme les autres ? » Les domestiques s’excusèrent : * C’est que nous avions invité dix personnes, et voilà bien dix plats! Celui-ci est venu sans être mandé. » Le personnage me jeta un regard et fit signe de m’apporter une petite table. Les domestiques placèrent donc de\ant moi un plat,

fol. 8 H.

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dont j’avais grand hâte de connaître le contenu. Quand les autres levèrent le couvercle, je m’empressai de les imiter, et comme eux, j'aperçus une poignée d’or fauve que je versai dans mon gousset, bien mal à l’aise et tremblant qu’on ne me le reprit. Alors les domestiques enlevèrent ces premiers plats, étendirent la nappe et servirent une quantité de mets. Nous reçûmes chacun sept vases, moi comme les autres, bien entendu. Ou se mit à manger, mais j’avais grand peine à avaler, navré que j’étais par la pensée de ma femme et de mes petits enfants mourants de faim. J’avais hâte de voir desservir afin de pouvoir escamoter une bouchée pour les miens. Le temps me parut bien long, mais enfin vint le moment d’enlever la nappe. Vite, je pris un morceau de viande, et le cœur angoissé, je l’enveloppai dans du pain 4. On surprit mon geste non sans stupéfaction et, accablé de honte, je baissai la tète, et je déposai timidement à côté de moi le morceau réservé pour ma famille.

Quand le repas fut bien terminé, je me levai, et je voulus me retirer de peur qu’on ne me réclamât ce que j’avais pris, mais un domestique me retint : « Ne t’en va pas maintenant » Et je restai donc, presque mort d’anxiété de me voir prendre en ce moment tout ce que jj destinais à ma famille. Enfin, tous les invités partirent, et le maître de la maison m’appela et me demanda : « Es-tu étranger? — Oui », répondis-je, « et j’ai beaucoup de petits enfants et pas de moyens d’existence. Je suis arrivé aujourd’hui d ms cette ville et. si tu ne ine reprends pas cet or et cette nourriture, je les emporterai peureux, je pourrai calmer leur faim et leur procurer des vêtements, car ils sont tout nus. — Où sont tes enfants ? — A tel endroit, dans une mosquée. » A l’instant, mon hôte manda cinq esclaves et leur dit quelques muta. Ils s’en allèrent, mais quant à moi, le maître de la maison me retint et ne m’adressa plus la

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parole jusqu’à la tombée de la nuit. Les cinq serviteurs revinrent alors, et il leur demanda s'ils avaient exécuté ses ordres. Ils répondirent affirmativement. Mon hôte se tourna alors vers moi et me dit : « Va retrouver tes enfants. —

Je me permets, seigneur, avec ton assentiment, de prendre congé de toi ». Je le saluai et je m’en allai, escorté des cinq esclaves.

Nous finîmes par arriver à une belle maison, admirablement meublée, où je trouvai ma mère, ma femme et mes enfants revêtus d’habits magnifiques. Je leur demandai qui les avait amenés dans ce palais. « Ce sont, » répondirent-ils,

« les cinq jeunes gens qui sont en ce moment avec toi. Ils sont venus nous prendre à la mosquée, nous ont installés ici et nous ont procuré tous ces objets, qui t'appartiennent désormais. » Je demandai alors aux cinq esclaves : « Mais quel était donc ce personnage assis sur le trône ? — Ce n’est autre que le calife de Bagdad. Il t’a fait cadeau de cette maison avec son ameublement et t’attribue une pension de cinq echrcfis par jour, à condition que tu te consacres au service de Dieu — gloire à Lui ! 11 est haut ! — et que tu n’oublies pas le Seigneur. » A ces mots, je priai Dieu avec effusion pour le calife et les cinq jeunes gens et, l’espace de cinq ans, je vécus à Bagdad dans l’aisance la plus parfaite ; dans ce fol. 9 A. laps de temps, je me tins, telle une sentinelle vigilante, au service du Créateur. Par malheur, il arriva qu’un jour je désertai mon poste : j’oubliai d’adresser à Dieu mes actions de grâces pour les bienfaits dont il m’avait comblé, je ne nie tournai pas vers la Mecque pour dire ma prière, et je ne lis pas une seule aumône. Bref, j’oubliai Dieu et, nécessairement, Dieu m’oublia à son tour et cessa de s’occuper de moi 5, le cours de la fortune changea et tous mes biens disparurent comme ils étaient venus. Femme et enfants

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moururent, et je tombai clans la misère, car comme de grands esprits l’ont dit :

( Distique :) « La reconnaissance fait augmenter le nombre des bienfaits, et l’ingratitude enlève de ta main ceux que tu as reçus».

