V. op. laud VI, pp
43. — Ces vers, souvent cités, sont empruntés à la préface du CJulistan.
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Histoire du Sîmourgh
et de l’union du fils du roi de l’Occident avec la fille du roi de l’Orient, montrant la puissance du Destin.
Les conteurs de nouvelles, les narrateurs de documents,
[les mesureurs du temps] et les perroquets croqueurs de sucre au doux langage, racontent, la tenant d’Abdou’llâh Abbàs — que la miséricorde divine soit sur lui! - - l’histoire suivante que lui-même avait entendue de la bouche d’or 1 du prophète [Mahomet] — que Dieu le garde et le conserve 2 :
« Un jour que Mahomet avait tourné le dos à la chaire de la prophétie et qu’il avait le cœur ulcéré par les menées des mounâfiqs * et des juifs, soudain l'ange Gabriel — le salut soit sur lui! — survint et lui remit un sceau. « C’est, » dit-il,
« à prophète de Dieu, le sceau de Salomon. C’est un cadeau fQ)# g que Dieu t’envoie pour te prémunir contre les embûches de tes ennemis francs ou cachés ». Cette nouvelle réjouit le prophète. « Mais pourtant, dit-il en s’adressant à l’ange, 6 mon frère, est-ce que le qazâ de Dieu — Il est grand ! — peut être détourné par le sceau ? » Gabriel répondit : « O ami de Dieu, il y a deux espèces de qazà : l’un est irrévocable 4, et l'autre peut être conjuré 5. Le premier, rien ne peut l’entraver, mais quant au second, il peut être infirmé
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par les aumônes et les prières. D’ailleurs, ajouta le messager divin, je vais demander à Dieu un congé pour venir te trouver et te raconter une histoire où intervient le qazà o qadar u. Tu verras par ce récit qu’il est impossible d’écarter le qazâyi mouhkam. »
Quelque temps après, Gabriel vint transmettre au prophète un message de la part du Très-Haut. Mahomet lui dit : « O Gabriel, mon frère, tu m’avais promis de me raconter une histoire relative au qazà o qadar. C'est le moment de me l’exposer. » Alors, l’ange commença en ces termes :
« O prophète de Dieu, sache qu’un jour, Salomon 7 était assis sur son trône, et toutes les créatures, tant les humains que les divs et les péris s, se trouvaient devant lui. Au dessus de sa tête planaient les oiseaux, unissant leurs ailes étendues et, sous l’empire de la vénération qu’inspirait le roi-prophète, aucun être vivant n’avait l’audace de souffler mot ni de faire un pas. Tout-à-coup, au milieu de cette assemblée recueillie, un chétif oiselet qu’on appelle étourneau * proféra un cri et fit un mouvement inconvenant. Salomon ordonna de châtier le perturbateur, mais la bestiole s’écria : « O prophète de Dieu, ce geste n’a pas été mon œuvre, mais c’est le destin décrété par Dieu qui l’a voulu ainsi. Ne me punis donc pas. » Salomon dit : « A l’avenir, ne fais plus ce geste. * Le Simourgh était présent. Il dit : « O prophète de Dieu, moi je ne crois pas fermement au destin. * « Ne profère plus cette parole, dit Salomon, car quiconque ne croit pas au qazà o qadar n’a pas la foi, ou du moins, sa foi est imparfaite. » Le Sîmourgh dit : 4 O prophète de Dieu, les hommes dissertent à perte de vue sur le bien fondé de la croyance au destin. » Salomon, à ces paroles, s’emporta et clama contre lui : « Il faut avoir la ferme con-
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viction que pas une feuille ne tombe d'un arbre si ce n’est par un décret divin ». Alors le Sîmourgh 10 insista et dit :
« Tu as raison ; mais, en fin de compte, ce qazâo qadar n’est qu’un vain mot ».
On dit que, sur ces entrefaites, Gabriel descendit du ciel et s’adressa à Salomon : « O prophète, Dieu — Il est grand — te mande que si tu es courroucé contre le Sîmourgh, il va bientôt le couvrir de honte et de confusion. Mais toi, annonce aux hommes qu’aujourd’hui même le roi de l’Occident va avoir un fils, et qu’une fille va naître au roi de l'Orient. Or, nous avons décidé par le qazà o qadar qu’ils s'uniraient l’un à l'autre sans les liens du mariage, et que la princesse donnerait le jour à un enfant. Personne d’autre que nous n’est au courant de leur situation, et le monde entier se rassemblerait pour les surveiller, qu’il ne pourrait contrecarrer notre décret, car c’est le qazâyi mouhkam. »
Le lendemain, Salomon ordonna de convoquer tous les hommes, les djinns ", les quadrupèdes et les oiseaux, et de les faire approcher de son trône. Ainsi fut fait. Salomon s’adressa au Sîmourgh : « Qu’as-tu à dire au sujet du qazl o qadar ?» De nouveau, le Sîmourgh dit : « O prophète de Dieu, je n’ai aucune foi dans le qazà o qadar. » Salomon ajouta : « Eh bien ! Dieu m’a annoncé que cette nuit le roi de l’Occident avait eu un fils, et le roi de l’Orient une fille, loi. 77 A Il a décidé qu’ils s’uniraient et qu’un enfant naîtrait de leur amour. Or, j’ai la croyance inébranlable que si même tous les êtres se rassemblaient pour modifier ces événements, ils n’y réussiraient pas. Et toi, partages-tu ma conviction ? »
Le Sîmourgh insista : « O prophète de Dieu, je ne nie pas le décret divin, et je suis certain que Dieu a tous les pouvoirs, mais il est en contradiction avec l'ordre des choses qu’un garçon né en Occident et une fille d’Orient s'unissent,
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sous prétexte que le qazâ le veut ainsi. * Salomon s’indigna : « Ne profère plus de telles paroles, » dit-il. « Si tout autre que toi parlait en ces termes, je le châtierais ; mais j’ai beaucoup d’égards pour toi. Reviens sur ce que tu as dit. » « O prophète, * reprit le Sîmourgh, « c’est moi-même qui vais empêcher leur rapprochement, pour que tu saches bien, toi aussi, si oui ou non le destin peut être entravé. Je reconnais en toi le prophète de Dieu, et je crois en l’unité de Dieu, mais quant à cette nouvelle que Gabriel vient d’annoncer, je n’en admets pas la possibilité. » Alors, Salomon demanda au Sîmourgh des garants. Il lui livra quatre oiseaux : la corneille, le hibou, le faucon et le moineau, et demanda un délai de quinze ans. Salomon demanda et obtint un engagement écrit, que les otages fournirent, et sur l'heure, le Sîmourgh prit congé de Salomon et s’envola sans qu’aucune créature en fût informée.
Prenant son essor, il se dirigea vers l'Orient et arriva bientôt dans la ville dont le roi venait d’être réjoui par la naissance d’une fille. Il avait fait construire au milieu de son jardin un bassin de marbre, et sur un trône placé au bord du bassin, on avait installé un berceau étincelant de pierreries. L’enfant royale y reposait, abritée sous une couverture, entourée de sa nourrice et de ses servantes. Tout-à-coup, le Sîmourgh apparut dans les airs pareil à une énorme montagne, et fondit sur la couchette de la princesse. Les servantes n'avaient jamais vu d’oiseau si gigantesque, et toutes, affolées, s’enfuirent et se cachèrent parmi les arbres. Le Sîmourgh, donc, enleva le berceau et l’emporta dans les airs. Aux cris poussés par les femmes, le roi, averti du fait, sortit de la ville avec dix mille cavaliers armés d’arcs et de Hèches, et tous se mirent à- la poursuite du ravisseur. Mais il ne purent apercevoir que de loin le berceau dans le bec de
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l'oiseau. Bientôt le Simourgh leur échappa, et tous ensemble s'en retournèrent comme ils étaient venus, eu poussant de grandes clameurs. L’oiseau géant disparut à leurs regards.
Tous se demandaient : « Quel est ce miracle ? » Ils étaient stupéfaits de cet événement merveilleux, et personne ne savait qu’en penser.
Bref, le Simourgh, continuant son vol, se dirigea vers la mer. Or, au milieu de l’Océan s’élevait une montagne si haute que sa cime touchait presque au zénith ; au sommet se dressait un arbre énorme dont le branchage versait son ombre sur les sept mers. Aucune créature, à part le Simourgh, ne pouvait atteindre le sommet de cette montagne et de cet arbre. Tout alentour se trouvait un horrible fourré. Le Simourgh déposa le berceau dans son aire, puis il recouvrit d’herbe sèche uu endroit convenable et y installa le berceau de la princesse. Enfin il alla chercher une gazelle nourricière qui allaita l’enfant. En hiver, il lui procurait du miel et d’autres friandises. Deux ans se passèrent de la sorte, sans qu’aucune créature fut au courant de cette situation. Et le Simourgh se disait : « Je n’ai rien de mieux à faire que d’élever ainsi la fillette jusqu’à l’âge de quinze ans; puis je la porterai à Salomon, et il apparaîtra claire- fol. 77 B ment à toutes les créatures que ce prétendu Destin 11’est qu’un vain mot. » Le Simourgh, donc, allait chaque jour à l’aurore faire sa cour à Salomon, puis s’en revenait auprès de la princesse et l’entourait de soins, et elle atteignit ainsi l’àge de quatorze ans, l’oiseau nourricier la comblant de toutes les délices que le monde renferme, et la régalant de tous les mets les plus variés et les plus exquis. Elevée avec mille prévenances, elle vécut dans la joie et l’innocence, se figurant que le monde se bornait à ce qu’elle voyait autour d’elle et qu’elle était issue du Simourgh. Ainsi cajolée et
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gâtée, elle conçut pour leSimourgh, si bon pour elle, une telle affection qu’elle était tout éperdue s'il restait une heure absent. Cependant que l’oiseau comptait les années, attendant avec impatience le ternie convenu pour la porter à Salomon.
