Heïdar = Ali. Cf. n
b Khâdjè , — Maître. C'est ainsi qu’on appelle d'ordinaire les
gros marchands et aussi les eunuques.
34. À bâd— endroit habité. D'innombrables localités de la Perse portent des noms formés de âbâd.
^ Dinâty lat. denarius, gr. S^vdipio;. La dinar n'existe plus
que comme monnaie fictive d’une valeur très minime. Un qirân ou hazâr (littéralement : mille), correspondant à fr. 0,435 de notre monnaie, vaut 1000 dinârs, et un toman ( toûtnân , mot turc signifiant 10000), 10 qiràns ou 10000 dînârs.
36. — Les Persans ne commencent aucune entreprise ou n'accomplissent aucun acte important sans consulter le sort pour choisir un moment favorable. Ils ont recours aux astrologues, etc.
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37. — Khoutba . — Sermon récité, le vendredi à midi, à la mosquée. Il doit être en arabe, et renferme des prières pour Mahomet, les Compagnons ( Sahâbât ) et le souverain régnant.
35. — Les Persans aiment à commencer leurs lettres par ces phrases enchevêtrées, sans beaucoup se soucier d’ailleurs qu’elles soient intelligibles. Us cherchent dans ces introductions à accumuler les mots de même assonance et les figures de rhétorique les plus alambiquées. La politesse exige que l’objet propre de la lettre soit exposé le plus brièvement possible et, pour ainsi dire, incidemment.
36. — Cathay — la Chine. Tchin désigne le Turkestan chinois. Cf. n. 6.
N. B. — Le manuscrit a été mal folioté et saute de fol. 23 à fol. 34. J’ai bien dû respecter cette pagination.
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Histoire des Amours de Qâssime, fils du Roi d’Egypte,
et de Gautier Bànoù, fille du Roi du Yémen.
Les conteurs de nouvelles, les traditeurs de documents, les mesureurs du temps et les perroquets croqueurs de sucre au doux langage racontent qu’il y eut jadis en Egypte un roi puissant, juste et sage, du nom de Ghiyâth Chah. Il avait quatre vizirs d’un talent remarquable. Or, ce roi était continuellement chagriné de ne pas avoir d’enfants. Un jour, il lit venir ses vizirs et leur dit : « Il faut absolument que vous trouviez un moyen de me satisfaire. Vous savez que j'ai atteint ma trente-cinquième année sans avoir d’enfants pour réjouir mon cœur. » Ils furent unanimes à répondre : « Seigneur, la coutume exige que tu mandes les astrologues, pour examiner ton horoscope et voir si, oui ou non, tu dois être père un jour. Si leur réponse est affirmative, à l’instant même nous ferons tout pour te procurer une épouse digne de toi. * Le roi fit donc appeler les astrologues et les rammâls '. Ils nstallèrent l’astrolabe et jetèrent les poignées de sable et, leur examen terminé, ils dirent au roi : « O souverain du monde, demande la main d’une fille de roi, et elle te donnera un fils au visage ravissant, à la belle stature, doué de toutes
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fol. 4
les qualités du cœur et de l’esprit. Seulement, à l’âge de quatorze ans, il s'éprendra d’une jeune fille, quittera père et mère et, après bien des mésaventures, il parviendra à conquérir l’objet de son amour. Il s’en reviendra et sa conduite sera, dès lors, irréprochable. »
Quand le roi eut entendu ce discours, il se tourna vers son grand vizir : « C’est à toi, dit-il, qu’incombe cette affaire ; personne autre que toi n’aura à s’en occuper. » Le roi prit alors ses mesures pour équiper le vizir en vue de son voyage. Les préparatifs durèrent trois jours, après quoi le ministre se mit en marche avec cinq mille cavaliers en graud appareil, suivis de vingt files de chameaux, chacun portant deux esclaves de l’un et l’autre sexe. Le roi avait écrit au roi de Cathay une missive qu’il confia à son vizir au moment du départ.
Etape par étape, la caravane finit par atteindre la capitale du Cathay, et y fit halte. Le lendemain matin, le vizir, suivi de tous les présents du roi d’Egypte, s’en fut au palais de Sèlime Chah et les lui fit remettre. Puis il entra lui-même, s’inclina respectueusement, baisa la lettre et la déposa au pied du trône. Puis il salua le monarque d’une apostrophe si éloquentequ’il en fut charmé et le fit asseoir. Ensuite Sèlime ouvrit la lettre et son vizir la lut. Ghiyàth Châh y avait exposé toute sa situation. Quand l’empereur en eut entendu la lecture, il inclina la tête et se recueillit, puis il rentra dans son harem et ne revint pas ce jour-là.
Le lendemain matin, il rassembla ses ministres, ses conseillers et les grands de la cour, et leur énonça son opinion, que tous approuvèrent. Il agréa donc la demande du roi d’Egypte, rentra dans la salle du trône, et on y festoya trois jours et trois nuits. Le quatrième jour, enfin, le grand vizir d’Egypte se leva, s’inclina devant l’empereur, et détailla l’objet de sa mission. Sèlime Châh répondit : « Assieds-toi tranquillement. D’ici à une semaine je te ferai accompagner
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par ma fille et son escorte. » Le ministre obéit, et resta là jusqu’au coucher du soleil. Après quoi il demanda congé et regagna son campement.
Le lendemain, il apporta plusieurs pièces d’étoffes précieuses, des boites de musc et d'ambre, des plateaux de rubis, de turquoises, de saphirs, de diamants, qu'il exposa aux regards de Sèlîme Châh et qui excitèrent l’admiration de tous les assistants. Quelques jours après, les préparatifs étant terminés, l’empereur fit venir le cadi et conclut le mariage de sa fille avec Ghiyàth Chàh. Il la fit escorter d’immenses richesses, la confia aux soins du grand vizir et lui donna la conduite jusqu’à une distance de deux parasanges.
Or donc, le grand vizir, le cœur à l’aise et au comble de ses vœux, reprit le chemin du Caire et, arrivé en vue de cette ville, il envoya un courrier annoncer au roi son heureuse arrivée et lui dire que, grâce à Dieu, il amenait avec lui la fille de Sèlîme Châh et que le mariage était conclu. Ghiyàth ordonna de pavoiser la ville, et lui-même, suivi de cinq mille cavaliers, alla au devant de sa fiancée. Sa joyeuse entrée fut célébrée en grande pompe et il l’introduisit dans son palais. Les noces furent célébrées trois jours et trois nuits durant, et ensuite, le prince entra dans son harem et apaisa le désir de son cœur. Le quatrième jour, il alla au bain se purifier des pieds à la tête, se revêtit d’habits magnifiques et rentra dans son palais en passant au milieu des grands personnages rangés en deux files. Il goûta, avec sa femme, les joies du mariage, et bientôt elle devint enceinte et lui donna un enfant du sexe masculin. Les nourrices le recueillirent et l'emmaillotèrent dans des langes de brocart et de soie de Chine.