O mes frères, la morale de ce récit est la suivante : « Si Dieu — 11 est grand ! — comble quelqu'un de ses dons, qu'il sache en apprécier la valeur, qu’il s’acquitte envers le Très Haut des devoirs de la reconnaissance. N’oubliez pas Dieu, et soyez continuellement occupés à lui rendre un culte, afin qu’il vous accorde eu retour l’aisance et le bonheur.

( Distiqu: : ) « Si le Seigneur te comble de ses faveurs, ne manque pas de le remercier, sinon, tout s’en ira ».

Les jeunes gens s'adressèrent enfin au vieillard : « A ton tour de nous narrer, soit tes propres aventures, soit les évènements curieux que tu as entendu raconter par d’autres ». Le vieillard s’y refusa : » Je ne >ais rien », dit-il, «je n’ai rien à raconter. Quant au reste, je suis à vos ordres. — Puisqu’il en est ainsi, il faudra bien que tu nous portes sur ton dos ». Alors, le vieillard se chargea de l’un de ces jeunes gens, le porta jusqu’au bord de l’eau, puis s’en revint prendre le second, et ainsi de suite. Ils burent, se lavèrent les mains et le vLage, puis le pauvre vieux dut s’en charger de nouveau et les transporter tous les trois jusqu’au pavillon.

De l’intérieur, la fille du roi les observait et n'était pas peu étonnée de ce spectacle. Elle envoya sa suivante aux nouvelles : « Va, fais venir ces jeunes gens, que je sache pourquoi ils malmènent ainsi ce vieillard ». Nos jouvenceaux et leur compagnon virent bientôt arriver la jeune fille qui leur dit : « O vieillard et vous, jeunes hommes, venez vite, car Madame vous mande ». Tous les quatre se levèrent et arrivèrent à la porte du pavillon. Le campement royal était magnifiquement installé et le pavillon de la princesse

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était splendidement orné. Quelques suivantes se tenaient debout; attendant les ordres de leur maîtresse assise sur un trône. Cette ravissante créature illuminait tout le salon du reflet de sa beauté; elle avait un visage de lune; une taille de cyprès, un teint de rose; une bouche comme un bouton printanier; des seins pareils à la grenade; et un menton comme une pomme. Bref; la langue est impuissante à décrire les charmes de cette beauté merveilleuse, de ces joues vermeilles, de cette taille de buis (?) 6, de cette démarche de perdrix, de ces yeux de gazelle. Nos quatre héros prièrent Dieu pour elle et se répandirent en exclamations laudatives : « O soleil du monde de la beauté, ô ange à l’aspect enchanteur ». Us la saluèrent et baisèrent à .-es pieds la terre en signe d’hommage. Elle leur rendit leur salut et leur fit signe de s’asseoir. Tous les quatre prirent place, ébahis de l’éclat de sa beauté.

La charmante princesse leur fit d’abord servir à manger. Us se régalèrent et adressèrent à Dieu des prières d’actions de grâces, puis cette idole ravissante parla en ces termes : « O jeunes gens, je viens de vous voir agir d’une façon bien singulière, et je me demande avec stupéfaction quel mobile vous a poussés à maltraiter ainsi ce vieillard. — O frais jardin de la jeunesse, ô vin nouveau du vignoble de la vie, o bouton de rose du parterre de la félicité, ô rossignol du bosquet de l’adolescence, o roseraie qui conquiert les cœurs, tendre abeille de la prairie de la vie dont la taille rappelle un rameau de rosier, veuille nous faire l’honneur d’exposer ce quia, de notre part, excité ton étonnement et ton indignation. Nous allons, bien volontiers, nous justifier, afin que tu aies le cœur à l’aise ».