Mais oublions un instant la jeune fille, et écoute, ô lecteur, quelques mots de l’histoire du fils du roi de l'Occident :
On raconte que Gabriel la narra en ces termes à Mahomet : * O prophète de Dieu, lorsque ce prince fut parvenu à l'âge de sept ans, son père le fit étudier jusqu’à dix ans, et il acquit dans toutes les sciences une instruction solide. Après quoi, il devint d’une habileté consommée dans le maniement du inail, du javelot et de l’arc, et dans tous les arts indispensables à un futur chef d’armée. Son occupation favorite était la chasse. Il avait pour cet exercice une passion sans bornes.
Le roi n’avait que cet enfant, qui faisait sa préoccupation constante.
Il disait à son entourage. « Faites tout ce que son cœur désire, et ingéniez-vous à lui complaire. » Lorsqu’il atteignit l'âge de douze ans, il était si beau que le soleil lui-même était jaloux de ses charmes, et qu’à son aspect tous restaient émerveillés, stupéfaits. La chasse, son passe-temps favori, le tenait souvent deux à trois jours éloigné de son palais, et, à peine rentré, il venait chez son père, il mandait les gens qui avaient vu le monde, et leur faisait narrer leurs aventures. Un jour, pris pour la chasse d’une ardeur encore plus grande, il demanda à son père la permission de s’absenter pour un mois. Le roi fit équiper une caravane et confia son fils à des hommes sûrs. Il commit à son service des pages à la ceinture dorée, il avisa aux préparatifs et le fit accompagner de ses faucons et de son guépard de chasse ,2.
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Bref, le prince, armé de pied en cap, se mit en route. Lui et ses gens arrivèrent, toujours chassant, jusqu’au bord de la mer. Il fit dresser les tentes, toute l’escorte se rassembla et on séjourna dans cet endroit l’espace de dix jours pour y chasser. Alors, la fantaisie lui prit de s’adonner au plaisir de la pèche. Il ordonna d’armer des vaisseaux et des chaloupes, et d’emporter des approvisionnements pour dix jours. Tous s’embarquèrent et, après quelques jours de navigation, ils abordèrent à une lie rafraîchie par une brise céleste, où les francolins et les oiseaux aquatiques loisonnaient à tel point qu'on n’eùt pu les compter. Le prince, rempli d’allégresse, chassait avec tant de zèle qu’il en oubliait le boire et le manger. Après quelques jours, il ordonna de mettre à la voile pour une autre île. Comme ils voguaient vers cette nouvelle destination, une tempête éclata, un gros nuage creva sur eux, la foudre étincela, et un Vent contraire souleva les vaisseaux, les entrechoqua et les mit en pièces, si bien que tous périrent dans l’onde amère. Seul, le jeune prince se cramponna à une planche, qui le transporta trois jours et trois nuits durant. Dieu — Il est grand ! — lui vint en aide pour que son décret s’accomplit. Le naufragé gagna la rive, lâcha son épave et atterrit sain et sauf. Il marcha un peu ; bientôt, accablé et à bout de forces, il s’affaissa, puis il se fol. 78 A remit quand même en marche. Il aperçut de loin un vaisseau. Il s’approcha et vit qu’il était rempli d'une foule de grands personnages. Il les salua de loin, et l’équipage, l’ayant aperçu, arrêta le navire et demanda au prince qui il était et quel hasard l'avait amené en cet endroit. * Mon père. » répondit-il, « était marchand. Nous faisions route ensemble, quand un vent funeste brisa notre bâtiment, et tous les passagers se noyèrent. Seul, un morceau de planche me sauva, et me transporta ici après trois jours et trois nuits, mourant
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de faim, de soif et de fatigue, moi qui jamais n’avais voyagé sur la mer, et qui jamais ne m'étais éloigné de ma patrie. Pour l'amour de Dieu, recueillez-moi dans votre vaisseau, vous ferez œuvre pie et méritoire. » L'équipage, pris de pitié au récit de cette infortune, le prit à bord.
Or, il y avait parmi les passagers un fermier des impôts, qui avait été au service de Salomon. Il fit venir le prince, le réconforta et lui dit : « Désormais, cesse de te chagriner; moi, je 11e te laisserai pas en butte aux rigueurs du sort ». Le prince reprit courage; il enleva son costume royal brodé d'or, dégrafa sa ceinture dorée, et revêtit un accoutrement bourgeois; puis il s'employa à servir le financier. Il sut si bien gagner l’estime de son maitre que 1' Amil 14 en fit son homme de confiance. Après un certain laps de temps, ils arrivèrent au Caire, où le prince passa deux ans au service de ce riche bienfaisant, qui lui dit un jour : « O jeune homme, voilà deux ans que je t'emploie et je ne t'ai pas encore fait de présent; j'en suis honteux devant toi. Demande-moi une faveur à ton goût. » — « Seigneur, » répondit le prince. « je ne t’ai pas été assez utile pour oser solliciter quoi que ce soit de ta bienveillance. » Cette modestie et ce désintéressement plurent à l' âmil. Le prince alla au bazar, vendit sa ceinture d'or et mit en sûreté le prix qu'il en reçut. Or, chaque fois qu’il voyait au bazar un objet intéressant, il l’achetait et l’offrait à son maître. Cela dura un au, à la grande confusion du financier, qui se disait : « Que pourrais-je bien lui donner en compensation ? Comment reconnaître dignement ses se? vices?» Un jour, le prince lui dit : « Quand tu voudras me donner une preuve de bienveillance, je ue te demande qu'une chose, c'est de me laisser partir, car je suis pris de l'envie d'aller à la recherche des sources du Nil. » L'àmil, étonné, lui dit : « Mon fils, tu
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n’es encore qu’un enfant, et la source du Nil se trouve au bout du monde. Comment pourrais-tu y arriver ? Et d’ailleurs, de quel profit te serait cette découverte ? » Le prince insista : « Ma destinée le veut sans doute ainsi. 11 me faut partir. » Le financier comprit que c’était un désir invincible.
« Tu es libre d’agir à ta guise, » lui dit-il, puis il alla à son trésor, en retira un fragment d’une substance analogue à de la cire blanche et plus odorante que le musc, et la remit au prince. « Mange cette drogue, » lui dit-il, « elle pourra t’ètre d’un grand service. » Le prince obéit. « O seigneur, » lui dit-il, « tu mettrais le comble à tes bontés en me faisant part des propriétés de cette substance. — Sache », répondit-il,
« que c'est un cadeau qui me vient de Salomon, et que jamais n’a possédé aucun mortel. Je te l’ai donné parce que j’étais confus de n’avoir pu récompenser autrement tes services, et en voici la vertu : quelque parole que prononce un oiseau ou un quadrupède, tu en comprendras le sens ».
Le piince, rempli de joie, prit congé de ce bon maître, et se mit en route en longeant le rivage du Nil. Il chemina ainsi plusieurs jours et plusieurs nuits, et, en passant par une ville, il vit un jardin vaste et riant, rempli d’arbres chargés de fruits. Charmé par la beauté du lieu, il s’arrêta pour le contempler, et se mit à manger. Parmi les arbres du jardin, l’un portait des fruits cousus dans des bourses de toile, pareils à de gros joyaux suspendus, si bien que leur scintillement à travers la toile illuminait tout le jardin. Le prince fut si émerveillé qu’il ne pouvait se décider à partir, et passa toute la journée dans cet endroit. Le lendemain, il voulut toucher fol. 7S H à ces fruits étranges et ouvrir l’un des sacs de toile pour voir d’où venait cet éclat, mais son cœur fut rempli d’une sainte horreur, et sous l’empire de la crainte, sa main tremblante ne put les saisir. Il y renonça donc, et resta tout interdit, se
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disant : « Fallût-il rester ici toute une année, je ne bougerai que ce mystère ne soit éclairci ». 11 s’assit donc dans un coin, et, tout-à-coup, il entendit un tapage et les cris des châuuches ls. Le prince leva la tète et vit s’approcher un roi entouré de sa suite. Le monarque s’assit au pied de l’arbre mystérieux.