(fors) : «Elle l’enveloppa comme le musc dans la soie, et l’allaita aux dépens de sa propre substance. Quand son père contempla son joli visage, il fut heureux de trètre plus tour-
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menté du désir d’avoir une postérité. Alors les nourrices se le passèrent de main en main. »
On l’appela Oâssime, et trois nourrices l’élevèrent jusqu’à sa dixième année. On le confia ensuite aux soins d’un professeur jusqu’à l’âge de douze ans, et il devint versé dans l’astrologie et les autres sciences au point que personne n’eût été capable d’en disputer avec lui. Il s’entraina aussi aux toi. 43 L* exercices du corps, au jeu de mail, au maniement de la lance, au tir à Tare. Bref, c’était une des merveilles du monde, et tant de perfection justifiait bien l’amour de son père, qui jamais ne pouvait se passer de sa présence.
Par un décret providentiel se présenta un jour un jeune marchand porteur de multiples curiosités. Le prince le fit asseoir et lia conversation avec lui. Le voyageur constata que Oâssime était parfaitement au courant de l’histoire et de la chronologie et lui demanda : « Mais, ô mon frère, comment se tait-il que tu ne parles que des choses du passé ? Dis aussi quelques mots des souverains de notre époque. » Le prince dit : «Si toi, tu connais à cet égard quelque évènement intéressant, raconte le. » Le marchand prit la parole en ces termes :
« Ô prince des hommes, sache qu’il y a dans le pays du Yémen un roi du nom de Yémen Chah. Il a une fille qui n’a pas sa pareille sous la voûte azurée pour la gentillesse, le charme du visage, la beauté piquante et la coquetterie. Je ne l’ai pas vue personnellement, mais le fait est qu’elle a pour habitude de se promener chaque semaine, l’hiver comme au printemps, dans les jardins, les rues, le bazar. De plus, elle fait peindre chaque fois son portrait sur un mouchoir et, au cours de sa promenade, elle le jette. Celui qui a la chance de le ramasser le vend au prix de mille dirhems.
Ô prince, la langue est impuissante à donner une idée de
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cette image ravissante. Malheureusement, tout homme dont le regard tombe sur ce mouchoir devient fou d’amour. »
Bref, ce jeune marchand traça de la beauté de la princesse un portrait si éloquent, que le prince Qàssime, sans même l’avoir vue, perdit son cœur et demanda : « Est-ce que par hasard, tu posséderais un tel mouchoir? » L’étranger répondit : « Un vieillard qui m’accompagnait l’avait acheté à un derviche dans la capitale du Yémen. Il est encore logé avec nous, mais je serais bien étonné s’il cédait ce mouchoir à quelqu’un. » Oàssime reprit : «Allez me chercher ce vieillard. » Des domestiques partirent et ramenèrent bientôt.
Quand le vieillard entra dans la salle, il s’inclina devant le prince et lui rendit hommage. Oàssime le fit asseoir à côté de lui, et l’accabla d’égards et de cajoleries au point que l’autre en fut tout confus et lui dit : « Prince puissant, quels peuvent bien être mon importance et mon prestige pour que tu pousses si loin la condescendance à mon égard ? Je ne suis qu’un valet du seuil de ton palais! * Bref, le prince, ce jourlà, se borna à l’entretenir de choses et d'autres, le combla de prévenances et lui offrit une khil at, mais ne souffla mot du mouchoir.
Le soir venu, le vieillard s’en retourna. Le prince patienta jusqu’au matin, puis le manda derechef, le traita avec les mêmes attentions et parla longtemps de sujets indifférents. Pourtant, il finit par lui dire : « Vieillard au cœur illuminé, il y a, parait-il, dans le Yémen, un roi célèbre par son équité, un homme à qui il n’y a rien à redire. Dans tes voyages, as-tu poussé jusque là? — Oui, seigneur,» répondit -il. «Combien d’enfants le roi du Yémen a-t-il? — Il n’a qu’une fille. » Le prince reprit « : Et on dit qu’elle est très belle et qu’elle fait peindre son image sur un mouchoir. — Rien n’est plus vrai. — Tu as un pareil mouchoir. Eh bien ! j’ai grande envie de le voir, d’y jeter un coup d'œil. — Je l’ai, » dit le
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vieillard, et je vais te l’apporter. » Il s’en alla et rapporta bientôt une cassette qu’il ouvrit. Il en tira d’abord une quantité de ouate, déroula un papier et en sortit le portrait de la princesse, si ressemblant qu’elle avait l'air de parler à quelqu’un.
Cette image merveilleuse n’eut pas plus tôt apparu aux fol 44 A regar^s du jeune homme qu’il en devint épris avec un cœur, — que dis-je ? — avec cent mille cœurs ! 11 exhala un profond soupir. C’est qu’aussi le portrait, peint de vives couleurs sur le mouchoir de soie, représentait jusqu’à la chemise et la tunique de la princesse, bref, tous ses vêtements, sans oublier même les anneaux, les boucles d’oreilles, et jusqu’aux grains de beauté qui ornaient ses joues. Le prince Oàssime, à cette vue, faillit perdre le sentiment, mais il se contint et se dit : € Ceux qui se sont trouvés dans mon cas se sont tirés d’affaire à force de patience et d’endurance. » Il fit apporter trois mille dinars de bel or et une splendide khil'at, les mit devant le vieillard et lui dit : « Il faut que tu me cèdes ce portrait. » Le vieillard répondit :
( Fers) : « S’il fallait donner mille fois ma vie, et, en outre, cent mille fois la jeune fille, je les donnerais volontiers comme rançon d’un seul cheveu de ta tète, ô mon prince. *
« Et pourtant, je me figurais que, tant que je vivrais, personne ne pourrait enlever ce mouchoir de ma main. Mais tu t’y es pris si aimablement que j’aurais mauvaise grâce à rechigner. » Il baisa donc le portrait et le déposa à terre devant le prince, qui le ramassa et se mit à le considérer attentivement. Il récita ensuite ces vers :
« J’eus à peine jeté un regard que je fus frappé de mille traits. Avant même d’avoir pu cueillir un grain, je tombai dans le filet fatal. »
Quand vint la nuit, il rentra dans ses appartements, son
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amour pour la princesse du Yémen lui fit verser des larmes et il dit ces vers :
« Si même un peintre se risque à tracer l’image de cette beauté conquérante, je me demande avec stupéfaction comment il pourrait bien exprimer sa coquetterie ensorceleuse ? »
Bref, cette nuit même, il sortit de son palais, franchit la porte de la ville et se dirigea vers la capitale du Yémen. Il chemina nuit et jour, absorbé dans ses réflexions, se demandant : « Que vais-je faire ? Comment atteindre le Yémen ? » S'il rencontrait quelqu’un, il prenait le large de peur d’être reconnu, invoquait Dieu et récitait ce distique :
« La douleur d'être éloigné de l’objet de mon ardeur m’a fait prendre la route du désert O grand Dieu, donne moi le bonheur d’arriver jusqu’à elle, je t’en conjure au nom de ta pure lumière ! *