L’adorable jeune fille reprit : « Vous êtes trois jeunes hommes à la fleur de l’âge, et celui-ci est un vieillard faible et décrépit : comment expliquez-vous qu’il doive vous porter

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fol. 9 H. sur ses épaules ? — O belle dame au doux langage et aux nobles sentiments, nous voyageons tous les quatre de pair à compagnon. Après avoir subi bien des avanies, nous sommes enfin arrivés en vue de ce campement, accablés de faim, de soif et de fatigue. Nous avons alors décidé, de commun accord, que chacun de nous raconterait ses aventures, et que, si l’un de nous ne remplissait pas cette condition, il s’engageait à prendre les trois autres sur son dos et à les porter jusqu’ici. Tous les trois nous avons narré notre histoire, mais ce vieillard s’est dérobé. Il a bien fallu, dès lors, qu’il nous prit sur ses épaules ». La princesse leur demanda de relater à nouveau leurs aventures, dont le récit l’amusa beaucoup. Elle insista alors auprès du vieillard : « Allons, pourquoi, toi aussi, ne racontes-tu pas ce que tu sais ? Est-ce que, par hasard, tu as vieilli enfermé dans une bouteille, sans aller dans aucun endroit que tu puisses nous décrire ? — O rossignol au chant harmonieux », répondit le vieillard, « je n’ai pas l’éloquence de ces jeunes gens ; comme je ne sais pas m’exprimer, veuille m’excuser ».

« Eh bien ! » dit la princesse, s’adressant aux jeunes gens, « si je racontais ma vie et si je remplaçais le vieillard, cela vous agréerait-il ? et est-ce que vous pardonneriez sa faute à cet homme affaibli par l’âge ? — Nous sommes tout à tes ordres ; nous acceptons comme l’âme dans le corps 7 ta proposition et nous garderons eu mémoire le souvenir de tes aventures ».

Histoire de i.a Princesse

La gracieuse créature ouvrit sa bouche pleine de joyaux et commença en ces termes :

•«. Ô jeunes gens, mes amis, notez bien que je suis fille de roi. Mon père n'eut pas d’autre enfant que moi et concentrait sur moi toute son affection. II avait fait bâtir à mon

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intention un palais clans un parc, et y avait commis à mon service des eunuques et des gardes du corps. J'y vivais donc en sûreté, comblée de soins et de prévenances, et je menai une existence paisible et innocente jusqu’à ce qu'un jour l’envie me prit de me faire conduire au bain public.

On me fit asseoir dans une litière dorée que portaient quatre mulets et ou se mit en route, les gardes du corps marchant devant moi, les eunuques derrière, et mes suivantes à ma droite et à ma gauche. Dans cet équipage, nous nous acheminâmes vers le bain et nous nous engageâmes dans le bazar que je m’amusai à examiner par les interstices de ma litière.

Arrivée au carrefour du bazar, j'aperçus dans le quartier des drapiers un jeune homme dont la beauté faisait l’ornement de l’endroit. A peine mon regard fut tombé sur lui, que j’en devins amoureuse de tout mon cœur — que dis-je? avec cent mille cœurs. J’en étais folle, je lui abandonnais tout mon être, c’en était fait de mon repos et, quand on ouvrit la litière, j’étais inondée de pleurs. Quand j’arrivai au hammam, quel souci avais-je encore du bain ? J'invoque mille prétextes pour expliquer mon état, je soupire, je gémis, je me lamente. Bref, je lave de mes larmes mon corps et mes membres, tant je souffre d’être séparée du bien-aimé. Je brûle d’impatience de rendre à mes yeux leur éclat en contemplant son visage brillant comme un flambeau. Je sors donc du bain, ne pensant qu’à repasser devant sa boutique assez lentement pour le regarder à loisir. Sous prétexte que [le cahotement de la litière] me fait mal au cœur, je la fais porter par quatre esclaves, à qui je recommande d aller bien doucement. Ils suivent mes instructions et, quand j’arrive de nouveau au carrefour, je puis contempler une seconde fois le jeune homme, j’admire le duvet noir comme l’ambre de sa barbe naissante, et son grain de beauté