Le prince l'observait de loin, et entendit sept ministres lui adresser toutes sortes de discours. Enfin, le roi prit à son tour la parole et leur dit : « Il y a autant d’années qu’intrigué du mystère de cet arbre et de ces fruits cousus dans la percale, je vous demande de me dire la vérité. Chassez donc ce nuage de mon cœur. Je vous demande de pénétrer ce secret, et chaque année vous me bercez de la vaine promesse de me satisfaire. Mais en fin de compte, avouez donc pourquoi vous ne voulez pas me révéler la chose. Je ne vous accorde plus de délai. Allez, parcourez toutes les régions du monde, cherchez à éclaircir le mystère de cet arbre, et apportez-moi la solution, sinon, vous êtes perdus. » Les vizirs, consternés, s’entre-regardèrent et baissèrent la tète. Un seul, plus audacieux, prit la parole et dit : « O roi — que le monde soit à votre merci ! — il y a déjà autant d’années que nous sommes à votre service, et, avant nous, nos pères ont rempli les mêmes fonctions auprès du vôtre. Or, ils ont vu cet arbre tel que nous le voyons, et personne ne sait que penser de ces fruits. Toutefois, puisque le monarque désire vivement tirer ce mystère au clair, qu’il nous donne un congé; nous partirons et nous prendrons partout des informations. Il se peut que nous réussissions, grâce à la prospérité qui favorise sa majesté. * Ces paroles plurent au monarque. « Je jure par Salomon, » dit-il, « que si, d’ici à un mois, vous ne me renseignez pas sur cet arbre, je vous interdis de paraître devant moi ». Il dit, monta à
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cheval avec sa suite, et s’en alla. Les vizirs se dirent l’un à l’autre : « Nous ne pouvons plus nous présenter devant le roi. Partons et parcourons l’univers. Il se peut que nous parvenions à résoudre ce problème ». Et . sur le champ, ils se préparèrent au voyage et se mirent en route. Quand ils passèrent à côté du prince, ils l’aperçurent et lui dirent :
« O mon enfant, que fais-tu en ce lieu, et d’où viens-tu ? »
« Je viens, » répondit-il, * du côté de l’Occident » Les vizirs, étonnés, lui demandèrent : « Quelle affaire importante a bien pu t’amener ici ? — Une idée qui m’est venue en tête : il me faut absolument connaître la source du Nil. —
Quelle lubie est-ce là? » s’écrièrent les vizirs. * Lubie si vous voulez, » répliqua-t-il, * mais puisque mon destin le veut, je 11e puis rien y faire. — Viens donc avec nous. »
Ils s’en furent donc de conserve, longeant le fleuve, et cheminèrent ainsi plusieurs jours et plusieurs nuits. Ils virent d’abord un homme qui récoltait pêle-mêle du blé mur et du blé encore vert, et jetait toute la récolte à l’eau. — Plus loin, un individu entassait une grande quantité de bois à brûler, la Hait et voulait soulever le faix, mais n'y parvenait pas. Alors, il allait chercher d’autre bois, le déposait sur le premier tas et liait le tout. Il tâchait de soulever ce fardeau encore plus lourd que le premier, mais, naturellement, s’épuisait en vains efforts ; après quoi, il augmentait encore sa charge, et ainsi de suite. — Nos voyageurs, continuant à marcher, arrivèrent au bord d’un puits. Au fond, ils aperçurent un personnage ayant devant lui une rangée de cruches.
11 laissait la sienne vide et versait de l’eau dans toutes les autres. — Puis venait un autre qui mettait à sec ses semailles pour irriguer celles de ses voisins. — Ils passèrent outre, et se trouvèrent devant un homme qui prenait une bouchée d'ali. f0j ^ ments, la mettait dans la bouche d’un autre et ne mangeait
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pas lui-même. — Plus loin encore apparut à leurs yeux un oiseau qui sortait d’un trou, retournait sur ses pas et voulait y rentrer, mais, à sa grande consternation, n’y réussissait pas.
— Alors, ce fut une chienne en gésine : ses petits, encore dans le sein de leur mère, poussaient déjà des aboiements.
— Puis, ils aperçurent des agneaux gras couchés auprès de leur mère, et qui s’amaigrissaient au fur et à mesure qu’ils tétaient son lait. — Ils virent ensuite un serpent étendu au bord de la route. 11 mordait tous ceux qui passaient à côté de lui, et cependant personne ne cherchait à l'éviter. — Ce fut le tour, alors, de deux bouchers assis en face l’un de l’autre : l’un vendait de bonne viande grasse et bien fraîche, tandis que celle de l’autre était maigre et corrompue; or, les clients prenaient la viande infecte et la mangeaient, dédaignant la viande saine et appétissante. — Les vizirs et le prince, avançant toujours, virent un individu qui préparait dans une marmite des mets appétissants et cuisinait, dans une autre, de la charogne. Or, les passants puisaient dans la seconde marmite, et personne ne touchait à la première.
— Ils aperçurent plus loin une gazelle couverte de riches ornements ; des gens tâchaient de la prendre, les uns la tenant par le cou, les autres par la tète, d’autres par les pieds, et l’animal, eu pleine course, les entraînait ainsi cramponnés après lui. — A quelque distance était suspendue une belle pièce de percale, blanche et nette, que les gens mettaient en lambeaux et qui se réparait instantanément.
Ils rencontrèrent ensuite un vieillard décrépit, qu’ils saluèrent et qui leur rendit leur salut, les invita à s’assoir, s’inclina poliment devant eux et leur parla en ces termes : « Jeunes gens, soyez les bienvenus ! Quel objet vous amène ici ? Voilà cinquante ans que j’habite ces lieux, sans y avoir jamais vu de figure humaine — O vieillard, répondirent
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les vizirs, nous sommes des gens bien embarrassés ; nous venons de faire un voyage où nous avons vu des prodiges déconcertants. Nous voudrions que tu nous donnes des renseignements à leur sujet. — J’ai cent cinquante ans, » répondit-il, « et pourtant, je ne connais rien de ces choses extraordinaires dont vous parlez, mais j’ai un frère plus âgé que moi. Allez le trouver, et, peut-être, lui vous donnerat-il la clef de ces énigmes. — Mais où habite-t-il ? — L. a route que vous suivez vous conduira chez lui. » Le vieillard leur apporta à manger ; ils se rassasièrent, puis se remirent en route.
Après un bout de chemin, ils virent un vieillard qui habitait un ermitage d’herbes et de feuillage situé au bord du chemin. Ils le saluèrent, il leur rendit leur salut et leur adressa la bienvenue. « C’est chose bien étonnante, * dit-il, « que votre passage en ce lieu. Quel objet vous amène ? » Ils lui racontèrent en détail tout ce qu’ils avaient vu. « J’ai cent quatre-vingts ans, » dit-il, « mais je ne puis en rien vous aider à dévoiler ces mystères ; mais j'ai un frère plus âgé que moi. Adressez-vous à lui. Peut-être en sait-il plus que moi. »
Ils reprirent donc leur voyage, et parcoururent encore une certaine distance. Ils aperçurent un homme dont le visage était frais comme la rose, et la chevelure et la barbe pareilles au musc noir. Après un échange de salutations, il les accabla de politesses : « O jeunes gens, » dit-il, « vous êtes les- bienvenus. Quelle cause me vaut l’honneur de votre visite ? Que désirez-vous ? » Ils lui exposèrent au complet les prodiges dont ils avaient été témoins. Le jeune homme leur demanda : « Desquelles d’entre ces merveilles voulezvous avoir l’explication ? » Ils répondirent : « Dis-nous d'abord ce que signifie cet arbre, dont les fruits étincelants
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sont cousus dans des bourses de percale, ainsi que les merveilles que nous avons vues dans notre voyage. Parle-nous aussi de tes frères, car nous voudrions avoir des lumières sur tout cela. — Avez-vous vu mon frère cadet ? » Sur leur réponse affirmative, il se mit à sourire et leur dit : « Prêtez ■\ mes paroles une oreille attentive, et je vais vous faire connaître tout ce que vous désirez. »
i° D’abord, cet homme qui moissonnait indistinctement les blés murs et les blés verts et jetait sa récolte à l’eau, n’est autre que l’ange de la mort, qui fauche aussi bien les jeunes gens dans leur fleur que les vieillards décrépits, et les jette à l'eau et n’a pitié de personne.
2° L'individu qui amoncelait du bois, voulait le soulever, et, n’y parvenant pas, augmentait encore son fardeau dans le fol espoir de l’enlever plus facilement de terre, est l’image des fils d’Adam qui commettent des péchés, ne peuvent en obtenir la rémission, puis en commettent de nouveaux.
3° Cet homme qui tirait de l’eau d’un puits, en remplissait la cruche d’autrui et laissait vide la sienne, est pareil aux gens qui, à force d’oppression et de rapines, accumulent des richesses ; ils n’en emportent rien avec eux, meurent le cœur torturé par mille regrets, et le produit de leurs exactions revient à leurs héritiers.
4U Celui qui irriguait les semailles de ses voisins au détriment de son propre terrain, ressemble aux hommes qui, négligeant leur maison et leur famille, s’emploient au service d’autrui, collaborent à la prospérité de la maison des autres, et ne s'aperçoivent pas que leur propre demeure tombe en ruines.
5° L’individu qui prenait un morceau et le mettait dans la bouche d'un autre, sans penser à manger lui-même, est le symbole des gens de notre époque qui accablent les autres
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de conseils et d'exhortations, sans les mettre eux-mêmes en pratique.
6° L'oiseau qui sort de son trou et ne peut plus y rentrer, est l'image fidèle de la parole qui, une fois sortie de la bouche, ne peut plus y revenir 15.
7° Les agneaux qui s’amaigrissaient à sucer le lait de leur mère, sont pareils aux tyrans qui dévorent les biens de leurs sujets et les leurs arrachent par la violence. Ils n’acquièrent pas de viatique [pour l’autre monde] et ne trouvent pas le salut éternel.
Xü Ce serpent qui mordait tous les passants sans que personne cherchât à l’éviter, nous rappelle ce bas-monde qui nous tue tous sans que personne songe à la vie future.
9° La chienne enceinte dont les petits aboyaient déjà dans le ventre de leur mère, fait penser aux enfants de notre époque qui ne permettent pas à père et mère de proférer une parole, mais pérorent eux-mcmes de façon à frapper leurs parents de stupéfaction.
iou Les deux bouchers, dont l’un vendait de la viande grasse et en bon état et l’autre de la viande maigre et pourrie, et dont les clients, laissant la bonne marchandise, se disputaient la charogne infecte et la mangeaient, me rappellent les hommes de ce temps qui délaissent leurs femmes légitimes, belles et appétissantes, pour courir après d’infectes créatures dont la fréquentation leur est interdite ( harâtn ) 1:.
1 1° Les gens qui dédaignaient la cuisine alléchante pour manger du pot au feu corrompu et répugnant, sont pareils à nos contemporains qui ne trouvent aucun charme aux jouissances permises et s'acharnent aux plaisirs illicites.
1 2" Cette gazelle richement ornée qui entraînait dans sa course tous les hommes cramponnés après elle, est le symbole des affaires de ce monde dont chacun s’occupe jusqu'à
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son heure dernière avec une activité inlassable, sans se douter que ce monde fuyant nous échappe.