Il était sur ses gardes, appréhendant de voir survenir un des nobles ou des grands d’Égypte, envoyé par son père, qui le ramènerait au palais. Il marquait soigneusement la route à prendre, il voyageait la nuit et restait caché pendant le jour. Il atteignit ainsi le pays de Roùm, les habits usés et en loques, couvert de poussière, la ceinture renouée en maints endroits, le corps nu, les cheveux épars cachant le visage, à l’instar d’un fou. Il garda soigneusement son bâton pour se défendre contre les attaques éventuelles des bêtes fauves; il eut plusieurs fois à combattre des sangliers et des loups, et n’échappa qu’à grand'peine à leurs crocs. Il endura mille souffrances, et avançait toujours, tombant, puis se relevant dans le sable. La chaleur devint accablante, et, vaincu par la soif, il se disait : « Quel dommage que je n’aie pas réalisé le désir de mon cœur, qu’il me faille périr avant d’avoir vu le visage de l’aimée, dans le désert buveur de sang ! » Il écarta le sable brûlant, et appuyant sur la terre nue sa poitrine, il dit :
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{Vers) : «O Dieu, par la gloire de tes pieux serviteurs, par la brûlure du cœur de ceux que tourmente ton amour, au nom des martyrs au cœur blessé, et de tes purs adorateurs cachés sous la terre, sauve moi de la douleur, de la peine d’amour ; je t’en supplie au nom de la confiance que ta gloire inspire aux croyants, fais moi atteindre mon but, ô Dieu de majesté; à moi aussi, donne, un instant, l’occasion d’être heureux, ô sublime Créateur. %
Et tout en se lamentant, noyé de larmes, il était résigné à la mort, et l’attendait. Tout à coup il entendit une voix qui l’appelait : « Prince Qàssime ! » Il leva les yeux, et vit un personnage imposant, le front ceint du diadème, vêtu de vert de la tète aux pieds. Cette apparition passa les mains sur le corps de Qàssime et, à l’instant même, sa soif ardente s’apaisa, et ses forces et toutes ses facultés lui revinrent. Qàssime lui demanda : « Seigneur, qui es-tu, toi qui as bien voulu venir au secours d’un pauvre étranger comme moi ? » Il répondit : «Je suis Elie. Qàssime, où te proposes-tu d’aller ? — Seigneur, je voudrais gagner le Yémen. » Le prophète dit : « Mets ton pied sur mon cou-de-pied. » Qàssime obéit, ferma les yeux et, un instant après, Élie le déposa à terre et 44 h lui dit : « Ouvre les yeux. » Il était aux portes de la ville. Elie avait disparu, mais Qàssime sentit ses forces centuplées.
Lorsque Qàssime avait quitté le palais de son père, il était âgé de treize ans ; il y avait un an qu’il était en route» de sorte qu’il avait maintenant quatorze ans. Le visage enflammé, dans le plus singulier accoutrement qu'on ait jamais vu : les cheveux pendant jusqu’à la ceinture, sa vieille tunique en lambeaux liée à sa taille à la façon d'un pagne et le bâton à la main, il pénétra dans la ville Par un décret providentiel, Gauher Bànoù, la fille du roi du Yémen, allait précisément ce jour-là au jardin public. Quand le prince Qàssime entra au bazar, il s’aperçut que toutes les boutiques
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étaient fermées. Il pénétra jusqu’au carrefour du bazar et vit une cinquantaine de gens à cheval et à pied qui accouraient, l’épieu à la main, en criant : « Au large ! Au large ! »
A ce spectacle, Qàssime comprit que Gauher Bânoù arrivait. Il poussa des hurlements sauvages, frappa la terre de son gourdin qu’il se mit ensuite à manier comme un mail, et commença, contrefaisant la démence, à écarter les bras, à danser, à se frapper la bouche des deux mains, à gambader. Quand les yessaouls a l’aperçurent, ils se dirent : « C’est un fou. » Il ne répondit rien, ils passèrent outre et il se mit à courir après eux. Puis arrivèrent les eunuques et les servantes du sérail, qui eurent la même idée que les yessaouls et continuèrent leur chemin. Le prince, cependant, redoublait d’extravagance et bientôt apparurent , devançant Gauher Bàr.où, une cinquantaine d’esclaves jolies et délurées. Elles atteignirent bientôt notre danseur, qui se jeta au milieu d’elles en se démenant de plus belle.
Quand les regards de la princesse tombèrent sur Qàssime, ce singulier fou au beau visage et aux gestes gracieux, cette vue fut loin de lui déplaire et elle se mit à le considérer attentivement, en souriant. De son côté, Qàssime dévorait des yeux la ravissante princesse, la plus belle créature qu’il eût jamais contemplée, au visage pareil à la rose épanouie, aux boucles noires tombant sur les épaules, la blancheur du teint rehaussée de grains de beauté, un sourcil tel que la puissance divine seule pouvait l’avoir dessiné, des yeux langoureux qui anéantissaient la raison la plus solide, sa bouche minuscule comme une graine de plante, une vraie séductrice au visage arrondi comme la lune, charme des cœurs, coquette aux yeux fripons, à la taille svelte comme le cyprès, un front beau comme la fleur que la langue est impuissante à décrire, de douces lèvres croqueuses de sucre. Or donc, cette jolie coquette regardait Qàssime, et le pauvre
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prince, à l’instant même, ne fut plus maître de son cœur, et il fut pris dans le filet de la passion qu’elle lui inspirait. La princesse s’en alla en se disant : « De quelle I.eïlà ce jeune homme est-il le Madjnoùne ? 4. Qàssime était tellement enivré par la coupe de l’amour qu’il en perdit la raison et la faculté de se mouvoir De temps à autre, la jeune fille regardait derrière elle : il était toujours là immobile, hébété et récitait dans son cœur ces vers :
« Je n’ai jeté qu'un regard sur son corps charmant et je suis tout éperdu. Désormais, friponne, je suis ton prisonnier. O compagne de ma vie, quelles œillades tu me lances ! Puissé-je me sacrifier mille fois pour un seul de ces regards. Tu vas t’éloigner, et moi, brisé, anéanti, je reste ici. Tu es mon âme et ma vie, je me dévoue à toi. Chaque fois que tu jeteras un regard de mon côté, mon pauvre cœur endolori exhalera mille gémissements. »
Et toujours Gauher Bànou, tant qu’il fut visible, se retourna pour le voir, et le prince restait cloué sur place, incapable de lever un pied après l’autre. Enfin, la princesse fol. A disparut, et Qàssime éclata en sanglots et, tout en larmes, se mit à suivre son escorte. Il se disait :
(Fers). « Il m’est échu une besogne d’amour singulièrement difficile. Mon âme a enfanté l’amour avec mille douleurs. Je suis captif d’une maîtresse coquette et tyrannique, qui ne connaît ni le coin dont on frappe la monnaie d’amour, ni le cours de la marchandise d’amour. Et il ne m’est pas possible de lui dire un instant la peine de mon cœur, et je n’ai pas de confident qui puisse aller révéler à l'aimée le secret de mon amour. Pas un instant son image ne sort de mon cœur, et mon cœur ulcéré n’a pas d'autre confident que ma propre douleur. »
Il suivit ainsi Gauher Bànou jusqu’à ce qu’elle arriva à la porte du jardin. Là, les yessaouls et les eunuques s’écartè-
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rent et s’assirent dans un coin. Gauher Bànou entra avec ses suivantes, qui fermèrent la porte derrière elles, et le pauvre Qàssime, tout éploré, resta immobile près de la porte. Puis il se mit à faire le tour de l’enceinte et finit par arriver à l'endroit où une ouverture pratiquée au bas du mur livrait passage à Veau qui arrosait le jardin. 11 s’assit au bord du ruisseau, tira le fameux mouchoir et se mit à le contempler.