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pareil au musc. C’est alors seulement que je suis bien prise dans les lacs de l'amour et que mon cœur est bien accroché à sa boucle noire. « Et cependant », pensé-je, « personne ne sait rien de ma situation ». Enfin, la litière passe, et j’arrive à mon logis incapable d’autre chose que de gémir et de me lamenter. Plus de repos pour moi. A tout instant, j’exhale de mon sein de brûlants soupirs, si bien que l’attention de ma nourrice est attirée.

Enfin, profitant d’un moment où nous étions seules, elle s’approche et me dit : « Ô ma chérie, qu’as-tu donc? Depuis fol. io A. ce jour où tu es allée au bain public, tu n'as plus eu un instant de tranquillité ? Et je ne sais rien, tu ne me dis pas pourquoi ces pleurs et cette désolation ? Confie-moi la cause de ta peine, je saurai bien imaginer un moyen de la faire cesser ; ne garde pas voilé pour moi le secret de ton cœur, pour que je puisse aviser à ce qu’il faut faire ? « Elle sait tout », me dis je. * O nourrice, ce jour-là, j’ai vu dans le carrefour du bazar un jeune drapier si beau que la flèche de l’amour m’a transpercé le cœur. J’ai beau faire tous mes efforts pour retrouver ma gaieté perdue, je n’y réussis pas ». Ces paroles affectèrent péniblement ma nourrice, qui s’écria : « Quel discours est-ce là, ma fille? Comment oses-tu te permettre pareil langage? Prends bien garde de ne plus proférer de telles paroles, car tu exposerais bien des gens à leur perte. Si jamais ton père avait vent de propos semblables, il ferait périr tout le personnel de ce palais. Qu'est-ce que les amoureux ont à voir avec des jeuues filles comme toi, d’autant plus que tu es princesse et qu’il n’est que drapier! Il ne te sied pas de t’abandonner à de tels sentiments. N’entache pas ta pudeur.

( Distique :) « Quand même mille amoureux se présenteraient à toi, est-il digne de toi de t’épreydre d’amour? »

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A cette semonce de ma nourrice, je me pris à sangloter : « O mère, » lui dis-je, « il ne m’est pas loisible de réprimer mes gémissements et de retrouver mon calme. La vue de ce jeune homme m’a enflammée, et il m’a incendiée de son ardeur. Voyons, nourrice, trouve un moyen de me satisfaire, et sinon, sache que la douleur que j’éprouve me coûtera la vie : avant que son absence ne me tue, je mettrai moi-même fin à mes jours. » Ce disant, je donnai un précieux collier d’ambre à ma nourrice qui, vaincue par ces arguments, reprit : * Eh bien, prends patience, mon enfant, jusqu’à ce que j’aie trouvé un expédient. » Elle se leva, se rendit à l’instant à la boutique du jeune drapier, lui fit part des sentiments qu'il m’inspirait et lui donna des indications.

Ce jeune homme, suivant les instructions de la nourrice, profita d’un moment où il n’était vu de personne pour escalader le mur du parc et se cacher jusqu'à ce que la nuit invitât tout le monde au repos. Ma nourrice me tint compagnie, envoya les servantes se coucher, puis s’en fut quérir mon bien-aimé. Quand il arriva dans ma chambre, je crus voir arriver la lune à l’éclat argentin. Toute transportée, je le pressai sur mon sein, j’embrassai à plusieurs reprises son beau visage. Mon allégresse était indicible. Je lui fis apporter du sorbet, puis, ne sachant que faire pour lui être agréable, je pris une pomme, je la pelai et j’en détachai un morceau que je fixai à l'extrémité du couteau. Je l’approchai de la bouche du jeune homme, qui, enchanté de nia beauté et de mon amour, m’accabla de protestations de dévouement et me dit : « Nous sommes tous deux épris» l’im de l’autre et la porte des jaloux est fermée sur nous. Jamais personne n’a goûté une félicité pareille à la nôtre, et jamais, nous ne nous séparerons ». A ces douces paroles, je le comblai de caresses et, par prévenance, je lui mis moi-même le morceau de pomme dans la bouche. Tout-à-coup, l'infortuné