13° Cette pièce de percale blanche dont chacun arrache un lambeau et qui, cependant, reste parfaitement intacte, est aussi l’image du monde, dont chacun s’approprie une part sans que pourtant ce monde cesse d’étre ce qu’il était.
4 Voilà donc », dit le vieillard, 4 que je vous ai expliqué les prodiges dont le spectacle vous a frappés dans votre voyage. A vous aussi de vous détacher des choses de cette existence éphémère et de ne penser qu’à l’au-delà. Je vais maintenant vous raconter mon histoire et celle de mes deux frères :
140 Nous sommes trois, dont le premier, que vous avez rencontré, et qui a maintenant cent cinquante ans, est le cadet. S’il est si affaibli par l’âge, c’est qu’il a une femme sans talent, une mégère au caractère détestable et à la langue de vipère. L’argent qu’il rapporte au logis, sa femme le dissipe en futilités. 11 est accablé de voir son ménage aller à fol. 80 A vau 1 ’eau, et Ie chagrin l’a tellement épuisé qu’il doit porter lunettes et s’appuyer sur un bâton.
Quant à mon frère puiné, il est de trente ans plus âgé que le premier.il aune femme qu’on appelle Nim-talaf, « Demi- Gaspillage », parce qu’elle dissipe une moitié du revenu de mon frère et en dépense l’autre moitié pour les besoins du ménage, de sorte que, naturellement, il est tantôt de bonne humeur et tantôt chagrin. C’est ce qui fait que, sans être tout à fait décrépit, il a des cheveux blancs et 11’a plus sa verdeur d'autrefois.
Quant à moi qui vous parle, sachez que j’ai pour femme un modèle de vertu ,s, de piété et de perfection. Elle me comble de satisfaction, et si je lui confie un dirhem . elle n’a garde de le dépenser, mais le garde précieusement. De plus,
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elle est à tout instant empressée à me servir, et si je lui ordonnais mille travaux dans l’espace d'une heure, elle les exécuterait tous. C’est pourquoi je vis dans le contentement, ma barbe est encore noire et j’ai encore toute la vigueur de ma jeunesse, bien que j’aie passé deux cents ans, car, sachezle bien, je suis plus âgé que mes deux frères.
150 Venons enfin à cet arbre mystérieux dont les fruits, cousus dans de la percale, illuminent les alentours. J’ai entendu raconter un jour par mon père, qu’il y eut au temps jadis un roi juste, intelligent et si bon que ses sujets adressaient à Dieu des actions de grâces pour leur avoir donné un tel prince, et appelaient sur lui les bénédictions du ciel. Il arriva dans ce pays qu’un cultivateur prit à loyer un lopin de terre planté d’arbres fruitiers. Or, en bêchant le sol, cette personne y découvrit un trésor. Elle s’en fut immédiatement trouver le propriétaire et lui dit : « J’ai trouvé, dans le terrain que tu m’as loué, un trésor. Viens prendre possession de ton bien. — Ce n’est pas moi qui ai déposé ce trésor, » dit l’autre. « Je t’ai loué cette terre, et tout ce qu’elle produit t’appartient en toute justice. C’est à toi que Dieu — Il est grand ! — a donné ce trésor, et il m’est interdit d’en prélever quelque chose. Bref, je n’ai rien à voir avec ta trouvaille. » Ils continuèrent à disputer ainsi à qui prendrait le trésor, et la discussion s'envenima au point qu’ils allaient en venir aux mains, si les voisins n’étaient intervenus.
Le bruit de cette querelle arriva aux oreilles du roi. « On a trouvé, * lui dit-on, « un trésor de telle valeur. Si tu l’ordonnes, on va te le remettre ,9. » Mais le bon prince se récria : « Puisque Dieu — Il est grand ! — le leur a donné, de quel droit me l’approprierais-je ?» Il ordonna de faire comparaître les deux parties, et quand ces honnêtes gens furent devant lui, il dit, s’adressant d’abord au propriétaire :
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« Brave homme, pourquoi n’entres-tu pas en possession de ton bien ? — Que Dieu donne au monarque une longue vie ! » répondit-il. « Ce trésor ne concerne que le locataire. Si c’était moi qui l’eusse trouvé auparavant, il m’appartenait, mais maintenant l’honnêteté me défend d’y toucher. A l’autre de le prendre. » Le roi se tourna alors vers le locataire : « Eh bien ! pourquoi ne profites-tu pas de cette aubaine ? — Que la puissance du souverain du monde soit de longue durée ! Ce que j’ai pris à loyer, c’est la culture du terrain, et non la recherche des trésors. Y toucher serait sacrilège. » Le roi sourit, baissa la tête et se plongea dans ses réflexions. Puis, relevant la tête, il leur demanda : * O jeunes gens, serez-vous satisfaits de ma décision, quelle qu’elle soit ? — Quel que soit l’avis du roi, nous sommes obéissants et soumis à ses ordres. — Lequel de vous deux a un fils ou une fille? » Le propriétaire du terrain dit : « Moi, j’ai un fils, » et le locataire : « Moi, j’ai une fille. » Alors le monarque ordonna de réserver cette fille au fils du propriétaire, et d'unir ces deux enfants. On signa le contrat, on célébra les noces, et le trésor devint la propriété des jeunes mariés.
fol. 7 2 B En récompense de l’esprit de justice du roi et de sa bonté envers ses sujets, un des arbres qui ctoissaient sur le terrain en question produisit des joyaux au lieu de fruits. Cette nouvelle, portée au monarque, le remplit d’étonnement. Il monta à chéval avec ses ministres et, arrivé au pied de cet arbre, il vit que ses branches portaient en guise de fruits des gemmes dont l'éclat illuminait la campagne. Et les familiers et les commensaux du roi de s’écrier : « Ce serait grand dommage de laisser sur l’arbre ces pierreries ! Ordonne qu’on les cueille et qu’on les confie au trésor royal. » Mais le roi protesta : « Dieu me garde de m’approprier ces fruits
enchantés. » Il fit de nouveau venir le propriétaire du terrain et le cultivateur. Il dit d’abord au locataire : « C’est à toi qu’appartiennent ces pierres précieuses, car c’est toi qui as ensemencé cette terre. — Non, » répliqua-t-il, « car je n’ai pas semé de pierres précieuses. Puisque c’est le roi qui a pratiqué l'équité, c’est à lui d’en recevoir la récompense. » Alors le prince ordonna d’apporter de la percale et d’eti envelopper tous les joyaux, et ils restèrent depuis lors sur l’arbre, de sorte qu’on put dire toujours : « 11 y a eu jadis un tel roi, si juste, si équitable, si exempt de convoitise, qu’un arbre ayant produit des gemmes au lieu de fruits, il les a fait coudre dans de la toile pour qu’elles perpétuassent le souvenir de ses vertus. »
Telle est, jeunes gens, l’histoire de cet arbre et l’origine de ces fruits. Et le plus merveilleux de l’aventure, c’est que bien des rois sont venus et s’en sont allés depuis cette époque reculée, bien des milliers de personnes ont vécu puis trépassé, sans que nul jamais, ni grand ni petit, ait eu le pouvoir ou l’audace d’ouvrir ces bourses de percale pour voir ce qui s’y trouvait. Et maintenant encore, grâce à la puissance divine, cette toile ne tombe pas en pourriture.
Or, mes frères, que ce prodige ait eu son origine, soit dans la justice et l’équité du monarque, soit dans l’esprit religieux et la moralité des sujets, à présent ces qualités de l’un et des autres en ces temps anciens se révèlent encore à nous.
Les ministres, ravis d’être au courant de toutes ces vérités, appelèrent sur le vieillard les bénédictions du ciel et demandèrent au prince de prendre avec eux le chemin du retour ; mais il déclina leur invitation. Ils prirent donc congé du jeune homme, et regagnèrent en peu de temps leurs foyers. Ils se présentèrent devant le roi, lui exposèrent et lui détaillèrent tout ce qu'ils avaient vu et, notamment, l’origine des
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fruits surnaturels. Le monarque ordonna qu’on publiât ce récit merveilleux, et dès lors, plus que jamais, une crainte mystérieuse empêcha de porter la main sur les fruits lumineux.
Quant au prince, resté seul, il continua de remonter la vallée du Nil et chemina ainsi jusqu’à ce qu’il arrivât à la porte d’une ville. Là se trouvait un homme qui posa au prince les questions d'usage : « D’où viens-tu, et où te proposes-tu d’aller ? — Je viens de bien loin et je me dirige vers l’Orient. — Dans quel but ? — Je désire savoir où le Nil prend sa source ». L'autre, trouvant cette idée bizarre, se prit à rire et lui dit : « Tu as encore du chemin devant toi ; sois d’abord mon hôte pour deux ou trois jours. » Le prince acquiesça, et l’aimable étranger le conduisit chez lui, lui aménagea un appartement, et fit préparer des mets qu’ils mangèrent ensemble. Puis il l'emmena au bain pour qu'il s’y délassât des fatigues du voyage, le revêtit d'une belle robe et le retint une semaine .