De son côté, Gauher Bànou, à son entrée dans le jardin, fut s’asseoir au bord du bassin. Le pensée de cet insensé ne quittait pas son cœur, et elle se disait : « La situation de ce pauvre fou qui a perdu son cœur n’est pas sans un intérêt mystérieux. D’où peut-il bien venir ? » Tout en réfléchissant à tout cela, elle se lava les mains et le visage, puis prit son mouchoir pour s’essuyer. Par mégarde, elle le laissa tomber dans l’eau, voulut le ressaisir et n’y réussit pas. Elle dit à ses suivantes de tâcher de le prendre. Elles accoururent et firent tout leur possible pour la satisfaire, mais sans succès, et le mouchoir, flottant au fil de l’eau, disparut par l’ouverture pratiquée dans le mur.
Le prince Oàssime était assis là, perdu dans sa rêverie. 11 aperçut pourtant ce mouchoir qu’entraînait le cours du ruisseau, étendit la main et le prit. Il vit que la princesse y avait fait dessiner son portrait, et le couvrit de baisers. Puis il le pressa pour en exprimer l’eau. A ce moment même, une des suivantes, qui était sortie du jardin, accourut vers le ruisseau, vit le mouchoir dans la main du fou et lui dit : « Ohé ! le fou, rends-moi ce mouchoir, que je le porte à sa propriétaire» Pour toute réponse, Oàssime se mit à brandir son gourdin, et la jeune fille s’enfuit. Oàssime la poursuivit quelques instants, puis revint sur ses pas. La suivante, courant toujours, toute effrayée, arriva, toute hors d’haleine et au prix de grands efforts, jusqu’à Gauher Bànoù, et lui dit : « Dame des dames, ce fou que nous avons rencontré en chemin était
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assis au bord du ruisseau et s’est emparé du mouchoir. Je le lui ai réclamé, et non seulement il a refusé de me le rendre, mais il a voulu me tuer ; je me suis enfuie et je n'ai pu lui échapper qu'à grand’peine. »
A ce récit, Gauher Bànoû se leva brusquement et s’écria : « Allons, mes suivantes, courons à qui arrivera la première auprès du fou. » Les jouvencelles, rapides comme la foudre étincelante, eurent bientôt fait de sortir du jardin et d'arriver auprès du prince. A la vue de Gauher Rànoù, Qâssime se leva, ouvrit les bras et s’avança en dansant, tandis qu'il se disait tout bas : « O mou cœur, quelle est cette chance inespérée ! » et récitait ces vers :
« Je répands mon âme à tes pieds, ô idole au beau visage, car je n’ai d’autre présent que celui-là à déposer à tes pieds. O ma charmante, je ne suis qu’un pauvre exilé, abandonné, seul, anéanti ; dans ma misère, je n’ai d’autre cadeau à t’offrir que celui-là. »
Or donc, Gauher Bànoû le rejoignit et, quand elle le vit de près, elle ne sut que dire, et, toute interdite, elle le considérait Alors, Qâssime baisa le mouchoir, fit signe qu'il ne voulait pas le rendre, et il s’en caressait le visage et la poitrine en se trémoussant. Et la princesse s’amusait de ses gestes. Cependant les suivantes arrivèrent. Gauher Bànoû leur dit : « Attendez, mes filles, car voilà un fou remarquablement gentil. » A ces mots, Qâssime se démena de plus belle, les jeunes filles éclatèrent de rire, et la princesse s’écria : « Menons ce fou dans le jardin pour qu’il nous égaie un peu », et elle ordonna à une de ses compagnes de le prendre par la main et de l’amener. La suivante s’approcha de Qâssime, mais il retira sa main et gesticula tellement que toutes se pâmèrent.
Alors la princesse vint elle-même le prendre par la main. Il la suivit en la couvant des yeux et en redoublant de
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contorsions, et, toujours riant, Gauher Bânoû le conduisit dans le jardin. Peu s’en fallut que Oàssime ne s'évanouît d’émotion, mais, comprenant le plaisir que la princesse trouvait à ses extravagances, il ne cessait de frétiller ni les jeunes filles de rire, si bien que Gauher Bânoù était comme la rose épanouie et disait : « Quel singulier fou nous avons déniché là : à cause de lui nous ne ferons plus rien d’autre que de rire ! » Les jouvencelles avaient beau adresser la parole à Qâssime, il ne répondait mot. La princesse fit apporter du sirop et en versa une coupe qu’elle fit donner à Qàssîme. Il s’en remplit la bouche et en aspergea le visage des jeunes filles, si bien que les suivantes faillirent mourir de rire. Alors la princesse prit elle-même le verre en main, Oàssime s’avança et elle le lui porta à la bouche, et l’amoureux de s’en donner à cœur joie. Et toujours il dévorait des yeux le visage de sa bien-aitnée et soupirait, de sorte que Gauher Bânoû soupçonna une partie de la vérité : « Est-ce que par hasard, se dit-elle, ce jeune homme serait devenu dément par amour pour moi ? »
Et ainsi la journée se passa, et, quand le soir tomba, la princesse fit allumer les flambeaux et dit, au moment de sortir du jardin : « Emmenons le fou avec nous. » Une suivante alla le prendre par la main, et lui dit : « Viens, partons », mais il gesticula et ne voulut bouger de place Alors, à nouveau, la princesse revint sur ses pas, passa son mouchoir autour du cou de Qâssime et, elle le tirant ainsi, ils s’acheminèrent vers la porte du palais. En chemin, Qâssime faisait claquer ses doigts et gambadait à la grande joie de la princesse, et ils arrivèrent ainsi au palais.
Devant cet édifice, il y avait un portique. Elle fit apporter une corde, qu’on assujettit à un clou fixé dans le mur, et y fit lier le fou. Le lendemain, elle fit remplacer ce licol par une chaîne munie d’un collier d’or, qu’on attacha au cou de
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Qàssime. Et chaque jour Gauher Bânoù riait et s’amusait avec lui et la plupart du temps se passait ainsi. Il n’acceptait pas de nourriture de la main des suivantes, et c’était Gauher Bânoù qui, de sa propre main, lui donnait à boire et à manger. Mais c'était en vain qu’elle tâchait de l’amener à parler et conversait avec lui à voix basse : « O mon fou, moi je sais quand même bien que tu n’es pas fou. Qu'as-tu donc ? Et pourquoi ne me révèles-tu pas la peine de ton cœur ? » Mais Qàssime, craignant d’ètre chassé par sa bien-aimée, ne répondait pas. Gauher Bânoù ne laissait pas d’avoir l’âme troublée et se disait : « Quel dommage que ce jouvenceau soit devenu fou, lui qui est doué de tant de beauté et de grâce. » Elle finit par lui laver la tête, lui peigna la chevelure et le fit revêtir d'un caleçon et d’une chemise, et chaque fois qu’il éprouvait le besoin de se purifier, il faisait signe et les servantes venaient le délier et le conduisaient au réduit destiné à cet usage. Une grande partie du temps, il invoquait Dieu comme le font les derviches dans leurs exercices et, la nuit, il veillait généralement.