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éternua et le couteau lui traversa la gorge. Il rendit le dernier soupir et remit son âme au maître de Feu ter A cette vue, je poussai des cris de détresse, je me déchirai le visage, et ma nourrice, avertie par le bruit, accourut eu s’écriant: «O ma fille, qu’as tu fait? * Je lui racontai le malheur qui nous frappait. A la vue du cadavre du pauvre garçon, la nourrice poussa un grand soupir et, par l’effet de la terreur que lui inspirait mou père, sa vésicule biliaire éclata, et elle succomba, elle aussi, ce qui décupla ma douleur.

L’amour lit dans mon co ur place à l’épouvante et, affolée, je ne sus d’abord quelle résolution prendre. Enfin, je me décidai à tirer dans une chambre non fréquentée le cadavre du jeune homme, je fermai soigneusement la porte et |e gardai la clef sur moi. Quant au corps de la nourrice, je n’y touchai pas, je poussai de hauts cris de détresse, le cœur brûlé et les veux humides à la fois par suite de la perte des êtres aimés et de la crainte de mon père. Enfin, le jour fol. roB. parut. Servantes et domestiques se rassemblèrent et crurent que la nourrice était morte subitement. Ils l’emportèrent et l'enterrèrent, mais quant au corps de celui que j’avais tué, il rota bien vingt jours à l’endroit où je l’avais caché. La mauvaise odeur envahit mes appartements et en rendit le séjour insupportable, et j’étais tellement affolée que personne n’osait me demander ce qui se passait. Vous comprenez, bonnes gens, que j’avais beau me torturer l’esprit, je ne trouvais aucun moyen de me débarrasser de ce cadavre.

Or, mon père avait acheté un esclave noir bien élevé, qui tantôt était à son service et tantôt venait me présenter ses hommages. Mes suivantes s’amusaient à rire et à plaisanter avec lui. Un jour, ce nègre vint alors que personne n’était présent. [Ne sachant à qui recourir, J je lui racontai l’histoire du jeune homme tué. Le nègre dit : « O dame des dames,

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il y a bien longtemps qu’on fait dans la ville une enquête pour retrouver ce jeune homme, et près de cent personnes ont déjà été mises à la torture à ce propos. C’est donc toi qui l’as occis ! Eh bien ! si tu veux être d" accord avec moi. je Veuterrerai, et sinon, je te dénoncerai à ton père ». En vain, je me jetai à ses pieds, je le suppliai, et je lui offris de l’argent. 11 accepta le tout, mais en fin de compte il me saisit et me ravit ma virginité. Cette même nuit, il enleva le cadavre du jeune homme et alla l'inhumer, mais chaque jour il venait me sommer de céder à son infâme désir. Craignant le courroux de mon père, je ne répondais mot, mais j’étais bien forcée de me prostituer à lui. Je finis par désirer la mort.

Un soir, les gardes du corps se réunissent pour se divertir; chacun amène sa maîtresse, et ils disent au nègre : « Fais comme nous, viens avec ta bien-aimée. Mais, » répondit-il, « vous 11’ètes, vous autres, que les valets de ma maîtresse à moi ». Indignés, ils l’accablent d’injures, mais lui, pris de boisson, arrive à mon chevet: « Allons, lève-toi, ou sinon je vais à l'instant trouver ton père». Craignant qu’il ne mit ses menaces à exécution, je dus bien le suivre et aller m’asseoir au milieu de cette orgie. J’avais pris avec moi du narcotique, j’en versai dans le vin, et je me fis l’échanson de ces gens stupéfaits. Ouand ils furent tous bien ivres et privés de sentiment, je bondis vers le nègre, je lui pris son cimeterre, et je leur coupai la tète à tous, en commençant, bien entendu, par le traître. Je fis ainsi passer trente personnes de vie à trépas avant que parût l’aurore. J’allai me coucher à ma place habituelle et le matin, sans que personne eût eu connaissance de ce drame, on enleva leurs cadavres et personne ne devina l’auteur du massacre.