fol. A Or, un jour que notre héros était assis avec son hôte et la femme de ce dernier, un domestique amena un bœuf et le fit entrer dans l’étable où se trouvait déjà un âne. Après avoir attaché le bœuf à côté du baudet, le serviteur s’en alla, et les deux animaux lièrent conversation. Le prince n’était guère éloigné d’eux et, par la vertu du philtre que lui avait donné le financier, il comprenait le langage des oiseaux et des quadrupèdes. Il prêta donc l'oreille et entendit l’âne demander au bœuf : « Que faisais-tu avant de venir ici, et par quel hasard t’y trouves-tu ? » Le bœuf lui répondit : « O Abou Soufyàne *°, ne m'en parle pas, car mon existence est bien pénible et aucune créature n’éprouve les avanies que je dois endurer. Je suis accablé, épuisé, je n’ai
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plus ni la force de travailler, ni l’espoir de la délivrance. Chaque jour, dès l’aurore, on m'emmène aux champs, et jusqu’à la prière du soir, je laboure la terre avec des coups de bâton comme encouragement. Quand on me ramène, à la vesprée, on ne me donne pas assez de foin pour m’emplir le ventre et, le lendemain, c'est à recommencer. Je n’en puis plus. Pour l’amour de Dieu, connais-tu un moyen de salut ? Indique-le moi, que je puisse prendre quelques jours de repos. — Voici le meilleur parti, » dit l’âne : « Ce soir, ne mange pas ton fourrage et quand, le matin, le valet viendra et s’apercevra que tu n’y as pas touché, il t’examinera. Aie l'air bien abattu. Il se figurera que tu es malade et ne t'emmènera pas travailler. Et, par cette ruse, tu obtiendras quelques jours de répit. »
Le prince, entendant ce dialogue, éclata de rire. Son hôte et sa femme survinrent et lui dirent : « Jeune homme, pourquoi t’égaies-tu à nos dépens ?» Le prince protesta : « A Dieu ne plaise, » dit-il, « que je rie de vous. Un incident qui a eu lieu chez moi me revient en mémoire et voilà la cause de mon hilarité. »
Le lendemain matin, le valet vint auprès du bœuf, et, voyant que le fourrage était resté intact et que la bête avait l’air souffrante, il alla trouver son maître et lui dit : « Le bœuf est malade, il n’a pas mangé son fourrage. » Le maître dit : « Que faire alors ? La besogne ne souffre pas de retard. Attèle ** l’âne à la place du bœuf et travaille ainsi. » Le valet emmena le baudet, l’attela à la place du bœuf, et lui roua si bien le ventre et les flancs de coups de bâton, que le corps du pauvre animal ne formait plus qu’une plaie. Cependant que le bœuf se prélassait dans l’écurie.
Le soir venu, le valet ramena l’âne, le rattacha dans sa loge, mit devant lui un peu de fourrage et s’en alla. Le
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baudet se mit à geindre : « C’est ma faute, et il n’y a pas à récriminer sur une faute dont on est seul coupable. » Le prince était attentif aux discours des deux compagnons et entendit le bœuf dire : « O Aboû Soufyàne, puisse Dieu te récompenser de sa miséricorde, car j’ai pu, grâce à toi, me reposer un peu aujourd’hui. Mais, toi, qu’as-tu donc à gémir ?» Le baudet répondit : « Je suis un peu fatigué. » Le bœuf reprit : « Et le maître, n’a-t-il rien dit ? » L’âne reprit : « Oui, il a dit au valet : « Regarde comment va le bœuf. S’il n’a pas mangé son fourrage et s’il n’est pas mieux disposé, vends-le au boucher. C'est qu’il est malade et il va maigrir. Avisons, avant de subir du dommage. » Voilà ce que j’ai entendu, et c’est pourquoi tu me vois si affligé » Le bœuf demanda : « Que me conseilles-tu à présent ? » L’âne répondit : « Ce soir, mange bien tout le foin qu’on te donnera, puis déchire tes liens et viens encore, par dessus le marché, dévorer mon fourrage à moi. Et demain matin, quand viendra le valet, fais des cabrioles. Il se réjouira de te voir en si bon état, et on ne pensera plus à te tuer. » « Qu’il en soit ainsi, » dit le bœuf.
Le prince ne put s’empêcher de rire aux éclats, si bien que son hôte et son hôtesse l’entendirent. Ils se fâchèrent et l’apostrophèrent : « Jeune homme, d’où provient ce rire ? N’as-tu donc pas honte de te divertir chaque jour à nos dépens. » De rechef, le prince demanda pardon : « Dieu me garde, » dit-il, « de rire de vous ! Ma joie a une cause que vous ignorez et que je suis seul à connaître. » La femme dit à son mari : « Prie-le de nous la dire, et sinon, je vais me fâcher et retourner chez mon père.» L’hôte dit : «Les femmes n’ont que peu de raison. Pour la moindre bagatelle, elles se forgent les chimères les plus baroques. Il faudra bien que tu la contentes. » Le prince s’en défendit : « Si je te révélais la
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cause de mon hilarité et que ta femme l'entendit, je mourrais sur le champ. Si tu as envie de me voir mourir, tu n’as donc qu'à m’imposer cette exigence. » L’homme fut très contrarié de cette réponse. Il vit dans cette affaire une cause de grand tracas et en parut très affligé. Ce que voyant, le prince dit : « Apportez l’écritoire et le roseau, je vais écrire l’aventure. » L'hôte dit à sa femme : 4 Va chez le voisin chercher de quoi écrire. » La femme sortit. Il y avait un chien couché dans la cour. Elle lui jeta un morceau de pain. Le chien se leva pour aller le saisir, mais un coq, qui était debout à côté, le devança et happa le butin. Le chien lui dit : 4 Tu es bien éhonté. Tu as sans doute appris cette impudence du maître de la maison ! » Le coq protesta : 4 Le maître du logis, » dit-il, 4 est plus raisonnable que quiconque. — Et où a-t-il donc mis sa raison, » répartit le chien, 4 pour faire mourir un jouvenceau beau comme la lune brillante, à seule fin de plaire à sa femme ?» Le prince, qui l’entendit, se mit encore à rire et se dit : 4 Oh ! si je pouvais divulguer ces paroles ! » Le coq reprit : * Il n’est pas bon que le jouvenceau révèle son secret à la femme du maître ; le jeune homme mourra, la nouvelle en viendra aux oreilles du roi, qui fera arrêter le maître et causera la ruine de son foyer. S’il était raisonnable, la première fois que sa femme insistera encore, il n’aurait qu’à lui clore la bouche d’un soufflet en lui disant : Qu'as-tu à voir avec le rire des gens ? »
A ce colloque, le prince se mit à rire de plus belle, et, de rechef, le maître du logis lui demanda la cause de sa folle joie. Le prince répondit : 4 Je ris parce qu’il y a lieu de le faire, et il ne tient qu’à toi de partager mon hilarité. Si tu veux me jurer de ne rien répéter à ta femme, je vais t’en dire le pourquoi. » L’hôte jura solennellement de ne rien
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divulguer, et le prince lui dit : « Sache que j'ai mangé un philtre qui m’a donné, grâce à la bénédiction du Dieu glorieux, le pouvoir de comprendre le langage des oiseaux et des quadrupèdes, mais sans toutefois pouvoir y répondre. La règle est que, si une femme venait à m'entendre raconter ce que j’ai entendu, je mourrais. Or, mon premier accès d'hilarité a eu pour cause un dialogue entre le bœuf et l’âne, le second également. Le troisième a été suscité par la querelle du chien et du coq. * Bref, le prince narra le tout à son hôte, qui n’en fut pas peu étonné.
Sa femme revint bientôt, apportant l’écri toi re et leqalam. « Allons, » dit-elle, « jeune homme, écris ton aventure, que nous la lisions. » Là-dessus, son mari se leva, saisit un gourdin et l’assomma de coups La femme se mit à crier : « Je me repens. Je ne demanderai plus rien, » et alla s’asseoir dans un coin. Puis elle vint demander pardon au prince. On apporta à manger, et tous les trois se régalèrent. Un peu après, on étendit la couchette, et le prince alla se reposer. Quand le jour parut, il se leva, dit adieu à son hôte et se remit en route, en longeant toujours le Nil.
Deux ou trois jours de marche amenèrent le jeune homme à une montagne, sur le flanc de laquelle s’élevait un ermitage habité par un vieillard. Il s’approcha de l’ermite, le salua, et le vieux répondit à son salut. « Jeune homme, » lui dit-il, « tu es le bienvenu. D’où viens-tu et que te proposes-tu de faire ?» — « Je viens, » répondit-il, « du côté de l’Occident et je vais dans la direction de l'Orient pour découvrir les sources du Nil ». — « Mais c'est une pure folie! » s’écria le solitaire. « Admettons ^ue tu réussisses : Ne dirait-on pas que cela peut t’être de quelque profit ! » Le prince repartit : « C’est Dieu lui-mètne — Il est grand ! — qui a voulu que je che-
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mine poussé par ce désir invincible, dussé-je faire le tour du monde». L’anachorète apporta du pain, que le prince mangea, et lui dit : « O jeune homme, puisque tu es féru de cette idée et que tu n’en démords pas, viens çà, que je te montre le chemin. » Le prince se confondit en remerciments, et le vieillard lui parla en ces termes : « Sache qu’après avoir marché plusieurs jours, tu te trouveras au bord de la mer.