La princesse était de plus en plus préoccupée, et pensait : « Ce jeune homme a toute sa raison et feint la démence. « O fou », lui disait-elle, « pourquoi me cacher ton véritable état ? Dis-moi le chagrin de ton cœur. » Mais Qàssime affectait de ne pas l’entendre. « J’ai à te parler », reprenait- elle, et Qàssime, s’imaginant toujours qu’elle voulait l’éprouver, ne répondait que par des gestes extravagants, et alors la princesse se mettait à rire et disait : « Cette idée que je me suis faite n’est qu'une chimère. Quelle pitié qu’un garçon aussi bien fait que toi soit privé de la raison. » Puis, un jour, elle lui embrassa le visage et lui dit encore : « Que faire ? car enfin tu n’es pas insensé. Et moi, je ne saurais supporter de vivre sans toi. » Qàssime se dit alors : « Je ne veux pas continuer à l’affliger » et, prenant la parole : « O Gauher
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Bânoû », dit-il, « c’est mon amour pour toi qui m’a frappé de démence, car, ainsi que l’a dit le poète :
« Je suis devenu fou en voyant ton visage, en respirant à chaque instant ton parfum, je suis devenu fou à cause de ta chevelure, afin de voir l’anneau de ta boucle emmêlée. »
A ces paroles, Gauher Bânoû, ravie, lui jeta les bras autour du cou et couvrit ses joues de baisers. « O mon bien -aimé, dit-elle, pourquoi me cacher ta situation ? — J’avais peur, répondit-il, que tu ne me bannisses de ta présence ; je craignais de devenir, par ton absence, malheureux à en mourir, car j’ai enduré bien des peines pour l’amour de toi avant de jouir de ta présence. — Quel est ton nom ? dit-elle. On m'appelle le prince Oàssime. Je suis fils du roi d’Egypte et, j»our l’amour de toi, j’ai renoncé à la souveraineté, j’ai quitté ma patrie, j’ai arraché mon cœur à tout ce qui n'est pas toi. » Et il lui narra toutes ses aventures. Elle lui dit alors : « Cesse de te tourmenter, tant que j’aurai l’âme dans le corps, je ne t’abandonnerai pas, et je ne choisirai pas d’autre époux que toi. »
Jusqu’à l’aurore, tous deux se confièrent la peine de leur cœur et échangèrent sur leurs lèvres des baisers. Quand le jour fut. proche, Qàssime alla reprendre son poste. Les suivantes s'éveillèrent et vinrent trouver leur maîtresse. « O servantes, leur dit-elle, « j'ai donné à ce fou le nom de Qàssime ; appelez-le donc Qàssime. » Et dès lors elle l’entoura de soins indescriptibles.
Un beau jour, le roi du Yémen vint rendre visite à sa fille. Il s'assit donc, et son regard étant tombé sur ce fou qui gesticulait, il s’amusa beaucoup de sa pétulance et dit : « Mon enfant, où as-tu trouvé ce fou ? — O mon cher père, répondit-elle, le jour où je suis allée au jardin, j’ai vu ce fou au bazar ; ses manières me divertissaient et je l'ai amené
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avec moi. Ce jour-là, j’ai tant ri de ses gambades que i'en ai eu mal au cœur. *
Bref, un jour, le roi, tenant sa cour, faisait devant ses émirs l’éloge du fou Oàssime. Ils exprimèrent le désir de le voir. Le roi envoya prier sa fille de le lui envoyer pour le montrer à ses courtisans. La princesse, ne trouvant rien à objecter, alla détacher la chaîne et le confia aux suivantes, avec mission de l’emmener. Comme Qàssime avait l’air douloureusement affecté, elle lui dit tout bas: « Nete chagrine pas. Je te ramènerai.* On conduisit donc Qàssime au palais du roi. Les émirs sourirent à la vue de ce fou à la belle prestance, au beau visage, aux gestes gracieux, et plusieurs dirent : * Il est désolant que ce jeune homme soit insensé ! N’y a-t-il personne qui puisse lui rendre sa raison ?» Le roi fit venir les médecins et leur dit : « Pouvez-vous guérir ce jeune homme de sa démence ? Si oui, je vous récompenserai magnifiquement. » Ils répondirent : * S’il est fou de naissance, c’est impossible. Sinon, nous le guérirons rapidement. » La journée se passa de la sorte et, le soir venu, le roi renvoya l’amoureux auprès de Gauher Bànoû.
A la faveur de la nuit, la princesse lui demanda ce qui s’était passé au palais. Il le lui raconta en détail. « Il faut absolument, dit-elle, te laisser guérir. » Le lendemain matin, donc, on le confia aux médecins et, au bout de trois jours, il cessa toute feinte. On l’amena devant le roi ; et le prince, s’inclinant profondément, le salua conformément à l’étiquette. Le roi fut étonné de son langage courtois et lui demanda : « Qàssime, comment te trouves-tu ? — Grâce à la faveur divine et à la bienveillance du souverain du monde, je suis guéri. » Le roi le fit conduire au bain. On lui rasa la tête, on le frictionna et on le revêtit d’un costume royal. A sa sortie, on l’introduisit auprès du roi. fol. 4f> B Or, en ce moment, le monarque était dans ses apparte-
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ments [avec sa fille]. « Eh bien ! mon père, lui dit-elle, qu'est-il donc advenu de mon fou Qâssime ? — Mon enfant, répondit-il, il est devenu un beau jeune homme parfaitement raisonnable. Je l'ai envoyé au bain et voici le moment où l’on va le ramener. — Dis qu’on le fasse venir, reprit-elle, que je puisse le voir. » Comme ils s'entretenaient ainsi, on fit entrer Qâssime. Voyant le roi avec la princesse, il baissa la tète, salua respectueusement et, malgré l’envie qu’il en avait, il ne jeta pas un regard du côté de la jeune fille, de peur d'éveiller des soupçons chez son père.