J’étais ainsi délivrée du nègre maudit, mais je me lamentais en secret sur ma virginité perdue. Après quelque temps, le

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prince qui est maintenant mon mari et roi de cette ville, et est en ce moment à la chasse, vint demandera mon père ma main, qu’il lui accorda. Or, j’avais une suivante d’une grande beauté dont je ne me séparais jamais. Je lui fis revêtir mes habits, jusqu’à ce que vint la nuit où l’on me confia à mon époux. Quand il se disposa à porter la main sur moi, je sortis sous prétexte de purification et je dis à cette jeune fille : « Va dormir dans l’étreinte de mon mari, afin qu’il t’enlève ta virginité, car il est ivre, et à dessein j’ai omis d’allumer la lampe 8. Quand tu sera déflorée, viens reprendre ta place et moi, j’irai dormir avec lui, et je saurai reconnaître ton dévouement. » Avant de partir, la suivante me demanda comment j’avais perdu mon innocence. Je lui répondis que c’était par accident, en tombant d’une échelle. Elle parut se contenter de cette explication et alla se coucher dans les embrassements de mon mari. J’arrivai sans bruit, et je me tins debout au pied de leur couche jusqu’à ce qu’il l’eut possédée. Ils s’assoupirent dans les bras l’un de l’autre, et je pris quelque temps patience jusqu’à ce que mon mari fût bien endormi, puis je chatouillai le pied de la jeune fille. « Que me veux-tu ? » me dit-elle. « V oyons, » lui dis-je, « lève-toi, que j'aille prendre ta place. » Mais au lieu d’obéir : « Allons, misérable, » me dit-elle, « reste tranquille, ou sinon, je vais éveiller mon mari qui te mettra en pièces. » Je 11e soufflai mot de peur qu’il 11e s’éveillât, et je récitai mentalement ces vers : Le ciel jongleur (c’est-à-diie la fortune

fol. 11 A. trompeuse) a donné de sa main . Le narcisse, la tète

penchée, a revêtu au printemps cent feuilles de soie L »

Je sortis de la chambre nuptiale, je regardai partout et je vis qu’au palais était adossée une hutte pleine de sarments de vigne desséchés et destinés à servir de combustible. J’y mis le feu, bientôt les flammes de l’incendie s’élevèrent, et les gens avertis par mes cris accoururent de toutes parts.

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J’entrai dans le palais, je réveillai mon mari, et il sortit avec sa, prétendue épouse. Tous deux montèrent sur la terrasse du palais pour contempler le spectacle de l’incendie. Je vins derrière eux, je poussai la suivante et je la précipitai dans le brasier, puis je me lacérai la figure et poussai des appels de détresse 1#. La misérable périt dans les flammes, et mon mari me prit la main, me conduisit avec mille prévenances dans le palais et je passai avec lui le reste de la nuit. Le matin, il m’offrit une belle esclave [pour remplacer la morte], et voilà maintenant sept ans que nous formons le ménage le plus uni. J’ai eu de mon mari quatre enfants. Et voilà, vieillard ignorant, toutes les épreuves par où j’ai passé, moi qui n'ai pas vingt-cinq ans. Et toi, qui en as bien soixante, tu prétends n'avoir rien à dire. Il me semble que la fortune a été, à ton égard, bien avare d’évènements ! »

* O dame des dames, excuse-moi. Je n’ai pas le moindre talent de narrateur ! »

Bref, la reine leur donna à chacun une tobe d’honneur et les congédia. Ils gardèrent le souvenir de ses aventures et la morale de cette histoire peut se résumer comme suit : « Quelle que soit la confiance que quelqu’un t’inspire, ne lui révèle pas le secret de ton cœur. Ne fais de personne le confident de tes affaires, si tu veux réellement jouir de la protection du Très Haut, et sinon, tu t’épuiseras plus tard en stériles regrets ! »

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