Assieds-toi sur le rivage et reste accroupi la tète sur les genoux, jusqu’à ce que des oiseaux, dont l’un, gros comme un éléphant, viennent du haut des airs s'abattre devant toi. f0j, s2 \ Tiens-toi coi jusqu’à ce qu’ils s’approchent de toi, et, alors, agrippe-toi fermement à la patte d’un de ces oiseaux. Il prendra sa volée et t’emportera dans l’espace, traversant ainsi plusieurs mers. Tiens bien les yeux fermés, et après quelque temps, il te fera arriver sur la terre de fer. Alors, ôte doucement tes mains et assieds-toi. La coutume de ces oiseaux est qu’ils viennent chaque jour une fois en cet endroit, et notamment le matin. Lève-toi, et va jusqu’à ce que se présente à tes yeux une terre toute en or fauve, où croissent des arbres d’or et de joyaux. Passe outre, avance encore et tu verras une montagne également toute en or, surmontée d’un castel muni de créneaux d’or incrustés de pierreries. Du sommet de la montagne descend une eau qui pénètre dans la coupole [du château]. Cette coupole a quatre portes et l’eau s’y divise en quatre branches: l'une est le Nil, une autre le Djîhoùn, la troisième le Tigre et la dernière l’Euphrate Parvenu à cet endroit, dépouille-toi de tes vêtements, lave-toi, fais une ablution, prononce deux oraisons, et demande tout ce que tu peux désirer, et quand ta prière sera exaucée, ne manque pas de me mentionner dans tes actions de grâces. Lorsque tu auras envie de revenir, retourne à la terre de fer dont je t’ai parlé, et tu y retrou-
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veras ces mêmes oiseaux; étends la main et cramponne-toi à la patte de l’un d’entre eux, pour qu’il te fasse retraverser la mer et te rapporte ici. Quand tu arriveras à l’endroit où nous sommes, tu me trouveras mort dans ma cellule, avec un suaire sous mon chevet. Lave-moi et ensevelis-moi. J’aurai sous la tète un livre que tu emporteras. Puis retourne chez toi. »
Le jeune homme se remit donc en route, et arriva au bord de la mer. Suivant les instructions du solitaire, il s’assit et cacha sa tête dans un pan de son manteau. Tout-à-coup, il s’aperçut qu'un oiseau gros comme un éléphant s’abattait à cet endroit. Le volatile se mit à manger tranquillement, et quand il parut disposé à prendre son essor, notre héros embrassa doucement l’une de ses pattes, et l’oiseau, prenant sa volée, l’emporta vers le zénith. Il traversa sept mers, atteignit le pays de fer, et tout se passa comme l'anachorète l’avait prédit. Le prince franchit les terres de fer et d'or, gravit la montagne d’or, et voulut atteindre le sommet de la coupole. Il entendit une voix qui prononçait ces paroles : « L’accès de ce lieu t’est impossible, ne te donne pas une peine inutile et n’expose pas ta vie. » Le jeune prince se dit, malgré cet avertissement : « Il y a là un mystère que je dois éclaircir, coûte que coûte. » Il continua d’avancer et entendit la voix dire encore : « Ici sont les remparts et les crénaux du paradis, et dans cette coupole tourne la roue du Ciel. Tu ne peux y pénétrer. Tu as trouvé ce que tu désirais. Qu’as-tu besoin d’autre chose ». Le prince pensa : * Cette voix me remplit d’étonnement 13 ». Il alla au bord de l’eau, fit une ablution et deux génuflexions, et se prosterna la face contre terre en signe de supplication, en demandant ce qu’il dési. rait Levant alors la tète, il vit une grappe de raisin. Il franchit l’embrasure de la coupole et entendit de nouveau la voix
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divine proférer ces paroles : «c Voici ta subsistance, prends la, c’est le fruit du paradis, et si tu en goûtes, tu auras en horreur les mets et les fruits du monde terrestre. » Le prince cueillit une grappe de raisin et voulut s’en retourner, mais avant, il demanda à haute voix : « Quelle est cette eau qui sort de l’embrasure de la coupole ?» La voix lui répondit :
« C’est une eau que Dieu — Il est grand ! — a envoyée du ciel ; or, dans le Paradis elle se divise en quatre rivières : 1° l’Euphrate, 2" le Tigre, 3° le Nil et 40 le Djîhoùn. Lejeune homme pensa : * Tout est bien comme l'avait annoncé l’ermite. » Il pria donc pour le vieillard, et, retournant sur ses pas, il arriva à la terre de fer, s’assit, et quand les oiseaux arrivèrent, il se cramponna à la patte de l’un d’eux. L’oiseau lui fit traverser les sept mers, et il finit par arriver au bord de l’Océan. Il lâcha la patte de son oiseau, et revint à l’ermitage; le vieillard gisait là, avait rendu l’àme à Dieu et avait la figure voilée. Le prince le lava, l’ensevelit et se remit en route.
Par malheur, il oublia de prendre le livre placé sous la tète du solitaire. Le prince ne tarda pas à rencontrer Iblis le maudit, sous les dehors d’un jeune homme qui se présenta à lui et le salua. Le prince lui rendit son salut, et ils lièrent conversation. « Jouvenceau, » dit le Malin, « d’où viens-tu, et comment s’est passé ton voyage? — Grâce au Seigneur f0j g2 3 maître des mondes, je suis arrivé au but que je poursuivais, et j’en porte la preuve avec moi. — Et puis-je savoir quel est ce document ? — Un raisin plus blanc que le lait, plus parfumé que le musc. » Iblis le maudit introduisit alors la main dans une de ses manches, et en retira une pomme odorante qu’il offrit au prince en lui disant : « Voilà un fruit que ce religieux m’avait donné ». Notre jeune imprudent le porta à sa bouche, en mordit une bouchée, et à peine l’eut-
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il avalée que le raisin céleste disparut de sa main. Iblîs se mil
à rire et lui dit : * Je ne suis autre qu’Iblîs, qui a fait sortir
l’homme du paradis terrestre et qui a suggéré à Eve l’idée de manger le blé -5. Je n’ai pas voulu que tu mangeasses la grappe divine et je l'ai ravi le céleste présent. Maintenant, va où bon te semble ». Le prince tout contrit se prit à pleurer et ramassa une pierre pour la lancer contre le maudit. Iblis disparut et le jeune homme dut, bon gré mal gré, se remettre en route.
Il chemina donc, mais eut beau marcher, il ne trouva pas d'endroit habité. Il commençait à endurer les tortures de la faim ; mais il finit par prendre un poisson qu’il mangea. Une semaine se passa ainsi. Enfin, un vaisseau apparut au loin. Le prince monta sur une colline pour mieux, le voir, et les gens du navire finirent par l’apercevoir à leur tour. Ils firent voile de son côté et atterrirent. Ils forcèrent le jeune homme à monter à bord avec eux, et l’assaillirent de questions. Le prince leur raconta d’un bout à l’autre l’histoire de la coupole, du raisin du paradis et de l’eau sortant de la coupole, et les mariniers s'écrièrent : « Tu dis vrai, nous avons lu dans les livres que le fils du roi de l’Orient arriverait à cette coupole. Maintenant nous voguons vers l’ile de Heïhàt; viens avec nous. * Le jeune homme dit :« Je n’ai pas un denier. Comment pourrais-je vous accompagner ? » Les marchands le rassurèrent : « Nous te donnerons chacun une petite somme et tu formeras ainsi un pécule ». On remit donc à la voile, et, après une traversée de quelques jours, le navire, par un décret divin, heurta un récif, sombra et périt, corps et biens. Seul le prince put gagner le rivage, ainsi que trois chevaux.
11 se trouvait au pied d’une haute montagne. Le sol était couvert d’anémones. Le prince laissa paître les chevaux, s’assit au bord de la mer et réussit à prendre quelques pois-
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sons, qu’il mangea. Il était continuellement sur ses gardes. Il était occupé à allumer du feu, quand il vit un de ces chevaux se frapper la tête contre terre. Le prince prit son couteau et lui coupa la tète. 11 rôtit un morceau de la viande de ce cheval, et quand vint la nuit, de peur de la vermine, il se cacha dans la peau de l’animal pour dormir. Quelques jours se passèrent de la sorte ; mais, à la fin, l’ennui s’empara du naufragé, qui se disait : « A quel moyen recourir ? Voilà maintenant dix jours que je reste immobile dans cet endroit, à attendre l’arrivée d'un vaisseau qui me transporte dans un lieu habité, et le ciel ne m’accorde pas cette grâce. Je vais gagner la cime de cette montagne, et que les décrets de Dieu s'accomplissent ». Après mille efforts, il parvint au sommet, et constata que cette montagne atteignait le zénith, et qu’au faite croissait un arbre si énorme que son ombre s’étendait alentour sur un rayon d'une parasange, et que ses branches s’allongeaient jusqu’au milieu de la mer. Personne n’aurait pu en escalader le tronc. A cette vue, le prince resta stupéfait. Le sommeil finit par le gagner et il se coucha à l’ombre de cet arbre, qui n’était autre que le séjour de la princesse et du Sîmourgh. Dieu — Il est glorieux — l’avait ainsi décidé.
La jeune fille, occupée à regarder du haut de l’arbre dans toutes les directions, ne tarda pas à apercevoir le jeune homme endormi. C'était, pour elle, une étrange créature, telle que, de sa vie, elle n’en avait jamais vue. Le décret divin allait donc se réaliser point par point, car le Très- Haut voulait que les paroles du Sîmourgh fussent mensongères et qu’il fut frappé de confusion.
Lorsque la jeune fille revint à elle — car la vue du prince lui avait fait perdre le sentiment — , elle se dit : « Qu’est-ce que cet être dont le corps ressemble au mien ? » Jamais la
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princesse, nous le savons, n’avait vu de figure humaine, et elle s’imaginait qu’il n'y avait pas au monde d’autre endroit que cet arbre, cette montagne et cette mer, ni d’autre être vivant qu’elle et le Sîmourgh. Lors donc que le beau prince apparut à ses yeux, elle en devint si follement amoureuse qu’elle faillit s’élancer vers lui du haut de l’arbre. Quant au jeune homme, à son réveil, il jeta ses regards à droite et à gauche sans voir àine qui vive ; mais la jeune fille lui ayant lancé une pomme, il leva les yeux et aperçut au haut de l’arbre cette ravissante créature belle comme la lune de la nuit du quatorze. Il fut ravi en extase et s’éprit pour elle d’un fol amour.
« O mignonne, s’écria-t-il, que fais-tu au haut de cet arbre et qui es-tu ? — Je suis la fille du Sîmourgh. — Toi ? mais tu es la fille d’un homme et le Sîmourgh est un animal ! Quel endroit a vu naître une créature aussi charmante que toi ? — Mais toi, demanda-t-elle à son tour, qui es-tu ?
— Moi, je suis un homme. — Qu’esl-ce donc qu'un homme?