Gauher Bànou, à la vue de Oâssime sous cet aspect flatteur, en devint mille fois plus éprise, mais elle se garda bien d’en rien laisser paraître. Pour l’éprouver, le roi lui dit : « Mon enfant, adresse donc la parole à Déli 5 Qâssime ». La jeune fille répondit : « Mon père, naguère il était fou ; maintenant, il a recouvré la raison. Toi, parle-lui, mais quant à moi, permets-moi de me retirer. Pourtant, je voudrais lui poser une seule question. — Fais à ton aise, dit le roi. » « Déli Qâssime, dit-elle, comment se fait-il que tu nous aies oubliées et que tu ne viennes plus nous rendre visite. — De quel droit et à quel titre oserais-je le faire? répliqua-t-il.— « Mais auparavant n’étais-tu pas chez moi ? » Qâssime répondit : « Alors, je n’étais pas dans mon état normal, mais à présent que grâce à Dieu et à l’influence bienfaisante du roi [ je suis rétabli ], je ne puis aller nulle part sans l’ordre de Sa Majesté. — O mon père, reprit la princesse, le voilà redevenu bien raisonnable », puis, s’adressant à Qâssime : « Tu avais perdu la raison. C’est mon père qui te l'a rendue. — Oui, dit-il, et moi, de mon côté, tant que je vivrai, je me consacrerai à son service. » Puis il récita ces vers :
* Je n’ai pas au monde d'autre refuge que ton seuil. Je ne possède d’autre bien que ma place à ta porte »
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Gauher Bânoù fit apporter une robe d’honneur de brocart et en fit revêtir le prince, qui s’inclina puis s’en alla bien doucement et modestement hors du palais, s’asseoir au bord du ruisseau. Le jouvenceau fit une excellente impression sur le roi, qui l’emmena avec lui au divan, où Qàssime se tint debout, attendant ses ordres.
Cependant, la princesse ne cessait de penser au prince et de se demander comment elle s’y prendrait pour se rapprocher de lui. Elle ne trouvait aucun moyen d’y réussir, et quarante jours se passèrent ainsi. Un jour, on vint annoncer au roi que Leilâne Chah, roi d’Abyssinie, à qui il avait refusé la main de sa fille, avait rassemblé une armée considérable et s’approchait à la tête de cent quatre-vingt mille hommes. Cette nouvelle alarma beaucoup le roi du Yémen et ses émirs. Tous étaient d’avis qu’il devait se résoudre à donner à Leilane Chah la princesse en mariage, parce qu’il n'était pas à même de lui tenir tête. Mais le roi s’écria : « Puisqu’il en est ainsi, il faut penser à la guerre. Y en a-t-il un parmi vous qui veuille marcher contre l'ennemi avec une avant-garde de douze mille cavaliers, en attendant que j’arrive moi-même ? »
Personne n’ayant répondu, Déli Qàssime bondit tout debout, s’inclina devant le roi et dit : « Sire, je m’en charge. » Le roi répliqua : « L’armée éthiopienne est innombrable, et ceci n’est pas ton affaire. Pourtant, Dieu te bénisse pour tes nobles sentiments. » Puis il reprit : « O émirs, c’est à vous que je parle. » Personne ne répondit. Il s’y reprit par trois fois sans plus de succès. Alors Qàssime s’inclina de nouveau et il dit : « Que je sois ta rançon ! Confie-moi cette mission, et, avec l’aide du Seigneur des mondes, j’infligerai à Leïlàne Chah et à son armée une défaite dont les annales perpétueront le souvenir. * Le roi, courroucé contre ses émirs, dit
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avec emportement : «Qàssime, combien d’hommes veux-tu ? — Autant qu’on peut en recruter dans cette ville. — Cela fait près de cent mille, cavaliers et fantassins compris. » Qàssime dit : « Donne-moi trente mille bons cavaliers, et j’irai faire une reconnaissance. Si les ennemis avancent, j’arrêterai leur marche, et s’ils n’arrivent pas, je prendrai une position ferme et je passerai mon armée en revue. » Les émirs riaient sous cape. Le roi fit sonner l’appel et rassembler les cavaliers. Le prince Qàssime les passa en revue. Le roi ordonna de prendre dans le trésor une robe d’honneur dont il revêtit le prince, et Qàssime, armé de pied en cap, monta sur un cheval arabe, tournoya au milieu de la place et se mit à jouer au mail, au grand ébahissement du roi et des émirs.
D’autre part, on informa Gauher Bànoù de ce que Qàssime était devenu chef d'armée et marchait contre l’ennemi de son père. La princesse monta au sommet de son château, d’où elle vit son bien-aimé en train de manier le mail et la lance. Son amour se centupla et, tout bas, elle s’offrit eu sacrifice pour lui.
Or donc, Qàssime prit congé du roi, sortit de la capitale et se mit en campagne, et alla faire halte ce jour-là à une distance de dix parasanges. Après s’être reposé quelques instants, il vit venir un individu attifé comme un mendiant, le bâton à la main. Il se le fit amener et lui dit sur un ton menaçant : * Tu es un espion ! Allons, dis la vérité ou je te tue. * L’homme répondit : « C’est le hasard qui m’a fait passer par ici. Je n'ai rien d’autre à dire. » Le prince dit : « Par où es-tu passé ? * L’autre répondit : « Ce peut être à dix parasanges d’ici. » De nouveau, le prince eut recours à l’intimidation, et notre homme, se voyant déjà mort, reprit : « Ne me tue pas, je vais dire la vérité. — Parle. — Le
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toi. 4/ A
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général ennemi est descendu dans le voisinage, à tel endroit, et il a pris trente mille cavaliers d’élite pour se transporter à la dérobée jusqu’à la capitale et s’y emparer de la personne du roi. »
C’était un peu avant le crépuscule. Qâssime partagea son armée en trois corps de chacun dix mille hommes 6. Il se mit à la tête de l’un de ces trois détachements, avec lequel il marcha contre l'ennemi et, sur son ordre, les deux autres devaieut le suivre à quelque distance en gardant, l’un la droite et l’autre la gauche. Qàssime, avec son corps d’armée, attaqua le centre des ennemis et engagea l’action. Ensuite, les deux corps auxiliaires vinrent se placer chacun devant l’aile correspondante de l’armée éthiopienne, et un combat acharné commença. Leïlâne Chah luttait vaillamment, et les cris de « tue ! tue ! » des combattants et les gémissements des blessés s'élevaient jusqu’au zénith. Qâssime envoya dix cavaliers vers la droite et autant vers la gauche pour venir crier par derrière : « Bonne nouvelle ! L’armée du roi du Yémen arrive ! * Cette ruse attisa l’ardeur des soldats de Qâssime, qui chargèrent et firent rouler les tètes dans la lice comme des boules de mail.
L’armée de Leïlâne Chàh finit par lâcher pied et, près de dix mille Ethiopiens ayant été tués, le reste chercha le salut dans la fuite. Leïlâne Chàh et ses fidèles galopèrent toute la journée. La nuit venue, ils arrivèrent au sommet d’une montagne, et le roi d’Ethiopie dit : « Hélas ! mes amis, le gros de mon armée, qui nous suivait, ne nous a pas encore rejoints. » Ses compagnons proposèrent d’allumer des torches et de sonner de la trompette, espérant ainsi se réunir à leurs compagnons. Or, ils ne savaient pas que Qâssime les suivait de près. Guidé par la lumière et le bruit, il avança et harangua ses troupes : « Amis, c’est le moment de déployer votre
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bravoure. Voici la journée où l’on pourra distinguer les vaillants des lâches. Tombons sur ceux-ci. Il ne faut pas oublier que le reste de l’armée ennemie va venir à leur secours. » Alors, invoquant Dieu, ils fondirent sur Leïlàne Chàh et son détachement, tuant tout ce qu’ils rencontraient.
Ce fut une mêlée indescriptible. Cette fois encore, les Abys- R
sins ne purent tenir tête, et les « Fuyons ! fuyons ! * des
lâches et les « Sus ! sus ! * des braves et de leurs capitaines
montaient jusqu’à la voûte tournante. Pourtant, Leïlàne
Chàh se fraya un passage et, s’avançant vers le prince, il
leva son cimeterre, mais, à ce moment précis, un trait vint
frapper Leïlàne Chàh au front. Alors, lui aussi tourna bride
et s’enfuit, suivi de son armée. Ils allèrent ainsi jusqu'à ce
qu’ils rencontrèrent le reste de la cavalerie éthiopienne qui
venait à leur secours. Leïlàne Chàh, alors, reprit courage,
fit battre le tambour et commanda la halte.
Cependant, le prince Qàssime attendit jusqu’au lever du soleil, et ayant rassemblé ses officiers, il leur dit : « O mes amis, tuer la vipère et laisser vivre ses petits n'est pas le fait des gens sages 8. Leïlàne Chàh a été blessé ; si je le laisse partir tranquillement, il en réchappera et tentera une nouvelle invasion. Mieux vaut ne pas lui donner de quartier tant qu’avec l’aide de Dieu nous ne l’avons pas anéanti. »
Les officiers dirent : « A toi d’ordonner. * Alors, Qàssime fit sonner le branle-bas de combat, poursuivit Leïlàne Chàh jusqu’au coucher du soleil et assaillit son armée des quatre côtés. Or, Qàssime avait placé derrière la montagne une réserve de cinq mille cavaliers, et leur avait donné l’ordre suivant : « Restez là jusqu’au coucher du soleil. Si, grâce à la faveur divine, j’inflige une défaite aux ennemis, tout est bien ; mais, dans le cas contraire, mettez-vous en marche et chargez en poussant le cri de guerre : « Voici le roi du Yémen * et ainsi nous pourrons encore espérer la victoire.
Cette nuit-là, il faisait clair de lune. Leïlàne Chàh, pareil au lion rugissant, se portait sur tous les points de la bataille et, grâce à ses efforts, l'armée de Qàssime fut enfoncée. Mais à ce moment, ces cinq mille cavaliers en réserve derrière la montagne firent irruption, tambour battant, en criant : « Le roi du Yémen arrive », et renouvelèrent le combat. Les soldats de Qàssime se raffermirent, et l’affaire reprit avec un regain d’ardeur. Vers l’heure de midi, Leïlàne Chàh se fraya, au travers de la mêlée, un chemin vers Oàssime et lui cria : * Hé ! bâtard, comment pourras-tu me disputer ta vie ? — Avec l’aide de Dieu », riposta le jeune preux, « je ficherai ta tête au bout de ma lance. » Ils dirent, et se ruèrent l’un contre l’autre. Tout d’abord, quelques coups de lance furent échangés et parés. Enfin, Leïlàne Chàh tira son glaive et en visa la tête de Qàssime qui, rapidement, s’abrita derrière son bouclier et, avant que l'arme de l’Ethiopien retombât, son adversaire lui asséna un coup de cimeterre sur le milieu du corps et, sur l’ordre de Dieu, le fendit en deux comme un concombre mûr, et le désarçonna. Qàssime mit pied à terre et lui coupa la tète qu’il fixa à la pointe de sa lance, puis remonta à cheval et fit battre le tambour en signe d’allégresse. Les soldats de Leïlàne Chàh, se tournant en arrière, virent leur chef tué, et poussant de brûlants soupirs, ils firent volte-face. Qàssime, à la tète de ses braves, s'élança à leur poursuite, galopa sur une distance de trente parasanges et revint après avoir fait bon nombre de prisonniers et un butin considérable.
On fit halte dans un endroit propice où l’on se reposa toute la nuit. Le lendemain matin, Oàssime passa son armée en revue, constata que huit mille de ses cavaliers étaient tués et s’affligea sur leur mort. Il fit ensuite rédiger un bulletin de victoire, qu’il fit porter à la capitale par un courrier
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monté sur un dromadaire. Ensuite, il lit compter les morts de l’armée de Leilàne Chah : il s’en trouva trente-deux fr,l . 48 A mille. De plus, Qâssime avait tait deux mille prisonniers, avec lesquels il reprit le chemin de la capitale.
Cependant, le courrier, galopant nuit et jour, atteignit la ville vers le lever de l’aurore, et l'on alla prévenir de son arrivée le roi, qui ordonna de l’introduire. A son entrée dans la salle d’audience, le courrier salua le roi en s’inclinant profondément, puis il tira de son sein la missive, la baisa et la déposa par terre au pied du trône. Le roi ordonna de la lui lire. En entendant la nouvelle de la mort de Leilàne Chah et de la victoire de Qàssime, sa joie fut telle que l’oiseau de son âme faillit s’envoler de son corps. Il fit revêtir le messager d’une robe d’honneur et se tourna vers les émirs en les apostrophant sévèrement : « Que mon sel vous soit sacrilège ! !l Ingrats que vous êtes, voilà nombre d’années que je vous comble de biens et d’honneurs, et vous n’avez rien fait pour moi en comparaison de ce pauvre étranger ! »
Puis, à la tête de son corps d’armée, il sortit de la ville audevant de Qàssime, qu’il rencontra à une distance de cinq parasanges. Le jeune héros mit pied à terre, et baisa l'étrier du roi, qui l’embrassa avec effusion. On dressa un pavillon à cet endroit, le roi prit place sur son trône et l’on mit sous ses yeux la tête de Leilàne Chàh. Puis il adressa au Très- Haut des actions de grâces, et fit amener les captifs qu’on engagea à se convertir à l’islam Enfin, après avoir donné tous ses ordres, il fit revêtir Oàssime d’une robe d’honneur.
On resta là jusqu’au lendemain matin, et l’on rentra alors dans la ville. A l’annonce de la bonne nouvelle, Gauher Bânoù sentit son cœur palpiter d’allégresse. Elle monta au sommet de son palais et, quand elle aperçut Qàssime, le feu d’amour qui couvait dans son cœur jeta des flammes, et. mentalement, elle s'offrit en sacrifice pour lui.
Qâssime se reposa ce jour-lâ et, le lendemain, il se rendit au bain, enleva de tout son corps la poussière du combat et, après s’ètre bien rafraichi et revêtu d’habits magnifiques, il s’achemina vers le palais du roi. Arrivé en présence du monarque, il s’inclina et prononça les formules d’usage. Le roi lui donna la préséance sur tous les émirs, et conçut pour lui une telle affection qu’il ne s’en séparait pas un instant.