— Un homme, répondit-il, est un être semblable à toi et à moi. Quant au Sîmourgh, c’est un animal : il a des plumes et des ailes. En quoi lui ressembles-tu, et quelle analogie y a-t-il entre vous deux ?» La princesse se récria : « Quel langage tiens-tu là ? Je sais que je suis la fille du Sîmourgh, et d’homme, je n’en ai jamais vu. » Le prince insista : « Si tu veux qu’il t’apparaisse à toute évidence que tu n’es pas la fille du Sîmourgh, demande-lui un miroir quand il viendra, et regarde ton visage : tu verras bien que ce n’est pas à lui que tu dois la vie. Si tu le peux, viens me trouver ici, * dit la princesse. — D’ici jusqu’à toi, il y a bien deux cents coudées ; je ne saurais y parvenir et pourtant, sans toi, la vie m’est amère désormais. — Que pourrais-je bien faire ? — Soit, causons ensemble jusqu’à ce que vienne le Sîmourgh.
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Cache-toi dans un coin, car c’est le moment de son retour. Pourvu qu'il ne te voie pas et ne sévisse pas contre toi ! »
La jeune fille jeta au prince toutes les friandises qu’elle avait. Il les ramassa et alla se cacher dans la peau du cheval qu’il avait tué ; mais l’ardeur de son amour le privait de tout repos.
Lorsque le Sîmourgh revint de la cour de Salomon, il trouva la jouvencelle toute maussade et lui demanda : « O mon enfant, pourquoi as-tu l’air si abattu ? — Que pourrais-je bien faire ? * répondit-elle ; « je m’ennuie dans cette solitude. Si tu voulais être assez bon pour me rapporter un miroir, je pourrais me distraire à contempler mon visage et bannir l’ennui. » Aussitôt, le Sîmourgh partit, alla chercher un miroir et le déposa devant la princesse. Elle le prit, y regarda son image et vit bien que les paroles du jeune homme n’étaient que l’expression de la vérité, et que les diverses parties de son corps ne ressemblaient en rien à celles du Sîmourgh. Elle se prit à rire, et son père nourricier lui dit : « Ah ! voilà que tu as retrouvé ta gaieté ? — Oui, » dit-elle. Mais cette nuit là, sa passion pour le prince l’empêcha de trouver le sommeil.
Quand vint l’aurore, l’oiseau s’en alla, et la jeune fille suivit des yeux son départ. L’arrivée du prince la réjouit grandement, et elle lui montra le miroir. « Eh bien ! » dit-il, « t’y es-tu regardée ? — Oui, et j’ai constaté que tu n’avais dit que la pure vérité : mon corps est identique au tien. * L’amour de la jeune fille pour le prince s’exaspérait au point qu’elle voulait presque se précipiter du haut de l’arbre. « Il nous faut pourtant, dit-elle, inventer un moyen de nous rapprocher l’un de l’autre. — J’en ai un, » dit-il. Quand le Sîmourgh viendra, supplie-le de te déposer au pied de cet arbre et de te reporter en haut à la tombée de la
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nuit. Prétexte que tu t’ennuies mortellement là haut, et que si tu pouvais contempler la mer à loisir, peut-être ton cœur se dilaterait. — C’est parfait, * dit-elle. « Prends donc patience jusqu’au retour du Sîmourgh. »
L’oiseau, à son retour, vit la jeune fille inorne et toute défaite. Il se percha à côté d’elle et lui demanda : « O mon enfant, pourquoi es-tu si chagrine ? — Je me désole de ce que toute la journée tu t’en vas et tu me laisses toute seulette. — Eh bien, demande moi n’importe quoi. J’agirai selon ton désir. — Dépose- moi chaque jour au pied de l'arbre jusqu’au soir, au moment de ton retour. Alors tu me reporteras en haut. — Je veux bien. *
Ainsi fut fait : quand le jour vint, le Simourgh descendit la jeune fille et s’en alla. Le prince, qui savait l’heure du départ de l'oiseau, ne tarda pas à accourir au pied de l’arbre où il trouva sa bien-aimée. Ils se passèrent le bras autour du cou et échangèrent sur leurs lèvrès la saveur exquise de plusieurs baisers. Ils mangèrent ensemble les mets que la princesse avait pris avec elle. Quand le Simourgh revint, le prince alla, comme toujours, se cacher. L’oiseau, voyant sa pupille de bonne humeur, l'embrassa et la porta au sommet de l’arbre, où ils passèrent la nuit, et le matin, ils descendirent. « Que je sois ta rançon ! » dit la jeune fille, « tu ne pourrais pas me construire une demeure en ce lieu même ? Qu’en dis-tu ? — Prends patience jusqu’à ce que je découvre du côté de la mer un endroit qui te convienne. Je t’y porterai ».
Le Sîmourgh prit son essor et se mit à tournoyer en tous sens. Or, le décret divin voulait s'accomplir et le terme fixé était proche. Le Simourgh construisit une demeure agréable, abritée de l’ardeur du soleil, à l’endroit même où se cachait le prince. L'oiseau aperçut les deux chevaux que le prince
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avait amenés; il les attacha à proximité de l'habitation de la princesse, y amena la jeune fille et lui dit : « O mon enfant, ces animaux que voilà s’appellent bêtes de la mer. Passe ta journée à t’amuser avec eux, et n’en aie aucune peur ». La princesse, qui n’avait jamais vu de chevaux, s’intéressa beaucoup à ces animaux. Le Simourgh parti, les deux amants échangèrent mille cajoleries *r\ Le prince finit par s'écrier : « O vie de ma vie, jusques à quand aurai-je la force île résister ? Il faut que nous accomplissions le désir suprême de notre coeur, et que tu sois toute à moi. — Tu es le maître. » Le prince était très instruit, il prononça une formule de mariage, et, avec l’assentiment de la jouvencelle, il la saisit donc dans ses bras ; comme l’a dit le poète :
(Distique) : « Deux corps entrelacés comme les deux traits de la lettre lâm-èlif \ s’abandonnèrent, exempts de tout chagrin, à leurs épanchements. »
Quand vint l'heure du retour du Simourgh, le jeune homme alla se blottir dans sa peau de cheval, et l’oiseau, trouvant la princesse endormie, ne se douta guère de la cause de sa fatigue. Il la réveilla et la transporta au sommet de l’arbre. « O mon enfant, » lui demanda-t-il, « comment s’est passée la journée d’aujourd’hui ? » Elle lui répondit : « Ô mon cher maître, comme l’ont dit les poètes, cette journée a été la plus exquise de toutes. Sache que, de toute ma vie, je n’ai éprouvé une telle joie ni ressenti un tel plaisir. Je me suis follement amusée ù regarder les chevaux. » « Eh bien ! » reprit le Simourgh, « je te porterai encore demain matin à cet endroit pour que tu ne sois plus abattue et chagrine. » La jeune fille le remercia chaleureusement. Le Simourgh la porta, le lendemain matin, à sa nouvelle demeure, et les deux amants échangèrent jusqu’au soir leurs caresses.
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Un jour, le prince demanda à la jeune fille : « Qu’as-tu avec toi là-haut, au sommet de l'arbre? — Un berceau et une couverture. » Le prince s'écria, tout content : « Mais il faut absolument que je m’installe là pour passer la nuit au sec. Dis ce soir au Sîmourgh : Apporte au haut de l’arbre cette chose noire pour m’amuser. » La jeune fille trouva l’idée excellente. Bientôt le prince, pressentant le retour du Sîmourgh, alla se cacher, comme d’habitude, dans la peau de cheval. L’oiseau revint et transporta la jeune fille à sa place accoutumée, au sommet de l’arbre. Il se figurait que jamais être humain ne viendrait à cet endroit, et se doutait bien peu que le Destin avait commencé de s'accomplir ; et il se disait : « Voilà bien des années que je me donne du mal avec cette jeune fille, mais le terme est proche. Ce sera bientôt le moment de la porter à Salomon pour me justifier et prouver la vérité de mes paroles, de peur qu’un vaisseau n’aborde par hasard en ces parages, qu’on ne ravisse la jeune fille ou qu’un événement quelconque mq prive du fruit de lui. 84 A mes efforts. Il vaut mieux que je ne la dépose plus au bord de la mer, mais que j’arrange ici même une place pour les chevaux. I,a princesse pourra tout aussi bien prendre plaisir à les regarder du haut de l’arbre, jusqu’à ce que s’achève le temps qui reste à courir avant l’échéance fatale. Alors, je la porterai à Salomon et je dirai : « Voilà comment j’ai conjuré le destin. *
Quand le jour commença à poindre, la jeune fille s'imagina que son père nourricier allait la descendre comme les autres jours, mais le Sîmourgh lui dit : « O lumière de mes yeux, il vaut mieux que je ne te transporte pas au bord de la mer, de peur qu’une bête sauvage ne t’attaque. Reste donc sur l’arbre, et tout ce que tu pourrais désirer, je te l’apporterai.»
Là-dessus, il s’envola, alla chercher les chevaux et les lia au pied de l’arbre, puis alla faire sa cour à Salomon.
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Lui parti, Ja jeune fille fit couler de chaque cil cent mille larmes sur son visage beau comme la lune. Le prince accourut et, la trouvant toute en pleurs, il s’écria : « O repos de mon cœur, familière de mon âme, j’ai erré bien longtemps loin de ma famille et de ma patrie, et j’ai subi mille avanies jusqu’à ce que Dieu — Il est sublime — t’ait donnée à moi pour réconforter mon cœur endolori. Comment vivre, maintenant que le Sîmourgh t'a laissée au sommet de cet arbre funeste? » La jeune fille ne répondit qu’en sanglotant de plus belle. « O ma chérie, » dit le prince, « cesse de pleurer. Je vais détacher ces chevaux et les lancer à la mer. Quand l’oiseau reviendra, parle-lui comme je te l’ai dit hier, pour que nous soyons toujours ensemble là-haut. » Ces paroles rendirent courage à la princesse ; elle jeta à son bien-aimé une partie des mets que le Sîmourgh lui avait rapportés la veille. Le prince s’en rassasia, et ils devisèrent gentiment jusqu’au coucher du soleil.