Mais revenons à Ghiyàth Chah, père du prince Qâssime. La nuit où le prince sortit du palais et disparut, on vint avertir le roi de ce que son fils était devenu introuvable. 11 poussa un profond soupir, envoya des espions aux recherches et fit écrire des lettres dans toutes les directions, dont une, entre autres, adressée au roi du Yémen. Les espions errèrent de village en village l’espace d’un an.
Enfin, l’un des porteurs de lettres arriva dans la capitale du Yémen et entendit parler de Déli Qâssime. Il pénétra dans le palais, s'inclina devant le roi et lui remit la missive rédigée par Ghiyàth Chàh. Sélime Chàh la parcourut, et vit que la teneur en était comme suit : « O roi, sache que mon fils, le prince Qâssime, a disparu. Or, je n’ai pas d’autre enfant que lui. Si, par hasard, il échouait dans les parages de ton royaume, je te prie, en vertu des sentiments de fraternité qui unissent les rois, de me le renvoyer ou de me faire parvenir de ses nouvelles, afin de rendre le calme à mon cœur. » En ce moment, Qâssime n’était pas au palais. Le roi dit au messager : « Je ne connais pas de prince Qàssime, mais j’ai ici un jeune preux du nom de Déli Oàssime, à qui je veux donner ma fille en mariage.
Sur ces entrefaites, Qâssime entra. Les cinq courriers eurent à peine jeté les yeux sur lui qu’ils le reconnurent et se jetèrent en pleurant à ses pieds. « Seigneur, lui dirent-ils,
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dans quelle aventure t!es-tu engagé ? Voilà deux ans que ton fol 48 B père pleure nuit et jour à cause de toi. » Ces paroles éveillèrent chez Qàssime le chagrin de l’absence, et il demanda des nouvelles de son père et de sa mère. Sélime Chah le réconforta et, à l’instant même, il fit venir son secrétaire, à qui il dicta une lettre pour Ghiyàth Chah ; de son côté,
Qàssime écrivit à son père. Après quoi, Sélime Chàh revêtit les envoyés d’une robe d'honneur et les congédia, puis il fit venir, à un moment propice, le cadi, et maria Gauher Bànoii au prince d’Egypte, qui reçut les félicitations de tous les grands de l’état. On alla porter la bonne nouvelle à Gauher Bànoù qui, ravie, récompensa magnifiquement la messagère.
Après quoi, on effectua les préparatifs de la noce.
Les courriers, en peu de temps, arrivèrent au Caire et furent introduits devant le roi, qui prit de leurs mains la lettre de Qàssime. Voici ce qu’elle disait : « Mon cher père, c’est ma passion pour Gauher Bànoù qui m'a amené dans le Yémen. J ai bien souffert, mais j’ai fini par atteindre mon but, grâce à la prospérité qui favorise mon noble père.
Le roi Sélime a bien voulu me donner sa fille en mariage et. s’il plaît au Très-Haut, il nous reste encore de bonnes années à vivre. Je ne tarderai pas à aller vous rejoindre. » Le roi du Yémen, de son côté, avait écrit une lettre où il narrait en détail les aventures de Qàssime et terminait comme suit :
« Qàssime a accompli pour moi un exploit qui sera célèbre dans les annales. Je suis heureux de lui donner ma fille en mariage, et toi, sois rassuré sur son sort. Salut. ».
Ravi de ces bonnes nouvelles, Ghiyàth Chàh fit ouvrir les portes du trésor, fit charger vingt files de chameaux de rubis, de pierres précieuses, de turquoises, d’émeraudes et autres joyaux de grand prix ; il ordonna à son grand vizir de veiller aux préparatifs de la noce du prince, et lui confia une
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missive destinée au roi du Yémen. Le vizir se mit en route, laissant derrière lui les chameaux à mesure que la fatigue les forçait au repos, et atteignit bientôt sa destination. Admis en la présence du roi du Yémen, il s’inclina et lui rendit hommage, puis alla se jeter aux pieds de Qàssime. Le prince le fit asseoir et il remit sa lettre au roi du Yémen qui fut charmé de son contenu. Un mois durant, les chameaux se succédèrent, chargés d’ambre, de musc, de rubis, de turquoises et d’émeraudes, au grand étonnement de Sélime et de ses émirs. Quelques jours encore, tous les préparatifs achevés, on célébra les noces ; elles durèrent une semaine, la ville et la cour furent en liesse. On conduisit alors Qàssime au bain, où il s’habilla superbement et, d’autre part, ayant paré la princesse, on la mena dans son palais où l’on introduisit Qàssime.
A la vue de sa fiancée, il récita ces vers :
« Mille actions de grâces de ce que je vois se réaliser mon désir. Mais comment pourrais-je te remercier, ô Créateur plein de bonté pour tes esclaves ! »
Et à son tour, Gauher Bànoù, transportée à la vue de la beauté de Qàssime, s’écria : « Mille remercîments de ce que je te possède à nouveau dans mon étreinte. En cet instant, le désir de mon bien-aimé va s’accomplir. »
Après cela, comme deux perles dans toute leur fraîcheur, ils se suspendirent l’un à l'autre, tels la Lune et Mouchtèrî 1 ’, ils se passèrent les bras autour du cou et consacrèrent à la joie trois jours et trois nuits. Ensuite, Qàssime se rendit au hammàm, se revêtit d’habits magnifiques, se présenta devant le roi son beau-père et s’inclina. Sélime Châh lui indiqua une place pour s’asseoir. Bref, un mois se passa dans l’allégresse.
fol. 49 A Un jour, le grand vizir d'Egypte se présenta devant
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SélimeChàh et lui dit, après l'avoir salué respectueusement : « Veuille donner congé au prince Oàssime, que je le ramène chez son père. » Le roi, à ces paroles, inclina la tète sur sa poitrine, puis il la releva et dit : « Comment pourrais-je me séparer de Oàssime ? Je n’ai pas d’autre enfant pour me remplacer quand je ne serai plus. — Grand roi, reprit le vizir, quand il aura revu son père et qu’il l’aura consolé, je te le ramènerai ». Ils tombèrent d’accord. Huit jours se passèrent en préparatifs, puis on installa GauherBànoù dans une litière perchée sur un dromadaire, et le roi, escorté de vingt mille cavaliers, lui fit la conduite jusqu’à un parasange de la ville et s'en revint.
Les deux jeunes époux, d’étape en étape, finirent par arriver au Caire ; le roi Ghiyâth, averti, fit pavoiser la ville et alla, avec son épouse, au-devant de Qàssime. Dès qu’il aperçut son père, le prince mit pied à terre et alla lui baiser la main. Le roi, de son côté, l’embrassa sur les yeux et l’emmena dans sa capitale. On célébra sa rentrée par de joyeuses fanfares. Son père, enfin, le prit par la main et lui céda sa place sur le trône, et l’on battit monnaie à son nom. Le vieux souverain passa ses dernières années dans la retraite, consacrant ses jours et ses nuits au culte du Très-Haut. Ainsi finit l’histoire qui perpétue le souvenir de ces grands personnages.
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