Quand vint l’heure du retour du Sîmourgh, le prince alla se cacher. L’oiseau, voyant la jeune fille maussade, tâcha de la consoler, et s’en fut dormir ; mais le chagrin empêcha la princesse de fermer l’œil. Le lendemain, elle lui demanda : « O chef des oiseaux, apporte auprès de moi cette masse noire qu’on aperçoit de loin. Je m’amuserai à l’examiner. — Oui, mon enfant, mais qu’est-il donc advenu des chevaux ? — Ils ont rompu leur licou, se sont précipités dans la mer et sont noyés ». Alors, le Sîmourgh alla ramasser la peau où était caché le prince et l'apporta à la jeune fille, qui fut au comble de ses vœux.
L’oiseau s’envola, et le jeune prince sortit de sa cachette. Il entoura de ses bras le cou de son amante et l’étreignit longuement. Après quoi ils se régalèrent. Le prince examina alors le berceau, qui était assez grand pour que deux personnes
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pussent y tenir à l’aise. « Ma mignonne, » dit-il, « lorsque le Sîmourgh reviendra, demande-lui aussitôt la permission de prendre congé et dis-lui que tu vas dormir dans ton berceau ». Il y avait dans la couchette quelques matelas et deux couvertures brodées d’or. Le prince les étendit, se coucha pour les essayer et constata que tout pourrait s'arranger à merveille. Ils recommencèrent leurs embrassades et, jusqu’au coucher du soleil, ils manifestèrent leur amour.
Quand le Simourgh revint, le prince se plaça juste au milieu du berceau et la princesse ramena la couverture sur son visage. « Eh bien ! mon enfant, comment la journée s’est-elle passée ? » demanda l’oiseau. « O mon maître, » répondit sa pupille, « j’ai été on ne peut plus heureuse, et je n’ai plus aucune envie de descendre ». Le Sîmourgh avait rapporté d’exquises friandises, qu’il donna à la jeune fille. Elle en mangea une partie et garda le reste pour le prince. Quand une partie de la nuit fut passée, la princesse leva la couverture et se blottit auprès de son amant, et ils dormirent jusqu’à l'aube. La princesse sortit de sa couchette et vint loi. 84 H. saluer le Sîmourgh, qui lui demanda : « O mon enfant, pourquoi es-tu restée nuit et jour dans ton berceau, et n'astu pas dormi comme auparavant à l’abri de mes ailes? Le froid 11e t’a-t-il pas incommodée ? — O mon maître, répondit-elle, je t’ai donné jusqu’à ce jour beaucoup d’embarras. Cela suffit et je ne veux plus t'importuner désormais. Ce berceau me convient très bien, et d’ailleurs il est très chaud. » Bref, le Sîmourgh s’en fut, le jouvenceau s’éveilla, et nos deux amants, après s’être embrassés, se régalèrent des mets que le Sîmourgh avait rapportés.
Et, une année durant, le prince et la princesse coulèrent, au sommet de cet arbre, des jours heureux, sous la garde de Dieu, et la jeune fille devint enceinte. Le prince se dit :
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« L’enfant qui va naître de la princesse pleurera, et ses vagissements pourraient révéler sa présence au Simourgh, qui ne manquera pas de les tuer tous deux ». Il dit à la jeune fille : « Quand le Simourgh rentrera, demande-lui un narcotique47, qui nous permettra d’éviter un malheur ». Elle suivit ce conseil, et quand le Simourgh revint, elle lui dit : « O chef des oiseaux, je voudrais avoir un peu de narcotique. — Et pourquoi faire ? — C’est qu’avec la meilleure volonté du monde, je ne parviens pas à fermer l’œil un seul instant de la nuit ». Le Sîtnourgh obtempéra à son désir, lui rapporta la drogue demandée et alla faire sa cour à Salomon.
Soudain, la jeune fille déposa le faix de son sein, et mit au monde un garçon pareil à la lune dans la nuit du quatorze. Ils l’emmaillotèrent dans des lambeaux de couverture, et sa mère l’allaita. Peu avant le retour du Simourgh, ils lui mirent du narcotique sous les narines, et l’enfant, jusqu’à l’aurore, ne manifesta sa présence par aucun bruit îH. Lorsque le Simourgh fut parti, ils le rappelèrent au sentiment.
Une année, doue, se passa de la sorte, et Dieu envoya Gabriel en rendre compte à Salomon. « Salomon, dit-il, demande au Simourgh si, oui ou non, il a entravé le qazà o qadar ». Or, ce même jour, le Simourgh, se croyant sûr du succès, avait l'air triomphant et se rengorgeait. « Eh bien ! » lui demanda le roi, » as-tu conjuré le Destin ? Maintenant, le terme est échu. — Oui, j’ai empêché le décret divin de s’accomplir. Désormais, toi, Salomon, qui es prophète, conviens avec moi que le qazà o qadar n’est qu’un vain mol, et reconnais loyalement que j’avais raison. — Et vraiment, donc, tu as entravé l’arrêt du Destin ? - Oui, je l’ai fait. — Va donc, mets la jeune fille dans son berceau, et apportela. ». Le Simourgh, transporté de joie, s’envola à tire-d’aile.
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Le prince, le voyant venir de loin, se cacha dans le berceau avec le petit enfant. Le Simourgh passa la nuit sur l’arbre et dit à la princesse : « 11 faut qu’à l’aurore je te porte à Salomon, qui t'a réclamée. » Il fit donc coucher la princesse dans le berceau et, dès la pointe du jour, il saisit le tout dans ses serres, s’éleva dans les airs et arriva bientôt auprès du grand roi.
Il déposa son fardeau dans l’enderoùn 1,1 du palais, se présenta devant Salomon et s’inclina devant lui. Salomon ordonna à tous ses sujets, aux divs et aux péris, aux quadrupèdes et aux oiseaux, de se rassembler devant lui. Puis il s’assit sur son trône, fit approcher le Simourgh et l’interrogea en ces termes : « Eh bien ! Simourgh, as-tu, oui ou non, empêché l’accomplissement de la volonté divine concernant le fils du roi de l’Occident et la fille du roi de l’Orient? Car le terme est échu. — O prophète de Dieu, la semaine meme où la fille du roi de l’Orient a vu le jour, je suis allé l’enlever avec son berceau au milieu de ses suivantes et, traversant les sept mers, je l’ai portée sur la cime d’une haute montagne, au sommet d’un grand arbre, où j’ai construit un nid, et je l’ai élevée là-bas jusqu’aujourd’hui, sans qu’aucune créature soupçonnât son existence. Je viens de te l’apporter il n’y a qu’un instant. — Fais-la venir immédiatement avec son berceau, dans la salle d’audience. * Le Simourgh alla chercher le tout, le déposa devant Salomon, A et quand on leva le couvercle, on vit les deux jeunes gens resplendissants de beauté avec, sur leur sein, un gracieux enfant qu’on fit sortir du berceau, et qui se leva et salua Salomon.
S’adressant alors au Simourgh : « Or çà, » s’écria le roi, «comment donc as-tu entravé le destin, pour qu’un jeune homme ait passé deux ans avec cette jeune fille et, qui plus
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est, l’ait rendue mère, sans que tu aies eu le moins du monde vent de cette aventure ? Par la splendeur de la gloire divine, je jure que tu seras châtié pour servir d'exemple à toutes les créatures ».
Le Simourgh, à la vue de cet événement, s’était pris à trembler de terreur, et avait failli perdre connaissance. A l’instant, il poussa un grand cri, prit son vol et disparut : il franchit la montagne du Qâf, et depuis ce moment jusqu'aujourd’hui, personne ne l’a revu. Tous les êtres témoins de cette scène en furent profondément impressionnés. Salomon ordonna aux divs et aux djinns d'aller à la recherche du Simourgh et de l’amener devant lui. Mais ils eurent beau parcourir l’univers, ils ne le trouvèrent point et s’en revinrent auprès de Salomon lui confesser leur échec. Alors le roi fit amener les otages, on fit venir tous les hiboux, les corneilles et les faucons des montagnes, tous les moineaux blottis dans les crevasses. Salomon les admonesta sévèrement, et leur fit mettre des chaînes aux pieds pour les empêcher de se mouvoir.
Enfin, Salomon demanda au fils du roi de l’Occident le récit de ses aventures, qu’il lui détailla fidèlement, et les deux amants se convertirent à la religion de Salomon. Le prophète confirma leur union, fit cadeau au prince d'une robe d’honneur, d'une tente et d’un pavillon. Il fit écrire deux lettres, l’une pour le père du marié, l’autre pour celui de l'épousée, et y consigna leurs aventures ; puis il ordonna aux vents d’enlever le tapis des deux héros avec leur suite, et de les transporter du côté de l’Orient. Le roi de ce pays, informé de l’arrivée de son gendre, de sa fille et de leur enfant, s’en réjouit. Tous se convertirent à la religiou de Salomon et séjournèrent quelques jours en cet endroit ; après quoi le prince demauda congé à son beau-père. Le vent les
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transporta alors dans la direction de l'Occident, et le père du prince, informé de son heureux retour, vint au devant de lui et le ramena triomphalement dans sa capitale. Il se fit narrer ses aventures, se convertit également à la religion de Salomon, et fit à son fils des noces magnifiques. »
Tel est le récit que fit Gabriel au Prophète de Dieu. Et salut à qui suit la bonne voie !
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